LE PRINCE BEL-AVENIR ET LE CHIEN PARLANT

Il était une fois un Roi et une Reine, d'un âge avancé, et qui avaient donné le jour à beaucoup d'enfants, tous plus beaux les uns que les autres, vigoureux, de cœur bien placé, et habiles à l'art de la guerre, certains, même, fertiles en esprit. Eh bien! malgré des dons si brillants chez ceux qui formaient l'espoir du royaume, malgré la bonté et la sagesse du Roi, les sujets se plaignaient de n'être pas heureux.

Le bon Roi et la bonne Reine s'adressèrent aux Fées qui étaient encore d'un utile secours dans ce temps-là, et l'une d'elles, nommée Maligne, leur annonça qu'ils auraient encore un fils qui ferait le bonheur d'un chacun.

En effet, la Reine mit au monde un garçon qui fut nommé le Prince
Bel-Avenir, puisqu'il devait apporter à tous un sort meilleur.

Le Prince était évidemment un cadeau du Ciel, mais, à l'examiner de près, il paraissait plutôt vomi des gouffres de l'enfer, tant il était vilain et contrefait.

Il portait une bosse entre les deux épaules, et non pas même au milieu; son ventre était ballonné comme celui d'un crapaud qu'on retourne du pied, et l'on eût juré qu'il ne se tiendrait jamais qu'à croupetons, tant ses jambettes étaient inégales. Quant au visage, autant vaudrait n'en point parler, si l'on n'était obligé de déclarer qu'un de ses yeux semblait ne pas pouvoir se détacher de l'Orient quand l'autre était attiré, à la chute du jour, par le globe du soleil réfléchi dans l'étang.

Ni le Roi ni la Reine ne firent une très bonne figure à la Fée Maligne, qui avait prédit sa naissance, lorsqu'elle fut invitée, selon l'usage, au baptême du jeune Prince Bel-Avenir, et priée d'être sa marraine. Toutefois Maligne n'en prit point ombrage, et, posant un doigt sur le front de son filleul, elle déclara qu'elle lui faisait le plus beau des dons qu'aucun homme eût jamais reçu.

«Ce n'est pas dommage, grommela dans sa barbe le vieux Roi, et voilà un don qu'on ne dira pas superflu!»

Comme ce don ne consistait ni en or ni en pierres précieuses, et que nul ne le pouvait apercevoir ni palper, il n'y eut bientôt qu'une pensée par tout le royaume: à savoir que la Fée Maligne s'était une seconde fois moquée du vieux Roi et de la vieille Reine, et, si ce n'eût été la crainte, personne ne se fût privé de hausser les épaules et d'inscrire des brocards sur les monuments publics. A la vérité, tout le monde ne s'en priva pas.

* * * * *

Le Prince Bel-Avenir grandit, si l'on peut dire, en âge du moins, car pour le reste c'est à peine s'il gagnait quelques pouces de taille. Mais aussitôt qu'il eut appris l'usage de la parole, voilà qu'il se mit à amuser sa nourrice et les gens du Palais, et jusqu'aux petits enfants qu'on lui donnait pour compagnons de jeux, par l'ingéniosité qu'il avait à tirer parti de la moindre chose, fût-ce de rien. Non pas qu'il agençât des brindilles de bois pour construire des chariots, édifiât des moulins ou mît en branle des mécaniques tirées des découpages de boîtes à sardines où à gâteaux secs. Non, ces ressources puériles-là étaient connues bien avant lui. Mais vous lui donniez par exemple une allumette, il y voyait un obélisque de vingt mille pieds cubes et recouvert d'inscriptions qu'il déchiffrait à plaisir; d'une pantoufle, il faisait l'antre où Hercule habite; et un cent d'épingles piquées sur leur pelote suffisait pour qu'il vous fît croire qu'une ville était là avec ses tours, ses beffrois tintants et les innombrables cheminées où cuisaient des repas gigantesques. Il dédaignait les jouets magnifiques dont la Reine lui faisait présent, et, à plat ventre sur le sol, il soufflait dans la rainure du parquet en soulevant la poussière et, à entendre son commentaire, vous juriez assister à l'explosion d'une cargaison de pétrole dans les docks du pays ennemi. Le Prince était encore une sorte de marmot, qu'il avait la réputation de raconter des histoires auxquelles tout le monde, du petit au grand, se laissait prendre.

Ces histoires volaient de bouche en bouche. On les sut par cœur, et l'on y avait un goût très vif, parce qu'elles vous tiraient hors des spectacles que l'on voit tous les jours. Elles exaltaient les hauts faits de héros passés ou à venir, s'inspiraient de guerres horrifiques, ou bien, et c'est ce qui était le plus surprenant, narraient tout simplement des aventures bêtes comme chou, d'un berger et d'une bergère gardant côte à côte leurs moutons, et qui, s'étant souri un beau jour, s'épousaient et avaient beaucoup d'enfants… Il est, en effet, extraordinaire que les histoires les plus unies et les plus dépourvues d'incidents puissent avoir autant de prix que les machinations insensées.

Le Roi remarqua qu'il y avait beaucoup moins d'émeutes dans le pays, et que les Cahiers adressés annuellement par ses préfets étaient bien moins chargés de plaintes que par le passé. Bien entendu, il ne manquait pas d'attribuer ces résultats à sa bonne administration, qui tôt ou tard devait porter ses fruits. Lui-même se trouvait fort ragaillardi en sa vieillesse; il mangeait plus copieusement et dormait dur. Comme le dernier de ses sujets, il se délectait aux récits qui couraient le royaume, que l'on mettait çà et là en musique, transportait sur les tréteaux en les défigurant du tout au tout, et que de charmants jeunes gens venaient chantonner pendant les repas.

Mais, comme ce n'était pas alors la coutume de faire remonter l'honneur de ces distractions toutes nouvelles à celui qui les avait inventées, il va sans dire que le jeune Prince n'en retirait aucun avantage. Le Roi ne voyait en ces imaginations que jongleries, n'en savait nul gré à son fils dernier-né, et celui-ci même, lorsque lui revenait toute cette littérature populaire, ne se souvenait seulement pas qu'il en était l'auteur.

* * * * *

Il faut, chacun le sait, que les princes se marient. Lorsque l'âge fut venu pour Bel-Avenir de prendre femme, on lui donna une engageante escorte, afin de rehausser sa chétive mine par tous les pays où il voyagerait en quête d'une jeune princesse digne de son rang. Il en trouva plusieurs qu'il eût épousées volontiers, car il ne manquait pas, à première vue, de leur prêter cent qualités qui n'étaient pas les leurs, tant il créait facilement. Mais hélas! elles ne faisaient pas de même, et, quelles que fussent sa gentillesse et sa fine manière de dire, aussitôt qu'elles jetaient les yeux sur sa bosse, les unes ne pouvaient se retenir de pouffer et les autres de faire des grimaces ou contorsions fort désobligeantes pour le prétendant; finalement, toutes viraient sur le talon et s'en allaient mignardiser avec quelque bellâtre imbécile. Le pauvre Prince en souffrait fort, bien qu'il ne vît pas souvent les choses telles qu'elles sont, même les mauvaises, mais il les voyait pires quelquefois.

Cependant, une de ces nobles filles, la Princesse Alice, qui n'avait pu consentir à l'épouser, lui avait fait cadeau, en souvenir des spirituelles choses qu'il avait su lui dire et pour adoucir son refus, d'un petit chien, blanc comme la neige, et nommé Parlant à cause de la faculté qu'il avait de s'exprimer comme un homme.

Sur le chemin du retour, le Prince, qui ne rapportait que de gros chagrins et le petit toutou de la Princesse Alice, s'entretint du moins avec celui-ci. Et Parlant, qui avait plus de liberté qu'un courtisan, lui dit un jour:

—Prince, n'est-il pas étonnant que vous puissiez transformer le monde par votre génie et que vous ne songiez seulement pas à faire de vous un dandy propre à tourner toutes les têtes? Au surplus, vous avez fait le bonheur de tout le royaume, en inventant des fictions qui le détournent de lui-même: n'est-il pas juste que vous fassiez le vôtre, à présent, par quelque habile travestissement?

—Mon cher Parlant, dit le Prince, il est bien vrai que je n'ai jamais songé à faire de moi un homme différent de ce que je suis. Mais, quand j'aurais le pouvoir d'accomplir cette métamorphose, à quoi me serait-elle bonne? La femme qui m'aimerait à cause de ma tournure serait une sotte, et elle ne me plairait point…

—Voire… dit Parlant. En tout cas rien ne coûte d'essayer.

—Non, ma foi, dit le Prince. Aussi bien, comme vous l'avez remarqué sans doute, je n'ai aucun pouvoir merveilleux sur les choses; je n'agis que sur l'esprit: si j'ai été sans force sur les Princesses, c'est qu'elles n'en ont pas, mon ami!

—Que Dieu vous pardonne ce blasphème, dit Parlant. La Princesse Alice a autant d'esprit que faire se peut pour une femme, mais elle est femme et soumise, comme ses pareilles, au préjugé: que votre taille—dont la sinuosité n'est pas, certes, sans agrément, mais ne se trouve pas conforme à la monotone stature de la jeunesse—que votre taille, dis-je, soit tout à coup redressée, et le cœur de la Princesse Alice battra pour vous, j'en fais serment!

—Ah! ah! dit le Prince—qui n'était malgré tout qu'à demi satisfait que l'on fît allusion à son infirmité—vous ne m'entendez point, mon pauvre Parlant! Songez, je vous prie, que j'ai réussi, en répandant de beaux mensonges parmi les hommes, à faire que ceux qui ne voyaient que la triste réalité jurent aujourd'hui par des billevesées de mon cru, et plus fortes désormais sur leur état et sur leurs mœurs que les faits les mieux contrôlés; et j'irais, après un tel prodige, recourir au procédé grossier qui consiste à modifier la ligne d'une échine! Vous avez l'usage de la parole de l'homme, mon petit, mais permettez-moi de vous le dire, je reconnais en vous l'âme d'un chien!

—Bon, bon! dit Parlant, beaucoup moins susceptible qu'un homme, laissons cela. Qui vivra verra. En attendant, sachez, Prince, que l'usage de la parole de l'homme m'altère beaucoup: j'ai la langue sèche comme la semelle d'une pantoufle, et je vous prie de ne pas trouver mauvais que j'aille jusqu'à la fontaine que voilà…

On était en un endroit boisé, et, auprès d'un rocher, sourdait une claire fontaine au bruit cristallin, qui se répandait en un mince ruisseau garni d'une cressonnière appétissante. Le Prince et toute sa suite, comme le toutou, furent très contents de pouvoir se reposer là, boire dans le creux de la main, manger le cresson glacé, à la saveur amère, et improviser plus loin un abreuvoir pour les montures.

—Écoutez! dit tout bas Parlant à l'oreille du Prince, n'est-il pas vrai que nous nous sommes tous très bien trouvés de cette halte à la fontaine et que nous voici amplement refaits pour une nouvelle étape?

—Cela n'a rien d'extraordinaire, dit le Prince, qui demeurait d'humeur chagrine. Les sources ne sont pas rares en ces régions, et chacune d'elles nous eût offert le même réconfort…

—Sans doute, sans doute! dit Parlant; mais j'ai mon idée, tout chien que je suis. Que vous coûterait-il, Prince, de composer un poème de quelques strophes sur cette fontaine pareille aux autres, où vous la loueriez, par exemple, d'avoir fait de voyageurs égarés et accablés, une troupe vaillante et capable de retrouver son chemin?

—Cela n'est pas compromettant, en effet, dit le Prince.

Et il se mit aussitôt à composer plusieurs stances, comme il s'en est fait beaucoup depuis, en l'honneur des fontaines. Parlant les répéta aussitôt, et toute la suite de les psalmodier en cheminant, et les paroles harmonieuses en demeuraient dans les chaumières et dans les villages.

Mais Parlant, dont l'audace était celle d'un petit chien favori, ne se gêna bientôt plus pour transposer à sa guise le sens des paroles rythmées par son maître, et l'on n'avait pas fait trois lieues dans la forêt, qu'il était avéré, parmi toute la suite et pour les bûcherons et villageois dont on faisait la rencontre, que la fontaine où le Prince Bel-Avenir s'était assis, avait la vertu de rendre la jeunesse aux vieillards, la beauté aux disgraciés et la taille droite et élancée aux bossus.

Le paradoxe était cruel et eût certainement été taxé de mauvais goût s'il fût provenu de toute autre part que de celle d'un chien auquel on passait ses fantaisies, et le refrain était plaisant à entendre pour ceux qui voyaient à la tête de la compagnie revenant de ladite fontaine merveilleuse l'infortuné Prince, fort laid et gibbeux. Mais la brillante jeunesse qui l'accompagnait avait grand besoin de divertissement, et lui-même, quoiqu'il s'en défendît, était d'une indulgence débonnaire pour tout ce qui venait de Parlant, comme en général pour tout ce qui lui rappelait la Princesse Alice…

Le fait est que, de retour au palais du Roi et de la Reine, le Prince Bel-Avenir eût probablement succombé à la mélancolie, si ce n'eût été que Parlant l'obligeait de temps en temps à sourire par ses réflexions intempestives, par mille facéties, et par les souvenirs qu'il évoquait du pays d'Alice.

Ce diable de Parlant, cela va sans dire, n'avait pas été sans produire un grand effet sur les petites chiennes des dames de la Cour; il avait promptement pris ménage et fondé une aimable famille. Comme la mère de cette marmaille était mouchetée de noir et de blanc, la moitié environ de la portée, inclinée du côté maternel, était maculée comme un essuie-plume et aboyait à qui mieux mieux; le reste, tenant du père, avait la candeur de la neige, et parlait.

Aussitôt que le fils aîné de Parlant, qui était blanc et disert autant que lui, avait été en âge de comprendre les choses un peu subtiles, son papa l'avait envoyé, avec des instructions secrètes, à la cour de la chère Princesse Alice. Celle-ci n'ayant plus voulu s'en défaire, tant elle le trouvait agréable, le fils de Parlant, pour correspondre avec son père,—car si ces chiens parlaient, ils n'écrivaient pas,—s'était hâté de fonder là-bas à son tour une famille, et lui avait renvoyé son fils aîné, également blanc et parlant, et muni aussi d'instructions secrètes.

Tout cela n'avait pas demandé un temps démesurément long, mais suffisant pour que la tristesse du Prince contrefait s'accrût du dépit de ne point trouver femme et du regret tout particulier d'avoir été éconduit par une Princesse gracieuse au possible, à qui il devait son ami Parlant et toute la famille de Parlant.

—C'est une sotte! répétait-il, lorsque son chien l'entretenait de la
Princesse Alice.

—Voire… disait finement Parlant, en frétillant de la queue.

—Une petite cruche, vous dis-je!

—Voire… voire…, répétait le mystérieux Parlant.

* * * * *

Pour s'occuper, le Prince improvisait des récits et des chants d'une couleur assombrie et d'un ton larmoyant. Et, chose curieuse, ces fictions, même désolées, produisaient dans le peuple un contentement non moindre que celui qu'avaient semé les vigoureux chants épiques d'autrefois. Chose plus étrange encore, le Prince ne trouvait quelque apaisement qu'à s'entendre répéter, sur un mode lamentable, les plus désespérés d'entre eux. Et, pour ces chants-là, tout de même que pour les précédents, il les écoutait comme s'il les eût ignorés complètement, et il les commentait de la même façon que s'ils n'eussent pas été de lui.

Parlant, qui avait remarqué de longtemps ce phénomène, et était devenu un chien très avisé, disait:

«Le pêcher ne reconnaît pas ses fruits: ils tombent au pied du tronc, y pourrissent, et servent d'aliment à la racine pour la pousse du printemps nouveau…»

Mais le Prince lui-même commençait à le traiter de vieux chien un peu raseur.

Cependant Parlant dit un jour:

—Prince, il n'est bruit dans tout le royaume que d'une fontaine qui rend la jeunesse aux vieillards, la beauté aux disgraciés, et une taille droite et élancée aux bossus!

—Allons donc! fit le Prince.

—Prince, il n'est pas un des sujets de votre auguste père qui ne tienne le fait pour certain.

—Il n'est donc pas un des sujets de mon père qui soit, à l'heure qu'il est, vieux, décrépit et mal tourné?

—Prince, c'est que tous n'ont pas le moyen d'aller à la fontaine!

—Ah! Et comment pas un d'eux ne m'a-t-il informé des vertus de cette eau?

—Prince, les petits sont timides parfois devant les grands; ajoutez qu'ils vous aiment, vous trouvent parfaitement à leur goût et ne croient pas que l'aventure ait intérêt pour vous…

—Et toi, tu ne m'aimes donc pas? Tu ne me trouves pas à ta convenance?

—Moi, si fait! Prince, mais…

—Mais… mais… Je ne me soucie de l'opinion de personne, sache-le bien!

—Voire… dit Parlant, en balayant le sol de la queue, comme une coquette, d'un tour de reins, fait virevolter la traîne de sa robe.

—Oh! je ne veux pas te contrarier, dit le Prince. Je crois discerner, à tes façons, que tu as envie de faire un voyage… Parbleu! c'est cela… Tu veux aller boire de l'eau fraîche à cette fontaine dont on ne cesse de te vanter le goût: tu deviens si friand des bonnes choses! Allons, partons! Mais c'est bien pour te plaire… Connais-tu le chemin, au moins?

* * * * *

Parlant connaissait admirablement le chemin. Il conduisit son maître à la fontaine sans l'égarer une seule fois. Et le trajet parut court, parce que Parlant avait mis l'entretien sur le sujet de la Princesse Alice. Il en avait tellement exalté les vertus à tous que la cour du Prince Bel-Avenir la tenait pour la merveille des Princesses. Il n'y avait que le Prince Bel-Avenir qui pût dire d'elle de temps en temps: «C'est une sotte! C'est une petite cruche!»

N'empêche qu'il demeurait songeur, tout en niant les vertus de la Princesse Alice comme celles de la fontaine où il allait, et il n'était pas fâché que l'entretien fût remis sur la Princesse Alice; et il ne manquait pas non plus d'être fort ému en approchant de la fontaine.

On arriva enfin à cette fontaine qui rendait jeunesse aux vieillards, beauté aux disgraciés et taille droite et élancée aux bossus. Tout le monde, le long du chemin, avait confirmé le bruit. Le Prince, qui n'avait pas la berlue, avait parfaitement reconnu le chemin par lui parcouru peu de temps auparavant, et il reconnut non moins exactement la fontaine sortant en mince filet du rocher et se répandant en un ruisseau tout hérissé des houppes frisées de la cressonnière.

Il but de l'eau, cependant que son cœur battait violemment. Et, tout aussitôt, il se sentit grandir de trois pieds et droit comme le fût d'un sapin. Il se pencha sur le miroir que l'eau formait dans une vasque naturelle et se jugea parfaitement beau de visage.

—C'est fait! dit simplement Parlant.

—Mais, comment se fait-il, lui demanda le Prince à l'oreille, que tous ces gens qui m'environnent ne poussent pas la plus petite exclamation?

—C'est par la même raison, dit Parlant, qu'ils se sont abstenus de rien dire avant que la chose ne fût accomplie…

Mais, pendant que le Prince, devenu soudain beau et bien fait, se tenait le menton en réfléchissant, voilà que, de derrière le rocher, sortit un petit chien, tout semblable à Parlant, et qui précédait de quelques sauts une dame en tous points belle et ornée, et qui n'était autre que la gracieuse Princesse Alice.

Parlant, le père, et Parlant, le fils, échangèrent quelques propos à voix basse. C'étaient eux, les coquins de chiens, qui avaient organisé ce rendez-vous.

Le Prince salua fort courtoisement la Princesse. Et dès que celle-ci vit Bel-Avenir si beau, si admirablement pris en toute sa tournure, elle lui dit des paroles de bienvenue qu'il jugea d'une délicatesse et d'un choix exquis. Ils causèrent, pendant que Parlant, le père, et Parlant, le fils, qui avaient amené chacun une partie de sa famille, se présentaient, s'embrassaient abondamment et avec effusion et faisaient grand vacarme ainsi que les suites du Prince et de la Princesse.

La Princesse trouvait le Prince le plus bel homme qu'elle eût jamais vu.

—Eh bien! dit Parlant, s'adressant à son maître, comment la trouvez-vous?

—Elle est la femme la plus intelligente qui soit au monde!

—Il faut la demander en mariage.

—C'est une chose convenue déjà, dit le Prince, et nous venons de prendre date.

Parlant se hâta d'annoncer cette bonne nouvelle à son fils. Tous deux frétillèrent de la queue. Quant à leurs visages de chiens, on ne savait pas bien s'ils souriaient ou s'ils étaient sérieux; car ils reflétaient les choses à leur manière.

Quelqu'un entendit que Parlant, le père, avait dit:

«Les hommes, mon fils, sont de fort curieuses bêtes: il leur sort du cerveau d'étranges filets à prendre les papillons, et ils ne sont complètement heureux que lorsqu'ils s'y sont laissé prendre eux-mêmes…»

Et maintenant il y aurait à décrire les noces splendides de Bel-Avenir et d'Alice, auxquelles fut invitée, comme de juste, la Fée Maligne, et qui eurent ceci de remarquable, entre toutes les noces, que l'on y admit une tribu de petits chiens. Et ceux-ci n'y furent certes inférieurs à personne dans l'art de manger, de bavarder et de dauber le prochain.