L'HOMME JEUNE
Je m'apprêtais à franchir la passerelle du pont de l'Aisne, à Soissons, quand une sentinelle m'appela en tenant à la main une carte où je lus le nom d'un de mes amis, peintre de son métier. Il me faisait dire que, ayant appris ma présence dans la ville, il me priait de venir déjeuner avec lui chez des cousins, les Jaubert, rue du Courtmanteau, près de la Tourelle. Je trouvai, à la maison indiquée, mon ami, en costume kaki, camoufleur aux armées; il me présenta à monsieur et madame Jaubert, ménage bourgeois aisé, d'aspect vénérable. On allait servir; on semblait attendre quelqu'un. Madame Jaubert cria dans l'escalier:
—Bébé!… Bébé!… allons, descendras-tu, lambin?
—Excusez notre grand gamin, dit le père: il relève de maladie, il est en convalescence et fait la grasse matinée.
Le camoufleur me souffla à l'oreille:
—Ce «Bébé» est un capitaine. Il n'a pas vingt-trois ans; il a montré des capacités et une bravoure extraordinaires; il a la Légion d'honneur que n'a pas son père, la médaille au ruban jaune, la Croix de guerre, comme de juste; il a été blessé deux fois et encore a trouvé le temps de faire une fièvre typhoïde. C'est un type.
Je vis entrer un jeune homme, en vêtements civils, sans seulement un ruban à la boutonnière; sur la lèvre, une ombre de moustache naissante; la joue encore un peu pâle.
—Monsieur votre fils a déjà trois galons? fis-je à M. Jaubert.
Le père sourit, flatté, mais ne semblant pas attacher à la chose d'autre importance.
Le capitaine avait de la gentillesse, de la simplicité, une jeunesse fraîche et charmante en ses manières; mais son œil contenait de ces dessous que nous n'avions pas vus avant la guerre: une certaine gravité qui n'est ni celle des hommes d'âge ni celle des jeunes qui affectent un sérieux précoce; comme un amoncellement de clichés pris sur des scènes d'horreur ou sur des embûches de cauchemar, inimaginables par l'homme d'avant et auxquelles cet homme-ci s'est accoutumé et qu'il domine; le sens des responsabilités gaillardement assumées, ce qui a tant manqué aux générations précédentes; un sentiment profond, inconscient peut-être, d'appartenir à une race neuve, que les vieux peuvent admirer mais qu'ils ne pénétreront jamais.
Notez que les parents de ce jeune homme étaient déjà des êtres exceptionnels et vivant depuis vingt-quatre mois dans le tragique; ils étaient des meilleurs citoyens d'aujourd'hui, ils avaient positivement l'ennemi à leur porte et tenaient celle-ci ouverte pour secourir jusqu'à la dernière extrémité tout venant. Cependant, je les entendis parler, pendant tout ce déjeuner, comme les gens d'autrefois. Comment expliquer ce qu'il faut entendre par ces mots? C'est délicat. Mais l'habitude de la vie paisible, troublée par de mesquines luttes politiques, impose une forme et une direction à l'esprit que nos jeunes hommes, surpris au sortir de l'enfance par des difficultés égales à celles des premiers âges de la terre, ne sauront plus adopter. Ceux-ci voient d'un coup les grandes lignes, ce qu'il faut inévitablement pour conserver la vie; ceux-là s'attardent en de faux chemins, et les plus bourgeois d'entre les bourgeois semblent encore des dilettantes. Celui qui a dû défendre sa peau attaquée de tous les côtés, ou qui a seulement été enterré vif une ou deux fois dans l'entonnoir, comme il s'entend à déblayer les questions!
Madame Jaubert, d'un revers de main, semblait chasser la parole de son fils. Elle l'appela encore «Bébé», à plusieurs reprises, durant le repas. Elle lui dit: «Remonte ta serviette, Henri, tu vas tacher ton gilet…» Elle le trouvait cruel, parce qu'il racontait, d'un ton froid, sans sourciller, des choses épouvantables dont il avait été témoin. Il avait vécu dans la charogne, dans la vermine, dans la boue, dans l'eau jusqu'à la ceinture: il tirait de ces circonstances des motifs de blague à la fois déconcertante et sublime. Ce n'était pas qu'il fût dénué de sensibilité, car, au récit qu'il faisait de la mort d'un de ses amis, l'émotion contenue lui coupa le souffle dans la gorge. Cependant, tout aussitôt, il se mit à conter quelques faits épiques, avec une humeur de gavroche. Il m'apparaissait, à moi, comme un personnage de Shakespeare. Jamais je n'avais eu sous mes yeux, vivant, un exemplaire d'humanité qui me plût à ce point: la malignité, la grâce et le calme viril étroitement mêlés à la sauvage grandeur; la splendeur de l'aube encore accrochée aux voiles de la nuit; ce mélange, si vrai pourtant, du comique avec la tragédie, que nos préjugés condamnent, mais dont les grandes crises, les plus importants cataclysmes proclament la nécessaire beauté.
Il vint, après le déjeuner, quelques amis de ces honnêtes et courageuses gens demeurés dans la ville, à peu près évacuée. Ils parlaient avec beaucoup de bon sens, des événements; ils rendaient hommage au petit capitaine, mais avec l'arrière-pensée, on le sentait, de la révision des grades, après la campagne, et la conviction bien assise que les capacités s'acquièrent avec l'âge et que les titres mérités le sont surtout «à l'ancienneté». On ne pouvait leur en vouloir et, cependant, leur impuissance à comprendre un certain état nouveau avait quelque chose de gênant. Si je leur eusse dit: «Mais, vous n'êtes donc pas frappés par le rôle que joue et qu'est appelé à jouer désormais l'homme jeune et même le tout jeune homme?», ils m'eussent fait des objections irréfutables sur l'heure, à cause du respect que méritent les actions de nombreux hommes d'âge avancé, mais qui n'ébranlent pas ma foi secrète dans le règne futur d'une humanité rafraîchie par la notion des nécessités essentielles. «Et ce qu'elle enverra vos routines et vos idées désuètes rejoindre les vieilles lunes, ah! mes braves gens, vous n'en avez pas le moindre soupçon!…» Mais le capitaine lui-même m'eût blâmé peut-être, parce que ce qu'il est, ce qu'il fait, ce qu'il fera, est tout naturel et tout simple pour lui, et il ne l'oppose pas à ce que la brusquerie des événements a précipité dans le gouffre du passé. Enfin! en voilà donc un qui n'agit pas par réaction et pour se donner des airs de faire le contraire de ce que d'autres ont fait, mais qui agit sous l'impulsion directe des réalités pressantes!
A quelques-unes de ses opinions vigoureuses, son père opinait:
—Il en rabattra, quand il connaîtra la vie…
—Mais, la vie, monsieur Jaubert, c'est lui qui la construit, c'est lui qui la fait!…
Le père hochait la tête. Le fils, un peu harcelé par nous, voulut bien nous raconter des épisodes auxquels il avait été mêlé, devant Verdun, plus de quatre mois durant. Et nous l'écoutions, je n'exagère pas, comme nous n'avions jamais écouté aucun récit, aucun lecteur, aucun acteur célèbre; nous l'écoutions comme nous eussions écouté chanter le vieil Homère.
Situation étrange: les parents, les amis, médusés comme nous, secoués dans leurs entrailles, palpitant de tout leur cœur, mais en proie au plus singulier malaise: l'impossibilité, malgré l'amour-propre, d'allier l'image de tant de grandeur à celle de ce «gamin» disant: «J'ai fait, j'ai vu.»
Et, quand il eut fini, personne n'osa prendre la parole.
La mère se leva, alla plonger un doigt sous le faux-col de «Bébé» et elle résuma ingénument son impression:
—En 1911, monsieur—c'est hier—il a eu sa rougeole! Il était dans son petit lit, là-haut. On lui mesurait la taille quand il se levait: il grandissait encore…