I. — GÉOGRAPHIE BOTANIQUE
I. Les grandes zones. — Le désert, au point de vue climatique, est caractérisé par l’absence ou la rareté des pluies ; la végétation en est le plus souvent rare ou absente, et le Sahara forme une zone botanique qui peut être limitée avec une certaine précision.
Il confine au nord au domaine méditerranéen, domaine très étendu auquel appartiennent la Cyrénaïque et l’Afrique mineure. Les arbres et arbustes à feuillage toujours vert (olivier, bruyères arborescentes, chênes verts), de nombreuses conifères (une dizaine d’espèces, dont les plus notables sont le pin d’Alep, le cèdre, le callitris et les genèvriers) caractérisent le littoral et les régions accidentées de la Berbérie ; les steppes à alfa et à absinthe (chih) des Hauts Plateaux font partie du même domaine.
Bien qu’appartenant à la zone méditerranéenne, le littoral atlantique du Maroc présente quelques traits particuliers qui permettent de le mettre un peu à part : des Euphorbes cactoïdes et l’Arganier (Sideroxylon) sont parmi les espèces les plus caractéristiques.
Dès que, vers le sud, on a dépassé l’Atlas saharien, la végétation change assez brusquement ; une ligne de dénivellation sépare le Sahara de la Berbérie et en général il n’y a pas mélange entre les deux flores. Cette limite est, en gros, jalonnée par Gafsa, Biskra, Laghouat, Figuig et le cap Noun.
| R. Chudeau. — Sahara Soudanais. | Pl. XV. |
Cliché Posth
29. — ZONE SAHELIENNE.
Région du Tegama.
Cliché Pasquier
30. — ZONE SAHELIENNE.
Région de Gao.
| R. Chudeau. — Sahara Soudanais. | Pl. XVI. |
Cliché Pasquier
31. — UNE HALTE DANS LA RÉGION DE GAO.
Zone sahelienne.
Cliché Laperrine
32. — UN “ TAMAT ” [ACACIA ARABICA, WILLD] — ADR’AR’ DES IFOR’AS.
Les branches sont mutilées pour la récolte des fruits, riches en tannin.
La frontière botanique méridionale du Sahara est moins nette et moins précise.
Au nord de la forêt tropicale, où des chutes de pluies supérieures à 1 m. 50 permettent le développement d’une riche végétation arborescente, où les arbres atteignent jusqu’à 50 mètres de haut, où les lianes abondent et rendent la circulation difficile, on peut, avec Chevalier[106], distinguer plusieurs zones, grossièrement parallèles entre elles ; leurs limites sont à peu près ouest-nord-ouest, est-sud-est et correspondent à des différences dans les quantités annuelles de pluie.
Dans la première, la zone guinéenne, la pluie varie de 0 m. 50 à 1 m. 15 ; le sol est le plus souvent formé de plateaux arides, domaine de la savane, c’est-à-dire de prairie accompagnée d’arbres ; mais dans les dépressions apparaissent des bouquets impénétrables de grands bois avec de nombreuses lianes. Dans les endroits les plus humides, au bord même du ruisseau, de nombreux palmiers (Elæis, Raphia), des dracæna, des pandanées attestent une grande analogie avec la sylve équatoriale ; ils forment, le long de la vallée, un rideau de grands arbres. Ainsi caractérisée par ses « galeries forestières » [on en trouvera un bon schéma dans Chevalier, l’Afrique Centrale française, p. 751], la zone guinéenne qui, au Dahomey, s’étend jusqu’à l’Atlantique, s’arrête vers le 12° Lat. N. au sud de Bammako et vers le 8° Lat. N. dans la région du Chari. Le manioc y est la principale culture vivrière ; on y trouve déjà le karité et les lianes à caoutchouc.
Au nord de la zone guinéenne, la zone soudanaise est formée surtout, dans le haut bassin du Niger, par un vaste plateau de grès couvert de latérite ; dans le bassin du Chari, les alluvions récentes dominent ; malgré ces différences lithologiques, sa constitution botanique est assez homogène ; elle est couverte, en général, par une haute savane où domine un petit nombre d’espèces de graminées (Imperata cylindrica Pal. Beauv., Ctenium elegans Kunth, plusieurs Andropogon, etc.). Les arbres les plus caractéristiques sont un palmier, le rônier (Borassus æthiopicus Mart.), les baobabs (Adansonia) et le fromager (Eriodendron anfractuosum D. C.). Le karité dépasse rarement cette zone, et les lianes à caoutchouc y atteignent leur limite nord. Cette zone s’arrête sur le Niger vers Mopti (14°,30 Lat. N. au confluent du Bani) et vers Sansané Haoussa (14° Lat. N.). Plus à l’est, elle passe au voisinage de Zinder et coupe l’extrémité sud du Tchad. C’est la zone des grandes cultures soudanaises : le grand et le petit mil presque partout, le riz dans les régions plus humides, et l’arachide. Bien qu’on la rencontre jusqu’au Tchad, cette dernière plante n’est cultivée en grand qu’au Sénégal, la seule région de la zone qui, jusqu’à présent, puisse facilement exporter en Europe les produits de médiocre valeur.
Quoiqu’il en soit isolé par une bande de brousse aride, le Damergou peut être rattaché à la même province.
Le district levé du Fouta Djalon, qui dépasse souvent 1000 mètres d’altitude, présente des caractères spéciaux, assez nombreux pour qu’il soit nécessaire de le mettre à part : certains traits le rapprochent de l’Abyssinie, et il forme dans les zones guinéenne et soudanaise un îlot spécial, avec une flore subalpine.
La zone sahélienne est la bordure méridionale du désert ; le doum (Cucifera thebaïca Del.), rare dans la zone soudanaise, devient commun et, dans tous les points un peu humides, remplace le rônier. L’aderas (Balsamodendron africanum Arn.), l’afernane (Euphorbia balsaminifera Aït.), le tadane (Boscia senegalensis Lam.), le gommier (Acacia verek Guill.), l’Acacia arabica Willd., rares plus au sud, y forment des peuplements importants ; ils sont souvent accompagnés par le talah (Acacia tortilis Hayne), l’asabay (Leptadenia Spartum Wight) et quelques autres formes que l’on retrouve dans une bonne partie du désert. En revanche la plupart des plantes salées (had, etc.) caractéristiques du Sahara, manquent dans le Sahel, où il faut donner du sel aux chameaux.
La limite nord de cette zone, voisine du 18° Lat. N. vers l’Atlantique, s’abaisse dans la région du Tchad vers le 15° Lat. ; mais elle est loin d’être rectiligne et présente vers le nord quelques crochets dont deux correspondent à l’Adr’ar’ des Ifor’as et à l’Aïr à qui leur altitude assez élevée procure tous les ans quelques tornades ; d’après les renseignements de Nachtigal, le Tibesti semble appartenir lui aussi à cette zone sahélienne.
Cette limite paraît correspondre assez rigoureusement à celle des pluies tropicales régulières ; les précipitations annuelles y varient probablement entre 150 et 500 millimètres ; plus au nord, il n’y a plus que des orages accidentels et le désert commence.
Dans la zone sahélienne les pâturages sont abondants ; dans sa partie méridionale, elle convient fort bien à l’élevage. La culture n’y est possible que dans des conditions particulières ; elle nécessité l’irrigation ; sous cette condition, le petit mil et le blé, et, dans la zone d’inondation du Niger, le riz, donnent de beaux produits.
Quant au Sahara, compris entre l’Afrique mineure et la zone sahélienne, il semble que l’on y peut distinguer par quelques caractères botaniques un Sahara soudanais et un Sahara algérien. Au-dessus de 1000 mètres, l’Ahaggar paraît y former une province alpestre assez nette.
Fig. 58. — Zones de végétation de l’Afrique occidentale.
+++ Limite du Karité ; I, Zone forestière équatoriale ; II, Zone guinéenne ; III, Zone soudanaise ; IV, Zone sahélienne ; V, VI, Zone saharienne ; VII, Zone méditerranéenne ; VIII, Région de l’Ahaggar ; IX, Région du Fouta Djalon.
Il convient d’ajouter, à ces zones parallèles à l’équateur et qui sont fonction de la latitude, et à celles que détermine l’hypsométrie (Fouta-Djalon, Ahaggar), la région littorale qui, comme partout, présente des caractères particuliers. Le cocotier, introduit il y a quelques siècles par les Portugais, pousse bien jusqu’à St-Louis. Le long du littoral de Mauritanie viennent s’adjoindre, aux formes nettement sahariennes qui constituent le fond de la végétation, quelques espèces sénégalaises qui remontent plus haut en latitude sur les côtes de l’Atlantique que dans l’intérieur ; vers le cap Blanc, quelques formes canariennes sont à signaler. Enfin les tamarix forment presque des taillis en un grand nombre de points du littoral, surtout au sud de Nouakchott.
La zone sahélienne et le Sahara[107] méritent une étude un peu plus détaillée.
Zone sahélienne. — La haute plaine du Tegama appartient à cette zone et semble en présenter nettement les caractères moyens ; elle forme très nettement la transition entre le désert et les zones fertiles de l’Afrique centrale.
Lorsque l’on vient d’Agadez, jusqu’à Ekelfi (16° Lat.), à 40 kilomètres de la falaise de Tigueddi, le sol est souvent à nu pendant plusieurs kilomètres ; les arbres, des talah surtout, sont rares et rabougris ; seuls quelques oueds renferment des graminées. Au sud d’Ekelfi, les grandes clairières disparaissent ; il y a presque partout des arbres hauts de 2 à 4 mètres, une cinquantaine à l’hectare. Après Takado (80 kilomètres au sud d’Ekelfi) les graminées ne sont plus localisées dans les vallées et forment un tapis continu ; les arbres atteignent souvent 5 à 6 mètres et sont plus rapprochés ; les essences sont aussi plus variées et il y a parfois des clairières avec de véritables prairies (Pl. XIX, [phot. 35]).
Toute cette partie sud du Tegama constitue une excellente région d’élevage que l’insécurité du pays avait obligé à abandonner : avant notre arrivée, pendant la saison sèche, les nomades d’Agadez ne pouvaient utiliser ces très bons pâturages et étaient obligés d’envoyer leurs troupeaux jusqu’aux pays haoussa[107].
Plus au sud encore, vers la mare de Tarka (14°,30′ Lat.), comme entre le Damergou et Ouamé, la brousse devient assez serrée pour qu’il soit difficile de quitter les sentiers. A l’est de l’itinéraire que j’ai suivi, d’après les renseignements concordants de Barth et de Foureau, ainsi que du commandant Gadel, la transition se fait de la même façon ; il y a à noter toutefois que la zone dénudée du nord est plus large.
J’ai observé cet aspect en novembre 1905 ; quelques semaines plus tôt, après la saison des pluies, la poussée des plantes annuelles doit apporter quelques changements à l’aspect du Tegama.
La transition entre le désert d’un côté et la forêt ou la prairie de l’autre, se fait très graduellement ; la steppe, qu’il est aussi classique qu’inexact de décrire comme entourant le désert, fait ici entièrement défaut.
Le Tegama est en somme un pays sec ; la nappe d’eau y est très profonde et a peu d’influence sur la végétation. Il y existe cependant quelques mares permanentes (tin Teborak, Tarka) où la végétation devient fort belle ; des arbres de haute taille, l’Acacia arabica surtout, poussent en grand nombre dans les parties régulièrement inondées, et donnent, à quelques hectares, l’aspect d’une véritable futaie. Autour de cette végétation forestière, on observe habituellement une ceinture, large d’une centaine de mètres, où abondent les teboraq, les jujubiers, les delga, qui manquent dans les parties plus sèches. Quelques sous-arbrisseaux à port de bruyère les accompagnent. Enfin, dans certaines mares tout au moins, comme à Tarka, les plantes aquatiques abondent : les nénuphars et les utriculaires couvrent de vastes espaces ; les Cyperus, accompagnés d’un grand volubilis à fleurs rouges (Ipomæa asarifolia ?), forment d’épais massifs dans les points où l’eau est peu profonde.
L’allure de la végétation dans le Tegama parait bien typique pour toutes les parties sèches de la zone sahélienne ; Nieger [La Géographie, XVI, p. 369] indique que, au nord du Timétr’in[108], les gommiers couvrent les thalwegs de certains oueds en fourrés assez épais pour que, de loin, on puisse croire à de véritables forêts ; les tribus touaregs, qui nomadisent dans cette région, exigent des caravanes qu’elles respectent leurs arbres ; E.-F. Gautier [La Géographie, XV, p. 110 et suiv.] insiste sur la continuité de la brousse à mimosées, tout le long de l’oued Tilemsi, continuité qui a également frappé Combemorel [Bull. Comité Afr. Française, déc. 1908]. La forêt de gommiers de Tombouctou, qui dessine trois bandes entre le Niger et Araouan, appartient à la même formation végétale qui s’étend jusqu’au voisinage de l’Atlantique où j’ai pu l’observer récemment entre Saint-Louis et Nouakchott ; vers l’est, de Zinder au Tchad, on retrouve le même aspect : les arbres n’ont disparu qu’autour de certaines mares à natron (Garamkawa, Gourselik) dont l’utilisation industrielle exige beaucoup de combustible.
J’ai déjà indiqué, à propos du Tegama, que les mares créaient des stations botaniques bien caractérisées ; du Niger au Tchad, on observe le même fait ; mais parmi les arbres, le doum, qui manque à peu près complètement dans le Tegama, prend la première place. Lorsque le bas-fond humide est éloigné de tout village, les doums deviennent de beaux arbres ; dans le cas contraire, leurs troncs assez droits étant un des bois les plus utilisés pour la construction, l’on ne trouve plus que de jeunes pousses formant d’épais fourrés dont l’aspect rappelle les palmiers nains d’Algérie. Les postes militaires surtout, avec leurs constructions assez importantes, ont dû sacrifier de nombreux palmiers qu’il a souvent fallu aller chercher à une cinquantaine de kilomètres.
J’ai pu suivre en février 1906, à un moment où les eaux du lac s’étaient retirées, la rive nord du Tchad ; les arbres y sont rares, sauf sur les dunes, où l’Acacia tortilis et le Salvadora persica forment de nombreux buissons ; entre les dunes et le lac, s’étend un terrain plat où dominent les graminées : le mrokba, dans les points ensablés où il pousse sur des buttes de sable hautes d’un demi-mètre (nebka), et des graminées plus humbles qui forment une véritable prairie dans la régions où les argiles quaternaires sont à nu. Sur les bords mêmes du lac, le sommet de la berge est occupé par le Calotropis procera auquel se joignent quelques rares Leptadenia et Salvadora ; plus près de l’eau des roseaux (Arundo Phragmites) et de grands scirpes forment d’épais fourrés, au milieu desquels on trouve souvent des buissons de grandes composées et de grandes malvacées ; un acacia, remarquable par la légèreté de son bois, l’Ambadj (Hermineria elaphroxylon) y est assez commun.
Lors de mon passage, la sécheresse du sol, causée par le retrait du Tchad, avait amené en bien des points la mort, au moins apparente, des roseaux dont il ne subsistait plus que des tiges desséchées. Entre ces tiges, une végétation nouvelle cherchait à s’établir, où dominaient de jeunes Calotropis ; Chevalier [L’Afrique centrale, p. 416] a observé des faits bien analogues sur la lisière méridionale du lac, au voisinage de Hadjar El Hamis, où cependant la végétation est plus variée.
La zone d’inondation du Niger présente aussi quelques caractères spéciaux parmi lesquels le plus remarquable est l’existence de prairies aquatiques où domine le Panicum burgu A. Chev.[109].
Ces prairies, qui sont fréquentes surtout entre Segou et Ansongo, couvrent au moins 250000 hectares ; elles atteignent leur plus beau développement dans la région du lac Débo ; mais on les trouve aussi dans les régions lacustres de la boucle du Niger et de Goundam ; le bourgou est encore répandu dans les mares des Daouna ; il manque à peu près complètement dans le Faguibine.
Ces grandes graminées, dont les chaumes atteignent 2 mètres de haut, fournissent un fourrage excellent, et, coupées jeunes, donnent un foin de bonne qualité. Les indigènes les utilisent en cas de disette pour leur propre nourriture ; en tout temps, ils en extraient le sucre qui y est abondant et l’emploient à la préparation de liqueurs fermentées. On a pu en extraire un alcool assez pur, produit qui dans ces régions où le bois est rare et où les combustibles minéraux manquent, peut être appelé, comme producteur d’énergie, à un grand avenir.
Il semble cependant que pour la fabrication de l’alcool au Soudan, il vaut mieux s’adresser aux céréales indigènes (riz, mil, etc.,) dont la culture, facile et bien connue des noirs, peut être considérablement accrue, et dont le rendement en alcool est certain.
Les mares à natron de la région de Manga montrent quelques particularités intéressantes ; les nénuphars et quelques autres plantes d’eau douce y font défaut et sur leurs bords il y a parfois des tamarix ; mais l’aderas n’y est pas rare, malgré l’humidité : on a souvent signalé des convergences analogues entre la flore des régions sèches et celle du bord de la mer.
Les dépressions salées, situées à l’est du Tchad, présentent les mêmes caractères.
Il existe, dans la zone sahélienne, quelques districts accidentés : le Koutous et l’Alakhos présentent quelques faits dignes de remarque (fig. [59] et [60]). Dans ces deux régions, qui sont en somme des plateaux gréseux posés sur la haute plaine du Tegama, la nappe d’eau qui alimente les puits est trop profonde pour que la végétation puisse en profiter, aussi le fond de toutes les vallées est-il occupé par une brousse serrée où dominent les acacias et les aderas caractéristiques des parties les plus sèches du Tegama ; les plateaux gréseux et les dunes qui s’y appuient, très perméables, jouent le rôle d’éponge et emmagasinent l’eau qui tombe assez régulièrement sur ces régions un peu élevées, situées juste à la frontière des zones saharienne et sahélienne. Sur les dunes, des essences à feuillage moins maigre, le Balanites Ægyptiaca, le Bauhinia reticulata, le Salvadora persica, le Calotropis procera forment le fond de la végétation spontanée ; c’est également sur les mêmes dunes que sont établis les champs de mil et, en quelques points privilégiés, d’ordinaire au contact de la dune et des grès, les cultures de coton ; sur le plateau reparaissent les talah et les aderas.
Fig. 59. — Fragment de topographie de l’Alakhos.
Il y a 12 kilomètres de Guidjamon à Ganadja ; le puits de Ganadja a 40 mètres ; les plateaux gréseux atteignent une centaine de mètres de hauteur.
Un peu plus au sud, le Mounio, situé lui aussi sur les confins de deux zones, présente quelques caractères spéciaux. Auprès de Gabana, par exemple ([fig. 61]), le fond de la cuvette (A) est occupé par des dattiers et des doums ; les sommets rocheux (C) portent quelques aderas et surtout des euphorbes ; pendant la saison sèche, ces arbustes sont dépourvus de feuilles : l’aspect est celui que présentent en hiver les maigres taillis des coteaux de la Mayenne ou de la coupure de la Meuse ; les pentes ensablées (B) présentent, en janvier, l’aspect d’un champ de chaume, où seraient plantés quelques arbres (Balanites, Bauhinia, Salvadora, Tamarindus, Ziziphus, Calotropis, Acacia) ; ils rappellent assez bien, après les moissons, certains champs de blé des collines du Perche avec leurs pommiers à cidre. Dans la partie méridionale du Mounio, les essences sont encore plus variées.
Fig. 60. — Profil de Guidjamon à Ganadja.
a, au contact des dunes et des plateaux gréseux, Balanites ægyptiaca. Culture médiocre de coton. b, Culture de petit mil. Arbres à feuilles larges (Bauhinia reticulata, etc.) ; d, Graminées. L’arbuste dominant est le Sabera ; d′, Graminées seulement, à cause de la proximité du village ; e, Sol du Tegama, Balsamodendron africanum (Aderas).
Les plateaux gréseux que Chevalier a décrits dans la région de Goundam et du Faguibine paraissent se rapprocher beaucoup du Mounio ; l’Euphorbia balsaminifera y est abondant, et y atteint parfois une grande taille. Il est accompagné de Balsamodendron africana, haut parfois de 10 mètres, son compagnon habituel dans la région de Gouré.
Bien que, par sa latitude, il appartienne au désert, l’Aïr, que Barth, avec un peu d’exagération, a qualifié d’Alpes sahariennes, doit être rattaché à la zone sahélienne. C’est en effet à partir de l’oued Tyout que les pluies tropicales se font sentir tous les ans ; les pâturages y sont souvent fort beaux. Plus au nord, les tornades deviennent accidentelles et se produisent, comme partout au Sahara, à des saisons quelconques et à des périodes toujours éloignées les unes des autres. Au nord des derniers contreforts de l’Aïr, Tar’azit et Zélim, il avait plu, dans le Tiniri, peu de temps après le passage de Foureau (février 1899) ; quand j’ai traversé cette région avec Dinaux (septembre 1905), le développement des plantes annuelles, de l’acheb, prouvait quelques averses récentes ; d’après les renseignements indigènes, il n’avait pas plu dans l’intervalle des deux passages. Les averses de 1905 avaient d’ailleurs été très localisées, et à son retour par la route directe d’Aguellal à In Azaoua, Dinaux a dû faire à partir de l’oued R’arous (40 kilomètres au nord-ouest d’Iférouane) 250 kilomètres sans trouver de pâturages : ce ne fut guère qu’en arrivant à l’Ahaggar que les méharis purent brouter à leur aise.
Fig. 61. — Stations botaniques du Mounio. Du campement de Gabana, 17 janvier 1906.
A, Fond de cuvette. Dattiers et Doums. — B, Mamelons ensablés. Le sol est couvert de graminées desséchées, donnant l’aspect d’un champ de chaume. Balanites ægyptiaca est l’arbre dominant ; il est accompagné de Bauhinia reticulata, Salvadora persica, Calotropis procera, Euphorbia balsaminifera. Acacia et jujubier. — C, Mamelon rocheux à pente raide. Euphorbia balsaminifera et Balsamodendron africanum y forment un taillis clairsemé haut de 2 à 3 mètres ; en janvier toutes les feuilles sont tombées. Aspect d’hiver de quelques coteaux arides de la Mayenne ou de l’Ardenne. Le sommet de C est à 150 mètres au-dessus du fond de la cuvette A.
Dans l’oued Tidek, couvert, d’après la carte du service géographique de l’armée, d’une végétation tropicale, apparaissent en effet de grands arbres : l’Acacia arabica Willd est surtout commun ; il porte souvent un beau parasite à fleurs rouges (Loranthus Chevalieri ?) commun d’ailleurs dans toute la zone sahélienne, où on le trouve, au moins accidentellement, sur presque tous les arbres[110].
Cette riche végétation ne quitte jamais les vallées : la section schématique du kori Teloua ([fig. 63]) à Salem-Salem (35 kilomètres au nord-est d’Agadez) montre d’abord le long de la berge de l’oued (en 1) quelques mousses et hépatiques, notamment des Riccia ; en 2, il y a surtout des graminées, des aristoloches, des Ipomæa et quelques Calotropis ; cette zone ne dépasse pas une largeur d’une dizaine de mètres. Puis vient, s’étendant sur une largeur qui atteint parfois 100 mètres, une véritable forêt où les grands arbres sont des doums et des Acacia arabica entre lesquels croissent des formes plus humbles (Boscia senegalensis, Salvadora persica, Balanites Ægyptiaca et des jujubiers ; des lianes herbacées (Cucurbitacées, Asclépiadées) grimpant jusqu’au faîte des palmiers, permettent de rapprocher ce rideau d’arbres des galeries forestières de la zone guinéenne.
Fig. 62. — Aïr. Extrémité nord de l’Adesnou, vue de l’oued Tidek.
Acacia arabica (10 m.). Ce sont les premiers arbres que l’on voit, en venant du Nord.
Au delà des alluvions humides, commencent les roches cristallines où le sol, le plus souvent dénudé, ne porte plus que quelques touffes de graminées et de loin en loin un talah (A. tortilis). Les parois abruptes des rochers qui s’élèvent parfois à 5 ou 600 mètres de haut sont presque toujours à découvert : dans les fentes de la roche, il pousse cependant quelques graminées et plus rarement une asclépiadée à port de cactus (Boucerozia tombuctuensis A. Chev. ?). La belle végétation de l’Aïr est étroitement liée à l’humidité de ses koris.
Le Teloua est une des rivières les plus vivantes de l’Aïr ; à Salem-Salem, il a déjà reçu plusieurs affluents importants, aussi son lit est-il bien marqué. Dans un grand nombre d’autres koris, le lit est à peine creusé ; il n’y a qu’une plaine d’alluvions presque horizontale ; les zones sont alors moins nettes et les arbres, moins nombreux, sont plus disséminés ; la vallée est couverte de graminées avec quelques acacias de loin en loin. Ce n’est plus l’étroite galerie forestière, mais la savane.
Placé, comme l’Aïr, aux confins du désert et devant aussi à son altitude des pluies régulières, l’Adr’ar’ des Ifor’as, ne présente lui aussi de belles végétations que dans ses vallées.
Fig. 63. — Coupe demi-schématique d’une vallée d’Aïr : le K. Teloua à Salem-Salem (35 km. au nord-est d’Agadez).
A, Alluvions ; B, Gneiss et Micaschistes ; B′ Roches éruptives ; 1, berge du Kori. Mousses et hépatiques (Ricciées) ; 2, zone du Calotropis procera. Grandes graminées. Aristoloche. Ipomæa. Gazon de graminées avec nombreuses dicotylédones herbacées. La largeur très variable de cette zone ne dépasse pas 10 mètres ; 3, zone des Cucifera thebaica et Acacia arabica, atteignant 8 à 10 mètres de haut. Le sous-bois, très gazonné, contient des arbustes, Salvadora persica, Boscia senegalensis, Jujubier, etc. La largeur de cette galerie forestière varie de 10 m. à 50 m. ; 4, zone de l’Acacia tortilis (2 à 3 m. de haut). Quelques touffes isolées de Graminées, Cassia, etc. ; 5, Végétation presque nulle. Quelques graminées dans les fentes de la roche ; parfois, Boucerozia.
Mais ici les vallées d’alluvions sont parfois fort larges ; elles peuvent atteindre plusieurs kilomètres et forment à la saison des pluies de véritables prairies couvertes d’un gazon continu, parsemé de quelques arbres.
Ce qui domine en somme et de beaucoup, dans cette zone sahélienne, c’est la brousse à mimosées, variété de la forêt, mieux armée contre la sécheresse que la prairie ou la steppe. La savane ne s’y rencontre que très accidentellement dans quelques larges vallées où les alluvions restent toujours humides ; quant à la véritable prairie, elle est encore plus rare ; elle ne pousse que dans quelques bas-fonds inondés l’hiver, bas-fonds qui se couvrent, après les pluies, d’un gazon épais, haut d’un pied, et au milieu duquel se montrent quelques grandes fleurs comme dans les prairies de France.
Dans l’étude de la zone sahélienne, un point important reste encore à élucider ; beaucoup d’espèces végétales connues au voisinage de l’Atlantique se retrouvent jusqu’en Nubie : sur les 49 espèces ligneuses que Chevalier énumère autour de Tombouctou, les quatre cinquièmes sont dans ce cas. Il y a donc une grande uniformité dans la végétation depuis le Sénégal jusqu’à la mer Rouge. L’Euphorbia balsaminifera cependant n’atteint pas le Tchad et dépasse peu le Mounio ; quelques autres espèces, qui s’étendent du bassin du Nil jusqu’à Tombouctou, ne sont pas connues plus à l’ouest. Il y a donc au moins des indices d’une subdivision de la zone sahélienne en longitude. Les faits connus avec précision ne sont malheureusement pas encore assez nombreux pour que l’on puisse chercher à définir ces régions botaniques, d’importance évidemment secondaire.
Zone saharienne. — Les deux types principaux de végétation, les forêts et les prairies, qui se partagent la terre exigent tous deux une certaine abondance d’eau ; le développement des forêts n’est pas entravé par de longues sécheresses de l’atmosphère, pourvu qu’il existe toujours, à portée des racines, une nappe aquifère suffisante. Au contraire, les prairies ont besoin de pluie pendant la période de végétation.
Forêts et prairies se développent à l’ordinaire sur de vastes surfaces, les causes climatiques qui les déterminent ne variant que lentement. La continuité de ces deux formations est parfois localement interrompue par des détails tenant au sol même (causes édaphiques[111]) ; par exemple, une coulée volcanique récente créera au milieu de la forêt de châtaigniers qui couvre les flancs de l’Etna une bande dépourvue de toute végétation ; au sud du Massif Central de France, les calcaires fissurés des Causses permettent à l’eau de descendre rapidement à de grandes profondeurs : la surface du plateau est presque un désert. De semblables particularités sont l’accident et les petits déserts édaphiques qui en résultent n’ont qu’une importance minime dans l’étude de la géographie botanique de l’Europe.
Au Sahara il en est tout autrement : la rareté des pluies, la haute température de l’été, les froids de l’hiver, la fréquence des vents desséchants sont autant de causes qui s’opposent au développement des plantes.
Quelques points privilégiés comme les dunes, presque toujours humides en profondeur et où le peu de cohésion du sol permet aux racines de pousser rapidement, comme les vallées de l’Ahaggar où des seuils rocheux arrêtent de place en place l’eau qui imprègne les alluvions, se prêtent à la vie des végétaux. Au Sahara, le désert est climatique ; c’est l’absence de toute végétation qui est la règle. La vie ne reparaît que sur des points isolés ; elle est rendue possible par des causes édaphiques, causes variables d’un point à un autre et s’opposant à toute description vraiment générale des types de végétation.
Le désert diffère profondément des deux autres types de formation végétale dues au climat : il est hostile à toute végétation. La sécheresse, comme d’ailleurs le froid, atténue les différences qui séparent d’ordinaire la forêt de la prairie : sous le climat du désert, le sol est occupé de loin en loin par des végétaux, herbacés ou ligneux, qui sont adaptés à des conditions aussi défavorables. La forêt et la prairie sont des formations « complètes » : le sol est partout productif ; il n’y a pas de vides ; de nouveaux éléments ne peuvent s’y introduire que difficilement ; beaucoup de graines peuvent germer, mais la plupart des jeunes plantes sont étouffées par leurs voisines. Le désert au contraire est une formation « inachevée » : il y a toujours des places libres entre les touffes espacées et beaucoup de plantes meurent sans être remplacées. Les graines qui tombent sur le sol ne germent pas, ou bien les jeunes plantes succombent sous l’inclémence du climat. La lutte pour l’existence est dirigée contre des forces physiques et non plus biologiques.
Comme la zone sahélienne, le Sahara paraît, au point de vue botanique, en négligeant les quelques plantes venues du nord ou du sud, très homogène depuis la mer Rouge jusqu’à l’Atlantique : les 155 plantes du Sahara touareg, que M. Battandier a récemment étudiées, se décomposent à ce point de la façon suivante : 36 espèces à peu près cosmopolites ; 89 nettement sahariennes, dont 70 sont connues des rives de l’Atlantique jusqu’à l’Égypte ou l’Arabie.
Cette flore est d’ailleurs très pauvre et il est douteux qu’il y ait 1000 espèces phanérogames sur toute la surface du désert : seule, la flore polaire (800 espèces) peut lui être comparée, encore convient-il d’ajouter que les mousses et les lichens, qui existent à peine au désert, prennent une importance énorme, comme nombre d’individus et comme nombre d’espèces, dans les toundras du Nord. Dès qu’on arrive à des régions plus normales, le nombre des espèces s’accroît considérablement : le domaine méditerranéen, dont l’étendue est moindre que celle du désert compte environ 7000 phanérogames ; il y en a 3000 en Algérie, dont près de 1500 se trouvent, dans un rayon de quelques kilomètres, autour de Constantine. En France (4500 espèces), il est peu de cantons, même dans les régions les plus homogènes, dont le catalogue n’énumère 7 à 800 espèces, à peu près autant que dans tout le Sahara.
Cette flore est d’ailleurs encore assez mal connue ; les ouvrages des botanistes français se réduisent à peu près, pour le Sahara proprement dit, à : Cosson, in Duveyrier, Les Touaregs du Nord, 1864, p. 148-216[112] ; — Battandier, Résultats botaniques de la mission Flamand, in Bull. Soc. Bot. de France, XLVII, 1900, p. 441 ; — Plantes du Hoggar, récoltées par M. le Prof. Chudeau en 1905, in Bull. Soc. Bot. de France, LIV, 1907, p. XIII-XXXIV ; — Bonnet, in Foureau, Documents scientifiques de la Mission Saharienne, 1905, I, pp. 401-413 (la plupart des plantes proviennent du Soudan) ; — Abbé Chevalier, Notes sur la flore du Sahara, in Bull. de l’herbier Boissier, II, 3, 1903, p. 669-684 et p. 756-779 ; — II, 5, 1905, p. 440-444 ; — Ascherson, in Rohlf, Kufra, 1881, p. 386-559, donne plusieurs listes de plantes recueillies au sud de la Tripolitaine. La liste bibliographique assez étendue qui se trouve p. 407-408 dans le même ouvrage, sera facile à compléter avec les indications de Schimper, Plant Geography upon a physiological basis, 1903, p. 649-650.
Malgré l’homogénéité de la flore saharienne, il semble que les arbres permettent, à première vue tout au moins, d’y distinguer trois régions. Le talah qui, d’ailleurs vers le sud, atteint la zone soudanaise, semble se rencontrer partout, de la Mauritanie à l’Arabie ; quoique plus fréquent dans le Sahara méridional, on le connaît cependant avec certitude dans le Sud tunisien. Les tamarix qui viennent du nord, traversent eux aussi tout le désert ; on les retrouve dans la région du Tchad ; ce n’est cependant que jusqu’à l’Ahaggar qu’ils sont fréquents, la région littorale mise à part, bien entendu.
La plupart des autres arbres ou arbustes sont plus étroitement localisés. Le betoum (Pistacia atlantica Desf.), arbre des plateaux algériens, se rencontre encore, entre Laghouat et le M’zab, dans la région des Daya ; il pénètre à peine dans le désert. Un peuplier à feuilles coriaces et persistantes, dernier représentant d’un groupe qui a été fort abondant dans le tertiaire européen, le Populus Euphratica Ol. se trouve encore en quelques points du domaine méditerranéen (bords de l’Euphrate, Palestine, Constantine, etc.) ; on le connaît jusqu’au Tadmaït.
Quelques genêts (Retama Retem Webb., par exemple) qui se rattachent à des formes de la flore de la Méditerranée, jouent un grand rôle dans le Sahara algérien ; on les trouve dans le Grand Erg et ils se continuent dans l’Iguidi ; plus au sud, ils disparaissent.
Ces quelques exemples suffisent à expliquer pourquoi les botanistes qui ont étudié le nord du désert ont été amenés à dire que, « au point de vue de la composition de sa flore[113], le Sahara est actuellement une dépendance de la Méditerranée[114] ».
Le teborak (Balanites Ægyptiaca Del.), l’irak (Salvadora persica L.), l’asabai (Leptadenia Spartum Wight) et quelques autres, tous communs dans la zone sahélienne, remontent plus ou moins haut vers le nord ; ils s’arrêtent presque tous au tassili des Azdjer ou au Tidikelt. Ils permettraient d’affirmer, si on ne considérait qu’eux seuls, que dans sa partie méridionale, le Sahara est une dépendance du Soudan. On est donc amené par la considération des plantes en quelque sorte étrangères au désert, des plantes immigrées, à distinguer dans le Sahara deux zones, l’une algérienne au nord, l’autre soudanaise au sud.
La ligne qui les sépare vers le 26° Lat. N. du Tidikelt, se relève un peu vers l’est, contrairement à ce que l’on observe pour les limites des zones méridionales. Cosson[115] avait déjà fait remarquer que le Cucifera thebaïca qui remonte jusqu’au 29° Lat., en Égypte n’est noté par Barth que jusqu’au 21° Lat. ; le Cassia obovata (le séné) atteint le 30° Lat. au Caire et seulement le 25° Lat. à R’ât ; dans le sud de l’Ahnet, 24°,30′ Lat., il est commun.
En plein centre du Sahara, l’Ahaggar doit à sa haute altitude de former une région probablement très distincte. Quelques plantes, comme le câprier (Capparis spinosa L.), le tataït (Deverra fallax Batt.), un arbre à port d’olivier, l’oléou, encore indéterminé, et quelques autres ne se rencontrent qu’au-dessus de 1000 mètres. Un sedra, voisin du petit jujubier d’Algérie, le Zizyphus Saharæ Batt., paraît confiné dans l’Ahaggar et l’Adr’ar’ des Ifor’as. Quelques rosettes de larges feuilles, rappelant les grandes sauges d’Algérie, indiquent que, au cœur de l’Ahaggar, il y a quelques ruisseaux permanents et des conditions climatiques plus voisines de celles du Tell.
Ces apparitions de plantes nouvelles ne sont pas le seul fait à noter ; l’asabai, le teborak, le korounka, l’irak, si abondants dans les contreforts de l’Ahaggar, deviennent rares ou disparaissent à une altitude plus élevée ; le froid probablement les arrête. Voinot mentionne expressément l’absence de pâturages à chameaux sur la Coudia, au voisinage d’Idélès, et l’aspect très particulier de la végétation.
D’après les renseignements de Duveyrier, et les recherches anatomiques de Tristam, Grisebach[116] a supposé que la Coudia portait deux ceintures de forêts dont la plus élevée serait une forêt de conifères. Il n’y a certainement pas de forêts sur l’Ahaggar ; il ne peut être question que de quelques bouquets d’arbres isolés comme dans le reste du désert : Motylinski est très affirmatif sur ce point et signale expressément la rareté des arbres, presque leur absence sur le haut plateau (cf. [p. 30]).
Les deux faits qui permettaient de croire à l’existence de conifères dans l’Ahaggar sont d’abord la présence affirmée à Duveyrier d’un arbre portant le nom d’arrar qui, en Algérie, s’applique à un thuya (Callitris articulata Desf.) et à un genévrier (Juniperus phœnicea L.), puis l’examen anatomique de quelques ustensiles en bois achetés à des Touaregs. Ces ustensiles étaient bien en bois de conifères ; il est impossible que Tristam se soit trompé sur ce point, mais la provenance exacte du bois est évidemment douteuse. L’absence des conifères en Afrique, la Barbarie et l’Abyssinie mises à part, donnerait à la confirmation de l’existence d’un genévrier sur la Coudia une grande importance.
Motylinski cependant ne mentionne rien de semblable et sa profonde connaissance du Sahara lui aurait bien probablement fait remarquer, s’il en avait vu, des formes végétales aussi tranchées.
Malgré le peu de précision de ces renseignements, on a l’impression très nette que l’Ahaggar s’écarte par un assez grand nombre de traits du reste du Sahara. Une exploration botanique sérieuse permettra seule de dire s’il doit être considéré comme une sous-région du désert, ou s’il doit former une province botanique plus autonome. Il suffit pour le moment d’attirer l’attention sur ce point.
Si nous revenons maintenant à l’ensemble du Sahara, je crois qu’il est impossible d’en faire une dépendance soit de la Méditerranée, soit du Soudan. A côté de quelques plantes émigrées, et qui se rattachent aux domaines voisins, il existe toute une série de formes absolument spéciales au désert, et qui manquent à l’Afrique mineure comme au Soudan. Un très grand nombre sont vivaces ; beaucoup ont un aspect sec et rigide très particulier ; d’autres ont les tiges et les feuilles épaisses et sont des plantes grasses.
Beaucoup d’espèces et même beaucoup de genres sont spéciaux au désert et tout indique pour cette flore, à cachet si particulier, une ancienneté très reculée. Même, pour Schirmer, son existence serait la meilleure preuve de l’antiquité du Sahara. Mais comme l’a fait observer M. Battandier[117], cela prouve tout simplement que depuis fort longtemps il existait en Afrique des pays où ces plantes spéciales pouvaient vivre : elles ont pu habiter antérieurement la zone des ergs morts (cf. chap. VI, [fig. 69]) et émigrer en même temps que le désert lui-même ; il ne semble plus possible de douter qu’au début du quaternaire le Sahara ait été un pays relativement humide, trop humide certainement pour que les plantes qui l’occupent actuellement, aient pu y vivre : la concurrence vitale les aurait eu vite éliminées.
Dans les trois subdivisions botaniques du Sahara que nous venons de chercher à définir, il reste à préciser quelles sont les stations habituelles des plantes et quel est l’aspect de la végétation du pays.
Pour le Sahara algérien, les observations précises de Massart donnent toutes les indications nécessaires. Un premier point est mis en évidence : aux confins de l’Algérie, « le désert n’est pas vide, il est seulement monotone. C’est son uniformité qui donne à la flore saharienne son caractère propre » (p. 227). Dans les dunes du Souf, en quatre jours de marche, 27 espèces différentes seulement ont pu être notées : les dunes sont une des parties riches du désert.
Les stations du Sahara algérien sont en relation immédiate avec la nature du sol ; les caractères édaphiques sont très nets. On peut distinguer trois types principaux : les terrains salés, les dunes et les hammadas.
Dans les chotts et les sebkhas, lorsque le sel est trop abondant, la végétation fait complètement défaut ; mais parfois, sur le sel, s’établissent des buttes de sable qui se couvrent de végétation : à la base, tout contre le sel, des salsolacées à feuilles charnues (Suæda, Halocnemum etc.) ; un peu plus haut, un arbuste tout couvert de sécrétions salines, le zeita (Limoniastrum Guyonianum Coss. et Dur.), que ses fleurs roses font reconnaître de loin, enfin tout au sommet de la butte, lorsqu’elle atteint quelques mètres, des tamarix.
Sur les sols argileux moins salés, domine le guétaf (Atriplex halimus L.), parfois l’harmel (Peganum harmala L.).
La localisation si précise de ces végétaux est déterminée par de bien faibles variations dans la salure et l’humidité du sol : chaque espèce reste strictement cantonnée dans sa zone. Lorsque les conditions de milieu ne varient pas, une seule espèce se développe : souvent au Sahara on marche quelques heures au milieu d’un pâturage, où une seule espèce de plante a pu pousser.
Dans le désert pierreux, sur les hammadas, qui, au Sahara algérien, sont calcaires, dominent de petits arbrisseaux à feuilles et à tiges velues. La végétation y est très clairsemée, très rabougrie ; son revêtement pileux lui donne la teinte grise des rochers sur lesquels elle pousse. A peu près seuls, le câprier (Capparis spinosa L.), d’ailleurs assez rare, et une ombellifère très commune au M’zab, le Deverra chlorantha Coss. et Dur., sont glabres ; la seconde est à peine verte ; quant au câprier, ses feuilles arrondies, de 4 à 5 centimètres de diamètre, le séparent nettement de presque toutes les plantes sahariennes dont les organes foliaires sont en général très réduits.
Les dunes sont les parties les plus riches du désert ; cette richesse est d’ailleurs toute relative et le botaniste n’y fait que de maigres récoltes. La plante peut-être la plus répandue dans l’erg est probablement le « drinn » (Aristida pungens P. B.) une graminée qui forme le fond de pâturages excellents. A part quelques différences dans l’inflorescence, le drinn rappelle assez bien l’oyat (Ammophila arenaria Rœm.) qui se trouve sur toutes les dunes maritimes de l’Europe, qu’il contribue à fixer : ces deux graminées poussent par touffes isolées, avec des feuilles assez serrées, raides et piquantes et d’un ton un peu glauque.
Les arbrisseaux sont représentés par des légumineuses dont les rameaux sans feuilles simulent le genêt d’Espagne ; l’une des plus répandues, le r’tem (Retama Retem Webb.) est couvert en mars et en avril de belles fleurs blanches ; l’alenda (Ephedra alata) et le harta (Calligonum comosum L’Her.), également dépourvus de feuilles, sont fréquents aussi dans l’erg.
Dans le Sahara arabe, où dominent les ergs presque toujours couverts de pâturages, il est rare que la végétation fasse longtemps défaut ; il n’y a pas, à proprement parler, de tanezrouft.
Au contraire, d’une manière générale, au Sahara touareg, de même que dans le nord de l’Adr’ar’ des Ifor’as et de l’Aïr, la végétation, quand elle existe, est limitée aux oueds. Dans la pénéplaine cristalline, comme dans le Tiniri, cette limitation est stricte : quelques touffes d’arbrisseaux desséchés suffisent presque à prouver un thalweg ; dans l’Ahaggar, lorsque l’on examine d’un point élevé une région étendue, le réseau hydrographique est nettement dessiné par la végétation qui y est moins clairsemée que sur les collines voisines ; dans les petits oueds, dominent des stipées dont les panaches murs simulent un ruban de soie blanche ; dans les oueds plus larges, la végétation plus variée donne des tons le plus souvent d’un vert glauque, avec quelques taches vert franc.
| R. Chudeau. — Sahara Soudanais. | Pl. XVII. |
33. — 1. Mentha sylvestris L. (Demi-grandeur.)
d, forme saharienne.
t, forme des environs de Paris.
| R. Chudeau. — Sahara Soudanais. | Pl. XVIII. |
34. — 2. Veronica Anagallis L. — 3. Cynodon Dactylon Pers. (Demi-grandeur.)
d, forme saharienne.
t, forme des environs de Paris.
| R. Chudeau. — Sahara Soudanais. | Pl. XIX. |
Cliché Posth
35. — ZONE SAHELIENNE.
Une prairie de “ Kram-Kram ”, au nord de l’Adr’ar’ de Tahoua.
Cliché Pasquier
36. — UNE MARE CHEZ LES OULIMMINDEN.
A l’est de Gao.
J’ai déjà indiqué la disposition en chapelets de la plupart des vallées qui descendent de la Coudia ; en aval de chaque barrage, l’eau est loin de la surface et l’on n’y trouve guère que quelques talah et iatil, avec quelques touffes de mrokba ; à mesure que l’on s’approche du seuil inférieur, la nappe aquifère est moins profonde ; le Calotropis, puis plus bas encore le teborak (Balanites) se montrent d’une façon assez régulière. Les tamarix ne poussent non plus que dans les endroits humides, où ils forment parfois des fourrés assez épais (Abalessa, tin Gellet, oued Zazir à 500 mètres en amont du point d’eau). Ils manquent dans certains oueds ; peut-être la teneur en sel n’est-elle pas étrangère à leur répartition. Le guétaf les accompagne et forme le fond des pâturages.
Parfois un seuil est très étroit et la différence de niveau entre deux barrages successifs est suffisante pour que l’eau afflue constamment à la surface ; la végétation devient alors fort belle. J’ai noté, au point d’eau de l’oued Zazir, des typhas, des joncs, des scirpes, épilobe, menthe, véronique et de nombreuses graminées, avec quelques beaux arbres.
Dans certaines vallées larges de l’Ahaggar, il existe un lit mineur bordé de berges d’alluvions hautes parfois de 1 mètre ; les arbres et le mrokba sont localisés dans ce lit mineur ; le lit majeur est couvert de diss formant une véritable prairie, assez comparable aux prés bas des vallées d’alluvion de France ([fig. 64]).
La photographie ([Pl. IV, 7]) prise près d’In Amdjel donne une idée nette de cet aspect.
D’ailleurs le mot de prairie ne convient pas exactement aux formations de l’Ahaggar. En géographie botanique, les prairies sont caractérisées par un tapis végétal continu où dominent les graminées à feuilles molles ; le diss du massif touareg ne contient que des graminées à feuilles raides et dures, parmi lesquelles domine l’Eragrostis cynosuroïdes Retz. A cause de sa végétation sclérophylle, il vaudrait peut-être mieux dire la steppe, bien que les graminées ne poussent pas par touffes et forment un véritable gazon.
Les coulées basaltiques sont partout des réserves d’eau importantes ; en général, à leur contact avec les terrains imperméables il s’établit une riche végétation de plantes hygrophiles, parfois à larges feuilles. J’ai noté près de Tit, au pied de la coulée qui couronne le plateau où se trouvent les belles tombes représentées dans le premier volume [p. 72, [fig. 2,] a] de grandes bourraches, à près de vingt mètres au dessus de l’oued.
Avec sa végétation variée, l’Ahaggar n’est qu’un demi-désert.
On en peut dire autant des tassili : la surface des plateaux est en général très dénudée, mais il suffit d’une cuvette en contre-bas de quelques mètres pour que quelques plantes s’y montrent ; les cañons qui découpent les tassili contiennent tous, dans leur fond, des pâturages assez variés et souvent riches ; mais leurs parois sont peu garnies ; elles portent à peine autant de plantes que celles des Causses ; à première vue on se croirait dans une région de plateaux calcaires, bien plutôt que dans des grès, qui par leur perméabilité retiennent facilement l’humidité et, dans nos climats, sont habituellement plus fertiles.
Fig. 64. — Contreforts méridionaux de l’Ahaggar vus des oueds Tilenfeda (une journée à l’ouest de l’Arigan).
A gauche, gazon de diss (Eragrostis) avec quelques talah. A droite, quelques teborak auprès du filon de porphyre qui barre partiellement la vallée. Dans le lit de l’oued, quelques touffes très rares de mrokba. Si, au lieu d’arbustes, il y avait des arbres, ce serait une végétation de parc.
Quant aux tanezrouft, leur caractère propre est la stérilité ; on n’y trouve rien, si ce n’est, de loin en loin, quelques talah et quelques herbes rabougries dans le lit d’un oued. L’oued Takamat qui avait coulé en 1898, sept ans avant notre passage, contenait encore un maigre pâturage.
Le plus souvent, pour traverser ces régions déshéritées, il faut emporter des fourrages pour les chameaux et un peu de bois pour la cuisine.
Les adaptations. — Au Sahara, les végétaux n’ont guère à lutter que contre un seul ennemi, la sécheresse.
Ils y arrivent par de multiples procédés ; l’un des plus simples est purement physiologique : la plante, au lieu de s’astreindre à lutter péniblement contre la sécheresse, a pris le parti de vivre vite : profitant de la moindre averse, la graine germe rapidement, les fleurs s’épanouissent de suite et de nouvelles graines arrivent à maturité avant que le sol ait perdu ses dernières traces d’humidité.
Un certain nombre de plantes annuelles sont dans ce cas ; elles poussent partout, même en plein tanezrouft, au hasard d’un orage, et ne fournissent aucun caractère de zone botanique ; elles sont « hygrophiles » et leur structure anatomique est celle des plantes de nos climats.
Elles sont souvent en pleines fleurs avant que leurs cotylédons soient flétris. Cette végétation éphémére d’acheb et de n’si[118] ne semble guère varier de l’Algérie au Soudan ; dans l’Adr’ar’ des Ifor’as comme dans l’Aïr, on retrouve les mêmes espèces, ou tout au moins des formes très voisines, avec des dimensions plus grandes ; sauf les graminées, toutes ces plantes rampent sur le sol (elles n’ont pas le temps de lignifier leurs tissus) ; mais les cercles qu’elles couvrent de leurs rameaux, portant fleurs et fruits, varient de quelques centimètres de rayon, lorsque la pluie a été médiocre, à 1 m. 50 et plus lorsque l’humidité ne fait pas défaut. Ce sont des plantes éphémères, dont la vie ne dure que quelques semaines.
On peut rattacher à ce mode d’adaptation, le raccourcissement de la vie, l’exemple du Malcolmia Ægyptiaca Spr. et de l’Echinopsilon muricatum Moq. qui, habituellement vivaces dans le bassin de la Méditerranée, deviennent annuels dans les dunes du Souf (Massart).
On peut encore en rapprocher, comme dépendant immédiatement de la pluie, un petit nombre de plantes grasses telles que l’Aizoon canariense L., divers Mesembryanthemum, qui excellent à emmagasiner dans leurs tissus l’eau d’une averse, mais qui meurent dès que leurs réserves, qu’elles ne savent ou ne peuvent pas entretenir, sont épuisées.
Plus nombreuses et plus caractéristiques sont les plantes dont la vie dépend des eaux souterraines[119]. Leurs racines s’enfoncent profondément dans le sol ; Volkens a souvent essayé d’arracher, avec toutes leurs racines, quelques plantes du Sahara ; il a toujours échoué même pour des herbes dont il suivait les racines à 1 ou 2 mètres de profondeur : un petit spécimen de Calligonum comosum L’Her. à peine haut comme la main avait, à 1 m. 50 de profondeur, des racines encore grosses comme le doigt. Lorsque l’on a creusé le canal de Suez, on a trouvé, dans le lit du canal, des racines qui provenaient d’arbres situés sur des mamelons assez éloignés des travaux.
Quelques plantes, comme la coloquinte, ne semblent avoir d’autre adaptation que le développement énorme de leur appareil souterrain.
La structure anatomique des plantes sahariennes présente un grand nombre de caractères de convergence, qui leur imprime à toutes un aspect analogue : le plus souvent, elle se présentent sous forme de touffes ligneuses que la sécheresse réduit à l’état de squelettes grisâtres. Ce sont des momies toujours prêtes à la résurrection et qui peuvent attendre fort longtemps le retour de l’humidité : sitôt après les pluies, après les crues ou un afflux d’eau souterrain, elles se couvrent rapidement de rameaux verts, en général succulents. Leurs puissantes racines, dont les vaisseaux sont relativement fort larges, leur permettent de profiter sans délais de la moindre humidité, en même temps qu’elles les fixent solidement au sol et empêchent le vent de les en arracher ([Pl. XXIII]).
Dans les parties aériennes, au contraire, les vaisseaux sont étroits ; tout l’épiderme, celui de la tige, comme celui des feuilles, est organisé pour restreindre l’évaporation ; il présente partout le même aspect ; le dessus et le dessous des feuilles sont souvent identiques. Cet épiderme est fréquemment revêtu d’une cuticule épaisse, parfois d’un manteau pileux, protection contre les grains de sable charriés par le vent, protection surtout contre les pertes d’eau. Cette épaisseur de la cuticule, qui masque la coloration verte de la chlorophylle, donne aux plantes du désert une teinte vert-grisâtre toute spéciale.
L’épiderme est peu perméable, il est de plus aussi restreint que possible : beaucoup de plantes sont aphylles ; lorsque les feuilles existent, elles sont habituellement petites et souvent charnues de façon à avoir un gros volume sous une faible surface. Dans les graminées, les feuilles sont en gouttière ou complètement enroulées. Il n’y a guère que la coloquinte et le calotropis qui fassent exception à la règle.
Cette réduction de l’appareil foliaire existe même chez les plantes qui poussent dans les points les plus humides du Sahara, chez celles qui croissent dans les seguias d’irrigation des ar’erem. On sait combien ces plantes semi-aquatiques sont en général cosmopolites ; quelques-unes, qui sont communes dans les régions tempérées, se retrouvent au Sahara, mais dans le désert, leur aspect, leur port, est devenu tout différent. M. G. Bonnier a bien voulu mettre à ma disposition quelques échantillons de l’herbier de France de la Sorbonne, provenant des environs de Paris, pour les comparer à ceux que j’avais recueillis au Sahara : les figures des planches XVII ([phot. 33]) et XVIII ([phot. 34]) suffiront à préciser les résultats de cet examen comparatif. Dans Mentha sylvestris L. de l’Ahaggar, qui est probablement cultivée[120], les feuilles sont un peu plus courtes et beaucoup plus étroites que dans l’exemplaire parisien. La réduction de l’appareil foliaire est encore plus marquée chez Veronica Anagallis L. Quant au vulgaire chiendent (Cynodon Dactylon Pers.), les feuilles, plus petites, sont plus serrées, plus rapprochées dans l’exemplaire africain, où elles forment une sorte de paquet ; elles sont surtout enroulées et repliées sur elles-mêmes de façon à restreindre la surface d’évaporation.
La coloration, la nuance du vert, dans ces trois espèces, diffèrent franchement entre les formes du désert et celles des régions tempérées. Malheureusement la photographie ne peut donner aucune idée de ce caractère différentiel qui est très général.
Ces divergences si manifestes ne peuvent être attribuées au manque d’eau : toute la partie inférieure de la véronique ([Pl. XVIII,] phot. 2d) était immergée dans une seguia et couverte de racines adventives, bien visibles sur la photographie ; c’est donc à la sécheresse de l’air, peut-être à l’intensité de la lumière, que les trois espèces figurées doivent leur aspect si particulier.
Les sucs d’un grand nombre de plantes du désert sont fortement salés et ceci est encore une défense contre la sécheresse, les solutions ayant une tension de vapeur inférieure à celle de l’eau pure. L’existence de ces plantes salées (guetaf, had, etc.) est très caractéristique de tous les déserts ; elles disparaissent dans la zone sahélienne et leur absence est très sensible à l’élevage du chameau : dans l’Adr’ar’ comme dans l’Aïr, les nomades ont reconnu depuis longtemps la nécessité de donner de temps à autre du sel à leurs animaux, de la terre d’ara’ en général ; dans le Tegama, on leur fait faire des cures aux teguiddas et ceci n’est pas sans amener une certaine gêne : quand un chameau a absorbé, d’un seul coup, une forte dose de sel, il ne peut se remettre en route sans danger ; il lui faut quelques semaines de repos ; cette observation des indigènes semble confirmée par la pratique du peloton monté de Zinder qui a toujours perdu des animaux après ses passages aux teguidda.
On a souvent fait ressortir d’assez grandes analogies d’aspect entre les plantes du désert et celles du littoral maritime : elles ont à lutter contre les mêmes facteurs : la fréquence du vent est un trait commun aux deux milieux ; le danger de la sécheresse est aussi redoutable aux bords de la mer qu’au Sahara : les plantes ne peuvent supporter qu’une dose limitée de sels ; au-dessus d’une certaine concentration, leurs sucs deviennent pour elles un poison.
Les plantes grasses. — Bien que, au Sahara, les espèces à feuilles et à tiges épaisses et charnues soient fréquentes, les plantes grasses les plus typiques, à forme de cactus, semblent exclues du désert.
Les agaves se sont fort bien acclimatés en Algérie où ils ont maintenant toutes les allures de végétaux indigènes ; les figuiers de Barbarie (Opuntia Cactus Indica) à cause de leurs fruits et surtout de la cochenille, dont ils sont le support habituel, ont été répandus, il y a quelques siècles, dans tout le bassin de la Méditerranée et aux Canaries ; ils y viennent fort bien, et se multiplient d’eux-mêmes comme une plante spontanée ; ils poussent aussi au Sénégal où ils ont assez chétive mine. Ni le figuier ni l’agave n’ont pénétré au Sahara.
Ce n’est que dans la zone sahélienne que des formes analogues se rencontrent ; dès l’Adr’ar’ des Ifor’as et l’Aïr, deux asclépiadées cactoïdes sont assez communes. La plus remarquable, le Boucerozia tombuctuensis (A. Chev.), passe pour un poison violent ; elle pousse en touffes hautes parfois de 1 mètre, avec des tiges épaisses à section carrée, presqu’ailées, vert pâle, parfois violacées. Les fleurs forment des boules compactes, d’une dizaine de centimètres de diamètre, d’un noir pourpre et à odeur de charogne bien marquée. Le Boucerozia paraît commun dans tout le nord de la zone sahélienne, depuis le littoral mauritanien jusqu’au Koutous. Une espèce très voisine, probablement une simple race géographique, est connue en Oranie. Le Boucerozia fait donc le tour du Sahara, mais n’y pénètre nulle part, malgré ses graines que le vent transporte facilement.
Une autre asclépiadiée de même port, mais plus petite et à tige ronde, se trouve dans les mêmes régions ; elle est comestible et les nomades la recherchent au commencement de la saison des pluies ; dans l’Adr’ar’ des Ifor’as, comme en Mauritanie, elle porte le nom d’« Abouila ». Il m’a été jusqu’à présent impossible de la trouver en fleurs ou en fruits et par suite de la déterminer.
Au Maroc, comme au Sénégal et à Koulikoro, on trouve quelques euphorbes cactoïdes ; aucune d’entre elles ne pénètre au Sahara. On a cité une forme de ce groupe (E. crassa) à Rio de Oro où elle a pu être plantée ; je ne crois pas qu’il en existe sur le littoral de Mauritanie, du moins entre Saint-Louis et le cap Blanc.
Les plantes grasses ne se contentent pas d’emmagasiner l’eau, comme le fait une outre ; elles la conservent combinée chimiquement à divers produits organiques, tout au moins comme eau d’hydratation. Cette combinaison exige une assez grande dépense d’énergie qui suppose des périodes végétatives de quelque durée. Il est probable que, au Sahara, les conditions de la vie sont trop dures, et que le travail capable de donner naissance à de grands organismes, comme les Cereus mexicains, est impossible.
En tout cas, l’absence de ces formes de cactus au Sahara, leur peu d’importance dans la zone sahélienne contrastent singulièrement avec ce que l’on connaît des déserts du Sud africain et des déserts du Nouveau Monde où elles sont un des traits essentiels du paysage. Cela peut inspirer aussi quelques inquiétudes sur la réussite des figuiers de Barbarie que l’on a cherché à introduire en quelques points, en Aïr notamment. Peut-être, cependant, réussiront-ils à Agadez qui est dans la zone sahélienne.
Lianes. — Un fait assez surprenant est la présence au Sahara de lianes, type végétal qui caractérise habituellement les formations forestières. Les exemples les plus nets sont fournis par le Dœmia cordata R. Br., le Salvadora persica L. et quelques autres plantes dont les rameaux s’enroulent fréquemment les uns autour des autres ; peut-être la coloquinte, avec ses longues tiges rampantes et ses vrilles, doit-elle être rattachée à la même catégorie. On sait, depuis Schenk, qu’il y a parmi les lianes un certain nombre d’espèces qui sont en train de s’adapter à un nouveau mode d’existence et qui vivent dans un milieu découvert. Ces lianes, en régression, se trouvent surtout au voisinage de la forêt ou tout au moins de la galerie forestière, et l’on en peut conclure probablement que ces galeries, dont on trouve des traces jusque dans l’Aïr et l’Adr’ar’, se sont étendues naguère à travers le Sahara le long des oueds, lorsqu’ils étaient vivants. Ceci aiderait à comprendre la distribution de certains végétaux ; une véritable liane, le Cocculus Leæba D. C., une des formes les plus essentielles de la zone sahélienne et du bassin du Nil, se retrouve dans le Tidikelt. On ne voit guère comment elle aurait pu y parvenir dans l’état actuel des choses.
Les graines. — Le mode de dissémination des plantes au Sahara mérite quelques remarques. Les plantes à fruit charnu ont habituellement leurs semences répandues par les oiseaux frugivores ; à part quelques vautours, il y a peu d’oiseaux au Sahara ; aussi les fruits comestibles sont-ils rares ; le Balanites ægyptiaca, le Salvadora persica ne se rencontrent guère que par hasard en dehors de la zone sahélienne ou de l’Ahaggar ; pratiquement ils font défaut dans le vrai désert.
Dans les pays où les mammifères sont abondants, nombre de végétaux ont des fruits accrochants qui se fixent à la fourrure des herbivores et sont disséminés par eux sur de larges surfaces. Il y a peu de mammifères au Sahara, partant peu de plantes qui usent de ce mode de transport et ceci nous fournit une bonne limite pour le désert ; dès que, remontant vers le nord, on arrive à la lisière des hauts plateaux, on constate qu’une infinité de graines se fixent après les vêtements ; au réveil, on trouve, accrochés à ses couvertures, des fruits d’ægilops, de daucus, de luzerne. Pareil ennui est inconnu au Sahara. Vers le sud, les choses sont tout aussi nettes ; aussitôt qu’on aborde la zone sahélienne les graines accrochantes se multiplient. La plus célèbre, et la plus odieuse aussi, est l’insupportable kram-kram des Européens, l’ouedja des Touaregs, le karenguia des Bambaras, l’initi des Maures : cette graminée (Cenchrus echinatus L., du moins dans la région de Tombouctou et en Mauritanie) forme des champs entiers, immenses et dont la traversée à pied quand, après la saison des pluies les graines sont mûres, est difficile, douloureuse même. Il est impossible de camper dans une prairie de karenguia, et les rares points de la brousse, dans le Tegama notamment, où manque ce végétal désagréable, sont repérés avec soin et sont les points d’arrêt obligés des caravanes. Une pince qui permet d’arracher les piquants crochus du fruit des Cenchrus, qui, quoiqu’on fasse, se fixent dans la peau, fait toujours partie de la trousse chirurgicale que tout Touareg du sud porte sans cesse sur lui, au milieu de ses amulettes.
Au Sahara, le vent est certainement le seul agent important de dissémination des graines ; il est d’ailleurs un agent fort actif : le 18 septembre 1906, après un fort coup de vent d’est, en plein tanezrouft, nous avons été gênés par un vol de moustiques dont les larves sont, comme on sait, aquatiques : le point d’eau le plus proche, In Azaoua, était à dix heures de marche ; par temps calme, ces agaçantes bestioles ne s’éloignent jamais de plus de quelques cents mètres de leur lieu de naissance. Les graines, qui ont la vie plus dure, doivent être entraînées plus loin.
Aussi la plupart des graines du Sahara sont-elles munies d’organes qui favorisent l’action du vent ; ce sont des graines anémophiles. Chez les stipées (drinn-n’si), une longue arête plumeuse, le plus souvent à triple branche, couronne la semence ; dans les tamarix comme chez les asclépiadées, une aigrette plumeuse est attachée à chaque graine. Dans les Cassia (séné) la gousse, très aplatie, donne une bonne prise au vent ; les plantes qui, à la maturité de leurs graines, se dessèchent complètement et se laissent rouler au moindre souffle, ne sont pas rares non plus : elles reproduisent le cas, plutôt un peu aberrant en France, du chardon rolland (Eryngium). Dans ce dernier groupe de formes où la plante entière est le jouet du vent, les capsules qui contiennent les graines restent souvent closes tant qu’elles sont sèches : la moindre pluie les fait ouvrir et les graines, bien protégées jusqu’au moment favorable où elles sont mises en liberté, germent sitôt échappées du fruit. Les exemples classiques de ces adaptations désertiques sont la main de Fatma (Anastatica hierochuntica, L.) et la rose de Jéricho (Asteriscus pygmæus, Coss.).
Quant aux champignons[121], des gastéromycètes surtout, qui semblent avoir en général une aire de répartition très vaste au Sahara, la petitesse de leurs spores, qui ont seulement quelques millièmes de millimètre de diamètre, explique leur facile dissémination.
Bien que a priori, la chose paraisse peu vraisemblable, il semble qu’il faille attribuer un certain rôle, dans la distribution des plantes, aux eaux courantes ; à chaque crue, des graines sont entraînées au loin et ceci explique probablement l’importance que les Touaregs attribuent à l’examen botanique dans la reconnaissance des oueds. Lorsque nous avons traversé le tanezrouft de Tin Azaoua à l’Ahaggar, la brume nous a obligés à marcher assez longtemps à la boussole ; arrivés à un thalweg qui, d’après la direction suivie, ne pouvait être que l’oued Endid ou l’oued Silet, nos guides, que le peu de transparence de l’air empêchait de voir les hauteurs qui leur auraient permis de se repérer au premier coup d’œil, nous ont affirmé que nous étions dans l’oued Silet parce qu’il y avait quelques irak (Salvadora persica). Plus en amont du même oued, près de Tibegehin, ce bel arbuste forme presque une forêt ; il manque à Abalessa et dans l’oued Tit dont l’oued Endid n’est que la prolongation.
Défense contre les animaux. — On a souvent supposé que, au Sahara, la lutte devait être particulièrement dure et acharnée entre les végétaux et les herbivores ; il ne semble pas qu’elle présente un caractère d’acuité particulièrement grave ; si la végétation est très clairsemée au désert, les animaux y sont encore plus rares.
On a voulu voir dans les épines une défense efficace contre la dent des mammifères ; en réalité les plantes épineuses ne sont pas beaucoup plus abondantes au Sahara qu’ailleurs. Les épines sont, en tous cas, une bien mauvaise défense, et les chameaux mangent avec grand plaisir les jeunes rameaux du talah : ils prennent la branche un peu haut et la font passer entre leurs dents comme dans une filière ; toutes les feuilles sont arrachées et les épines, que cette manœuvre couche le long de l’écorce, deviennent sans danger.
Il n’y a guère que les plantes vénéneuses qui semblent bien défendues : elles sont parfois très abondantes dans les points où passent de nombreuses caravanes ; Massart a fait remarquer que, autour des villes du M’zab, l’harmel (Peganum harmala L.) prenait une ampleur inusitée : toutes les plantes comestibles qui poussent à côté de lui sont impitoyablement mangées par les chameaux, et ce « sarclage, » constamment renouvelé, lui assure une victoire facile : à lui seul, il couvre le sol. En quelques points de la zone sahélienne, l’Ipomæa asarifolia fournit peut-être un exemple analogue. Il est difficile de savoir jusqu’à quel point ce mode de protection est efficace : le Calotropis procera a la réputation d’être toxique ; à Iférouane les chèvres et les bœufs ne le mangent guère, surtout quand il est sec. Le Dœmia cordata, une asclépiadée, est brouté sans danger en Mauritanie par tous les chameaux ; dans l’erg, les Chaambas le redoutent. Y a-t-il, dans certaines régions, accoutumance des chameaux à quelques poisons ou bien les plantes, comme on en connaît quelques exemples authentiques, ont-elles modifié la nature chimique de leurs sécrétions ? Il est difficile de répondre.
| R. Chudeau. — Sahara Soudanais. | Pl. XX. |
Cliché Posth
37. — L’ÉTANG PERMANENT DE KEITA.
Adr’ar’ de Tahoua.
Cliché Posth
38. — L’ÉTANG PERMANENT DE KEITA.
Adr’ar’ de Tahoua.
| R. Chudeau. — Sahara Soudanais. | Pl. XXI. |
Cliché Posth
39. — MARE D’HIVERNAGE DANS LA ZONE SAHELIENNE.
Au nord de l’Adr’ar’ de Tahoua.
Cliché Posth
40. — MARE D’HIVERNAGE DANS LA ZONE SAHELIENNE.
Sud du Tegama.
| R. Chudeau. — Sahara Soudanais. | Pl. XXII. |
Cliché Chudeau
41. — VÉGÉTATION D’“ AFERNANE ” (Euphorbia balsaminifera Aït.).
Littoral de Mauritanie. — Tivourvourt (17° 40′ Lat. N.).
Cliché Chudeau
42. — PATURAGE D’“ ASKAF ” (Traganum nudatum Del.).
Littoral de Mauritanie. — Bir El Guerb (20° 30′ Lat. N.).
Les cultures. — Dans toutes les régions où les pluies tropicales tombent en quantité suffisante (500 mm.) pour permettre la culture régulière des plantes alimentaires, les villages sont nombreux et chacun d’eux est entouré d’une zone débroussaillée de 4 à 5 kilomètres de rayon où l’on sème les céréales. Les noirs, avaient sans doute remarqué, dès longtemps, l’appoint apporté par les légumineuses à la fertilité du sol : en tout cas, dans le débroussaillement, ils épargnent souvent certains acacias. La limite de cette zone des cultures régulières coïncide avec la limite nord de la zone soudanaise.
Dans la région du Tchad, le Dagana est la dernière contrée dont la production agricole suffise à peu près à la vie des habitants ; ce Dagana est traversé par un bras du Bahr El Ghazal, l’oued Massakory, où les puits ne dépassent pas la profondeur de 3 mètres : tous les habitants du pays, 11000 Arabes plus ou moins métissés et à demi sédentaires, se sont groupés sur les deux rives de cet oued.
Plus à l’ouest, cette limite passe auprès du poste de Chirmalek ; autour de ce tout petit village, que nous avons cherché à reconstituer pour permettre à des fantassins d’aller sans trop de peine de Gouré au Tchad, les ruines de villages fortifiés sont nombreuses : depuis quelques années, les habitants ont émigré vers le sud. Je ne crois pas qu’il faille voir dans ce fait la preuve d’une péjoration du climat : à la limite de la zone soudanaise, la pluie n’est pas tous les ans suffisante pour assurer la récolte ; le mil y produit toujours moins que dans les pays mieux arrosés. Mais le sédentaire a besoin avant tout de sécurité ; pour se l’assurer, il ne recule pas devant un surcroît d’effort, soit en bâtissant sa demeure sur des rochers souvent peu accessibles, soit en se fixant dans des régions même peu hospitalières, mais éloignées des bandes de pillards : Rabah avait rendu intenables les états bornouans et ce n’est que depuis la destruction de sa puissance à Koussri, le 22 avril 1900, que les villages voisins de Chirmalek, situés trop au nord, ont été délaissés.
La culture essentielle de ces régions du nord du Soudan est celle du petit mil (Bechna) ; le gros mil ou sorgho (Gafouli) n’a d’importance que plus au sud.
Les procédés de culture sont très simples et très primitifs : lorsque le sol est sablonneux, ce qui est le cas le plus fréquent à cause de l’abondance des ergs morts ([fig. 69]), le cultivateur se sert d’une sorte de houe dont le manche très long lui évite la peine de se baisser ; à chaque pas, il laisse retomber son léger instrument, creusant un trou de quelques centimètres de profondeur ; l’aide qui le suit, un enfant ou une femme, y jette quelques graines qu’il enterre avec le pied. Parfois, lorsque le sol devient argileux et par suite un peu plus résistant, comme dans les alluvions des dallols du Tahoua, on a recours à une sorte de ratissoire dont la lame est en croissant. Quelque soit le mode de culture employé, les noirs évitent avec le plus grand zèle toute possibilité de surmenage. J’ai traversé l’Adr’ar’ de Tahoua à l’époque des semis, en juin 1906. Dès la pointe du jour, vers six heures, on attend que le soleil ait acquis un peu de force ; il ne sied pas de travailler quand il fait froid. A sept heures, on se met à l’œuvre ; à huit heures du matin, le soleil est déjà haut, tout le monde cherche l’ombre d’un arbre pour faire la sieste qui dure jusque vers cinq heures du soir. A six heures, le jour tombe et il faut songer à rentrer dîner. A l’époque la plus chargée de l’année, maîtres et serviteurs travaillent à peu près deux heures par jour.
Lorsque le mil commence à lever, on fait un vague sarclage ; lorsque la céréale a pris un peu de force, elle pousse très vite et étouffe toute mauvaise herbe : il n’y a plus rien à faire.
Malgré le peu de soins apportés à cette culture, le rendement est superbe ; les diverses variétés de mil, lorsque les conditions sont favorables, donnent une vingtaine de tiges fertiles et rapportent jusqu’à quatre cents fois la semence. Avec nos procédés les plus scientifiquement étudiés, nous sommes très loin, pour le blé, d’une pareille multiplication.
Quoique le produit soit fort abondant, la moisson n’est pas trop pénible : en septembre et en octobre, on récolte chaque jour les épis les plus mûrs ; le gros travail, découpé en une soixantaine de petites tranches, est aisé à supporter.
La fréquence des termites oblige, pour conserver le grain, à quelques précautions : les épis, lorsqu’ils sont secs, sont placés dans de grands récipients, les « canaris », construits parfois en terre comme ceux que montre la [planche XXVII.] C’est un modèle assez répandu au Soudan, avec quelques variantes dans la forme : au Koutous par exemple, les « canaris » sont beaucoup plus petits ; leur plus grand diamètre, vers le sommet, ne dépasse pas 1 mètre ; leur hauteur est à peine de 2 mètres ; ils ressemblent à de gigantesques creusets de chimiste.
Souvent la matière employée change, et le grenier à mil est construit en nattes et en paillassons. C’est alors un grand panier facile à transporter quand le village se déplace. Ses parois seraient un obstacle facile à traverser pour les termites ; force est de l’éloigner du sol avec quelques branches et quelques grosses pierres qu’il faut balayer souvent pour empêcher l’ennemi d’y construire ses galeries.
Les silos sont quelquefois employés pour conserver les céréales, dans les régions où il n’y a pas de termites (Tchad) ; ils sont utilisés aussi plus au sud pour conserver les fruits de karité, mais ces fruits fermentent vite et l’atmosphère d’acide carbonique qu’ils créent autour d’eux leur est une défense suffisante : tous les insectes avec leur riche appareil respiratoire sont particulièrement sensibles à l’asphyxie.
Cette culture du mil suffit largement à l’alimentation des états haoussa et bornouan ; elle permet même une assez large exportation vers le nord et l’on connaît, depuis Barth, l’importance du Damergou par l’alimentation d’Agadez et de l’Aïr. C’est une question qui sera précisée un peu plus loin ([chap. VIII]).
Au mil s’ajoutent presque partout quelques cultures accessoires : une sorte de haricot, le niébé (Vigna Catjang, Walp.) craint peu la sécheresse ; dans le Kanem, qui appartient à la zone sahélienne, on sème toujours du niébé avec le mil ; si la pluie est peu abondante le mil qui, les meilleures années, produit quatre ou cinq fois moins que plus au sud, ne donne rien, mais le niébé assure toujours une maigre récolte. Sa culture est aussi assez développée au Koutous.
Une médiocre variété de coton, à soie trop courte, mais cependant résistante, est très répandue dans tous les villages : j’en ai vu de forts beaux champs près de N’Guigmi et dans le Koutous ; un peu plus au sud, il en existe partout.
On a essayé l’introduction de variétés américaines : en 1906, une centaine de tonnes de ce produit meilleur a pu être expédiée en France ; c’était déjà un échantillon sérieux ; en 1907, de plus grandes surfaces ont été ensemencées ; Mademba, le fama, le roi de Sansanding, s’est particulièrement signalé par le zèle qu’il a montré dans ses tentatives : il a fait, presque en grand, la culture du coton.
Quelques difficultés, malheureusement, se sont présentées ; le coton indigène coûte, sur les marchés nègres, un prix élevé, plus élevé qu’on ne peut, paraît-il, payer les cotons américains destinés à l’exportation. Cette différence de prix, jointe à la routine chère à tous les paysans, explique le peu d’empressement qu’a rencontré la nouvelle culture.
Ce n’est qu’au voisinage de quelques centres, et pour faire plaisir aux administrateurs, que l’on a apporté un peu de soin à cette nouvelle culture.
Les maladies cryptogamiques ont causé dans les plantations de coton américain des ravages plus importants que dans les champs de coton indigène ; il semble assez facile de les éviter : le développement des champignons est lié à la pluie et il est douteux qu’ils soient à craindre dans les parties sèches du Sahel, au voisinage du Niger, entre Mopti et Tosaye, où les facilités d’irrigation assureraient la venue du précieux textile qui a surtout à craindre les années trop pluvieuses ou les sécheresses prématurées. M. Esnault Pelterie [Assoc. Cotonnière, séance du 17 mars 1908] croit pouvoir assurer que si, comme en Égypte, on pouvait avoir recours à une irrigation rationnelle, la production serait au moins doublée.
Il ne faut pas d’ailleurs croire que ces essais puissent aboutir rapidement ; les États-Unis, qui fournissent actuellement au monde 75 p. 100 de la matière première, ont dû faire des écoles pendant cinquante ans (1734-1792) avait de pouvoir exporter 70 tonnes de coton ; en Égypte, les expériences ont duré vingt ans. L’Afrique occidentale anglaise vient de dépenser, en cinq ans, plus de 6 millions à des cultures expérimentales sur le coton ; en Afrique occidentale française, beaucoup plus vaste, on a dépensé à peine 1 million dans la même période. Il semble d’ailleurs que, partout en Afrique, on a été amené à renoncer aux variétés américaines et que l’on a enfin reconnu que la méthode plus longue de la sélection des espèces indigènes donnait des résultats meilleurs et plus certains. La pratique des éleveurs et des cultivateurs de tous les pays a toujours montré la supériorité de la méthode de sélection, et il est vraiment curieux que l’on hésite toujours à l’appliquer. On ne s’y résout que lorsque l’acclimatation a échoué.
Cultures irriguées. — A ces cultures de la zone riche du Soudan, succède la culture par irrigation, la seule qui ait quelque importance au Sahara et au Sahel. On en peut distinguer deux types.
I. Irrigations naturelles. — De Mopti à Ansongo (800 kilom.), le Niger traverse une région où les pluies sont rares ; mais, en amont de Tosaye surtout, à la faveur du manque de relief, le fleuve déborde chaque année largement et les terrains qu’il inonde, irrigués naturellement, se prêtent admirablement à la culture. Il est bien vrai, comme le fait observer Schirmer [Le Sahara, p. 411], que les parties riches se bornent aux bas-fonds périodiquement envahis par la crue, mais leur surface est considérable ; il y a plus de 800 kilomètres de Mopti à Ansongo, et aux rives immédiates du Niger on doit ajouter la région des lacs voisins de Tombouctou.
Malheureusement si les bords du fleuve sont régulièrement inondés, ce n’est que par les fortes crues que l’eau atteint le Faguibine et les dépressions voisines.
Depuis 1894, le Niger n’est pas monté assez haut pour irriguer les Daounas, et ce n’est que jusqu’en 1897 que les Daounas ont conservé assez d’humidité pour qu’il ait été possible de les ensemencer. Dans cette dernière année, relativement défavorable, il y a été récolté, d’après les renseignements de Villatte, environ 26000 quintaux de blé ; le mil et le riz avaient eux aussi donné de forts produits. Il serait intéressant, par quelques travaux hydrauliques, de régulariser cette production.
Fig. 65. — Le moyen Niger.
Les plateaux de Bandiagara et de Hombori, d’après les indications du lieutenant Dulac.
La culture du blé est une exception dans la vallée du Niger et paraît localisée au nord-ouest de Tombouctou ; les principales céréales sont le mil, le riz et parfois le maïs. Ces cultures sont très loin d’avoir l’importance qu’elles peuvent atteindre. Le pays a été dépeuplé par les conquérants noirs et les ruines abondent partout. Les quelques Sonr’aï qui subsistent sur les bords du fleuve, abrutis par la longue insécurité du pays, sont d’une lâcheté et d’une paresse extraordinaires. Lors du rezzou des Ouled Djerir en 1904, les Sonr’aï voisins des postes ont refusé de se laisser armer, prétextant que les jambes avaient été données à l’homme pour fuir. Les années suivantes, ils avaient semé une quantité de riz insuffisante pour leur propre consommation, encore avait-il fallu leur fournir la semence. Pendant près de six mois, autour du poste de Bourem, les indigènes ont vécu de bourgou qui heureusement abonde le long du fleuve (lieutenant Barbeirac). Beaucoup de terres, qu’avant notre établissement les nomades les obligeaient, par la violence, à cultiver, sont abandonnées. On peut cependant dès maintenant constater quelques symptômes de bon augure ; la population se refait, des villages razziés naguère se relèvent de leurs ruines ; surtout leur nombre augmente ; la sécurité plus grande que nous imposons au pays permet aux cultivateurs de vivre par petits hameaux, au voisinage des bonnes terres ; n’ayant plus d’attaques à craindre, ils ne sont pas obligés d’habiter tous de gros villages dont l’emplacement était choisi surtout pour la défense. Chez les noirs comme partout, l’appât du gain est un bon stimulant et depuis que le Mage, un vapeur de 200 tonnes, fait régulièrement la navette entre Mopti et Ansongo pendant trois mois, de décembre à février, le commerce des céréales s’accroît rapidement : dans le cercle de Gao, d’après une conversation du capitaine Pasquier, la production du riz a plus que doublé depuis un an.
Cette vallée du Niger a un magnifique avenir : les cultures vivrières (riz, mil, maïs, peut-être le blé) s’y développent toutes seules et permettent un accroissement considérable de la population. Les cultures industrielles[122] (coton) viendront ensuite et l’on peut prévoir dès maintenant que la batellerie existante sera bientôt insuffisante pour assurer les transports sur le fleuve.
Une difficulté subsiste encore ; la liaison avec l’Europe est défectueuse : le Sénégal n’est navigable pour les gros bateaux que deux mois par an. Lorsque, aux hautes eaux, les vapeurs peuvent remonter le fleuve jusqu’à Kayes, sans rompre charge, le frêt de Bordeaux à Kayes est d’une soixantaine de francs la tonne ; aux basses eaux, il s’élève à 200 francs. Cette nécessité de s’approvisionner, pour un an, de marchandises européennes et de ne pouvoir exporter plus d’une fois l’an les produits soudanais, crée de grosses difficultés commerciales ; cette intermittence dans les moyens de communication explique fort bien qu’aucune banque ne se soit établie dans ces régions, où les règlements à 90 jours sont impraticables. Le chemin de fer de Thiès à Kayes est poussé activement ; cette régularisation dans les moyens de transport permettra au commerce de se développer librement et dans des conditions financières plus normales [François, Bull. Comité Afr. fr., 1908, p. 404-408].
Il reste cependant une question grave à résoudre : à côté de la culture des sédentaires, l’élevage des nomades est une source importante de richesse. Pendant la saison des pluies, les troupeaux trouvent partout des mares d’hivernage et se répandent dans tout le pays, au nord comme au sud du fleuve ; à la saison sèche, les mares permanentes étant rares, beaucoup de nomades sont obligés de se rapprocher du fleuve sur les bords duquel ils séjournent près de cinq mois, dans les régions les plus propices à la culture.
| R. Chudeau. — Sahara Soudanais. | Pl. XXIII. |
Cliché Chudeau
43. — LA DUNE DE NOUAKCHOTT (MAURITANIE). — VERSANT EST.
Au premier plan, Euphorbes déchaussées par le vent.
Cliché Chudeau
44. — BIR EL AIOUDJ (MAURITANIE, 21° 20′ LAT. N.).
Groupe de “ Talah ” (Acacia tortilis Hayne).
| R. Chudeau. — Sahara Soudanais. | Pl. XXIV. |
Cliché Cauvin
45. — LE POSTE DE BEMBA.
Cliché Laperrine
46. — PALMIERS “ BOUR ”.
| R. Chudeau. — Sahara Soudanais. | Pl. XXV. |
Cliché Cauvin
47. — ZONE SAHELIENNE.
Halte sous un “ Gao ” (Tamarindus) dans la région de Goundam.
Cliché Cauvin
48. — ZONE SAHELIENNE.
Bouquet d’arbres, sur les bords du Niger dans la région de Gao.
Le conflit ne paraît pas insoluble ; le péril n’est d’ailleurs pas immédiat et l’on est arrivé, en Algérie tout au moins, à établir un équilibre à peu près satisfaisant entre les besoins des agriculteurs et ceux des bergers.
II. Irrigations artificielles. — Ce second type exige une intervention active de l’homme, qui doit capter l’eau nécessaire aux cultures. Les principaux types d’oasis, peu nombreux, sont bien connus[123]. Parfois un oued est alimenté assez régulièrement en eau pour que ses alluvions restent humides à peu de distance de la surface ; dans ces oasis de rivière, dont Silet est un excellent exemple, les palmiers poussent sans aucun soin. Dans le Souf, les conditions sont analogues, quoique un peu moins bonnes : il faut choisir, entre les dunes, une profonde dépression, enlever le sable sec, traverser un banc imperméable de gypse épais parfois de un mètre, sous lequel se trouvent les alluvions humides : un jardin est une sorte de puits profond de 10 à 15 mètres. Les boutures de palmier n’ont besoin d’être arrosées que jusqu’à leur reprise ; le principal travail du cultivateur sera de défendre son jardin contre le sable qu’y amène chaque coup de vent et qui aurait tôt fait de combler l’excavation et d’ensevelir les arbres. Ces jardins du Souf sont forcément très exigus ; les plus grands contiennent une centaine de palmiers, les plus petits une demi-douzaine.
Habituellement les travaux nécessaires au captage de l’eau sont beaucoup plus considérables ; ils nécessitent des puits nombreux, ordinaires ou artésiens : c’est le type habituel du M’zab et des oasis du Sud constantinois et l’on sait combien, depuis l’occupation française, les procédés de forage perfectionnés ont permis d’accroître la richesse de Touggourt et d’Ouargla. La même technique a donné quelques résultats intéressants au Tidikelt ; il y a même un « lac » à Tit [Cortier, D’une rive à l’autre..., p. 63.]
Mais, dans l’archipel touatien, le procédé de captage est en général différent : de longues canalisations souterraines, les foggaras, vont chercher l’eau à plusieurs kilomètres en amont des jardins. Gautier a décrit en détail, dans le premier volume, ce travail considérable.
Dans les maigres jardins de l’Ahaggar, on trouve encore quelques foggaras ; plus au sud elles semblent disparaître ; d’ailleurs en dehors du Sahara algérien, les dattiers, ne donnant plus que des produits médiocres, sont en petit nombre et la culture par irrigation devient insignifiante. Elle ne se développe un peu qu’auprès de certains centres de caractère spécial, où elle est surtout de la culture maraîchère.
C’est le cas d’Agadez, situé dans un demi-désert suffisant tout au plus à la vie de nomades, et où des nécessités commerciales ont réuni un millier d’habitants : les jardins d’Alar’sess leur fournissent des légumes. C’est aussi le cas de Gourselik, gros village qui vit de l’industrie du natron : le mil est acheté au dehors et l’on cultive surtout des patates, des oignons magnifiques, des tomates et du tabac. Une petite place est réservée au coton et au maïs, ainsi qu’au blé qui paraît fort négligé, en général, dans cette partie du Soudan.
Plantes sauvages. — Dans tout le Sahara, la récolte des plantes sauvages joue un rôle important : dans l’Adr’ar’ des Ifor’as, au début de la saison des tornades (première quinzaine de juin) les pâturages sont maigres depuis longtemps et le lait devient rare. La plupart des Ifor’as sont à leur aise et possèdent assez de troupeaux pour ne pas trop souffrir de cette mauvaise période ; quelques pauvres cependant ne possèdent qu’un très petit nombre de chèvres, et ces miséreux vivent alors uniquement des fruits qui sont mûrs à cette saison.
Une orobanche, le dahnoun (Phelipæa lutea Desf.), souvent parasite sur le guétaf, est consommée dans tout le Sahara ; dans l’Ahaggar, la récolte en paraît assez régulière ; elle se fait en mars. Le dahnoun, réduit en farine et desséché, est conservé par les haratins ; c’est, d’après Voinot, un aliment amer et coriace dont seuls un targui ou un nègre peuvent se contenter. On ramasse en même temps et pour le même usage une sorte d’asperge, à tissu spongieux, blanc rosé à l’intérieur, rouge foncé à l’extérieur, l’aokal, qui est bien probablement le Cynomorium coccineum L.
Chez un grand nombre de nomades sahariens, la récolte des fruits de graminées sauvages est faite assez régulièrement. Pour la rendre plus aisée, certains oueds sont interdits : il est défendu d’y mener paître des troupeaux ; il n’est pas permis à une caravane de s’y arrêter même quelques heures. Dans les pays riches, comme l’Adr’ar’, cette interdiction est rare ; elle est fréquente à l’Ahaggar. Pour le drinn (toulloult en tamahek, Aristida pungens) la récolte a lieu de mai à juin ; pour le mrokba (afez’ou, Pennisetum dichotomum), de juillet à septembre. Les graines ainsi recueillies sont conservées comme des céréales quelconques.
En cas d’urgence, les nomades les plus pauvres ont recours à un autre procédé ; ils fouillent certaines fourmilières et en tirent tout le grain qui y a été rassemblé. Cette pratique est très répandue dans le Tegama où quelques tribus, très miséreuses, n’ont même plus de troupeaux et sont obligées, lorsqu’elles déménagent, de traîner sur des branches d’arbres leur maigre matériel ; à chaque pas, on trouve des fourmilières éventrées et vidées.
Cet usage n’est pas spécial au Tegama et on le retrouve, au moins dans le folk-lore, chez des tribus moins pauvres.
Lorsque la noble ancêtre des Kel R’ela, des Taïtoq et des Tedjéhé Mellet, l’illustre Tin Hinan, vint du Tafilalet à l’Ahaggar, elle était accompagnée de Takamat, sa fidèle suivante. La route était longue, les vivres commençaient à manquer et la faim devenait pressante, quand Takamat aperçut une fourmilière. De suite, elle fit baraquer son méhari et alla prendre le grain que les fourmis avaient péniblement amassé ; elle partagea son butin avec sa maîtresse qui, comme il convient à une femme de haut rang, n’avait pas quitté son akhaoui[124]. Le souvenir de cet incident de voyage s’est conservé, et pour en célébrer la mémoire, les Dag R’ali et les Kel Ahnet, fils de Takamat, paient tous les ans, sans murmurer, l’impôt, la tioussé, aux Touaregs de race noble.
Remarques sur quelques espèces. — Duveyrier a écrit une phrase malheureuse : « J’ai scrupuleusement recueilli les noms indigènes, en langue arabe et en langue temâhaq, parce que je crois la connaissance de cette double synonymie nécessaire aux personnes auxquelles l’avenir réserve des voyages avec les caravanes. Cette synonymie n’a pas les défauts de celle des noms vulgaires assignés aux plantes par nos paysans en Europe ; chez les peuples pasteurs, chacun connaît exactement le nom, les stations et les propriétés de chaque plante, et les noms, quand les caractères distinctifs sont bien tranchés, ne varient pas d’une localité à une autre, mais se conservent tant que la même langue est parlée. Or comme la langue arabe est connue dans tout le monde musulman, et la langue berbère, dont le temahaq est un des dialectes, dans tout le nord du continent africain, il y a presque certitude d’être compris des indigènes en leur nommant une plante dans l’une de ces deux langues. » [Les Touaregs du Nord, p. 147-148.]
Cette phrase, prise trop à la lettre, a été l’origine de travaux importants, dont le plus considérable est probablement l’ouvrage de Foureau[125] ; il est pénible de constater qu’un semblable catalogue, qui représente un très gros effort, soit à peu près inutilisable. Certains noms arabes ou berbères, relatifs à des formes très caractéristiques, semblent avoir une certaine valeur : le had paraît être toujours le Cornulaca monacantha Del ; le Calotropis procera R. Br. est le tourha des Ahaggar, le tourdja des Maures ; les Arabes du Sud algérien l’appellent korounka, et en Égypte, il devient l’oschur. Ces quatre noms s’appliquent bien à la même plante. Mais dès que l’on s’adresse à des formes moins nettement tranchées, la plus grande confusion règne : l’halfa des hauts plateaux d’Oranie est le Stipa (Macrochloa) tenacissima L. ; en Tripolitaine, et déjà dans l’Est algérien, ce nom s’applique au Lygæum Spartum L., une graminée toute différente, qui cependant donne lieu à la même exploitation. En Égypte, d’après Ascherson [in Rohlfs, Kufra, p. 496] tout au moins, l’halfa désigne l’Eragrostis cynosuroïdes Retz. Quant au Stipa tenacissima, il prend en Tripolitaine le nom de bechna qui, presque partout ailleurs, désigne une céréale, le petit mil.
Le diss du Tell est l’Ampelodesmos tenax Link, grande graminée poussant par touffes, à feuilles retombantes, très caractéristique des côteaux arides de l’Atlas méditerranéen au sud duquel elle disparaît. Le même nom s’applique à presque toutes les grandes graminées à feuilles dures que le bétail dédaigne en général ; quelques-unes poussent dans l’eau comme le cosmopolite Imperata cylindrica L. qui, à Koufra, prend le nom d’halfa (Ascherson, l. c., p. 503) ; dans les vallées à peine humides d’Abalessa, les Arabes m’ont désigné comme diss l’Eragrostis cynosuroïdes (halfa des Égyptiens) ; dans la haute plaine sèche et aride du Tegama, ils appliquent le même nom à divers Andropogon. D’après Ascherson le diss serait aussi parfois le Juncus maritimus Lam. [l. c., p. 506] ou le J. subulatus Forsk. [l. c., p. 543] d’une famille toute différente.
Le mrokba (oum rokba, bou rokba) n’est guère mieux défini ; ce nom s’applique à de nombreuses graminées (Panicum turgidum Forsk., Pennisetum dichotomum Forsk., etc.) à tiges d’ordinaire fasciculées et nettement genouillées aux nœuds : c’est sans doute à cette particularité qu’elles doivent leur nom arabe[126] (rokba, genou).
Le doum est en Algérie le nom du palmier nain (Chamærops humilis), en Égypte et au Soudan du Cucifera thebaïca. En Syrie, le doum serait, paraît-il, le fruit d’un jujubier, le Zizyphus Spina Christi.
Il serait facile d’allonger indéfiniment cette liste, mais les quelques exemples donnés me paraissent suffisants pour montrer que, pas plus chez les nomades que chez les paysans d’Europe, les noms vulgaires n’ont un sens bien défini. Quelques plantes, comme chez nous le chêne ou le châtaignier, sont connues de tous et sous le même nom ; d’autres qui présentent, au point de vue utilitaire surtout, quelques caractères communs, sont désignées sous un nom unique : le mrokba est un bon pâturage, au contraire du diss dont l’âne seul consent à manger. Dans une description d’itinéraire, l’emploi de ces noms est sans inconvénient, et il a le gros avantage de définir assez exactement et en peu de mots la valeur alimentaire d’un oued ou d’une nebka. Mais cet emploi devient dangereux dès qu’à côté du nom vulgaire, on accolle, à coups de dictionnaire, un nom scientifique qui le plus souvent est choisi à faux, et fait croire que certaines espèces, très localisées, ont une extension géographique considérable ; il est impossible d’utiliser, pour des recherches précises, des indications qui ne reposent pas sur des déterminations faites au laboratoire par un spécialiste compétent.
L’emploi du nom technique, malgré sa forme souvent ridicule, est nécessaire et peut seul conduire à des conclusions rigoureuses à condition qu’il n’ait pas été donné au hasard.
Ceci justifiera, je pense, les quelques remarques[127] qui suivent sur diverses plantes du Sahara et du Sahel, remarques insuffisantes toutefois pour une étude précise.
Atil. — Une essence qui n’apparaît que vers R’at et dans la partie méridionale de l’Ahnet est l’iatil (atil, adjar). C’est un arbre de 4 à 5 mètres de haut à feuilles entières, à branches dressées, à écorce grise et lisse, qui, chez les Touaregs, a mauvaise réputation : demeure habituelle des djinns et des éfrits, il est dangereux la nuit de reposer à son voisinage à moins que quelques coups frappés violemment sur le tronc n’aient mis le génie en fuite ; presque tous les iatils ont leur écorce tailladée de coups de sabre ; souvent, dans les régions sablonneuses, une grosse pierre, posée religieusement entre les branches de l’arbre, permet au passant désarmé de célébrer le rite et de dormir sans crainte. Cette même légende se retrouve au Soudan et en Mauritanie.
Ce nom s’applique au moins à deux arbres différents, appartenant tous deux à la même famille, et dont le fruit est comestible ; Mœrua rigida R. Br. et le Cadaba farinosa Forsk. Mœrua (20 espèces) est un genre de l’Afrique tropicale, de l’Arabie et de l’Inde ; Cadaba (14 espèces) se trouve dans les mêmes régions, et en plus dans l’Afrique australe.
Boscia senegalensis. — Un arbuste à port d’arbousier, à feuilles luisantes et assez grandes, le Boscia Senegalensis Lam. [tadan (tam.), berei (bambara), hauza (haoussa)] est commun dans toute la zone sahélienne ; dans l’Adr’ar’ des Ifor’as, j’ai noté les premiers pieds à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest d’In Ouzel dans l’oued Tessamak ; dans l’Aïr, il est fréquent autour d’Iférouane. Je ne l’ai jamais vu plus au nord et je ne sais ce que vaut l’indication de Foureau qui le signale [Doc. Sc., I, p. 498] près de Tadent (23° Lat. N.).
Cet arbuste descend très loin vers le sud, jusqu’au voisinage du 9° de latitude. Son fruit est comestible ; les nomades le récoltent avec soin et on le vend sur le marché de Tombouctou.
Au genre Boscia, appartiennent 3 espèces de l’Afrique tropicale et australe. — Cadaba, Mœrua et Boscia, comme le câprier, sont des Capparidées.
Baobàb[128]. — Ce genre comprend plusieurs espèces dont la mieux connue est l’Adansonia digitata B. Juss. Il est commun dans presque toute l’Afrique chaude. Il manque cependant dans les régions élevées (Fouta-Djalon, Ouganda, Abyssinie, etc.) et dans la forêt équatoriale ; il fait également défaut à l’est du Chari et ne reparaît que dans le Soudan égyptien. Il n’est vraiment abondant d’ailleurs qu’au voisinage du littoral où il forme souvent des peuplements très importants, comme autour de Thiès. Dans le bassin du Niger, on ne le trouve qu’auprès des villages et il est bien probable qu’il a été planté : les noirs font un large usage alimentaire de ses feuilles. Il existe peu dans la zone sahélienne : la ligne d’étapes de Zinder à Gouré suit à peu près la limite de son extension ; commun dans les villages situés au sud de cette ligne, il manque dans ceux qui sont au nord. Quelques pieds mal venus cependant existent à Tombouctou. Récemment, le long du littoral de Mauritanie, à 6 ou 7 kilomètres de la côte, j’en ai compté au nord de Saint-Louis, sur un parcours de 250 kilomètres, une dizaine, dont le dernier à trois heures de marche au sud de Nouakchott. Ces baobabs n’ont que quelques mètres de haut et sont en dehors de leur habitat normal.
Le baobab est un des arbres les plus caractéristiques de la savane ; le volume de son tronc est extrêmement considérable relativement à l’ensemble des feuilles et lui permet d’emmagasiner des réserves d’eau importantes. Cette disproportion entre le bois et l’appareil foliaire est fréquente dans toutes les savanes du monde, mais elle est loin d’être la règle absolue et nombre d’arbres y ont assez exactement le port et l’aspect des essences européennes.
Balsamodendron africanum. — L’aderas (ar. et tam.) (Commiphora africana Engl. = Balsamodendron africanum Arn.) joue un grand rôle dans les parties les plus arides de la zone sahélienne ; son nom haoussa, daz’i ou dachi, désigne non seulement la plante, mais aussi la brousse où elle domine ; c’est un arbuste dont les feuilles rappellent celles de l’aubépine ; le fruit ressemble à une petite prunelle à noyau rouge.
Il s’en écoule une gomme résine, le « bdellium[129] », le mounas des Maures, que l’on fait brûler en guise d’encens et qui, chez les Haoussas tout au moins, remplace dans la correspondance la cire à cacheter.
Le genre Commiphora renferme une soixantaine d’espèces des régions sèches de l’Inde, de Madagascar, de l’Arabie et de l’Afrique tropicale et australe.
Jujubiers. — Les jujubiers (Zizyphus), [sedra (arabe), magaria, (haoussa), tabekat (tamahek)] font défaut dans le Sahara proprement dit ; ils ont de vraies feuilles, à faces dissemblables et ne sont pas adaptés à la sécheresse ; on ne les trouve que dans les parties élevées du massif central (Ahaggar, Ifetessen, etc.). Ils sont communs dans la zone sahélienne, dès le nord de l’Adr’a’r et de l’Aïr. Ils appartiennent à plusieurs espèces, les unes de petite taille et formant des buissons (Z. lotus Desf., Z. saharæ Batt., etc.), les autres plus élevées et vraiment arborescentes (Z. orthacantha D. C., etc.). Leurs fruits sont recueillis par les nomades et parfois vendus sur les marchés.
Le bois des grands Magaria est assez recherché ; il passe pour inattaquable par les termites.
Balanites Ægyptiaca. — Le Balanites Ægyptiaca Del., [teborak (tamahek), soump (wolof), adoua (haoussa)] se rencontre dans la Sierra Leone et le Sénégal ; dans le bassin du Chari, il apparaît à Gosso (9°,30). Il est commun dans toute la zone sahélienne et s’avance assez loin dans le Sahara : sur la route de N’Guigmi à Bilma, il s’arrête au sud de Beduaram ; Foureau le signale par 27° Lat. N. (tassili des Azdjer) ; on le connaît en quelques points isolés du Tidikelt et il devient fréquent au sud du 23°. Dans l’Ahaggar, il ne paraît pas dépasser l’altitude 1000 mètres.
Son fruit, de la grosseur d’une datte, est comestible ; il arrive à maturité en novembre, dans le Tegama.
Les légumineuses. — L’Acacia arabica Willd. = A. Adansoni Guill. et Per. [tamat, pluriel timiouin (tamahek), bagarua (haoussa)] est un bel arbre qui, en Afrique, paraît spécial à la zone sahélienne : il est commun dans l’Adr’ar’ des Ifor’as ; dans l’Aïr, on le trouve dès l’oued Tidek ([fig. 62]). Au sud du Tchad, sa limite méridionale est le lac Iro (10° Lat. N.) ; il est l’espèce dominante dans le Baguirmi, où on le trouve dans tous les bas fonds inondés à l’hivernage [Chevalier, Afr. centr. franç., p. 343]. En dehors de cette zone, il est souvent cultivé dans les oasis (Fezzan, Tripolitaine).
On ne le rencontre que dans les vallées humides et les mares ; à la mare de Tin Teboraq, les traces laissées sur le tronc par les crues étaient à un mètre du sol. C’est un bel arbre dont le tronc atteint 1 mètre de diamètre. Il est facile à distinguer du talah par ses fleurs qui sont d’un beau jaune d’or et, par son fruit, non en tire-bouchon, qui, à maturité, se découpe en articles contenant chacun une graine. Les fruits de l’A. arabica sont très riches en tanin (jusqu’à 45%) et les indigènes les emploient pour la préparation des peaux, en particulier des filali. Pour simplifier la récolte de ces fruits, les nomades coupent souvent les branches, ce qui donne à l’arbre un port tout particulier (Pl. XVI, [phot. 32]).
Le véritable gommier (Acacia verek Guil. et Per. = A. Senegal L.), bien reconnaissable à sa gousse plate, apparaît dans la zone sahélienne, dès l’Aïr, où il est rare ; il devient très commun plus au sud et forme le fond de la brousse entre le Mounio et le Tchad ; il est abondant dans le Kanem (Chevalier) ; il donne lieu, surtout à l’ouest de Tombouctou, au commerce important de la gomme. C’est le plus souvent un arbuste de 2 à 4 mètres de haut, qui en atteint exceptionnellement 7 à 8.
L’Acacia tortilis Hayne [talah, (ar.), abesar’, (tam.)], et peut-être d’autres espèces confondues sous ce nom, se trouve dans tout le désert, depuis le Sud marocain et tunisien jusqu’au Soudan. Il est très résistant à la sécheresse et se rencontre dans presque tous les oueds. Souvent de petite taille, il atteint avec l’aide de l’humidité une taille d’une dizaine de mètres, et un tronc ’de 0 m. 50 à 0 m. 70 de diamètre.
| R. Chudeau. — Sahara Soudanais. | Pl. XXVI. |
Cliché Cauvin
49. — PATURAGE DANS LA RÉGION D’ARAOUAN.
Cliché Cauvin
50. — PATURAGE DANS LA RÉGION D’ARAOUAN.
| R. Chudeau. — Sahara Soudanais. | Pl. XXVII. |
Cliché Posth
51. — CANARIS A MIL. — ANSONGO (RIVE DROITE DU NIGER).
Au premier plan, les trous d’où on a extrait l’argile, pour les constructions du village.
Cliché Posth
52. — CANARIS A MIL. — KALFOU (ADR’AR’ DE TAHOUA).
Son fruit en tire-bouchon permet seul de le reconnaître avec certitude.
Au Sahara, malgré le vent, il affecte rarement la forme en parasol qui passe pour fréquente au désert. En réalité, au désert, les arbres, toujours rabougris, isolés, poussent comme ils peuvent : chacun d’eux a sa forme propre ; la forme en parasol n’est commune que dans la zone sahélienne, où les arbres croissent en bouquets : elle est certainement la plus répandue de beaucoup, entre Chirmalek et le Tchad, chez l’A. verek.
Sur le littoral de Mauritanie, à courte distance du rivage, les talah poussent en buissons elliptiques hauts de 1 mètre à 1 m. 50, et de 7 à 8 mètres de diamètre. Cette forme, en bouclier, a été observée partout au bord de la mer, chez divers végétaux.
Le genre Acacia renferme environ 450 espèces, des régions chaudes du globe, surtout en Afrique et en Australie.
Le Bauhinia rufescens Lam. [delga (haoussa), andar (maure)] est un bel arbuste, commun dès le sud de l’Aïr ; on le trouve dans tous les endroits frais ; il est abondant autour des mares du Tegama ; on le connaît à Tombouctou et en Mauritanie. Il est facile à reconnaître à ses belles grappes de fleurs blanches, rappelant celles de l’acacia d’Europe, à son écorce blanche et surtout à ses feuilles assez petites et échancrées au sommet. Cet arbre, au moins en pays touareg, est souvent mutilé : pour savoir quelle sera la durée de sa vie, le Touareg prend les deux rameaux qui terminent une branche de delga et cherche à les séparer ; si la branche se fend, sans rupture, jusqu’au tronc, la mort de l’opérateur est lointaine ; l’expérience, qui réussit facilement, est fréquente, si l’on en juge par l’aspect des arbres.
Le Bauhinia reticulata L. (kalgo en haoussa), un peu plus méridional que le précédent, se rencontre, du Nil au Sénégal, dans toutes les parties humides de la zone sahélienne qu’il dépasse largement vers le sud, jusqu’en Mozambique ; il forme des buissons, hauts de 3 à 4 mètres, avec des feuilles coriaces et luisantes, à nervures bien marquées, larges comme celles du lilas, mais en forme de cœur renversé, échancrées au sommet ; il apparaît dans le Tegama vers le 15° de Lat. N.
Le genre Bauhinia comprend environ 150 espèces des régions tropicales.
Le genre Cassia renferme de nombreuses espèces (150 ?) surtout de l’Amérique chaude. Il est représenté au Sahara par quelques sous-arbrisseaux dont le plus répandu (C. obovata Col.) fournissait autrefois le séné, toujours usité par les Touaregs. J’ai déjà indiqué quelle était sa limite nord ([p. 157]).
Les Genets (Genista, dont Retama n’est qu’une section) sont représentés par 80 espèces environ qui sont répandues en Europe, dans le nord de l’Afrique et l’ouest de l’Asie ; vers le sud, ce genre, surtout méditerranéen, ne dépasse guère le Sahara algérien.
Tamarix. — Les tamarix, communs en Algérie et dans le Sahara arabe, sont encore fréquents dans l’Ahnet et les contreforts de l’Ahaggar ; plus au sud, ils deviennent très rares ; dans l’Adr’ar’ des Ifor’as, il en existe quelques pieds à Tin Zaouaten ; vers l’est, ce genre se montre encore près de Tin Azaoua ; Foureau le signale dans l’Aïr ; je l’ai rencontré à Nava (100 km. à l’est de Gouré) ; Barth l’indique à Buné (sud du Mounio). On le connaît aussi à l’est du Tchad, dans les dépressions de l’Eguei et du Bodelé. Il forme de véritables forêts, hautes de trois à quatre mètres, sur le littoral de Mauritanie, au sud de Nouakchott (T. gallica L., T. passerinoïdes Del.).
Le genre tamarix compte une vingtaine d’espèces (d’aucuns disent cinquante) répandues surtout dans le bassin méditerranéen ; il s’étend fort loin en Asie où il occupe toute la zone des steppes, des steppes salées surtout ; il est représenté aussi dans l’Asie tropicale et, comme nous venons de le voir, envoie quelques représentants assez loin vers le sud en Afrique. Il est, au Sahara, le seul genre arborescent qui vienne actuellement du nord. Un tamarix caractériserait, paraît-il, les régions calcaires du désert ; je n’ai pas assez de documents pour confirmer cette indication. Les tamarix sont souvent des halophytes, des arbres de régions salées : les plus beaux peuplements que j’en aie vus sont dans l’oued Tit, près d’Abalessa, et dans l’oued Tamanr’asset, au pied du Tin Hamor ; dans l’oued Zazir, au sud de l’Adr’ar’ Aregan et dans l’oued Igharghar (celui du sud) les tamarix sont abondants ; il en est de même, d’après Voinot, dans les contreforts orientaux de la Coudia. Le long de ces différents oueds, on voit souvent des dépôts de sel provenant du lavage des roches volcaniques : le guétaf (Atriplex halimus L.) qui est une plante des alluvions légèrement salées, accompagne habituellement les tamarix.
L’étude de ce genre est très délicate ; Battandier[130] en indique 12 espèces en Algérie et dans son hinterland ; une treizième, le T. senegalensis D. C., remonte assez haut sur le littoral de Mauritanie.
Une seule espèce, T. articulata Vahl, est facile à distinguer à ses feuilles très courtes, formant autour des rameaux une gaine complète. C’est un des arbres les plus caractéristiques du désert ; on le connaît depuis l’Inde et l’Arabie jusqu’au Sénégal. Il semble que le nom d’étel, ar., tabarekkat, tam., lui est habituellement appliqué, bien que Ascherson [l. c., p. 414, p. 465] indique aussi étel pour T. Gallica L. L’étel produit une galle très recherchée pour la teinture.
Toutes les autres espèces se ressemblent beaucoup et sont confondues sous les noms de tarfa, ferzig, ou aricha en arabe ; az’aoua ou taz’aouat en tamahek. Le bois des tamarix est tendre et facile à travailler : c’est ce bois qu’emploient les Touaregs pour la confection de leurs ustensiles culinaires (écuelles, cuillères), d’un travail habituellement très soigné et ornés à la pyrogravure d’élégants dessins géométriques. Le bois de talah ou de teborak, beaucoup plus dur, est réservé à la confection des r’ala, des selles de méharis.
Le plus beau tamarix de l’Ahaggar est sans doute celui de Tamanr’asset, qui est particulièrement protégé : une branche coupée entraîne une amende d’un âne (Voinot). Faut-il voir, dans cet usage, un souvenir des arbres fétiches du Soudan ?
Ombellifères. — La famille des ombellifères, répandue surtout dans les régions tempérées du globe, fournit aux hauts plateaux de l’Afrique mineure quelques grandes formes (Thapsia, etc.) qui donnent au paysage un élément caractéristique. Quelques-unes, une quinzaine, pénètrent dans le nord du Sahara algérien.
L’un des genres sahariens de cette famille appartient à une section, celle des carottes, dont les fruits sont d’ordinaire accrochants : par exception, les fruits d’Ammodaucus ont perdu cette particularité et le fait est à rapprocher des exemples fournis par le kram-kram et les Ægilops.
Les Deverra [guezzah (ar.), tataït (tam.)], ombellifères à odeur forte, sans feuilles et qui ressemblent à des joncs, ont quelques représentants dans le Tell ; ce genre devient fréquent dans le Sahara algérien (Mzab,) et une espèce (D. fallax Batt.) se trouve dans l’Ahaggar, au-dessus de 1000 mètres.
Plus au sud, cette famille disparaît ; elle manque dans la zone tropicale et se montre à nouveau dans l’Afrique australe.
Salvadora persica. — Le Salvadora persica L. [siouak, irak, tihak, tichak, abesgui] que l’on rencontre depuis le Sénégal jusqu’en Syrie, a une distribution assez irrégulière. Duveyrier le signale dans le tassili des Azdjer ; au sud du Touat, il apparaît dans l’Ahnet (près de Taloak) et devient très commun dans l’Adr’ar’ des Ifor’as. Dans l’Ahaggar, il forme un très beau peuplement à Silet ; au-dessus de 1000 mètres, j’en ai vu un seul pied dans une vallée abritée à quelques kilomètres au sud de Tamanr’asset. Abondant dans l’Aïr et le Tibesti, il manque dans le Tegama, reste rare dans le Demagherim et redevient fréquent à nouveau autour du Tchad, où il joue un rôle industriel notable (préparation de sel par lessivage de ses cendres). Il fait défaut au sud du lac.
Salvadora est un genre tropical et, comme plusieurs autres plantes échappées de la zone forestière, S. Persica a certains traits des lianes : ses branches se tordent parfois ou s’enroulent les unes autour des autres ; lorsque par hasard il trouve un support, il profite de son aide pour quitter la forme de buisson et envoyer quelques rameaux à de grandes hauteurs, où ses grandes feuilles, d’un vert franc, le font distinguer de loin.
C’est un des rares arbres du Sahara qui donne vraiment de l’ombre. L’odeur de ses feuilles, très goûtées des chameaux, est assez forte. Les fruits, longtemps rouges, noircissent à maturité (vers juin-juillet). Ils forment des grappes ressemblant à de minuscule raisins, que les nomades pauvres recueillent et font sécher. Ses feuilles servent à préparer des infusions.
Asclépiadées. — Les asclépiadées, famille importante surtout dans la zone tropicale, doivent, à l’aigrette soyeuse qui couronne leurs graines, de s’être répandues en grand nombre au Sahara, où elles forment plus de 3 p. 100 de mes récoltes (Battandier).
En Algérie, les asclépiadées représentent à peu près 1/300 de la flore phanérogamique ; en France 1/1000.
Deux espèces surtout méritent une mention : le Calotropis procera R. Br. (korounka-oschur-tourha-tourdja) est un arbuste haut de 4 à 5 mètres ; ses grandes feuilles, rappelant celles du chou, ses fleurs blanches, bordées de violet, et son fruit énorme ont attiré l’attention de tous les voyageurs. Lorsqu’il est blessé, il laisse échapper un suc blanc, laiteux, qui passe pour très toxique ; cette particularité l’a fait souvent confondre avec les euphorbes et il est désigné sous ce nom très inexact dans un grand nombre de rapports relatifs au Soudan. On a signalé sa présence dès le sud de l’Algérie à Methlili [Duveyrier, l. c., p. 180].
Il est commun au Touat ; mais dans la région des Oasis, il ne sort pas des jardins et il n’est pas certain qu’il ne soit pas introduit : le charbon que l’on en tire passe pour le meilleur pour faire la poudre, et les indigènes attribuent quelque valeur thérapeutique à cet arbre. Il est sûrement spontané dans le sud de l’Ahnet ; les puits de l’oued Amdja (Anou ouan Tourha) doivent leur nom à une vingtaine de Calotropis qui croissent au voisinage.
Très commun dans l’Adr’ar’ des Ifor’as et dans l’Aïr, où il forme, près d’Iférouane, un véritable taillis, il ne semble pas s’élever au delà de 1000 à 1100 mètres dans les contreforts de l’Ahaggar.
On le retrouve abondant autour du Tchad ; dans le bassin du Chari, Chevalier le mentionne à partir du Dékariré (11° Lat. N.). Il est commun autour de Tombouctou et en Mauritanie, jusqu’à l’Agneitiz ; vers l’est, on le connaît en Égypte, en Arabie et en Perse.
Il ne pousse que quand la nappe aquifère est peu profonde, aussi manque-t-il complètement dans le Tegama.
Les deux autres espèces de ce genre sont de l’Asie et de l’Afrique tropicale.
Le Leptadenia pyrotechnica Del. = L. Spartum Wight (asabai, ena, abesgui) ressemble absolument par son port au genêt d’Espagne ou au retem, dont il semble prendre la place à partir de l’Ahnet. Duveyrier [sub Genista, l. c., p. 161] le signale entre R’at et Mourzouk ; il ne dépasse pas, dans le sud de l’Ahaggar, l’altitude 1000. Leptadenia spartum est extrêmement répandu dans toute la zone sahélienne, du Sénégal à l’Arabie, sauf dans les régions trop sèches comme le Tegama ; il est très commun entre Mirrh et le Tchad où il atteint 4 ou 5 mètres de haut ; il est parfois aussi élevé dans l’Adr’ar’ des Ifor’as. Sur le littoral de Mauritanie, il n’est pas rare au sud de Nouakchott. Les pêcheurs indigènes le connaissent sous le nom de « titerek », et emploient ses fibres à la confection de leurs filets.
L’asabaï s’avance peu dans la zone soudanaise ; au sud du Tchad, Chevalier indique sa limite au lac Baro (13° Lat.).
Le genre Leptadenia contient une douzaine d’espèces des régions chaudes de l’ancien continent.
S’appuyant sur des renseignements indigènes, Chevalier [La végétation de la région de Tombouctou, p. 24] avait indiqué avec doute l’Henophyton deserti Coss. et Dur. au voisinage de Gao, où il est désigné sous le nom d’asabaï et de ana. Ces deux noms semblent montrer qu’il y a eu confusion avec le Leptadenia qui est commun partout sur la rive du Niger. Ce n’est que dans le nord, qu’ils s’appliquent à l’Henophyton.
Quelques détails ont été donnés, dans les pages précédentes, sur d’autres asclépiadées (Dœmia, Boucerozia).
Euphorbes. — Les euphorbes sont assez abondantes au Sahara ; dans le Sahara arabe, l’E. Guyoniana Bois. et R. est une herbe à feuilles rares et couvertes d’un revêtement cireux ; dans le Sahel, l’espèce la plus notable est l’E. Balsaminifera Aït. [afernane (arabe), agoua (haoussa)]. Elle forme de gros buissons ligneux, parfois presque des arbres ([pl. XXII]) et se trouve depuis les Canaries jusqu’au voisinage du Tchad ; elle pourrait peut-être caractériser une province occidentale de la zone sahélienne.
A cause de l’âcreté de son lait, le bétail n’y touche pas et elle est souvent employée comme clôture ; elle est très facile à bouturer et il est possible que l’homme ait contribué à sa dissémination.
Les euphorbes cactoïdes n’existent qu’au voisinage du littoral, surtout vers le Maroc, et dans la zone soudanaise.
Palmiers. — Les palmiers sont surtout des arbres tropicaux et quatre d’entre eux seulement intéressent les régions qui nous occupent.
Le palmier nain (Chamærops humilis L.), le doum d’Algérie, appartient à la partie occidentale du domaine méditerranéen. Nulle part il ne pénètre au Sahara.
Le palmier d’Égypte, qui porte le même nom indigène (doum, kaba en haoussa) (Cucifera thebaïca Del., Hyphæna thebaïca L.), est facile à reconnaître à son tronc, haut de 5 à 8 mètres, plusieurs fois bifurqué. Lorsqu’il a été coupé, les repousses forment des buissons que l’on a parfois confondus avec le palmier nain. Le palmier d’Égypte est bien caractéristique de la zone sahélienne ; on le connaît dans l’Adr’ar’ des Ifor’as ; dans l’Aïr, il y en a quelques pieds à Iférouane (19° Lat. N.), et de vrais bouquets à partir d’Aoudéras (17° 40′ Lat. N.). Il existe dans le Tibesti ; sur la route de Mourzouk au Tchad, Nachtigal le signale à l’oasis de Yât (20°,30′ Lat. N.). Dans la vallée du Nil, il remonte jusqu’au 27° et atteint le 29° sur la côte orientale de la presqu’île du Sinaï.
Dans la zone sahélienne, on le trouve partout où l’eau est à une faible profondeur ; il fait cependant défaut au Tegama, même autour des mares permanentes. Il est commun dans les dallols, et plusieurs vallées importantes de la région du Zinder lui doivent leur nom (Goulbi n’Kaba). On le rencontre dans toutes les mares de la région du Manga ; l’indication de Monteil [De Saint-Louis à Tripoli par le lac Tchad, Paris, 1895, p. 200] qui donne ce palmier comme caractéristique des grandes vallées, est, par suite, inexacte.
Vers le sud, il pénètre parfois dans la zone soudanaise ; Chevalier signale sa première apparition dans le bassin du Chari, près du village de Palem (9°,30′ Lat. N.).
Son fruit, à peine gros comme le poing, presque sphérique, est récolté, pour leur nourriture, par les indigènes pauvres ; on le vend sur le marché de Tombouctou.
Le rônier (Borassus Æthiopicus Mart.) est un bel arbre à tronc droit et jamais bifurqué ; il appartient à la zone soudanaise dont il sort rarement.
Ces trois palmiers (palmier-nain, doum, rônier) ont de larges feuilles en éventail, ce qui les distingue au premier coup d’œil du dattier (Phœnix dactylifera L.).
Il semble inutile d’insister sur l’importance de la culture du dattier dans les oasis et sur les nombreuses variétés que l’on y distingue.
Cosson, à une époque où l’on ne connaissait que le nord du désert, avait songé à définir le Sahara par la culture en grand du dattier. Cette idée n’est plus soutenable ; dès le sud du Tidikelt, dans l’Ahaggar, les dattes ne jouent plus qu’un rôle insignifiant : toutes les belles oasis sont localisées dans le Sahara algérien.
Dans la zone sahélienne (Adr’ar’ des Ifor’as, Aïr, Kanem, Borkou) les palmeraies sont en général d’une exiguïté ridicule ; elles ne produisent que des fruits peu estimés, tout juste comestibles ; la chair est sèche et à peine sucrée, le noyau démesurément gros. Les dattes d’In Gall, de Bilma, de Kidal, n’ont qu’une réputation locale. La quantité est aussi médiocre que la qualité : la moindre pluie suffit à entraver la fécondation et il pleut tous les ans au Sahel.
L’origine du dattier est inconnue[131] et tous ceux que l’on trouve au Sahara, ont été plantés ; son adaptation n’est pas réelle ; malgré les traînées de noyaux que laisse derrière elle chaque caravane, le dattier ne se propage pas en dehors des cultures ; il a besoin de soins pendant les premières années. Il est vrai que, devenu grand, il se défend mieux : les palmiers « bour » persistent longtemps après l’abandon d’une oasis (Pl. XXIV, [phot. 46]).
En dehors de son importance économique, le dattier a fourni aux météorologistes d’importantes données sur le climat ancien de la Méditerranée ; quatre siècles avant Jésus-Christ, à l’époque de Théophraste, comme de nos jours, le dattier pousse et fructifie à Athènes, mais ses fruits n’y mûrissent pas. Une température moyenne plus élevée de un degré permet la maturation des dattes ; avec un degré de moins, le dattier pousse mal et ne fructifie pas. Ce fait joint à quelques autres analogues, établit nettement que depuis vingt-quatre siècles, la température de la Méditerranée est restée immuable ou tout au moins qu’elle a à peine varié.