LES DEUX ROMANCIERS
Dissemblables en tout, mais unis par une camaraderie ancienne et une carrière heureuse, ils aimaient à se rencontrer, et s’invitaient, quatre ou cinq fois l’an, à dîner tête à tête au cabaret. L’un était gros et court, l’autre maigre et de haute taille, l’un du midi, l’autre du nord, l’un affirmatif et répandant la foi, l’autre âpre négateur en toutes matières, l’un optimiste enfin, tandis que l’autre était convaincu que tout va des pis dans le plus malheureux des mondes. Peut-être s’empruntaient-ils l’un à l’autre ce que chacun d’eux sentait lui manquer par trop pour la confection de ses ouvrages, et bien que le public de Bombourg tout comme celui de Grimarest aimassent retrouver dans leur auteur, annuellement, la même conception partiale et fausse de la vie, à savoir : les personnages de bonne compagnie exclusivement, ou au contraire l’unique gibier de cour d’assises, les aventures « tournant bien » comme les allées du parc aristocratique qui conduisent en pente douce à la grille du perron d’honneur, ou au contraire les raboteuses péripéties au cours desquelles la créature humaine, vouée à l’ignominie, laisse à chaque virement un lambeau de sa chair.
Lorsqu’un client du restaurant où s’attablaient les deux écrivains, par hasard les reconnaissait, il ne manquait pas de chuchoter leur nom aux oreilles voisines, et, invariablement, des sourires égayaient les visages, à cause du contraste que formait l’union tout amicale d’un Grimarest et d’un Bombourg. Non moins invariablement il se trouvait quelqu’un pour affirmer que la littérature de Bombourg était du dernier crétinisme, et une autre personne pour répondre qu’un livre de Grimarest ne supportait pas la lecture. Mais Bombourg et Grimarest avaient aussi leurs partisans, et ceux-ci, comme du reste les détracteurs, n’allaient pas se priver de raconter à tout venant qu’ils avaient mangé côte à côte avec deux hommes célèbres.
Bombourg et Grimarest, eux, tout de même que s’ils eussent pris un intérêt réciproque à leurs ouvrages, ne manquaient pas, au cours du repas, de s’interroger : « Et toi, vieux, quand parais-tu ?… Et ton sacré éditeur ?… La situation inextricable de mon dernier chapitre ? ma foi, voilà par quelle ficelle je m’en suis tiré, etc… » Et ils se donnaient une avant-première de leurs romans, avec un abandon, une complaisance, et bientôt un total oubli de l’interlocuteur, enfin de telle façon exactement que si chacun eût été assuré que l’autre était son admirateur passionné. En réalité ils ne se comprenaient pas du tout, avaient la plus grande peine à suivre le sujet exposé, et transposaient immédiatement, chacun à sa manière, les caractères et les situations.
Cependant, à certains détours, la conduite du récit, heurtant un point de doctrine littéraire, rendait la discussion obligatoire. Alors ils s’amusaient à essayer mutuellement de se convaincre l’un l’autre, comme des débutants remplis d’illusions encore.
— Je compte quatre personnages principaux dans ton bouquin, disait Grimarest, cinq si tu veux, en admettant la jeune fille parmi eux. Or, pas un d’eux qui ne soit « beau et bien fait » comme on disait dans les contes, pas un qui ne soit d’honorable souche et qui n’ait coutume d’accomplir des actions méritoires…
— S’il te plaît ! objectait Bombourg. Tu oublies que mon héroïne a failli prendre un amant…
— J’ai failli, moi, te dire qu’elle méritait un reproche pour ne pas l’avoir pris.
— Oh !
— Mais oui. Car en me plaçant au point de vue de la morale, — dont tu tiens que tes personnages soient les parangons, — elle a fait de son aventure un bruit étourdissant, alors qu’une femme adultère est d’ordinaire, du moins dans le monde que tu peins, si discrète ! en sorte que, au cas où, par hasard, sa charmante fille eût ignoré qu’une mère de famille peut s’oublier jusqu’à être la maîtresse d’un homme — d’ailleurs distingué, — elle a appris par l’abstention bruyante de sa maman que l’accomplissement de ce désordre social n’a tenu qu’à un cheveu. Considération bien dangereuse pour un jeune esprit ! Au contraire, laisse s’accomplir le forfait, sans mot dire : il y a cent chances pour que la jeune fille en demeure ignorante et ne se complaise pas en ses rêveries à voir l’auteur de ses jours aux bords de l’abîme, et de quel abîme !… Car, entre nous, mon cher, il est irrésistible, ton séducteur éconduit, oh ! oh ! tu lui as donné un de ces charmes ! tudieu, quel attrayant abîme !
BOMBOURG
Ton esprit est pervers…
GRIMAREST
Point du tout. Je poursuis. Secundo : me plaçant au point de vue des résultats que nous donne l’observation commune, quelle extraordinaire aventure que la réunion de seulement cinq personnes si suaves !
BOMBOURG
« L’observation commune !… » quelle plaisanterie ! Nous vivons dans l’illusion pure. Tiens, cette femme-là, en face de nous, j’affirme qu’elle est blonde, toi tu lui vois les cheveux teints. La salle où nous dînons m’apparaît gaie, la chère de ce restaurant excellente : j’ai entendu soutenir ce matin même qu’on mangeait mal ici et qu’on n’y voyait goutte. La vérité ? Il y a la mienne, il y a la tienne, il y a celle du voisin. Rien de mieux que d’admettre pour vrai ce qui nous est démontré être la vérité des honnêtes gens.
GRIMAREST
Moyennant quoi, on s’interdit d’être original.
BOMBOURG
Le beau malheur ! Originalité : la plupart du temps prétention, sottise et folie.
GRIMAREST
On s’interdit d’être sincère.
BOMBOURG
Sincérité de notre sens propre ! à qui, à quoi importe une telle puérilité ? Notre sens propre change de couleur comme nous de chemise. Quel crédit accorder à la forme d’un nuage, à l’humeur d’un homme ? Les Grecs, plus sages que nous, faisaient leurs dieux eux-mêmes versatiles et capricieux comme des femmes. Tout est convenu, mon ami ; observons la convention la plus sympathique et la plus favorable. Mes personnages sont bons ; je leur accorde un visage plaisant ; si je leur fais courir des risques qui provoquent le frisson, c’est parce que le roman proprement dit ne consiste que dans cet enfantillage. Mais mon lecteur est assuré dès le début que, meilleur moi-même que mes héros, je les sauverai à la fin, et ne me séparerai jamais d’eux sans les avoir fait tous ensemble joyeusement danser en rond ou chanter quelque cantique d’action de grâces. Ce n’est pas plaisanterie, car il importe que l’homme ait confiance dans le lendemain et dans la générosité de la Providence.
GRIMAREST
J’admire ton courage. Si je te comprends bien, c’est un mensonge civique que tu commets. Tu veux que l’humanité devienne bonne, et tu crois que le moyen de la convertir est de la persuader qu’elle l’est déjà ?
BOMBOURG
Je me garde d’une si noble ambition.
GRIMAREST
Loin de moi, mon cher Bombourg, la prétention de nier l’existence des saints. Je les trouve rares, il est vrai. J’ai tendance à croire qu’ils sont d’un autre temps. Mais les honnêtes gens, c’est bien pis : il n’y en a jamais eu !
Bombourg faillit s’étrangler. Il roulait des yeux de poule effarouchée, bordés de rouge et dessinés au compas. Il était fort mal à l’aise, incertain si Grimarest jonglait avec les paradoxes ou confessait avec sincérité sa vision atroce de l’univers.
GRIMAREST
Je veux dire que les saints c’est comme les hommes auxquels on donne du génie : ce sont des gens qui, non sans mérite, la plupart du temps, bien entendu, sont loin de valoir ce qu’on dit d’eux, mais ils bénéficient, à des époques mystérieusement déterminées, du besoin ancien qu’ont les hommes d’élever l’un d’eux sur le pavois, du besoin populaire de croire à la perfection, à l’absolu. Alors ne discutons pas, chantons comme tout le monde, inclinons-nous, les yeux fermés. Seulement, si tu veux m’entretenir dans le particulier, en me vantant la probité de celui-ci, la vertu de celui-là, eh bien ! je me fais fort, après examen de chaque cas, de te prouver que sous ta probité maint calcul se cache, et, sous tes grandes vertus, des vices même qui font compensation et rétablissent le fatal équilibre de misère. L’humanité ne vaut que par le petit cabotinage qui réussit à faire applaudir tel ou tel, ou par les grandes explosions d’hypocrisie collective.
BOMBOURG
Tu es odieux ! Franchement tu m’indisposes. A t’entendre, je me croirais moi-même, au bout de dix minutes, un chenapan. Changeons de conversation.
Le plafond de l’établissement venait de s’illuminer tout à coup au moyen de mille ampoules, le jazz succédait à l’orchestre, et quelques couples commençaient à tanguer.
— Cette danse, poursuivit Bombourg, on en peut médire. J’en ai fait nettement l’éloge dans mon roman sous presse. Dans quelques années on soutiendra qu’elle était niaisement innocente. J’ai voulu prendre les devants. Je l’idéalise.
— Ses mouvements, dit Grimarest, sont accusés d’inspirer des idées malsaines. Pour moi leurs brusques coupures me paraissent rythmer les hoquets d’une digestion laborieuse. Et toi, tu réussis à idéaliser ça ?
BOMBOURG
Certainement. Regarde la femme blonde dont le corps oscille selon un rythme que le Créateur a indiqué à notre première mère au Paradis terrestre. Quels bras ! quelles courbes ! et quel symbole ! Son cavalier a la taille plus fine qu’elle, et avec ça, mesure-lui la largeur des épaules : le canon de l’art préclassique, de l’art mycénien, de l’art pharaonesque !…
Sur quoi Grimarest se permit quelques plaisanteries à l’adresse de son confrère dont la vie chaste et l’œuvre littéraire aux exemples plus beaux que nature ne semblaient pas le disposer à faire l’éloge de filles dansantes et de la plastique. Mais Bombourg, abandonné avec deux enfants, après quelque quinze ans de mariage, par une épouse démoralisée précisément grâce à la danse, avait récupéré le droit de commenter les troublantes beautés. Et, comme on lui faisait, par taquinerie familière, allusion à cette liberté neuve, Bombourg, incliné aux confidences par le repas copieux et l’atmosphère voluptueuse, parla même de la fugitive coupable, en parla abondamment et avec cette sorte de satisfaction que la détente seule procure. Tout l’autorisait, dans un aparté amical, à juger son ancienne femme sans indulgence ; et quelles sévérités n’avait-elle pas méritées pour qu’un Bombourg eût dû recourir au divorce qu’il abhorrait ! Or, loin de cela, Bombourg entama un complet éloge de la femme qui, pour courir après un champion de saut en longueur, l’avait abandonné, lui, au seuil de la vieillesse, avec deux enfants à peine élevés. Nulle charge en sa mémoire ne demeurait au désavantage de l’ex-madame Bombourg ; la biographie qu’il eût écrite d’elle, eût été le plus édifiant de ses livres, et l’histoire de ses années conjugales eût précipité les jeunes générations en masse vers les justes noces.
Le ton de sincérité écartait toute interprétation ironique. Au contraire il inspirait la bonhomie et prédisposait le plus sceptique aux confidentiels épanchements. A l’issue d’un repas et au son des musiques, qui donc ne se sent pas le cœur bon ? Grimarest, qui tenait dans le secret une liaison presque ancienne déjà, tout à coup s’en ouvrit à son confrère et ami, pendant que les lumières baissées donnaient plus de mystère aux enlacements lents et langoureux de la danse.
Il aspira son cigare, et rejetant le buste en arrière, il se vautra sur la banquette confortable :
— Les femmes ! soupira-t-il.
— Peuh ! dit Bombourg. Les femmes, pour un gâcheur de ton espèce, n’ont dû jamais compter beaucoup.
GRIMAREST
C’est ce qui te trompe, mon ami : tel que tu me vois, depuis cinq ans sonnés, je suis, de la société française, le monsieur le plus amoureux.
BOMBOURG
Ce n’est encore pas beaucoup dire.
GRIMAREST
Comment ! ce n’est pas beaucoup dire ! Tu prétends qu’il y a peu d’amoureux ? Mais, à un roman par an, voici, depuis cinq années, cinq amants éperdus, pas un de moins, que tu nous peins de pied en cap dans tes ouvrages : où les as-tu pris ?
BOMBOURG
Au magasin ! — Et le romancier optimiste indiquait du doigt son propre front. — Je n’ai pas la prétention de les peindre d’après nature. L’amoureux transi ! Oiseau rarissime ! Je m’exténuerais à sa poursuite.
GRIMAREST
Eh bien ! ne te fatigue pas, mon garçon ! Fais-en ton bien si ça te chante : un amoureux, je t’en présente un.
BOMBOURG
Invraisemblable. Pur effet d’imagination.
GRIMAREST
Quand il s’agit de toi, on peut soupçonner l’imagination : tu modèles tes personnages à ta convenance. Mais c’est de moi, réaliste et cynique, qu’il est parlé en ce moment. Je n’ai aucune imagination.
BOMBOURG
Et tu prétends me faire encaisser que tu idolâtres une femme !
GRIMAREST
Mais non : que je l’aime, simplement.
BOMBOURG
Tu l’aimes ! Mais sais-tu seulement ce que c’est qu’aimer ? C’est ne pas voir l’objet, c’est en voir un autre, c’est donner à la glaise vulgaire les formes et la ligne d’une personne immortelle, c’est mettre une statue neuve sur l’autel des dieux Lares, c’est, par une aberration ineffable, reconnaître à une créature la qualité céleste.
GRIMAREST
Ne sachant pas ce qu’est une créature céleste, peut-être, après tout, me suis-je heurté à ce phénomène !
BOMBOURG
Blagueur ! pas toi, pas toi.
GRIMAREST
Pourquoi, pas moi ?
BOMBOURG
Parce que tu nies l’existence du vrai, du beau et du bien. Toi, mon vieux, gangrené comme on te connaît, tu t’emballes peut-être pour d’insignes monstruosités, pour quelque tare épouvantable !… Amours baudelairiennes !… Et puis, non et non. Je lis dans ton jeu : tu veux me faire aller.
GRIMAREST
Je t’affirme que j’aime. J’aime, depuis cinq ans. Pas plus, pas moins. Je suis aimé aussi. Je suis heureux. Nous sommes heureux.
BOMBOURG
Tu es aimé !…
GRIMAREST
J’en suis sûr.
BOMBOURG
Il en est sûr ! Ah ! l’aventure est exquise ! Si je faisais dire à un de mes héros qu’il est sûr d’être aimé, qu’est-ce que je prendrais de ta part ! Tu es sûr d’être aimé ? Je serais curieux de savoir comment tu t’y prends…
GRIMAREST
Pour aimer ?
BOMBOURG
Non.
GRIMAREST
Pour être aimé ?
BOMBOURG
Non. Pour en être sûr.
GRIMAREST
Du résultat je ne te permets pas de douter.
BOMBOURG
Laissons cela. Nous ne faisons pour ainsi dire pas de personnalité ici. Nous nous entretenons d’un cas curieux. Nous parlons en psychologues. Etre sûr de quelque chose ! As-tu songé à cette énormité ? Etre sûr d’être aimé !… Colossal ! Tu es sûr !…
GRIMAREST
Je suis sûr.
BOMBOURG
Autrement dit, tu as la foi ?
GRIMAREST
Celle-ci, assurément.
BOMBOURG
En ce cas, en effet, pas de discussion possible.
GRIMAREST
Si tu la voyais, tu croirais comme moi.
BOMBOURG
Je croirais peut-être qu’elle t’aime avant que je te puisse croire amoureux…
GRIMAREST
Non. Tu croirais en même temps l’un et l’autre.
BOMBOURG
Vous jetez des feux ?… Vous portez l’auréole ?… L’amour, comme un foyer, rayonne autour de vos têtes ?…
GRIMAREST
Mais quand tu parles d’un couple épris, toi, tu fais fleurir les jardins, le ciel n’a plus de nuages, les oiseaux se mettent à chanter, les personnages les plus obtus semblent deviner la présence du Créateur !…
BOMBOURG
Les livres sont les livres ; la réalité, encore une fois… Non, je veux dire : toi, tu n’es pas un livre, tu n’es pas un de mes livres surtout.
GRIMAREST
D’accord. Je n’affirme pas non plus que la pluie cesserait si tu me voyais avec la femme que j’aime, ni que les camélias s’épanouiraient par enchantement dans la rue Saint-Denis, mais je mets en fait que tu verrais, je ne sais pas à quoi tu verrais, mais tu verrais jusqu’à ne pas douter.
Bombourg, de sa main, balaya l’espace devant lui comme pour le purifier de toute ambiguïté, puis, après avoir fermé tous les doigts de la main gauche, il releva premièrement le pouce, ce qui signifiait qu’il entendait procéder à une enquête, et avec ordre.
— Primo, dit-il, est-ce une femme du monde ?
— Il s’agit bien de cela ! dit Grimarest. Une femme qui aime n’appartient à aucune catégorie sociale.
BOMBOURG
Une femme appartient toujours à l’une de ces catégories avant de devenir une femme qui aime. La connaissance que l’on fait d’une femme qui vous est présentée dans un salon, n’équivaut pas à celle…
GRIMAREST
… que l’on fait, dans la rue, d’une femme qui ne vous est pas présentée ? Eh bien, si, mon vieux. Au point de vue de la qualité du sentiment qui s’ensuit, à mon avis, c’est équivalent. Mais sois édifié : la personne dont il est question n’est ni une midinette ni une femme galante, je n’ai fait sa connaissance ni en lui offrant de partager l’abri de mon parapluie ni en échangeant avec elle dans le monde des propos salés ; c’est une femme qui est venue me trouver dans mon cabinet.
BOMBOURG
Une admiratrice ?
GRIMAREST
C’est tes livres qu’elle connaissait, non les miens.
BOMBOURG
Alors pourquoi allait-elle chez toi ?
GRIMAREST
Pour me taper. C’est bien ordinaire.
BOMBOURG
Mais elle t’avait fourni, afin d’être introduite, un prétexte ?
GRIMAREST
Celui de me taper.
BOMBOURG
Enfin, tu étais, ce jour-là, d’humeur à recevoir une inconnue.
GRIMAREST
Dieu me pardonne ! tu n’as jamais donné aux actes de tes personnages des dessous aussi vraisemblables.
BOMBOURG
C’était une nouvelle pauvre ?
GRIMAREST
Mais non, une dame très chic, qui quêtait.
BOMBOURG
Ah !
GRIMAREST
Que les réputations sont erronées ! Tu passes pour tout colorer des tons enchanteurs de l’aurore, et te voilà à chercher à un incident ordinaire la face ingrate qu’il pourrait avoir !
BOMBOURG
Une honnête femme vient pour une bonne œuvre à ton domicile, et tu en fais ta maîtresse !… Tu m’accuses de chercher la face ingrate de l’incident !…
GRIMAREST
Cette femme m’a invité chez elle pour me remercier. J’y suis allé. Elle m’a plu. Je le lui ai laissé entendre. Elle a bien voulu m’écouter. La complaisance est venue par la suite. Puis, quelque chose de mieux. Cette femme est heureuse aujourd’hui, t’ai-je dit. Je suis comblé par elle. Où est la face ingrate de l’incident ?
BOMBOURG
Dieu me garde d’altérer l’idylle. Elle me surprend. J’en suis pantois. Excuse ma maladresse.
GRIMAREST
Mais tu ne me fais pas l’honneur de croire à mon idylle. D’abord il s’agit d’une femme qui a eu, pendant la guerre, une très brillante conduite.
BOMBOURG
Ah !
GRIMAREST
Tu fais « ah ! » sur un singulier ton. Des femmes ont eu pendant la guerre une très brillante conduite !
BOMBOURG
Loin de moi la pensée d’en douter. Je fais « ah ! » et voilà tout.
GRIMAREST
Elle est décorée de la Légion d’honneur.
Bombourg s’inclina.
— Ecoute, dit Grimarest, tu m’agaces : tu as l’air de te moquer des choses les plus respectables.
BOMBOURG
Mais, point ! J’ai l’air d’écouter avec une légère impatience des détails qui ne sont que préliminaires. Tu l’avoueras : aucun rapport entre Légion d’honneur et amour ?
GRIMAREST
Je fais allusion à ces circonstances en effet extérieures, pour répondre à ta première question sur la catégorie sociale de la femme que j’aime. Dans un roman, ne te contenterais-tu pas de ma réponse ?
BOMBOURG
Oh ! dans un roman !
GRIMAREST
Mais le roman, pour moi, c’est la vie, c’est la vie plus vraie encore qu’elle ne nous apparaît !
Bombourg hocha la tête.
— Ne perdons pas nos moutons, dit-il.
— J’y reviens, dit Grimarest. C’était une femme dont l’aspect physique n’était pas de ceux qui m’enchantent…
BOMBOURG
Ouille !… Voilà un détail pourtant qui a de l’importance.
GRIMAREST
Je n’aurais pas attendu cette remarque de toi. Bref, cette femme ne correspondait pas au type que je puis caresser dans mes rêves. Ne va pas te la figurer laide. Mais, par exemple, moi, j’aime un nez léger, c’est-à-dire prenant par son extrémité un soupçon d’indépendance. Ne traduis pas ceci par : un nez retroussé, mais par un nez qui fait songer au retroussé. Or elle a le plus beau nez aquilin. Je croyais n’aimer que les blondes : elle est brune ; que les cheveux bouffants : elle les porte plats comme une calotte de Pierrot. Je croyais que mon esthétique ne pouvait se satisfaire que d’un corps gracile : le sien est haut, ample, développé. Elle est ce qu’on appelle une belle femme.
BOMBOURG
Enfin de celles que tous les hommes regardent dans la rue.
GRIMAREST
Admettons. Cela t’inquiète pour moi ?
BOMBOURG
Je ne dis pas cela. Mais, connaissant ton penchant à interpréter les signes avec malignité…
GRIMAREST
Eh bien, non ! je l’aime tant et elle m’inspire une telle confiance, que de voir qu’on la regarde et qu’on l’admire me plaît. Je la sentirais convoitée, c’est de l’orgueil qui m’en viendrait.
BOMBOURG
Je vois, ton cas est grave.
GRIMAREST
Je ne crois pas perdre la tête.
BOMBOURG
Quiconque aime l’a déjà perdue.
GRIMAREST
Mais, sacrebleu ! tu as passé ta vie à exalter l’amour ! L’aurais-tu fait si tu l’avais cru insensé ?
BOMBOURG
Pardon ! Je l’ai toujours opposé à l’amour conjugal. Dans un ménage, avec des marmots, des nourrices, une vie de relations, des comptes de cuisinière à tenir et beaucoup de linge à laver, on ne se monte pas le job !
GRIMAREST
Sous une autre forme : à l’amour proprement dit, superbe, altier, fascinateur et dangereux, on présente en un petit cadre à treize sous l’image ingrate de l’amour domestique et bourgeois. Délicieux tableau de genre. Mais, mon cher, « l’amour est enfant de bohème ! »
BOMBOURG
Alors il est trahi, il est malheureux, il finit dans le sang.
GRIMAREST
On n’a pas le choix entre les deux extrêmes ?
BOMBOURG
Entre ces deux extrêmes il y a place pour toutes sortes d’amourettes qui ne sont ni si raisonnables ni si méchantes.
GRIMAREST
« Amourettes !… » C’est un blasphème d’accoler un tel mot au grand nom de l’amour.
BOMBOURG
C’est toi, Grimarest, qui parles ! et de quel ton !
GRIMAREST
C’est mon ton. J’accepte que l’amour que j’éprouve soit « méchant », comme tu dis, qu’il soit « trahi », « malheureux » et qu’il « se termine dans le sang », mais je n’admets pas qu’il soit désigné par un diminutif.
BOMBOURG
… signé : « Grimarest », auteur illustre de vingt volumes dont la conclusion est le nihilisme intégral ! C’est donc qu’il y a quelque chose de nouveau, du moins pour toi ; il y a une valeur humaine que tu ignorais, ce qui te prouve qu’il existait une paille dans ton système.
GRIMAREST
J’ai passé vingt-cinq ans à vérifier le bien-fondé de mon système. Il s’applique à tout.
BOMBOURG
Mais il ne s’applique pas à ton cas !
GRIMAREST
Eh bien, au diable ! Mon cas est mon cas.
BOMBOURG
Complet ! Oh ! oh ! Amoureux, tu l’es ! En voilà la preuve irréfutable : tu admets que ton cas soit unique.
GRIMAREST
Personne n’était moins disposé que moi à l’amour ; personne n’était plus rebelle à croire que l’on pût m’aimer. Or j’aime, et je suis assuré qu’on m’aime. Voilà la constatation. Est-elle un indice de démence ?
BOMBOURG
A n’en pas douter.
GRIMAREST
Ecoute, mon vieux. Tout ce que nous faisons là, c’est du raisonnement, c’est de la critique, c’est de la science psychologique, c’est du travail intellectuel, c’est des bêtises. Il y a une chose bien supérieure à tout ça, c’est ma petite histoire. Si tu m’avais laissé te la raconter tout bêtement, tu aurais été le témoin d’un fait, tu aurais vu de tes yeux, entendu de tes oreilles, la vérité t’aurait brûlé ! Cette femme, il faut que je te le dise, mon cher vieux, mais elle est exquise !…
BOMBOURG
Tu me l’as déjà dit.
GRIMAREST
Pas assez !… jamais assez !
Et pendant que Bombourg était interrompu dans ses répliques par l’examen et le paiement de l’addition, Grimarest commençait de raconter sa petite histoire. Puis les deux romanciers se levèrent, on leur apporta leurs manteaux, ils sortirent. La pluie s’était interrompue. La marche dans le Paris nocturne est, comme on sait, favorable au récit. Celui de Grimarest en fut réconforté, et, à chaque tournant de rue, il semblait recevoir une nouvelle vigueur, et il s’amplifiait.
Ce n’était qu’une petite histoire pareille à beaucoup d’autres. Mais Grimarest la tenait pour un conte des Mille et une Nuits, et, tous les quarante mètres, il suspendait le pas, étonné que son auditeur ne le fît pas le premier, sidéré par les splendeurs d’une telle aventure.
Bombourg tirait à force sur son cigare.
— Enfin, disait le brillant adepte du scepticisme absolu, l’homme le plus averti, le mieux avisé du Paris incrédule, enfin, tout ce que tu aimes à décrire, tu le trouves en mon idylle : pureté des cœurs, élan de la passion désintéressée, esprit de sacrifice, lumineuse auréole d’un feu supraterrestre…
— Justement, dit Bombourg, tout ceci est mon sujet ! Tu m’as toujours fait entendre qu’il était chiqué, que je n’en avais jamais vu d’exemple, que la vérité n’avait son expression que chez toi, uniquement chez toi qui refuses de reconnaître à de tels sujets toute valeur littéraire.
— Mais il ne s’agit plus de valeur littéraire ! La valeur littéraire, je m’en f…! Je suis amoureux.
BOMBOURG
Cependant tu prétends que la littérature c’est la vérité. Il faudrait s’entendre. Moi qui n’ai jamais eu souci de ta vérité, il se trouve que j’ai écrit précisément les cas analogues à celui qui aujourd’hui te bouleverse et qui est la négation de tout ce que tu as écrit. Qu’allons-nous en conclure ?
GRIMAREST
Je ne demande aucune conclusion.
BOMBOURG
Veux-tu me permettre d’écrire ton cas ? Ce sera bien la première fois que je fais un roman à ma manière, quoique conforme à la vérité observée.
GRIMAREST
Ecris, écris. Mais tu n’écriras pas la vérité.
BOMBOURG
Pourquoi ?
GRIMAREST
Parce que la vérité ne s’écrit pas.
BOMBOURG
Alors, qu’est-ce donc que tu as écrit ?
GRIMAREST
Tu veux que je te le dise ? J’ai écrit une interprétation conventionnelle des choses, propre à flatter les tendances de certains esprits, comme ta convention à toi en flatte d’autres. La mienne a été nommée « vérité », parce qu’elle est ingrate ; la tienne « imagination », parce qu’elle est satisfaisante. La croyance générale de l’homme cultivé, tu ne l’ignores pas, est que la vie est plus mauvaise que bonne. Si tu t’adresses à la foule, sois optimiste ; si tu souhaites le suffrage des mandarins, sois grincheux et désenchanté. En réalité, ces deux pôles opposés sont éloignés de la vie, étrangers à sa sphère.
BOMBOURG
Qu’est donc la vie selon toi ?
GRIMAREST
Un amas de contradictions. Pour en parler il faut établir là-dedans des divisions, des groupements, un ordre artificiel. On élague, on tranche, on ajoute en trichant, on aplanit les terrains tourmentés, on dessèche les étangs bourbeux, on amène l’eau sur le sol aride, on pratique des allées aux perspectives plaisantes, on met des bancs, on s’assoit, et l’on déclare adorer la nature. Ce que les jardins sont à la nature, la littérature l’est à la vie. Tu dessines des parcs à la Lenôtre, moi des jardins dits anglais qui imitent l’imitation des prairies et des bois. « C’est plus vrai », dit-on d’eux. En fait, nous sommes de pauvres menteurs. Hors de nous sont les pampas, les fourrés inextricables, le bourbier : ceci, c’est l’âme de l’homme. On n’y entre pas, ces lieux épouvanteraient…
BOMBOURG
Cependant, quand tu veux rendre ne fût-ce que le vraisemblable ?
GRIMAREST
Eh bien, il s’agit d’avoir une extrême finesse des sens et de deviner. On déambule aux environs du cratère en éruption, comprends-tu ? on entend des bruits étonnants, on renifle des puanteurs ; et le grand chaos infernal, on se le figure comme on peut. Mais de choses observées il ne saurait être question. Méthode scientifique ? Allons donc ! C’est du prodige qui s’accomplit ici. Nous sommes plus près de la voyante et du marc de café que du laboratoire et du sens commun. Condamnés à ne voir ni ne toucher rien, nous devons augurer juste. Ramassant quelques bribes de l’enfer humain : lave refroidie, gaz allégés, notations du vacarme — piètres matériaux au total — nous traitons ces éléments selon l’inspiration de notre génie, et le mieux que nous puissions faire n’est pas de restaurer l’horrible vérité, mais d’extraire de ces poisons atténués, captés toutefois à la source unique, des images propres à produire la délectation des plus hauts esprits.
BOMBOURG
Alors, c’est cela, cette vérité pour laquelle on fait tant de foin ?
GRIMAREST
Humblement. Je reconnais que ce n’est pas mieux que cela.
BOMBOURG
Et cela vaudrait les ridicules efforts ?
GRIMAREST
Que cela les vaille ou bien non, moi je m’en moque : je te dis que je suis amoureux.
BOMBOURG
En d’autres termes, tu abdiques, tu brûles tes Dieux, tu renies ton art ?
GRIMAREST
Point de grands mots, je t’en supplie ; nulle torsion de désespoir, aucune pompeuse attitude ; épargnons-nous les cérémonies d’abjuration, comme les sublimes chants d’un credo… J’aime, et peut-être trouverai-je en cet acte simple et humain ce que le feu dérobé au ciel, autrement dit le génie, apporte à des hommes plus favorisés…
BOMBOURG
Apporte… Mais quoi donc ?
GRIMAREST
Eh bien, la grâce de transposer toutes les images recueillies — celles des Parthénons ou celles des bouges, tous les bruits entendus — le vers virgilien ou l’insinuation calomnieuse, toutes les idées — les justes et les perfides, en une matière littéraire qui est la vérité et qui cependant ne l’est pas puisqu’elle l’humilie, qui a horreur d’être un décor et qui cependant embellit, qui se rit des beaux sentiments en même temps qu’elle les suggère, qui bouleverse l’étalage des conventions tout en fournissant l’exemple du rythme souverain.
BOMBOURG
Enfin, enfin, comment l’appelles-tu ?
GRIMAREST
Je ne trouve pas son petit nom, mais je sais qu’elle appartient à la famille de la poésie.
« J’AI ECRIT UNE PETITE HISTOIRE »
— Que vous êtes drôles, vous et vos cartomanciennes, chiromanciennes, voyantes et sorcières de tout poil. Vous enragez de savoir de quoi demain sera fait ; vous payez cher le risque d’apprendre d’une drôlesse ou d’une folle que votre mari vous trompera ; et si un homme, appuyé sur la logique et l’expérience, vient vous dire : « Mais, mon petit bec, dans dix ans nous ne nous aimerons plus comme aujourd’hui », vous vous révoltez, vous gémissez comme des colombes poignardées.
— Dans dix ans comme dans dix ans ! Parbleu, dans dix ans, j’aurai peut-être du ventre et des moustaches… Les chiromanciennes, ce n’est pas qu’on y croie si fort, mais elles suppléent souvent à l’imagination qui nous manque : elles nous racontent des histoires où nous avons un rôle ; au fond, elles nous causent un plaisir de feuilleton. Votre manie, à vous, est de croire que nous prenons tout au sérieux… Mais, mon cher petit…
— Allons donc ! C’est nous qui aimons à plaisanter, fût-ce aux moments où nous avons l’air le plus sérieux ; et c’est vous qui ne comprenez pas l’ironie !
— Oui, mais c’est vous qui ne nous comprenez jamais.
— Ouais ; nous ? même les romanciers psychologues ?
— Surtout les romanciers psychologues.
— En effet, je me rappelle t’avoir fait un jour, à ce propos, le procès des romanciers psychologues.
— Tu m’as dit, un jour : « Nous n’entendons rien, nous autres, à la psychologie, parce que nous sommes romanciers. Un psychiâtre, comme ils disent en employant un vocable qui évidemment désigne un savant moisi dans les laboratoires, un psychiâtre, après tout, serait peut-être un peu moins aveugle que nous, parce que, du moins, il prononcerait des formules en un langage qui vous asseoit… Mais, entre nous, un innocent de village, doué d’un peu de sensibilité, leur en remontrerait à eux comme à nous. » Tu ne peux pas t’empêcher de rire ? Ai-je assez bien attrapé ton style oratoire ? Ah ! par exemple, je ne me rappelle pas du tout comment tu concluais que « vous autres, romanciers psychologues », tout en n’étant pas forts, aviez cependant sur les autres une certaine supériorité. Dis-le-moi.
— Ce que tu ne te rappelles pas, c’est ce que je ne t’ai peut-être pas dit, car la causerie commence entre nous comme en toutes les occasions, tu le sais, et elle est presque toujours interrompue par un de ces petits événements domestiques qui, en coupant une pensée, un récit, une explication, peuvent détourner le sens de la vie. Je ne t’ai peut-être pas dit, mais j’ai voulu te dire que, par le fait que nous pouvons mettre un roman debout, dans lequel il y ait de la vraisemblance, on nous dit psychologues, alors qu’il n’en est rien. Ecoute-moi. Qu’est-ce qu’un psychologue ? C’est un monsieur qui sait ce qui se passe chez autrui. Eh bien, amène-moi autrui, n’importe qui, quelqu’un que je connais ou quelqu’un que je n’ai jamais vu ; je suis capable de t’établir, d’après des signes physiologiques comme se plaît à en énumérer Balzac, son pedigree et son caractère, te dire la situation qu’il occupe dans le monde et ce qu’il est dans son intimité, etc., etc. Je te parie que, me conformant à tous les beaux principes dits scientifiques, neuf fois sur dix je commets une erreur monstrueuse ! Et c’est là que je te dirai que l’innocent de village ou la tireuse de cartes, ou celui qui lit dans l’écriture, en savent plus que moi. Bon. Maintenant, si, après mûre réflexion, je me mets devant mon papier blanc, si je fais apparaître peu à peu aux yeux du lecteur un personnage, si je pousse celui-ci, cette figure sera souvent bien construite, elle aura toutes les apparences de la vérité observée ; on jurera l’avoir rencontrée, et il se peut que la justesse des remarques que j’accumule sur elle étonne. Alors on dira de moi : « C’est un psychologue. » Pas du tout ! Il faudra traduire très modestement cette parole louangeuse par ceci : « C’est un écrivain, intuitif ou observateur, qui a ramassé parmi les nombreux exemples d’humanité soumis à lui, ou qui a eu recours à un sens inné du vraisemblable, pour construire une poupée à qui il ne manque rien et qu’il rend intéressante parce qu’il est doué d’un certain talent. » Autrement dit : je n’ai pas deviné ce qu’il y avait dans tel individu donné ; j’ai construit moi-même un individu véridique. L’un et l’autre cas sont bien différents. Par exemple, tu es ma femme depuis quatre ans ; je vis constamment avec toi, je t’adore ; et, comme tu le disais fort bien tout à l’heure, je ne te connais pas. A côté de cela, j’ai écrit depuis quinze jours une petite histoire…
— Tu as écrit une histoire dont tu ne m’as pas parlé !…
— Dont je te parlerai incessamment, et où il y a une dame que je n’ai ni vue ni connue, mais que je crois « un peu là ». C’est une femme, une vraie femme. Tout le monde la reconnaîtra.
— Qui est-ce ?
— Je te répète que je ne l’ai ni vue ni connue !
— Tu en connais que tu me caches !…
— Quelle plaisanterie ! Je te dis tout.
— Tout !… Tu me dis tout… Mais le reste ?
— Qui dit tout, dit qu’il ne reste rien.
— Il y a tout et tout. Tu sais parfaitement me parler de tout, et me cacher ce qu’il ne te plaît pas de m’en dire.
— Cela, c’est l’idée préconçue des femmes. Vous décidez a priori que nous vous tenons mille choses cachées. La vérité est exactement le contraire. Maintes fois nous vous racontons plus qu’il ne s’est passé.
— Alors c’est mentir. Celui qui est capable d’altérer la vérité, est toujours suspect de mensonge.
— Il y a chez nous le mensonge professionnel, qui consiste à faire du reportage inexact. Je m’explique : nous avons été témoins d’un fait divers, n’est-ce pas ? Nous le racontons. Eh bien ! nous le racontons autre que nous ne l’avons vu, non pas toujours très différent, mais assez falsifié pour qu’un co-témoin ordinaire soit autorisé à nous accuser de boniment. Pourquoi faisons-nous cela ? Ce n’est pas manquer de respect pour le fait, ce dont pourraient nous accuser les esprits scrupuleux ; c’est utiliser le fait pour la confection d’un certain art auquel les profanes n’entendent rien, et qui est la littérature.
— Moi, tu sais, j’ai toujours cru que, la littérature, ça consistait à faire un certain chichi.
— Ne te gêne pas, surtout ! Il y a d’ailleurs beaucoup plus de vérité dans ta définition que tu ne le crois toi-même ; seulement, la littérature, c’est comme les mimosas : il y en a soixante-seize espèces.
— Quelle est la tienne ?
— Sûrement pas celle que tu préfères.
— Merci. Tu me traites de cruche.
— Non ; mais tu veux qu’on ne te dise que l’exacte vérité, alors que tu n’as précisément de plaisir qu’à lire des péripéties invraisemblables !
— J’aime à lire des histoires qui ne ressemblent pas à ce que je vois, et j’aime que tu ne me racontes que ce que j’aurais pu voir avec toi…
— Dis-moi, Denise : est-ce que je t’ennuie habituellement avec mes histoires qui ne sont jamais des potins et qui ont toujours la prétention d’être des vérités générales ?
— Ah ! ah ! mon petit, je ne divise pas comme cela les choses que tu me racontes ! Voilà comment je fais : je mets à part celles où il paraît évident que tu as fait la cour à une femme ou bien où on te l’a faite. Toutes les autres, je les fourre dans la boîte à côté.
« A propos, et l’histoire de la dame ?
— Quelle histoire ?
— Mais l’histoire que tu écris depuis quinze jours ! Alors, je ne sais rien de ce que tu fais. Quand monsieur peine, s’arrache les cheveux, déchire ses papiers, eh ! nous en avons une musique à moi spécialement dédiée. Mais si on est content de son travail : silence total, nul besoin d’une confidente.
— On n’est jamais content de son travail. D’ailleurs, je te l’ai dit soixante-dix-huit fois : je ne travaille pas.
— Non, mon bijou : c’est la Providence en personne qui t’apporte tous les jours tes quatre ou cinq pages griffonnées. C’est connu d’ailleurs…
— Ah ! Qui te l’a dit ?
— Ma femme de chambre : elle lui a ouvert plusieurs fois. Dis-moi : comme tu ne travailles pas, « bien entendu », allons-nous faire une promenade ?
— Tu as des euphémismes pleins de saveur : faire une promenade, aujourd’hui, en 1925, sur la Côte d’Azur, par un temps radieux, cela se traduit par « bouffer » trois kilos de poussière et s’exposer cinquante fois à la mort. Précisons ! Tu as ton chapeau ? Bon. N’oublie pas de prendre une écharpe, enfin une espèce de masque contre les gaz… Oh ! moi, j’emporte un cache-nez pour me boucher les narines à chaque auto.
— Tu disais : l’histoire de la petite femme ?
— Attention ! Voilà une auto. Garons-nous à gauche, elle monte derrière nous…
— Mais en voilà une autre qui descend !…
— Reste à gauche, reste à gauche, puisque nous y sommes. Descends dans le fossé. Et deux tours d’écharpe !… Attends que ça passe. Il y en a bien pour une demi-minute. Est-ce que tu m’entends à travers mon cache-nez ? Je vais te commencer mon histoire.
— Reprenons notre marche.
— C’est que mon histoire, il ne faut pas te le dissimuler, est terrible. Il s’agit d’un homme d’environ quarante-huit ans, d’un homme de science, et d’un vrai… C’est une sorte de Curie, tu comprends, un Docteur Roux, si ça te dit davantage… Cet homme de science… il sait qu’il n’en a plus que pour quatre jours à vivre, et il commence à faire le récit de son aventure.
— Il a une aventure ? un homme comme ça ?
— Oui ; il a une aventure, mais avec sa femme.
— Qu’est-ce que tu dis ?
— Attends. Voilà une auto…
— Deux.
— Et même trois. Reprenons la manœuvre. Tu sais combien la poussière est dangereuse : c’est le « véhicule », comme ils disent, de toutes les maladies.
— En somme, Paris est plus sain.
— Ce n’est pas douteux. Quand, par hasard, il n’y pleut pas, on arrose. Mais on risque peut-être encore plus de se faire écraser.
— Tu crois ? Tiens, en voilà encore une !
— La vie est difficile à défendre, à notre époque démocratique, pour les gens, encore nombreux, qui ne roulent pas carrosse.
— Et dire qu’ici, à douze cents kilomètres de Paris, dans un des plus beaux sites du monde, deux honnêtes gens qui ont besoin de prendre l’air et veulent entendre ou raconter une histoire, ne peuvent ni marcher ni parler ! Où en étais-tu ? Le savant a une aventure avec sa femme… Bon. C’est tout de même curieux…
— Oh ! mais une aventure effroyable. C’était, figure-toi, un ménage stérile… Les cornues, les acides, les rayons X ou Y, enfin, sais-je, moi, quelle en était la cause ? Tout, hormis la volonté. Pendant dix ans, ça va tant mal que bien, et puis la femme fait un voyage…
— Ouiche !…
— Pas du tout ce que tu crois : elle fait un honnête voyage pour enterrer un parent. Le mari, lui, est trop absorbé par ses travaux ; il n’a pas le temps de remplir ce petit devoir de famille… Attention : Auto !
— Oh ! les veaux ! un centimètre de plus et ils me raflaient par mon écharpe. Ce qui sert à nous préserver de la mort qu’ils sèment à tous vents, est ce qui, précisément, peut nous précipiter sous leurs roues. Et as-tu vu ces g… d’idiots, médusés, les yeux exorbités, qui regardent celui ou celle qu’ils vont écraser et brûlent à cent à l’heure les plus beaux paysages ?…
— Où en étais-je de mon histoire ? La femme ayant fait le petit voyage, — qui a duré un certain temps, entre parenthèses, pour règlement d’affaires de famille, pour petite maladie aussi, et pour petite convalescence au bon air, — la femme, dis-je, rentre au domicile conjugal. Bien.
— Hum !…
— Oui, en effet. En tout cas, elle rentre. Elle rentre, mais elle est grosse.
— Je l’aurais parié.
— Eh bien ! tu aurais gagné, et voilà tout. Elle rentre, disais-je, elle est grosse. Or, ça ne peut pas être de son mari. Celui-ci, docteur en médecine, agrégé, tout ce que tu voudras, et psychiâtre, ne l’oublions pas, enfin, un malin, s’aperçoit rapidement de ce qu’il y a de nouveau.
— Ah ! Et qu’est-ce qu’il fait… Nom d’un pépin, en voilà encore une autre !
— Remarque, mon amour, que cette fois c’est une voiture de courses ; tous gaz ouverts, vrombissant à vous décrocher le cœur, vomissant la peste pour les poumons. Le pilote qui la monte doit être un homme pressé : je gage qu’il doit prendre un cocktail dans un quart d’heure à Monte-Carlo par la Grande-Corniche. Nous autres, au fossé, au fossé, vite, malgré les cactus !
— Aïe !
— Qu’y a-t-il ?
— Mais, je suis piquée ! Ces plantes me font presque aussi peur que les voitures.
— Pas à hésiter entre les deux. Ah ! Voici notre char infernal passé. Une minute de silence sous le masque pour laisser tomber les remous de son sillage mortel, et…
— Deux autres, mon chéri, deux ! Zut ! zut ! Mais ton histoire m’intéressait, moi !
— Quelle importance a mon histoire dans le vaste monde, chère enfant ? Je te dis d’avance qu’elle tend à prouver l’ineffable stupidité d’une des plus grandes lois de la nature. Or ces gens-là, avec leur passion féroce et puérile de se transporter d’un point à un autre sans autre but que ce transport — sans aucun autre but, entends-tu bien ? — car ils ne font rien que d’être hébétés durant qu’ils parcourent la trajectoire, et ils ne font rien, le but atteint, qu’ils n’eussent aussi bien pu faire sans « quitter leur chambre », comme disait Pascal, eh bien ! ces gens démontrent surabondamment, en même temps que l’ingéniosité mécanique de l’homme, la définitive impossibilité de l’élever à quelque conception intellectuelle…
— Tu dois exagérer, comme cela t’arrive, parce que nous mangeons de la poussière. Enfin, moi, je m’en moque ; je veux la suite de l’histoire. Ton docteur, disais-tu, s’aperçoit que sa femme va le rendre père…
— Père de l’enfant d’un autre, oui.
— Ceci m’amuse énormément.
— Il n’y a pas de quoi.
— Chacun prend son plaisir où il le trouve. Moi, Je m’aperçois, à la tournure de ton histoire, que ce n’en est pas une qui te soit arrivée.
— Qui sait ? Je suis peut-être le père de l’enfant ?… ou l’amant d’une femme qui m’a trahi ? Prenons ce sentier escarpé, désespoir de celui qui paie les notes du bottier, mais lieu de salut pour les derniers des hommes qui pensent… En effet, regarde, une fois à l’abri de cette horde sauvage, ne sens-tu pas que voici notre cerveau qui s’équilibre, nos idées qui s’ordonnent et s’accommodent à ce ciel d’azur : à peine avons-nous perdu contact avec cette piste d’ingénieurs, véritable cercle dantesque, la terre nous réapparaît dans sa fraîcheur, et nous la trouvons belle. Contemple-moi cette ville, ces vergers fleuris, cette baie mieux dessinée encore qu’elle n’est peinte, ces montagnes lointaines, et ce ciel enfin : c’est un des plus parfaits paysages du globe.
— Ceci ne me dit pas le parti que prend ton psychiâtre ?
— Mais j’ai commencé par te dire qu’il prenait le parti d’écrire son aventure, n’ayant plus que quatre jours à vivre.
— Comment sait-il qu’il n’a plus que quatre jours à vivre ?
— C’est un savant. Et puis il est empoisonné.
— Empoisonné ! Le pauvre homme ! Sûr qu’il s’est drogué à cause de son malheur ? Pas moderne, ce cornichon-là !…
— Il ne s’est pas drogué. On l’a drogué.
— On : sa femme. C’est une petite crapule.
— Mon Dieu, pas tant qu’on le croirait. Tout l’intérêt de l’histoire est justement de savoir si elle est ou non ce que tu dis.
— Si elle est ou non une crapule ?
— Oui.
— Comment ça fait-il doute ?
— Ah ! voilà. Ecoute-moi. Cette femme sait que son mari n’admettra pas d’endosser la paternité d’un enfant qui n’est pas de lui.
— Un peu naïf. Mais enfin, on trouve encore des gens comme ça. Alors, on divorce.
— Elle appartient à une famille qui n’admet pas le divorce.
— A pas de chance, la dame. Mais aussi, elle est une cruche…
— Comment ça ?
— Ça saute aux yeux. Elle aurait bien pu, voyons, se comporter avec son mari, dès son retour, de façon à lui faire croire, après, qu’il était enfin père.
— Mais si elle avait perdu l’habitude de… de se comporter de cette façon ? Ça arrive.
— Alors, ça légitime tout. Elle a bien fait de se… comporter comme ça avec un autre.
— Elle a bien fait ; là n’est pas la question. Il reste qu’elle rapporte avec elle les conséquences — peut-être voulues par elle — de s’être comportée avec un autre que son mari ; deuxièmement, que son mari ne les accepte pas ; troisièmement, qu’elle ne peut pas se séparer de son mari. Situation épineuse.
— Alors, pour en sortir, elle recourt au moyen de supprimer le mari ?
— Et le mari accepte cette solution. C’est ici le point peut-être un peu original.
— Original ! pour le moins. Comment ! voilà un benêt, témoin qu’on l’empoisonne, et qui se laisse empoisonner ?
— C’est un savant, un homme d’une très haute culture, un penseur, un génie peut-être, un caractère, en tout cas. Il a réfléchi à la valeur des préjugés qui l’empêchent, lui, d’endosser une paternité étrangère et qui empêchent sa femme d’admettre le divorce. Je ne te cache pas que cette réflexion sur les préjugés ou les prétendus préjugés, est un des points principaux de ma nouvelle — qui est du genre ennuyeux, cela va de soi ; — mon savant a réfléchi, en outre, à l’utilité publique que pouvait être la vie d’un homme comme lui n’ayant pas encore atteint cinquante ans… Il a réfléchi à la vieillesse d’un homme, à la jeunesse d’un autre. Il a pesé le passé, le présent et l’avenir. Quel thème ! Le présent, si riche et beau qu’il soit, mais connu, défloré, épuisé déjà par définition, s’immolant devant l’avenir incertain, mais que gonflent toutes les possibilités ! En avant, les débauches de lyrisme ou, tout au moins, de déclamation ! Jamais, je ne trouverai dans mes soutes les éléments de rhétorique nécessaires à un si noble effet. Si je te racontais tout au long cette nouvelle, il y aurait de quoi t’endormir debout ! Sais-tu que j’en pourrais faire un drame à laisser croire que, tout romancier que je sois, je suis un homme sérieux ? Je disais donc qu’il a conclu, mon savant, que cette vie, la sienne, quelle qu’en fût la valeur, devait fléchir devant celle de l’enfant inconnu, de l’enfant portant peut-être dans ses veines le sang d’une canaille ou d’un crétin, mais qui, tel quel, à lui seul, représente des choses de l’ordre mystique : la Vie, le Futur… Tu vois ça d’ici : du vague, évidemment, mais dont on peut faire du grand.
— Ce sacrifice est odieux à admettre, mon ami. D’abord, il est idiot.
— Précisément, il est idiot, comme presque tout le sublime. Et il faut que ce soit une grande intelligence qui conçoive qu’il est idiot et qui cependant l’exécute…
— Je ne comprends pas.
— Est-il si nécessaire de comprendre ?
— Ecoute-moi, Jean. Tu vas me faire observer que je me répète, mais je dis pour la deuxième fois aujourd’hui : « Tu exagères… » Vous aimez cela, vous autres écrivains, surtout aujourd’hui, parce que la mode est aux idées qui semblent très fortes. Moi, je soupçonne qu’il faut se méfier beaucoup de ces belles choses-là et que, la plupart du temps, des contes de nourrices assureraient mieux votre renommée. Tu m’entends bien : il me semble que vous jouez à un jeu facile. En effet, il suffit de pousser la moindre petite pensée jusqu’à ses dernières conséquences, et le fameux trompe-l’œil est badigeonné. C’est à qui tirera le plus loin ; on va afficher les cartons, n’est-ce pas ? Ça me fait songer à l’interrogation de ces Américaines que l’on voit partout ici : « Quel est l’homme le plus riche dans la ville ? Comment appelez-vous votre plus grand peintre à cette heure ? et votre premier écrivain ? » Tu ne vas pas être content, d’abord ; mais tu me rendras justice plus tard. Réfléchis : moi, à ta place, je n’écrirais pas cette histoire-là.
— Je ne t’en veux pas, ma petite. Ecoute : mon histoire, je ne l’ai pas écrite ; je l’essayais : j’essaie toujours mes ouvrages sur toi, comme des robes sur un modèle parfaitement bien fait. Entre nous, je te dirai même que c’est un tort. Si ça peut être avantageux neuf fois, la dixième, ça peut parfaitement faire jeter un chef-d’œuvre au panier. Je ne prétends pas que ce soit le cas ! Embrasse-moi ! Voici le canon de midi qui tonne au château ; toutes les cheminées de Nice ont leur panache de fumée ; cela diffuse au-dessus de la ville un brouillard rose, féerique ; le sol échauffé sent le thym et le poivre ; tout est beauté autour de nous : j’oublie le sort des hommes, les autos, les conditions d’une bonne petite histoire, mon savant, sa fausse paternité, son empoisonnement, et jusqu’à la sacrée littérature elle-même : embrasse-moi ! Ça vaut tout.