V
Lorsque Mathilde se présenta, l'après-midi du même jour, chez son amie, elle était visiblement agitée.
—Bonjour, ma bonne Mathilde, dit Lucie.
—Bonjour.
—Ah ça! mais qu'as-tu?
—Ce que j'ai? Je vais te le dire. Tu as reçu ce matin la visite de mon mari?
—Oui, pourquoi pas?
—Parce qu'il ne m'a pas dit qu'il était venu chez toi.
—Alors, comment le sais-tu?
Mathilde parut embarrassée.
—Enfin, dit-elle, tu vois que je le sais.
—Oh! Mathilde, tu fais surveiller ton mari!...
—Et tu vois que ce n'est pas inutilement.
—Si, parce que je t'aurais aussi bien dit moi-même qu'il était venu.
—Voilà ce dont je n'aurai pas la preuve. En tout cas, lui, il m'a caché la visite qu'il t'a faite; il avait sans doute un motif.
—Le motif qu'il avait devait être bien simple, ma chère Mathilde: ton mari s'inquiète à juste titre de l'agitation où il te voit. Il est venu m'en faire part. Il tient à la paix de son ménage. Il est désolé. Il est, au fond, furieux contre moi, ou du moins contre mon ménage qui est cause du désordre introduit dans le sien. Tu as le mari le plus désireux de tranquillité qui soit, Mathilde: de quoi te plains-tu?
—Il m'a caché la visite qu'il t'a faite; que ne me cache-t-il pas?
—Ton mari ne m'a même pas demandé le secret quant à la visite qu'il m'a faite. S'il ne t'a pas parlé de sa démarche, il est bien probable que c'est tout bonnement afin de conserver la paix durant son déjeuner. Peut-être n'avez-vous pas parlé de moi ce matin; et si vous aviez parlé de moi, tu aurais enfourché ton dada...
—«Mon dada!» Lucie, je t'interdis de plaisanter quand il s'agit de choses pareilles: tu me vois assez à plaindre, je suppose!
—Oui, ma pauvre Mathilde, je te plains de tout mon cœur.
—Ah! ce n'est pas malheureux!
—Dis donc, pendant que nous y sommes: tu as contracté complaisamment l'habitude de venir ici me consoler, sans doute parce que tu avais jugé que c'était moi qui étais à plaindre. Si c'est toi, à présent, veux-tu que nous changions de rôle? J'irai te voir à mon tour, quand mon avoué et les mille petits tracas que ma situation me cause m'en laisseront le loisir...
—Je crois comprendre que tu me mets à la porte?...
—Mais non, Mathilde! Je prends au sérieux tes malheurs, comme tu le désires; et je m'offre à te rendre ce que tu as fait pour moi.
—Ah! tu es bien comme mon mari, toi, par exemple: on ne sait fichtre pas si vous vous moquez du monde ou bien non. Vous auriez fait très bon ménage... Allons! c'est entendu, je te quitte: c'est moi qui attendrai ta visite.
—C'est entendu, Mathilde, à bientôt!
Mathilde, une fois en bas, se considéra comme l'épave la plus lamentable que roulât le flot des rues de Paris. Elle avait complètement oublié les misères de Lucie qui racontait les faits sans se plaindre; et elle se demandait de la meilleure foi du monde: «Qu'ai-je fait, Seigneur, pour me trouver en un pareil désarroi?» Elle promenait des yeux hagards et, tout à coup, se demandait: «Qu'est-ce qui m'est arrivé?»
Le soir, à table, elle dit à son mari:
—Sais-tu ce qui m'est arrivé aujourd'hui?
—Pas grand'chose, je parie.
—En effet. Cependant, j'ai été jetée à la rue par madame Clamoret.
—Si tu l'embêtes autant que ceux à qui tu parles d'elle!...
—Cette raison n'aurait pas suffi, car elle ne m'avait jamais fait sentir jusqu'à présent que je «l'embêtais» comme tu dis si bien. Mais quelqu'un s'est avisé de lui en donner le conseil...
—Non!... Le chenapan!...
—Personne ne pouvait mieux qualifier que toi celui qui a accompli ce beau coup. Permets-moi de te féliciter.
Henri ne se troubla pas. Il crut que Lucie l'avait vendu.
—Elle est un peu rosse, fit-il, de t'avoir dit que j'étais allé la voir, attendu que c'est pour son bien autant que pour le nôtre que j'ai fait cette démarche: tu te démoralises auprès de Lucie, ma chère amie; tu la fatigues, elle, au lieu de la secourir, c'est certain; quant à ce qu'il en résulte, ici, tu le vois: la vie est devenue impossible. Je n'ai à me reprocher ni ma visite à Lucie ni d'avoir prié ton amie de t'éloigner par tous les moyens.
Mathilde fulmina. Elle se leva de table en jetant sa serviette, au grand ébahissement des enfants et des domestiques. Non seulement pareille chose n'était jamais arrivée, mais nul n'avait vu l'apparence de l'ordre sérieusement troublée chez les Angibault, toute querelle, depuis les quelques semaines qu'une querelle était devenue possible, ne donnant son éclat que dans le privé.
—Je n'ai plus de mari, plus d'amie!... murmurait Mathilde d'une voix étouffée, en se retirant.
Et, se retirant, elle ne savait plus où aller, parce qu'il ne lui était de sa vie, arrivé de quitter la table, seule et en de pareilles conditions; elle allait d'instinct vers sa chambre, mais elle s'arrêta dès le salon, à la pensée que peut-être on l'y viendrait rejoindre. Elle se retirait, non pour être seule, mais pour produire un éclat et, en pareil cas, rien n'est pénible comme d'être condamnée précisément à la solitude discrètement muette. Le désordre de ses idées, d'ailleurs, était complet. Comme elle s'échouait, sur un divan, une clarté se fit soudain dans son esprit: «Mais Lucie ne m'a traitée ainsi que sur l'ordre de mon mari!» Elle pouvait donc reprendre Lucie, s'expliquer avec elle en lui parlant de l'odieuse tyrannie d'Henri. Si elle n'avait plus de mari, peut-être lui restait-il une amie.
La voilà aussitôt debout, courant à sa chambre, se chapeautant, se chaussant; et la voilà dans la rue hélant un taxi pour se faire conduire chez Lucie.
Lucie est à table avec madame Lagrainée, sa mère. On lui annonce madame Angibault. Lucie fronce les sourcils, mais elle est d'une infatigable complaisance; elle abandonne son repas afin de ne pas faire attendre Mathilde, et va la trouver au salon.
Scène d'attendrissement. Mathilde se précipite dans ses bras:
—Je t'en voulais, Lucie, mais je sais à présent que mon mari seul est coupable; c'est lui qui a exigé que tu te montres aussi dure avec moi. Lucie, Lucie! félicite-toi: tu vas divorcer, tu vas être à l'abri des hommes; ce sont des cannibales!
—Il y a des cannibales parmi eux, Mathilde; mais nous sommes, nous, parfois bien agaçantes...
—Bon! Je suis sûre que tu reviens à ton mari depuis que tu ne le vois plus...
—Je ne reviens pas à mon mari. J'ai encore appris aujourd'hui des détails sur sa vie qui sont à faire dresser les cheveux.
—Dis-moi, Lucie, est-ce que, franchement, tu me trouves avec toi si agaçante?
Lucie sourit:
—Mais non, ma pauvre Mathilde: tu es nerveuse, abominablement nerveuse, depuis quelque temps, et je ne peux négliger que je suis, involontairement, la cause de ton état... Je ne te reproche rien. Dis-moi seulement: est-ce que tu me permettrais de dîner?
—Comment! je t'empêche de dîner! Ah! je n'en suis plus, moi, à dîner ou à ne pas dîner...
—Tu n'as pas dîné, toi non plus, Mathilde, avoue-le? Alors viens te mettre à table avec nous.
—Ma chère maman, dit Lucie en rentrant dans la salle à manger, faisons place à la plus malheureuse des femmes...
Mathilde ne protesta pas et s'assit.
—Maintenant, raconte, dit-elle à son amie.
Et, plus que d'aliments, Mathilde se nourrit d'entendre raconter un nouvel épisode de l'existence du mari, bientôt divorcé. C'était une histoire de jeu. Le mari de Lucie n'avait que cette passion: s'il avait eu des liaisons, c'était parce que cela faisait pour ainsi dire l'accessoire inévitable du jeu; toute l'enquête le prouvait. Mais le joueur avait été entraîné dans une maison mal famée et l'on découvrait, après coup, qu'il avait failli être compromis de la façon la plus désobligeante, dans le moment que sa femme, si tranquille, le croyait à ses affaires, en province. Lucie, songeant rétrospectivement à l'époque de sa vie où se logeait ce brûlant chapitre, en avait le frisson. Et elle le communiquait autour d'elle.
C'en était fait. Mathilde était reprise plus que jamais par l'affaire Clamoret; elle renouait plus intimement que jamais avec Lucie, malgré une brouille d'une heure à peine; et, de plus, elle avait enfin un motif constaté de se méfier de son mari: il lui avait caché quelque chose; il avait souhaité la faire rompre avec son amie, sa meilleure amie. Le mobile premier de ce désir de rupture disparaissait complètement. Restait le caractère louche du procédé, sans compter l'inhumanité du résultat poursuivi.