IV
Lucie était désormais la consolatrice, mais Mathilde continuait à se rendre chaque jour chez Lucie comme à une mission de dévouement. Elle n'hésitait pas à croire sa présence et ses soins indispensables à Lucie, tant la présence et les soins de Lucie lui étaient devenus indispensables à elle.
Et il était vrai qu'elle s'alimentait près de Lucie des motifs de tourment dont elle avait, à présent, l'impérieux besoin. Mathilde était d'imagination un peu courte; et quand, à part soi, elle se demandait les méfaits qu'avait bien pu commettre Henri, elle se heurtait trop souvent pour sa frénésie à un casier judicaire d'une blancheur immaculée. Elle avait beau scruter le présent et le passé, elle ne découvrait pas un fait contre Henri à qui elle ne cessait de faire les scènes les plus déplorables.
Henri avait supporté ces épreuves jusqu'ici, avec le calme d'un homme de sang-froid, d'abord, et, en outre, d'un homme qui a pour lui le témoignage de sa conscience. Il était aussi fort intelligent, et il avait rapidement compris la nature du phénomène qui produisait de tels soulèvements dans son intérieur.
Un beau jour, il demanda par lettre un rendez-vous à Lucie Clamoret, et, à l'heure qu'elle voulut bien lui fixer, il se rendit à l'appartement qu'elle occupait chez sa mère.
—Ma chère amie, lui dit-il, je ne viens vous apporter, moi, malheureusement, aucun secours moral: vous ne doutez pas que je ne prenne part, de tout cœur, à votre malheur; hélas! une part d'autant plus vive que vous avez un malheur d'une nature particulière: il déteint!
Lucie ne put s'empêcher de sourire, en lui serrant affectueusement la main:
—Il déteint! Je ne m'en aperçois que trop, dit-elle. Je passe une bonne partie de mes journées à essayer d'effacer les taches que ma situation produit sur la vôtre; mais, qu'y puis-je? Ma situation se noircit de plus en plus, et Mathilde est toujours là, exposée au contact!...
—C'est précisément, dit Henri, ce que je voudrais éviter: Mathilde vous importune, j'en suis sûr, c'est ce qui résulte de plus clair des visites qu'elle vous fait...
—Elle est bien gentille, elle a bon cœur: si elle prenait moins part à mes ennuis, peut-être ne s'imaginerait-elle pas qu'ils sont les siens.
—Elle le croit si bien, dit Henri, que pour peu que cela continue, mon ménage à moi est fichu.
—Mais, vous n'avez rien à vous reprocher!
—Ce qui est dans l'imagination a plus d'importance que ce qui est dans les faits. Un fait peut être démenti et toute sa trace effacée; ce qu'un cerveau a construit de toutes pièces laisse toujours des fondations, un plan souterrain indestructible.
—Très bien. Mais comment écarter Mathilde?
—Mais, dites-lui qu'elle vous assomme!
—Voyons, mon cher ami, soyez raisonnable.
—Racontez-lui que le médecin vous ordonne le repos absolu, vous interdit de penser à vos affaires... et à celles des autres...
—Elle trouvera le moyen de s'informer ailleurs de mes affaires; elle recueillera des renseignements faux qu'elle grossira faute de confiance dans les témoignages, et l'inconvénient pour vous ne sera que plus grand.
—Nous verrons, dit Henri; tout au moins serez-vous dispensée, vous, accablée de soucis, de prodiguer vos soins à une malade imaginaire.
—Vous me donnez l'autorisation d'écarter Mathilde?
—Si l'autorité existait encore de nos jours à la disposition du mari, je vous en donnerais l'ordre. Admettons que je vous en prie instamment.
—Bien, dit Lucie, je m'arrangerai; j'essaierai...