CE MONSIEUR OU L'EXCÈS DE ZÈLE

On était très uni dans la famille, et la grand'mère étant condamnée à faire une cure d'eaux dans une toute petite station au pied des Alpes, personne n'avait hésité un instant à l'accompagner.

—Bah! avait dit Edith, on trouve un tennis partout!

M. Leloitre, le père, s'installerait, lui, à Chamonix, pour éprouver ses poumons en quelques ascensions. Madame Leloitre, peu exigeante, suivrait sa vieille mère à l'établissement. Quant au petit frère André, pendant qu'Edith ferait ses prouesses au tennis, il ramasserait les balles.

Ces dispositions prises, la cure d'eaux commença: bains et douches alternés, séances à la buvette, échange d'impressions sur l'efficacité du traitement, papotages avec les nouvelles connaissances, tant à l'hôtel qu'à la musique du parc.

Ces dames s'adonnent à de petits travaux d'aiguille ou de crochet, quelques-unes à la lecture, tout en causant et en scandant de la tête le rythme de morceaux d'opéras très connus.

—Et votre charmante jeune fille ne vous accompagne pas aujourd'hui, mesdames?

—Edith est au tennis ainsi que son petit frère. Oh! on ne manque pas l'occasion d'une partie!

—D'autant moins que l'un de ses partenaires est, si je ne me trompe, un fort joueur…

—C'est un champion, madame, paraît-il. Il condescend à se mesurer avec
Edith qui n'est qu'une raquette très ordinaire; et elle en profite.
Outre l'exercice physique qui lui est bon, elle apprend…

—Oh! elle n'en a guère besoin, car il faut que ce monsieur apprécie son jeu pour renoncer à ses excursions en montagne: c'est aussi un alpiniste fameux…

—Vous le connaissez, madame?

—Personnellement, certes non! Mais qui n'a entendu parler de lui! Plût à Dieu qu'il n'eût accompli que des excursions et remporté des victoires que dans les matches!…

—Ah! ah! mais… Et où en a-t-il remporté d'autres?

—Mon Dieu!… ici même et en maint endroit… Remarquez, madame, que je ne dis point cela pour nuire à ce jeune homme… Je n'ai rien vu, je n'ai été témoin de rien: il passe pour un don Juan. Un point, c'est tout.

Là-dessus la maman sursaute et, sous un prétexte quelconque, vole vers le terrain du tennis. La partie bat son plein. Les partenaires ont une activité sereine et sérieuse; on n'entend, dans un camp comme dans l'autre, que les termes consacrés, indispensables.

Cependant la grand'mère a gagné une agitation nerveuse que ne combattra pas la douche d'aujourd'hui. Et, dès le soir même, elle se met à chapitrer Edith:

—Il faut te surveiller, ma chère enfant! On remarque que tu joues beaucoup avec ce Monsieur. Le connais-tu? Sais-tu qui il est? Il paraît qu'il a fait le désespoir de plusieurs familles, c'est un garçon sans principes, un coureur…

—Mais, grand'mère, nous jouons: que veux-tu que je sache d'autre? Avec ça, nous sommes lui et moi les deux plus forts, nous ne sommes jamais ensemble; nous n'avons pas échangé trois paroles…

—Il faut prendre garde. Ces personnages-là ont une façon de s'insinuer qu'une jeune fille comme toi ne peut soupçonner… Un don Juan! affirme-t-on. Un don Juan: une figure en boule d'escalier et qui n'a seulement pas un brin de poil sur la lèvre!… De mon temps on eût ri de lui… Comment le trouves-tu, voyons, Edith, toi qui as du bon sens?

—Mais, grand'mère, ni bien ni mal; je n'ai jamais fait attention à sa figure, je suis bien trop occupée de sa raquette!… Il a un service foudroyant!… Je me donne un mal!… N'empêche qu'il ne nous a battus que de deux jeux!…

—C'est bon, c'est bon! Enfin, demain, ma petite, tu me feras le plaisir d'envoyer dire que tu vas aussi toi en excursion et que tu ne peux pas jouer au tennis.

—Demain, ça se trouve bien, il va déjeuner au Planet.

—Eh bien, tant mieux: tu te montreras avec ta mère et moi à la musique, et l'on ne te croira pas subjuguée par ce Monsieur.

Edith n'avait pas un seul instant songé à être subjuguée par «ce Monsieur». Mais elle pensa à «ce Monsieur» toute la soirée, et le lendemain, surtout l'après-midi: à la musique, autour de la petite charmille circulaire qui cache le quatuor d'instruments à cordes, et où l'on ne cessa de dire pis que pendre de «ce Monsieur», afin de prévenir définitivement contre lui la jeune fille.

«Ce Monsieur» avait, paraît-il, séduit une jeune femme à Houlgate, il n'y avait pas de cela trois années; d'où scandale, divorce, etc., et finalement lâchage complet de la pauvre victime, aujourd'hui tombée au dernier degré de la misère. En outre, la fille d'un avocat très connu au barreau de Paris, quoique la chose eût été étouffée, s'était bel et bien donné la mort pour n'avoir pas obtenu l'autorisation d'épouser «ce Monsieur». «Ce Monsieur» par-ci, «ce Monsieur» par-là, ah! les oreilles durent tinter à «ce Monsieur» toute l'après-midi.

Edith rêva de lui la nuit suivante. Il l'«enlevait», s'il vous plaît! mais en aéroplane; ils partaient d'Houlgate, qu'elle connaissait bien, et montaient, montaient vers l'azur immaculé, au-dessus de la mer. Ils ne parlaient pas plus qu'au tennis, cela va sans dire, mais elle admirait son audace comme elle avait admiré son jeu, et elle le confondait avec le ciel, avec la mer, avec le plaisir d'amour-propre qu'elle allait éprouver en atterrissant. Tout à coup, des ratés dans le moteur, un silence affreux succédant au bruit régulier, un fléchissement sur l'aile gauche… et un réveil brutal de la malheureuse Edith, avec palpitations.

Elle pensait à son rêve, le lendemain matin, quand «ce Monsieur» se présenta à l'hôtel avec sa raquette, faisant demander si mademoiselle Leloitre était disposée à jouer. Le matin, quel prétexte fournir pour ne pas jouer? Et, de plus, mère et grand'mère pouvaient surveiller le tennis de leurs chambres, ou venir s'asseoir hors du grillage avec le petit frère qui, d'ailleurs, non seulement ramassait les balles égarées, mais jugeait les coups, épiait les gestes, écoutait les propos et annonçait le tout comme un instrument enregistreur.

Loyalement, ingénument aussi, selon sa coutume, Edith confessa à sa famille qu'elle avait, cette fois, bien observé ce Monsieur, de qui on lui avait tant parlé et qu'elle avait peine à croire qu'il fût un type si redoutable: «C'est un grand gosse, dit-elle; il aime à jouer, comme moi, et je fais le pari qu'il ne pense qu'à cela. Quant à le trouver repoussant, comme le prétend grand'mère, moi, je ne l'avais pas regardé jusqu'ici, mais, à présent, je lui vois plutôt une tête à caractère: on m'a fait dessiner des méplats de Romains qui se rapprochaient de ça…

—Romains! Romains! ton petit frère affirme qu'il l'a entendu dire des gros mots entre les dents.

—Je le crois volontiers: son partenaire fait des services déplorables!… Si tu crois…

—Enfin, André prétend que, quand il rate son coup, il a une figure d'assassin!

—Mais, grand'mère, c'est la dame de la musique, à l'établissement, qui a prononcé ce mot-là, hier! André ne sait que rapporter, il ferait aussi bien de se taire… Et cette vieille bavarde de la musique, est-ce que tu la connais, elle? pas plus qu'elle ne connaît elle-même ce Monsieur!

—Enfin, tu défends ce Monsieur, c'est clair!

—Mais, grand'mère, je défends ce Monsieur parce qu'on l'attaque! Ce n'est pas moi qui m'intéressais à lui…

—«Qui m'intéressais à lui!…» c'est avouer que tu t'intéresses à lui aujourd'hui?

—Mais, grand'mère, on ne parle que de lui!…

Un conseil fut tenu. La famille était alarmée. On ne prit pas quatre chemins. La grand'mère n'hésita point à sacrifier sa santé pour épargner un malheur à sa petite-fille. Toute la famille était venue aux eaux, sans rechigner, dans son intérêt à elle; elle pouvait bien quitter les eaux dans l'intérêt du cœur de la chère Edith. On partit, sans plus tarder, rejoindre M. Leloitre à Chamonix. Et quand le lent petit train à crémaillère commença de s'élever en serpentant, et quitta la vallée, Edith poussa un soupir qui n'échappa pas à la sollicitude des deux mères. Et, ce qui ne lui arrivait jamais, elle devint rêveuse pendant le reste du voyage, et ses yeux avaient une humidité inaccoutumée. Le père fut mis au courant des faits. Il connaissait plusieurs traits épouvantables de jeunes aventuriers cyniques, et il mêla sa voix à celles de sa femme et de sa belle-mère pour détruire, dans l'esprit d'Edith, le souvenir du champion qu'on ne nommait plus que «ce Monsieur». Si le souvenir de «ce Monsieur» n'était pas exterminé après tant d'insistance, grand Dieu! que fallait-il donc?

* * * * *

Un jour, pendant le déjeuner, au Régina-Palace, «ce Monsieur» parut. Il salua de loin ces dames. Edith devint de la couleur d'un citron.

Après le repas, comme on se levait de table, «ce Monsieur» vint présenter ses hommages. Il avait organisé une partie au tennis de l'hôtel, l'après-midi: «Mademoiselle consentirait-elle à faire un quatrième?»

—Je le regrette, dit gravement M. Leloitre, mais nous avons organisé, de notre côté, une petite excursion.

On se sépara froidement. Edith s'étonnait elle-même d'avoir le cœur aussi serré. A peine dans l'auto qui emmenait la famille faire la petite excursion, nullement organisée, Edith fut prise de faiblesse et s'évanouit. Il fallut la ramener à l'hôtel. On passa devant le tennis. «Ce Monsieur» avait trouvé une quatrième. Il «servait», debout sur les orteils, le corps menaçant de tomber en arrière. Il vit toutefois très bien Edith, qu'on descendait de voiture, quasi inanimée. Il n'interrompit pas son service.

Lorsque Edith fut un peu calmée, et lorsqu'on crut possible autour d'elle de lui adresser quelque remontrance à propos de cette crise, on ne manqua pas de lui rappeler que «ce Monsieur» l'avait vue, pâle comme une morte, et n'avait seulement pas ralenti sa partie. Mais Edith n'en fut nullement étonnée, ni indignée, elle dit:

—Vous ne comprenez pas cela: quand on joue, on joue. Quand je jouais avec lui, moi non plus, je ne pensais à rien d'autre qu'à jouer… Ah! pourquoi s'est-on mis à me dire tant de mal de lui!…