II. — GÉOGRAPHIE ZOOLOGIQUE
Les animaux qui habitent le Sahara sont encore moins connus que les plantes ; il semble cependant que leur étude doive conduire à des conclusions analogues : aux formes particulières au désert, répandues de l’Arabie à l’Atlantique, viennent se joindre quelques immigrés provenant de la Méditerranée ou du Soudan.
Cœlentérés. — Les Méduses que l’on a cru longtemps essentiellement marines, ont été signalées dans quelques lacs de l’Est africain, en particulier dans le Tanganika. Il en existe aussi, et presque certainement la même espèce, Limnocnida tanganicæ Günther, dans le Niger jusqu’à Bamako.
La présence, assez insolite, d’une méduse dans les eaux douces africaines est une belle confirmation des rapports qui existent, ou ont existé, entre tous les bassins de l’Afrique tropicale ; elle vient à l’appui des observations de Pellegrin sur les poissons, et de Germain et Anthony sur les mollusques, qui, en gros tout au moins, sont les mêmes du Nil au Sénégal[132].
Insectes. — Parmi les insectes on trouve d’abord une série d’espèces spéciales au désert et ayant en général une large extension géographique. Les plus frappantes sont des scarabées noirs (Tenebrionides) : les indigènes les désignent sous les noms de khanfousa (pl. khanéfis) en arabe et de edjéré en tamahek ; ces différents mots sont fréquents dans la toponymie.
L’examen des quelques listes d’insectes déjà publiées[133] montre qu’à ces formes sahariennes viennent s’ajouter des espèces méditerranéennes et des espèces du Soudan : le Papilio Machaon L., nettement paléarctique, a été recueilli à Tamanr’asset (22°,47′ Lat. N.) ; le Callidryas Florella F. qui habite toute l’Afrique tropicale, remonte jusqu’à l’oued El R’essour (vers 22° Lat. N.) ; le Scolia unifasciata Cyrill. de la Méditerranée se trouve encore au sud de l’Ahaggar et l’Eumenes Caffra L., qui habite toute l’Afrique chaude, a été capturé au nord de l’Aïr (Taghazi, oued Tidek).
Ces quelques faits, qu’il serait facile de multiplier, suffisent à montrer l’importance du Sahara comme barrière entre la faune européenne et la faune tropicale : le désert, en laissant de côté les espèces adaptées spécialement à ses rudes conditions climatiques, est une sorte de territoire contesté vers le milieu duquel viennent se joindre les émigrés du nord et les émigrés du sud. La désignation assez bizarre d’équateur zoologique, que Pucheran[134] avait donné naguère à la ceinture de déserts qui, vers le tropique du Cancer, fait le tour du globe, correspond bien à une ligne de démarcation de premier ordre.
Enfin un Méloïde, de type très spécial, capturé à Tamanr’asset, est peut-être à rapprocher, au point de vue géographique, des plantes caractéristiques des hauteurs de l’Ahaggar.
Termites. — Les termites constructeurs, à termitière monumentale, turriforme, font leur première apparition dans la zone sahélienne. Leur limite nord n’est connue qu’en quelques points ; ils dépassent le 18° Lat. N. sur le littoral atlantique ; dans le Télemsi, ils apparaissent au sud de Tarikent (17°,30′ Lat. N.) ; dans le Tegama, j’ai noté les premiers vers Tin Teborak (15°,30) ; plus à l’est, leur limite s’infléchit de plus en plus vers le sud : elle passe à peu de distance au nord du Koutous (14°,30), puis fait un brusque crochet vers le sud : on voit les derniers à mi-chemin entre Chirmalek et Kakara ; ils manquent tout autour de la partie nord du Tchad. Leur distribution dans la zone qu’ils occupent est assez singulière ; presque toujours ils abondent dans les bas-fonds et manquent dans les endroits secs ; ils évitent d’ordinaire les dômes granitiques : le poste de Zinder en est exempt bien qu’à quelques cents mètres ils deviennent communs ; cependant auprès de Gouré, dans le Mounio, quelques termitières sont établies au sommet des mamelons granitiques. Il y a certainement plusieurs espèces de ces termites constructeurs, mais leur étude reste à faire.
Quant aux termites souterrains, on les trouve dans tous les points habitables du Sahara ; autour de Tamanr’asset (1300 m.) leurs galeries abondent sur un grand nombre d’arbrisseaux.
Insectes des tanezrouft. — Les insectes existent dans tout le Sahara ; ils sont relativement communs dans les pâturages, partout où il y a des arbres ou des herbes ; dans les tanezrouft ils sont naturellement plus rares, cependant ils ne font pas complètement défaut. En mai 1905, pendant les 60 kilomètres de traversée de la sebkha Mekergan, au nord de l’Achegrad, j’ai compté, du haut de mon méhari, onze Eromophila, genre voisin de la mante religieuse du sud de l’Europe, et essentiellement carnassier ; la marche s’est faite surtout de nuit et je ne pouvais voir, dans la journée, que les insectes qui partaient sous les pieds de mon chameau. Dans le tiniri d’In Azaoua, la densité des Eromophila est à peu près la même. Les végétaux manquent complètement dans la sebkha, comme dans le tiniri.
Pour que des insectes carnassiers puissent vivre dans de semblables conditions, il faut de toute nécessité qu’ils trouvent des victimes ; ils peuvent, par un coup de vent heureux, être ravitaillés en sauterelles arrachées à des pâturages éloignés, mais cette ressource est bien aléatoire et ils doivent trouver sur place, dans les Mélasomes, les Khanfousa des Arabes, une proie plus régulière. La présence assez fréquente de Lézards[135] (des agames et des geckos surtout) est une autre preuve de l’abondance relative des insectes.
Les Mélasomes sont des coléoptères lourds et sédentaires : ils meurent où ils sont nés. Ils ne peuvent guère se nourrir, dans ces régions où il ne pousse rien, que des graines que le vent dissémine partout ; c’est là un petit point de biologie qu’il serait intéressant d’élucider, si l’on pouvait séjourner dans le désert. On peut surtout se demander ce qu’ils boivent. Lameere, dans le voyage qu’il a fait au Sahara en compagnie de Massart[136], s’est préoccupé de cette question et semble en avoir donné une solution satisfaisante. Un premier point est bien clair : l’eau à l’état libre est l’exception au Sahara ; dans le tanezrouft, elle n’existe pas ; dans les pâturages, les plantes, par leurs longues racines, vont chercher l’eau en profondeur ; parfois aussi, les sels déliquescents qui couvrent leurs feuilles leur permettent de fixer pendant la nuit un peu de la vapeur d’eau atmosphérique ; en tous cas, elles contiennent de l’eau dont savent se contenter les herbivores sahariens, mammifères ou insectes. Cette ressource fait défaut aux tanezrouft ; les cadavres d’animaux qui viennent y mourir sont aussitôt momifiés ; la seule nourriture possible pour les insectes est une nourriture desséchée.
Les Mélasomes, mieux encore que la plupart des insectes, sont armés pour lutter contre l’évaporation ; leurs téguments sont imperméables et leur permettent d’interrompre tout échange avec l’atmosphère : dans un flacon de cyanure, où meurent rapidement, en quelques minutes, la plupart des insectes, un Mélasome peut vivre plusieurs jours. J’ai observé un fait analogue pour un scorpion à Tamanr’asset : après un séjour de plusieurs heures dans une solution concentrée de sublimé, je le croyais mort : un bain de soleil de dix minutes a suffi pour le remettre sur pied. Cette imperméabilité réduit presque à rien la perte d’eau par évaporation, mais c’est tout ce qu’elle peut faire.
On est donc conduit à admettre, avec Lameere, que l’eau, qui forme une fraction notable du poids d’un Mélasome, est créée par l’insecte lui-même : toutes les graines sont riches en matières amylacées et albuminoïdes qui contiennent de l’hydrogène ; la respiration transforme cet hydrogène en eau et il faut que cette eau suffise aux hôtes du tanezrouft. Cette absorption intermoléculaire d’eau est assez analogue au procédé qu’emploient les microbes anaérobies pour respirer sans oxygène. Bien que cette hypothèse paraisse la seule vraisemblable, on aimerait pouvoir l’étayer sur quelque expérience de laboratoire ; on aimerait aussi à savoir comment ces animaux, de couleur foncée, peuvent se promener en plein soleil, sans être tués par la chaleur, sur un sol dont la température dépasse souvent 60°.
Les autres animaux luttent contre l’échauffement par une évaporation active ; pendant les mois de juin et de juillet, nous buvions tous une dizaine de litres d’eau par vingt-quatre heures, et c’était tout juste suffisant.
Il serait intéressant de savoir si les Mélasomes peuvent fabriquer assez d’eau pour se livrer à un pareil gaspillage.
Crustacés. — Pour ce groupe, il y a à noter seulement la fréquence des Apus dans les r’edir. Les œufs de ces curieux animaux ne se développent bien que lorsqu’ils ont été longtemps desséchés ; les mares de la région saharienne sont à cet égard dans d’excellentes conditions. Les Apus abondent dans les dayas, au sud de Laghouat. Mussel en a recueilli dans l’Iguidi. J’en ai rencontré près de Timissao, dans les r’edir de Tin Azaoua.
Mollusques. — Les Mollusques[137] ne présentent pas de formes particulières au Sahara ; il faut se souvenir cependant que la Coudia n’a pas été étudiée à ce point de vue : les quelques ruisseaux permanents que l’on y signale nous réservent peut-être des surprises.
Les seules espèces connues dans le désert, encore en bien petit nombre, sont émigrées : descendant des bords de la Méditerranée, quelques escargots suivent assez loin vers le sud les plateaux calcaires qui s’étendent jusqu’au Tadmaït (Helix candidissima Drap. par ex.) ; le long du littoral Atlantique, l’Helix Duroï Hid. et une espèce apparentée au paléarctique H. Pisana Mull., pénètrent jusqu’au cap Blanc. Le Rumina decollata L., si abondant en Algérie, a été trouvé, subfossile il est vrai, à l’Ilamane dans l’Ahaggar [Flamand, Comité de l’Afrique française, 1903, p. 268] où Guilho-Lohan en a rencontré une variété naine ; j’ai recueilli la même variété dans l’Aouguerout, à Tiberkamine, également dans des tufs.
Les formes terrestres tropicales ne paraissent pas pénétrer dans le Sahara ; les Limicolaria qui remplacent les Helix, dont l’existence est au moins douteuse dans la majeure partie de l’Afrique chaude, n’ont pas été vus au nord du Damergou (15° Lat. N.) où ils sont peu abondants ; la rareté du calcaire et l’abondance du sable expliquent probablement le fait : les sables de Fontainebleau forment autour de Paris une barrière qui a arrêté plusieurs espèces.
Les formes d’eau douce sont plus intéressantes et plus nombreuses : le Planorbis salinarum Morelet, décrit de l’Angola, remonte jusqu’à l’Ahaggar (Abalessa) et au Touat ; le Melanopsis Maresi Bourguignat descend jusque dans l’Iguidi où il a été recueilli par le capitaine Mussel.
La facilité avec laquelle se fossilisent les mollusques permet dès maintenant d’entrevoir que leur étude donnera la solution de quelques questions hydrographiques importantes : le Melania tuberculata, Müller, est une espèce nettement tropicale que l’on connaît déjà dans le Pliocène d’Algérie : il est assez vraisemblable qu’elle y est venue par le Niger et la Saoura, autrefois affluents tous les deux de la mer de Taoudenni.
L’Aetheria elliptica Lam. avec ses nombreuses variétés[138], qui forme actuellement dans tous les fleuves de l’Afrique tropicale des bancs assez importants[139] pour qu’on les utilise à la fabrication de la chaux, paraît une nouvelle venue dans le Niger.
On ne la connaît pas au nord de ce fleuve et l’on peut croire qu’elle n’a pu pénétrer, de la région du Nil, dans l’Afrique occidentale que depuis la capture du Niger à Tosaye : on la trouve en effet dans tous les affluents du Tchad, même le Bahr El Ghazal (Chevalier), et elle existe dans le Quaternaire égyptien.
Il est évidemment prématuré de tirer des conclusions fermes de ces quelques faits, mais la voie est bonne à suivre : toute récolte de mollusques, au Sahara ou dans la zone sahélienne, peut donner de très utiles renseignements.
Batraciens et reptiles. — Les batraciens anoures sont assez fréquents au Sahara ; il y a des grenouilles (?) à El Goléah, dans les oasis touatiens, dans les ar’rem de l’Ahaggar ; elles ne sont pas rares dans l’Aïr, ni dans les mares les moins salées des Teguidda. On sait combien ces animaux sont sensibles à la sécheresse ; on sait aussi que leurs œufs sont très délicats et ne peuvent pas être transportés accidentellement, par le vent ou les oiseaux. En règle générale, il n’y a pas de batraciens dans les îles océaniques.
Leur existence, en des points isolés comme El Goléah ou l’Ahaggar, est le témoignage d’un état hydrographique différent, d’une période où des cours d’eau continus reliaient ces différents points à d’autres bassins fluviaux. L’étude précise des différentes espèces pourra permettre d’affirmer des relations anciennes entre les divers bassins et apportera de nouveaux arguments, très solides, à la reconstitution des réseaux hydrographiques du Sahara. Cette étude est encore à faire entièrement.
Quant aux reptiles, il sont nombreux. Le groupe des lézards est abondamment représenté ; les espèces sont malheureusement encore indéterminées. Il y a surtout des agames, des geckos, des varans.
On a souvent insisté sur la coloration gris jaunâtre de beaucoup d’espèces sahariennes ; l’homochromie est en effet assez fréquente ; cependant, à l’époque de la pariade, beaucoup de lézards prennent des couleurs très brillantes ; en juillet et août, dans l’Adr’ar’ et l’Ahaggar, un agame à tête rouge, avec un corps vert et violet, se distingue de fort loin sur la patine noire des rochers, où il est d’un effet très décoratif.
Les uromastix (fouette-queues) se rencontrent depuis le Sud algérien jusqu’à l’Adr’ar’ des Ifor’as et l’Ahaggar. Ils deviennent presque noirs dans la région basaltique de Silet.
Les tortues sont assez communes dans la zone sahélienne où l’on en trouve fréquemment une forme voisine de la tortue d’Algérie, mais beaucoup plus grosse (elle dépasse souvent une longueur de 50 centimètres) et présentant trois ergots aux pattes postérieures.
Les serpents sont communs. Le plus souvent cité, la vipère à cornes (Cerastes), semble ne pas exister partout : très commune dans le Grand Erg et l’Iguidi, on la retrouve sur le littoral de Mauritanie ; vers le sud elle abonde dans les dunes de l’Ahnet, au delà duquel elle disparaît. On ne la trouve ni dans le tanezrouft d’In Zize, ni dans l’Ahaggar[140] : ses pistes sont tellement caractéristiques qu’il paraît difficile que sa présence puisse échapper.
Son existence est très douteuse dans l’Adr’ar’ des Ifor’ass ; on affirme sa présence dans les dunes qui bordent le Niger ; je n’ai pu avoir la confirmation de ce fait ni à Bourem ni à Bemba. Boulenger [Catalogue of the snakes in the British Museum, 1896] indique que les deux espèces du genre Cerastes ne se trouvent que dans la partie septentrionale du désert, de l’Arabie à l’Atlantique. Leur distribution géographique coïnciderait en gros avec celle des Ergs vivants ([fig. 69,] p. 245) [Cf. Mocquart, Revue coloniale, 1905].
Oiseaux. — Les oiseaux sont rares au Sahara ; quelques vautours, de couleur claire, suivent les caravanes ; les « ganga » se trouvent dans tous les pâturages ; les tourterelles (2 espèces au moins) et les pigeons sont communs autour de tous les points d’eau. Dès qu’on arrive à la zone sahélienne, ce monde des oiseaux est presque entièrement renouvelé et les formes soudanaises se montrent en grand nombre. J’ai noté les mange-mil, les moineaux du Soudan (famille des Viduinés)[141], à Timiaouin dans l’Adr’ar’ et à Iférouane dans l’Aïr. Les perroquets se montrent à Tin Teborak (15°,30′ Lat.), dans le Tegama. La corneille à plastron (Corvus scapulatus D.) abonde dans toute la zone sahélienne, du Tchad à l’Atlantique, de même que la grande outarde et la pintade.
La pintade est souvent domestique et l’on en rencontre dans tous les villages du pays haoussa. Comme il arrive à tous les animaux de basse-cour, son plumage devient très variable et prend souvent des couleurs claires ou presque blanches ; c’est probablement, comme il l’avait pressenti, à ces variétés domestiques d’origine indigène, qu’appartenaient les pintades signalées par Maclaud comme provenant du haut Niger [l. c., p. 257].
L’autruche. — La distribution de l’autruche soulève au moins une question intéressante ; elle est toujours assez répandue dans la zone sahélienne à l’état sauvage ; dans un grand nombre de villages, en pays haoussa comme sur les bords du Niger, on élève des autruches qui sont assez domestiquées pour qu’on les laisse en liberté dans les champs voisins. Les autruches sont plumées vers le mois de juillet ; pendant quelques semaines, ces grandes bêtes, toutes nues, font un effet hideux dans le paysage. La plupart des plumes que l’on trouve sur le marché proviennent de cet élevage, que les noirs savent fort bien pratiquer.
On sait que l’autruche a été commune dans le Sud algérien d’où elle a disparu depuis quelques années. On a habituellement expliqué cette disparition par les chasses abusives des officiers des bureaux arabes. Il peut se faire que cette cause ait contribué à l’extinction des autruches, mais cette explication cesse d’être valable plus au sud ; elle est probablement fausse, ou tout au moins incomplète. Tous les nomades sont d’accord pour dire qu’il y a une cinquantaine d’années, les autruches étaient communes dans tout le Sahara ; Duveyrier mentionne expressément que, dans l’Ahaggar, on ne le chassait pas parce que leurs plumes, usées contre les rochers, n’avaient pas de valeur marchande, et que les Touaregs s’abstiennent de la chair des oiseaux.
Les témoignages unanimes des indigènes sont confirmés par la grande abondance des œufs que l’on trouve souvent, presque intacts, à la surface du sol, dans toutes les parties du Sahara ; ces œufs se trouvent aussi bien dans les feidjs entre les dunes que dans les grands regs du tanezrouft, toujours loin des oasis : on a souvent dit, et l’on trouve encore dans des manuels récents, que l’autruche n’habitait pas le désert, qu’elle ne faisait que le traverser, allant d’oasis en oasis, comme les grands voiliers de l’Océan vont d’île en île ; ceci est tout à fait inexact et l’autruche n’a jamais été signalée que loin des centres habités ; les oasis sont d’ailleurs occupés entièrement par des jardins soigneusement enclos et nul animal sauvage de forte taille n’y peut pénétrer. L’autruche a presque disparu de tout le Sahara ; pendant son beau raid dans l’Iguidi, Flye Sainte-Marie, en a vu une seule piste ; Voinot a aperçu deux ou trois autruches dans l’Amadr’or ; les rapports de tous les officiers des oasis permettraient peut-être d’augmenter ce chiffre de quelques unités et l’on sait quel nombre colossal de kilomètres ils ont couvert.
Au désert, ce n’est certes pas la chasse que l’on peut invoquer pour expliquer cette raréfaction. Un changement de climat est invraisemblable, qui aurait supprimé les points d’eau : notre guide nous affirmait avoir souvent vu, dans son enfance, des autruches entre l’Ahaggar et l’Aïr ; la piste n’a pas changé ; la description que, par renseignements il est vrai, Barth avait recueillie en 1850 est encore parfaitement exacte : ce sont les mêmes puits, et les mêmes pâturages ; les gazelles et les mohors ne sont pas rares le long de cette piste et tous ceux que nous avons tués étaient en fort bon état, preuve qu’ils vivaient largement. Une épidémie, ou ce qui revient au même, une épizootie, ne se comprend guère dans une population aussi disséminée que celle du désert et sous le soleil purificateur du Sahara.
De semblables extinctions, totalement inexpliquées, ont souvent été signalées en paléontologie : un groupe donné d’animaux n’aurait qu’une vie limitée, comme chacun des êtres qui le composent ; il y aurait une mort de l’espèce, comme il y a une mort de l’individu. Cette explication est peu claire, mais les faits dont elle prétend rendre compte paraissent indéniables. L’autruche est certainement un type vieux, un véritable anachronisme ; malgré l’apparence, elle n’est pas un véritable oiseau ; elle n’a avec les oiseaux que des rapports de cousinage éloigné ; elle est un des derniers représentants des grands reptiles, des grands dinosauriens de l’ère secondaire.
Mais il ne suffit pas qu’un type animal soit vieux pour qu’il disparaisse ; encore faut-il une cause, autrement il n’y aurait plus de déterminisme, plus de loi naturelle. Cette disparition de l’autruche du Sahara prend ainsi une certaine importance ; son explication permettrait peut-être d’apporter un peu de lumière dans un des problèmes les plus obscurs de la paléontologie.
Mammifères. — L’étude des petits mammifères (gerboises, lièvres, daman, hérisson, civettes, lynx, etc.) est à peine ébauchée et l’on ne peut rien dire de certain.
Parmi les grosses espèces, un petit nombre se trouvent un peu partout dans le Sahara : la gazelle (G. dorcas L.), avec de multiples variétés encore mal débrouillées, est dans ce cas ; le mohor (Gazella mohr Bennet) que l’on signale jusqu’au Tafilalet, ne devient commun qu’au sud de l’Ahaggar ; dans le nord de la zone sahélienne on le voit plus souvent que la gazelle.
Des fœtus de mohor à terme, provenant de femelles tuées à N’Guigmi dans la seconde quinzaine de février, avaient la robe complètement fauve ; on pouvait à peine distinguer une origine de balsane. Des jeunes de la même espèce, observés en novembre dans le poste de Djadjidouna (Damergou) et ayant par suite huit à neuf mois, avaient à peu près exactement la robe de la gazelle commune ; chez l’adulte, le blanc s’accroît beaucoup, le dos seul reste fauve.
Un peu plus au sud, au voisinage du Tchad et des bords du Niger, de nombreuses antilopes et la girafe apparaissent ; toutes ces espèces sont soudanaises ; elles ne s’éloignent jamais beaucoup ni des mares, ni du fleuve.
L’adax [v. t. I, [ p. 197]], assez commune aux confins de l’Algérie, devient rare dans le Sahara méridional. Elle existe cependant dans l’Adr’ar’ des Ifor’as, au moins dans sa partie nord.
Le fenek (Canis Zerda Zim.) est également très répandu ; nous en avons pris un jeune, dans son terrier, à mi-chemin entre In Ouzel et Timissao, à 100 km. de tout point d’eau. Les chacals et les hyènes[142] ne s’éloignent pas autant des puits. Le guépard (Cynailurus jubatus Zim.) existe probablement dans l’Adr’ar’ des Ifor’as et l’Ahaggar.
Le mouflon (Ovis tragelaphus Desm., ou une race de cette espèce) se trouve dans toutes les régions montagneuses de l’Afrique septentrionale ; vers le sud, il ne paraît pas dépasser l’Aïr (nous en avons vu près d’Iférouane) et l’Adr’ar’ des Ifor’as : il en a été tué un vieux mâle dans l’Adra’r’ Denat ; Nachtigal le signale dans le Tibesti. Ceci permet de reporter vers le 18° de latitude la limite méridionale de cette espèce, que le catalogue de Trouessart[143] fixait au 24° Lat.
Pendant la saison des pluies, le lion remonte jusqu’à l’Adr’ar’ des Ifor’as ; il habite toute l’année l’Aïr[144], manque, pendant la saison sèche, dans le Tegama où les puits sont profonds, et devient commun dès que l’on arrive à la région des mares.
Les phacochères (P. africanus Gm.) existent dans toute la zone sahélienne ; on les trouve d’ailleurs jusqu’au Zambèze. Une espèce de ce genre a été signalée dans le Quaternaire algérien et figurée par Pomel. J’en ai vu pour ma part, et mangé, dès Teguidda n’Taguei.
Les singes ont été signalés depuis longtemps dans l’Aïr, et Cortier en a aperçu et tiré un dans le sud du pays des Ifor’as [La Géographie, avril 1908, p. 278].
Par ses mammifères comme par ses plantes, la zone sahélienne est bien distincte du Sahara et se rattache au Soudan.
Quelques points méritent encore d’être signalés : on s’étonne de trouver des hippopotames dans des mares de moyenne étendue, comme celles de la région de Gourselik. Ce fait, déjà signalé par Barth, n’est pas douteux ; j’en ai vu des ossements, et les captures sont, paraît-il, assez fréquentes. Il pourrait être intéressant de voir si l’exiguité des mares qu’il habite n’a pas entraîné une modification de la taille de l’hippopotame. — Les rhinocéros, qui sont surtout de l’Afrique orientale, paraissent bien décidément venir jusqu’au Tchad ; le colonel Destenave est très affirmatif ; les indigènes des bords du lac craignent beaucoup la rencontre de cet animal dangereux souvent caché, paraît-il, dans les fourrés de roseaux.
La chasse. — Dans la zone sahélienne, surtout dans sa partie méridionale, le gros gibier est abondant et quelques tribus vivent de la chasse : les chasseurs forcent la girafe à cheval ; pour les antilopes et les mohor, ils sont assez patients pour ramper pendant des heures et les approcher d’assez près pour les tuer à la lance.
Au Sahara, les Touaregs forcent quelquefois l’adax à méhari ; mais la chasse existe à peine chez eux et est abandonnée aux plus pauvres. Vers la fin de la saison sèche, les plus miséreux distinguent une saison des pièges, pendant laquelle la seule ressource est, pour eux, la chasse à la gazelle.
Comme on ne peut songer à la forcer à la course, on emploie un piège formé d’une couronne tressée, à l’intérieur de laquelle sont fixées des tiges de bois dur : l’ensemble figure une sorte de roue sans moyeu ou plutôt d’entonnoir très surbaissé, d’une vingtaine de centimètres de diamètre. On pose ces pièges au-dessus d’un trou, la pointe en bas, aux points où fréquentent les gazelles, et si par hasard l’une d’elles pose le pied dessus, elle ne peut se débarrasser de cette couronne et est obligée de fuir en l’entraînant. Parfois un bâton, attaché au piège, le rend encore plus lourd. L’animal ainsi gêné dans sa course est facile à attraper.
Voinot a figuré un de ses pièges provenant d’Amdjid [Comité de l’Afrique Française, 1908, Supplém., p. 86] ; j’en ai vu de semblables à Tamanr’asset et sur les bords du Tchad. Ces derniers, destinés à la capture de plus grosses antilopes, avaient une quarantaine de centimètres de diamètre.
Dans le Sahara arabe comme aux compagnies de méharistes, le fusil est trop répandu pour que l’on ait recours à ces modes primitifs de chasse. Le gibier est en général assez abondant pour fournir un appoint sérieux pendant les marches ; à El Goléah, la viande de gazelle coûte moins cher que celle du mouton.
Les troupeaux. — Il y a peu de choses à dire sur les animaux domestiques du Sahara[145].
Chèvres et moutons. — Les chèvres et les moutons forment partout la masse principale du cheptel ; leurs types sont peu variés et sont les mêmes que dans le Sud algérien. Cependant au damman (Ovis longipes) ou mouton à poil, vient s’ajouter parfois le mouton à laine ; il y en a quelques-uns dans l’Ahaggar et aussi dans l’Adr’ar’ mauritanien et le Rio de Oro ; en tous cas, au Sahara, il est la très rare exception et une peau de mouton d’Algérie a semblé, aux habitants d’Iférouane, la chose la plus extraordinaire que l’on puisse voir. Ce n’est qu’au sud du Niger qu’il prend une certaine importance. Il donne une laine de médiocre qualité, très jarreuse ; la sélection parviendra probablement à l’améliorer ; mais il y a peu de temps que la question est étudiée ; en 1906, à Segou-Sikoro ce commerce était tout à fait à ses débuts : dès 1907, le haut Sénégal et Niger a pu exporter 500 tonnes de laine. Il semble que la question de la laine au Soudan peut devenir rapidement intéressante.
Dans les troupeaux de chèvres, on observe assez souvent des individus à robe fauve, à cornes infléchies en avant et qui pourraient bien être des métis de gazelles. Il serait utile d’avoir des précisions sur ce point.
Les bœufs. — Les bœufs à bosse, les zébus, sont très répandus au Soudan, où ils sont souvent employés comme animaux de bât. On les retrouve dans l’Adr’ar’ des Ifor’as et dans l’Aïr, où, malgré la proximité des tanezrouft, ils vivent fort bien et se maintiennent en excellente forme. Dans l’Ahaggar, il n’y en a qu’un nombre insignifiant, une cinquantaine au plus, bien que pendant l’hiver la traversée du Sahara soit pour eux relativement facile : ils arrivent même au Tidikelt.
Quelques autres races de bœufs, sans bosse, sont connues au Soudan ; la plupart sont de petite taille. L’une d’elles cependant, encore assez mal connue, atteint la taille de nos plus forts taureaux. Ces bœufs « kouri » ont une robe en général claire, assez souvent blanche, le mufle toujours noir. De face, la tête est assez étroite, comme d’ailleurs chez la plupart des zébus du Soudan, mais le chanfrein est nettement bombé, moutonné et les cornes sont véritablement énormes : chez les mâles, leur diamètre à la base dépasse 25 centimètres [Freydenberg, thèse, p. 148-149].
Ces bœufs ont d’abord été signalés dans les îles du Tchad où ils sont fort nombreux ; Destenave évalue leur nombre à 60000. Ce chiffre est très vraisemblable : les habitants du petit village de Kalogabé, près du poste de Kouloua, sont au nombre de 200 seulement et possèdent 4000 bœufs adultes.
Ces bœufs kouri ne sont pas spéciaux à la région du Tchad ; on les retrouve à plus de 300 kilomètres à l’ouest, chez les Tebbous dont les campements sont établis au nord du Koutous. Leur extension vers l’est est inconnue. Nachtigal [Le voyage... au Ouadai, Bull. du Com. de l’Afr. Fr., 1903] n’indique à l’Ouadai (p. 63) que des zébus.
Les chevaux. — Les chevaux[146] se rattachent tous, de plus ou moins près, aux races de Barbarie ; leur élevage se fait surtout dans le bassin moyen du Niger ; entre le fleuve et le Tchad ils deviennent moins nombreux. Vers le nord, le désert les arrête, et leur extension vers le sud est limitée par les trypanosomiases.
Les Touaregs de l’Aïr ont quelques chevaux, 600 environ, parmi lesquels quelques-uns atteignent une haute valeur, plusieurs milliers de francs. Ces chevaux « bagazam », ainsi nommés en souvenir d’un siège célèbre que soutinrent autrefois les Kel Aïr contre un sultan du Bornou, peuvent rester deux jours sans boire ; cette particularité, qui semble résulter plutôt d’un dressage spécial que d’un caractère de race, les rend singulièrement précieux dans le Tegama où les points d’eau sont rares, et explique leur prix élevé.
Les ânes. — L’âne, qui résiste bien à la soif et qui sait se débrouiller dans les plus maigres pâturages, se répand de plus en plus au Soudan : les convois officiels en ont égaré dans tous les villages, entre Niamey et Zinder, où ils deviennent très nombreux.
Dans toutes les régions habitables du Sahara il en existe des troupeaux ; c’est toujours un animal de petite taille, contrairement à l’indication de Duveyrier pour l’Ahaggar. Une autre affirmation de l’illustre voyageur paraît aussi douteuse. Duveyrier croyait à l’existence d’ânes sauvages, d’onagres, sur la Coudia ; sur son autorité renforcée par celle de Flatters [Journal de route, p. 56], l’existence de l’Equus tæniopus d’Abyssinie a été admise à l’Ahaggar par tous les zoologistes. Il s’agit en réalité probablement d’ânes marrons et d’un élevage très spécial ; chaque troupeau a son propriétaire ; il est vrai que c’est une propriété assez vague ; il faut prendre les ânes au piège et la plupart du temps, si l’on n’a pas eu la chance de tomber sur un animal jeune, l’âne habitué à toute sa liberté est inutilisable. La question paraît d’ailleurs exiger quelques recherches : de Foucauld maintient, dans son dictionnaire, la distinction entre l’âne (eihedh) et l’onagre (ahoulil). Les zébrures sur les canons et les boulets, qui caractérisent l’Equus tæniopus, se trouvent assez fréquemment au Sahara jusque sur le littoral de Mauritanie, chez des ânes certainement domestiques.
Les chameaux. — Le chameau d’Afrique n’a qu’une bosse, il est toujours un dromadaire, mais personne n’emploie ce mot qui est réservé aux dictionnaires. Son étude zootechnique n’est pas faite ; il présente de nombreuses races bien distinctes : à première vue un nomade sait toujours de quel pays provient un chameau et, sans être du métier, on arrive vite à saisir des différences nettes entre les bêtes de différents élevages.
Les chameaux des hauts plateaux d’Algérie, lourds et robustes, avec leurs poils longs, fauves et souvent foncés, sont d’excellents animaux de bât dans leur pays ; dans le grand erg, on trouve des chameaux de forte taille, mais de différents types : les animaux du sud de la Tripolitaine à rein très long, ne ressemblent pas aux chameaux des Chaambas, beaucoup plus ramassés ; les mehara de Methlili, de taille médiocre, sont plus élancés et plus rapides que la plupart des chameaux de l’erg.
Les meilleurs animaux de selle proviennent de l’élevage touareg. Ce sont des bêtes à poil ras, à robe claire, souvent blanche, et d’une grande vitesse. Plus au sud, dans le Sahel, le profil est différent ; l’œil est souvent vairon ; les robes pies ne sont pas rares. En Mauritanie, on observe encore d’autres types.
Mais faute de chiffres précis et de photographies systématiques, il est difficile de débrouiller tous ces groupes ; on ne peut que signaler l’existence d’un grand nombre de races.
Quelques caractères cependant semblent en relations directes avec le milieu où a vécu l’animal. Les chameaux d’erg, habitués à marcher sur le sable, ont la sole assez sensible et se blessent dans les montagnes du pays touareg ; cette différence se manifeste nettement sur les pistes : les chameaux de pays rocailleux ont une sole épaisse et crevassée ; qui laisse sur le sable une empreinte couverte d’un réseau à larges mailles, très marqué ; celle du chameau d’erg est lisse.
Les chameaux du Sahara proprement dit, chaamba ou touareg, ont une bosse nette, bien délimitée : dans toute le zone sahélienne, la bosse plus basse se raccorde, sans rupture de pente, au reste du dos ; on ne sait ni où elle commence ni où elle finit. Il est vraisemblable que, dans le nord du Soudan, où les chameaux trouvent tous les jours de quoi manger, cet organe de réserve perd de son importance et commence à s’atrophier. Les bâts, qui servent à charger les chameaux porteurs ont des formes très différentes au Sahara et au Soudan : dans le nord, la partie essentielle du bât, le kteb, est très courte ; elle prend place en avant de la bosse, qu’entoure un coussin en forme de couronne ; les Berabiches du Sahel, les Touaregs de l’Aïr utilisent, à quelques détails près, des haouias analogues.
Fig. 66. — Deux types de bât : à gauche, bât du chameau saharien ; à droite, bât du chameau sahélien.
Dans la région du Tchad, le bât se compose de deux arçons situés l’un en avant l’autre en arrière de la bosse, et reliés par quelques traverses : l’ensemble occupe tout le dos et ne laisse pas place pour une bosse bien nourrie ; il serait impossible de placer ce bât sur un chameau saharien. Nachtigal [Sahara et Soudan, p. 260] en a donné un croquis détaillé. Lorsqu’il a fallu reconduire à Niamey et au Sénégal les canons amenés jadis péniblement à Zinder, on a pu utiliser très facilement pour leur transport à dos de chameaux, les bâts de mulet réglementaires : il a suffi de modifier un peu le rembourrage ; aux Oasis, le transport des canons à dos de chameau est toujours difficile.
Le nombre des chameaux indiqué dans les recensements ne doit pas faire illusion sur les capacités de transport au Sahara. Il y a 20000 chameaux dans l’Aïr, 7000 dans l’Ahaggar : mais un petit nombre seulement est disponible. Ces chiffres comprennent les chamelles, les chamelons de trois ans, les bêtes réservées à la boucherie ; ils comprennent aussi les montures personnelles des Touaregs et les chameaux employés aux petites caravanes, qui relient constamment les villages entre eux.
Un grand nombre d’animaux ont déjà un rôle bien défini et ne peuvent être employés à autre chose. A propos du télégraphe transsaharien, dont le matériel (fils, poteaux, etc.) représente environ 6000 charges, une enquête sérieuse a été faite dans l’Ahaggar pour savoir de combien de chameaux on pourrait disposer pour ce travail[147] : on peut compter que sur les 7000 animaux du Sahara central, 500 ou 600 tout au plus, moins du dixième, seraient utilisables, à moins de troubler profondément les conditions de la vie habituelle des nomades.
L’existence de races multiples, adaptées chacune à des régions déterminées, justifie la nécessité de relais pour les caravanes : les chameaux pourraient se déplacer à de grandes distances, dans le sens des latitudes, sans que pour eux les conditions de vie soient sensiblement changées ; mais, en fait, le mouvement commercial a lieu de la Méditerranée au Soudan, et pour aller du nord au sud il faut passer des régions de dunes de l’erg, aux régions caillouteuses de la pénéplaine cristalline ; en même temps que la nature du sol, la végétation se modifie et le chameau, gros mangeur, mais qui tient à choisir sa nourriture, et s’habitue difficilement à des plantes nouvelles, se nourrit mal dans des pâturages nouveaux. Dans la pratique, les chameaux du nord transportent les charges jusqu’au Tidikelt ou jusqu’à R’ât ; les chameaux des Ahaggar ou des Azdjer les remplacent jusqu’au nord de l’Aïr, jusqu’à Iférouane ; les troupeaux des Kel Oui achèvent la route jusqu’à Zinder ou Kano. Avec des animaux de choix et des soins constants, on pourrait faire autrement ; plusieurs longues tournées ont montré de quoi étaient capables des animaux bien entretenus : quelques mehara de la tournée Dinaux, ont pu rentrer d’Iférouane à In Salah (1338 km.) en vingt-neuf jours : ils étaient en route depuis six mois. Pour obtenir de pareils résultats, sans perte d’animaux, il faut des précautions incessantes, des soins presque affectueux ; il faut surtout ne jamais s’occuper de la commodité ou de la fatigue des hommes, et régler toutes les étapes à l’avantage du chameau ; on doit en route se résigner à être l’esclave de ses montures. On trouvera à ce sujet d’intéressants renseignements dans l’ouvrage du capitaine E. Arnaud et du lieutenant M. Cortier [Nos confins sahariens, Paris, 1908], qui résume tout ce qu’une expérience déjà longue, complétant les renseignements indigènes, a suggéré aux officiers des compagnies de méharistes.
Le chameau est encore intéressant à un autre point de vue ; comme animal de bât, il est employé en Algérie et au Soudan ; comme animal de selle, son rôle est plus limité. Il est une monture excellente pour de longues étapes, surtout lorsque l’on est en troupes : le guide marche en tête et tous les mehara le suivent sans que l’on ait presque à s’en occuper. Pour de courtes promenades, surtout lorsque l’on est seul, le chameau est insupportable ; il est difficile à diriger. Aussi dès que la chose devient possible, dès que les points d’eau sont assez rapprochés, il est, comme animal de selle, remplacé par le cheval plus maniable et plus rapide sur les courtes distances. Cette substitution du cheval au mehari indique, au nord comme au sud, la limite du désert. Cette limite est évidemment un peu conventionnelle ; elle est d’ordre ethnographique plutôt que géographique ; si l’on voulait être strict, le désert, les régions inhabitées et inhabitables, se confondraient avec les tanezrouft. Mais si l’on y ajoute les régions à faible densité de population qui, jointes aux précédentes, forment l’ensemble du Sahara, l’existence du mehari, comme monture habituelle, est caractéristique. Les limites qu’elle donne coïncident d’une manière très satisfaisante avec celles qu’indiquent les zones végétales, zones qui sont en rapport immédiat avec les quantités de pluie.
Au surplus, même comme animal de bât, le chameau disparaît dans les pays fertiles ; l’humidité lui est néfaste ; il ne peut prospérer, disent les Kel Aïr, dans les pays où pousse bien le mil. Il manque dans le Tell ; sur les Hauts Plateaux, son élevage diminue d’importance. Au sud de la zone sahélienne, on ne le trouve plus qu’accidentellement ; il en existe cependant quelques-uns qui séjournent constamment dans le Djerma, mais ils sont malingres et une longue hérédité seule les a mis à peu près en état de résister aux trypanosomiases.
Les chameaux sont de nouveaux venus dans une partie de l’Afrique ; connus de tout temps en Tripolitaine, ils n’auraient été introduits en Algérie que vers le Ve siècle. Ils y existaient cependant à l’époque quaternaire[148].
L’histoire paléontologique de la famille des Camelidés est d’ailleurs encore obscure. Cette famille semble avoir pris naissance en Amérique[149] où elle est encore bien représentée par les lamas (Auchenia). La présence de ce groupe si spécial, en Amérique et dans la région méditerranéenne, est un des faits que l’on a invoqués, à tort sans doute, pour prouver l’existence, pendant les temps tertiaires, du continent africano-brésilien qui, occupant en partie la place de l’Atlantique sud, reliait L’Ancien et le Nouveau Monde.
| R. Chudeau. — Sahara Soudanais. | Pl. XXVIII. |
Cliché Pasquier
53. — GROUPE DE TOUAREGS.
Région de Gao.
Cliché Pasquier
54. — UN LAMENTIN (MANATUS)
harponné près du poste de Gao.
| R. Chudeau. — Sahara Soudanais. | Pl. XXIX. |
Cliché Posth
55. — FEMMES KEL AKARA.
Imr’ad des Kel Ferouan.
Cliché Posth
56. — UNE FILLE DE EL HADJ MOUSSA.
Tribu Afagourouel, groupe des Ikazkazan.
Les hommes. — Il semblera peut-être irrévérencieux de placer ici quelques mots sur les races humaines qui habitent le Sahara et sa frontière soudanaise. Cette inconvenance paraît nécessaire.
On oublie trop souvent que l’étude des races humaines n’est qu’un chapitre de la zoologie : les caractères anatomiques permettent seuls de définir les groupes fondamentaux de l’humanité. Nul ne songerait à tenir compte, dans l’étude des races de chevaux, de la forme de la selle ou du type de la bride ; la couleur du collier n’a jamais servi à distinguer un king-charles d’un levrier.
L’étude zoologique des races humaines est l’objet propre de l’anthropologie ; les peuplades et les nations que ces races ont formées par juxtaposition, n’ont pour caractères communs que des traits d’ordre psychique, des usages, des traditions et des légendes dont le classement est le domaine de l’ethnographie qui, par sa discipline, appartient aux sciences historiques. Parmi les caractères psychiques communs, l’un des plus faciles à saisir est le langage, qui sert encore trop souvent à la classification des groupements humains : tous les nègres des États-Unis parlent anglais et cet exemple devrait rendre prudent.
On admet aussi bien volontiers, sans discussion, que du contact de plusieurs races peuvent naître des populations métisses formant un groupement homogène dont les caractères seraient, en quelque sorte, la moyenne entre ceux des races dont il est dérivé. Rien n’est moins certain ; il semble établi que lorsque les races sont franchement différentes, les populations métisses doivent être renouvelées presque à chaque génération : les mulâtres ont disparu de quelques-unes des Antilles, en même temps que les blancs. Quand les races sont moins éloignées, la question devient plus douteuse : on a cependant la preuve que, dans l’Europe occidentale tout au moins, à partir de l’âge du fer, et, pour préciser, de l’âge de la Tène, les diverses races qui constituent la population actuelle occupent, à très peu de choses près, les mêmes territoires ; malgré ce long contact, elles ne sont pas confondues ; il est possible à un observateur attentif de retrouver en France, à peine modifiés dans leurs caractères somatiques, les descendants des hommes qui ont habité, pendant le Quaternaire, nos différentes provinces. La vieille race du Néanderthal se rencontre encore dans quelques parties de la Haute-Vienne et de la Dordogne ; la race de Cro-Magnon habite toujours le Périgord. Il ne semble pas que les mensurations, si nombreuses et si précises, du Dr Collignon puissent laisser de doute sur la persistance, pendant un grand nombre de siècles, de ces races, malgré les possibilités, souvent réalisées sans doute, de mélanges entre elles et avec quelques autres.
Il est vrai que pour la race du Néanderthal, comme pour celle de Cro-Magnon, on a des repères précis ; les crânes et les débris de squelettes qui sont les types de ces races sont des objets bien définis, catalogués, dont les moulages authentiques se retrouvent dans toutes les collections ; tout naturaliste, lorsqu’il emploie ces mots, sait ce qu’il veut dire ; il n’ignore pas quelle pièce anatomique peut, en cas de doute, servir à ses comparaisons. On se reporte toujours à la même norme, au même étalon avec autant de certitude que s’il s’agissait du mètre et cette précision rend difficiles les à-peu-près et les bavardages.
En Afrique, nous sommes loin d’une pareille méthode ; aucune race n’est définie. On en est toujours, pour les populations noires tout au moins, à une vague classification linguistique. Les groupements basés sur les caractères du langage ne sont jamais homogènes même lorsque ce langage est bien connu ; au Soudan, ce caractère devient particulièrement inquiétant : les noirs n’ont pas de littérature écrite, et l’usage sur place des manuels et des vocabulaires les plus récents ne donne pas du tout la certitude que les auteurs qui les ont faits, connaissaient vraiment, dans leurs détails, la langue qu’ils ont essayé d’enseigner. Leurs ouvrages rendent certes de grands services au passant, mais il est douteux qu’ils permettent une étude du mécanisme grammatical et des radicaux, assez approfondie pour fixer les affinités des diverses langues de l’Afrique centrale ; dans la région de Zinder, les Européens arrivent assez vite à causer en haoussa avec les Touaregs et les Bellah : ce n’est la langue ni des uns ni des autres et le petit nègre est toujours intelligible ; avec les vrais Haoussas, qui doivent savoir leur langue, c’est une autre affaire et l’interprète devient indispensable.
On a souvent aussi relevé avec soin les différentes modes : la coiffure, les tatouages ont été décrits, avec grand détail, chez les principales peuplades ; ils ont suggéré des rapprochements intéressants, et indiqué des influences manifestes de quelques religions. Les totems ont fait l’objet d’études étendues et Desplagnes a cherché, avec peut-être un peu trop d’audace, à en déduire une histoire générale du Soudan. Il serait absurde de dénier toute valeur à ces indications ; elles doivent être utilisées, avec prudence il est vrai, et plusieurs d’entre elles peuvent éclairer certains faits. Elles n’apportent malheureusement aucune lumière sur les races elles-mêmes. Avant de chercher à reconstituer l’histoire de ces races et de leurs migrations possibles, il semble indispensable de les définir d’abord elles-mêmes, avec précision. Les chiffres que l’on possède sont beaucoup trop peu nombreux pour permettre cette définition. D’après Deniker[150] l’indice céphalique des Haoussas serait 77,3 ; ce chiffre résulte de 13 mesures seulement pour une population de plusieurs centaines de mille, répandue sur de vastes surfaces. Pour les Peuhls qui nomadisent presque de l’Égypte à l’Atlantique, la série mesurée porte sur 37 individus. Depuis huit ans, les chiffres se sont multipliés, mais ce ne sont encore que des commencements d’enquêtes, d’où on ne peut déduire rien de certain. Cependant, tant que les races ne seront pas définies, on ne pourra rien faire de bien sérieux ; on ne pourra qu’ajouter de nouvelles pages à tout ce qui a déjà été écrit : l’énorme amas de documents que l’on possède est à peu près inutilisable parce que l’on ne sait jamais à qui les renseignements se rapportent.
Il semble qu’il y a, au Soudan, deux types humains principaux, distincts à première vue : l’un, massif et lourd, à cheveux crépus ; l’autre, plus fin, plus élancé, à cheveux très bouclés, mais ne formant pas toison (Soudaniens et Noubas-Haoussas[151] des Crania ethnica) ; il semble aussi, d’après les quelques crânes anciens que Desplagnes a rapportés du moyen Niger, et qui ont été étudiés par le docteur Hamy[152], que ces deux types coexistent, à de légères variantes près, depuis longtemps dans les régions où on les trouve aujourd’hui. Mais on ne sait rien sur les Tebbous (Pl. XXXI, [phot. 59]), sur les Bouddoumas du Tchad, sur les Somonos du Niger. Ces derniers, qui vivent de la pêche, paraissent former des groupements distincts des populations au milieu desquelles ils vivent ; à Ségou et ailleurs, ils habitent des quartiers spéciaux et ne se mélangent pas aux autres sédentaires.
Force est donc de s’en tenir à des groupements linguistiques, tout provisoires, et dont la carte d’Afrique de G. Gerland [Berghaus, Physikalischer Atlas, no 71, 1892] indique suffisamment la répartition.
Les langues parlées par les diverses populations sédentaires entre Tombouctou et le Tchad, sont assez nombreuses : les langues du Bornou, assez mal connues, sont usitées dans le Mounio, le Koutous, l’Alakhos, et à Moa par les populations sédentaires ; à l’ouest commence le domaine du haoussa qui s’étend jusqu’à l’Adr’ar’ de Tahoua. C’est une des langues les plus importantes de l’Afrique : elle est parlée dans tous les villages de l’Aïr et comprise, comme langue commerciale, du Dahomey à la Méditerranée ; il a été possible au capitaine Leroux d’écrire, en Algérie, une grammaire et un dictionnaire haoussas, parfaitement utilisables à Zinder.
De Tahoua à Tombouctou domine la langue sonr’aï, plus répandue encore au temps de la splendeur de Gao ; elle a, paraît-il, laissé des traces très nettes jusqu’à Agadez.
Ces trois langues fondamentales se subdivisent en un grand nombre de dialectes, différents parfois d’un village à l’autre, et qui nécessitent souvent de nombreux interprètes.
Touaregs. — La société touareg a déjà fait l’objet de plusieurs monographies ; celle de Duveyrier est restée classique ; plus récemment Benhazera et Cortier ont donné des détails nombreux et précis sur les Kel Ahaggar et les Ifor’as de l’Adr’ar’[153]. Les Kel Oui viennent d’être étudiés par Jean ; parmi eux, les Haoussas dominent et ils sont, en partie au moins, très distincts des véritables Touaregs.
Les monographies des Azdjer, des Ahaggar et des Ifor’as de l’Adr’ar’, indiquent en général une quasi identité de mœurs ; il n’y a que des divergences de détail, sans grande portée. Les Kel Oui sont beaucoup plus différents, comme il fallait s’y attendre : chez eux, la polygamie est la règle, et ce seul trait suffit, indépendamment de leur couleur, à les mettre tout à fait à part.
Dans l’ensemble, la société touareg est franchement berbère ; le régime démocratique y est la règle et toutes les décisions importantes sont prises par le conseil des notables de la tribu, dont l’amr’ar n’est que le président.
Il y a cependant une nuance importante : chez les Touaregs, il existe une caste noble et un chef commun, un amenokal qui dirige un grand nombre de tribus. Hanoteau et Letourneux[154] avaient déjà fait remarquer que cette forme « monarchique », anormale dans une société berbère, devait pouvoir s’expliquer par des causes extérieures.
L’épithète « monarchique » n’est pas tout à fait exacte ; il n’y a pas d’amenokal par droit héréditaire ; le chef est choisi dans certaines familles seulement, mais entre les compétiteurs possibles, l’élection prononce en dernier ressort : en 1903, Ismaguel avait été investi du commandement, chez les Oulimminden de l’est, par les autorités françaises, bien qu’il n’eût pas la majorité parmi ses électeurs ; cette méconnaissance des coutumes locales a réuni autour du tambari[155] Rézi, dont les partisans étaient plus nombreux, une foule de mécontents, dont les manœuvres furent longtemps une source de difficultés et d’inquiétudes pour nos administrateurs.
L’amenokal, pas plus que les autres chefs, n’est nommé à vie ; lorsqu’il est en désaccord avec ses électeurs, lorsqu’il a cessé de plaire, il est déposé et remplacé par un chef plus populaire [Cortier, D’une rive à l’autre, p. 282 ; Jean, Les Touaregs du S.-E., p. 159 et 162].
Il n’y a donc pas, à proprement parler, de royauté, mais il existe à coup sûr une sorte de régime féodal ; on trouve partout une caste guerrière de qui dépendent, à des degrés divers de servitude, tous les habitants des terrains de parcours de la tribu noble. Cette organisation semble être un résultat immédiat de la pauvreté du pays ; chez les Kabyles, les vallées sont vraiment fertiles, les villages, qui trouvent facilement de bonnes positions défensives à portée des cultures, sont assez peuplés pour n’avoir pas besoin de protection ; les Arabes des Hauts Plateaux, dont beaucoup sont Berbères, rencontrent presque partout des pâturages et leurs campements restent assez rapprochés pour qu’ils se puissent entr’aider. Les habitants du Sahara central n’ont à leur disposition que quelques oueds à maigre végétation et éloignés les uns des autres ; ils ne peuvent vivre que par petits groupes, et doivent profiter de toutes les aubaines. Lorsque par hasard, un oued du tanezrouft a coulé, ils n’hésitent pas à s’y installer et savent, lorsque le pâturage est vert, se passer d’eau pendant plusieurs semaines : une chamelle donne environ six litres de lait par jour et dans un bon pâturage peut rester plusieurs mois sans boire ; ce lait suffit à tous les besoins des pasteurs.
Dans ces conditions, il est impossible aux Touaregs du nord, Ahaggar et Azdjer, de vivre rassemblés et de s’occuper à la fois de l’élevage et de la défense de leurs troupeaux. La sécurité du pays ne peut être assurée que par des forces de police toujours mobiles ; cette méthode est nécessaire, nous avons dû l’adopter pour nos confins sahariens ; elle justifie amplement l’existence d’une caste guerrière, toujours en route, chez les Touaregs du nord.
Parce qu’elle est d’accord avec les conditions géographiques, la suprématie des tribus nobles et les droits qu’elle entraîne ne sont guère discutés chez les Ahaggar. Dans les pâturages plus riches de la zone sahélienne, l’organisation féodale, qui est moins nécessaire, est supportée avec impatience ; les imr’ad et les bellah se détachent des nobles et ne veulent plus reconnaître pour chef que l’autorité française [R. Arnaud, Rens. col., Comité Afr. fr., 1907, p. 96].
Les caractères ethniques des Touaregs sont assez contradictoires ; leur genre de vie actuel les rapproche des primitifs, et Gautier [I, [ p. 333]] les considère, au point de vue social, comme en pleine sauvagerie. C’est, je crois, une exagération. Leur respect de la femme, leur curiosité pour les choses nouvelles, même leur vague littérature indiquent un certain degré de culture et d’évolution.
Le matriarcat est commun chez beaucoup de peuples primitifs, mais il n’est pas certain que chez les Touaregs il ait le même caractère que chez les sauvages ; il est lié, chez eux, au mariage individuel et à la monogamie ; pour les héritages habituels, le partage se fait entre les enfants du mort. Ce n’est que pour les héritages politiques, pour le droit au commandement, que la parenté maternelle intervient nettement. Encore ceci n’est-il pas général : chez les Ifor’as de l’Adr’ar’, à la mort d’un amenokal, le choix se porte sur ses frères ou sur ses fils et non sur ses neveux [Cortier, l. c., p. 282]. Ce n’est que chez les Touaregs du nord que le droit au tobol est transmis uniquement par les femmes aux fils des sœurs ou des tantes, et cet usage paraît récent ; il ne remonterait qu’à six générations, d’après l’étude détaillée que Benhazera [l. c., p. 94] a faite de la question, confirmant ainsi une anecdote que Duveyrier a racontée longuement [Les Touaregs du Nord, p. 398].
Cette coexistence de faits qui rappellent les mœurs primitives avec d’autres qui indiquent une demi-civilisation peut sans doute s’expliquer par l’histoire. Des monuments, comme la tombe de Tin Hinan à Abalessa, comme les constructions funéraires de Tit, sont la preuve qu’une société berbère assez policée, assez riche, a vécu autrefois dans l’Ahaggar. Les puits souvent bien aménagés du Sahara, dont l’établissement serait actuellement à peine possible, sont, eux aussi, un souvenir de ces temps plus heureux. Réduits à la misère par l’asséchement progressif de leurs vallées, les Touaregs se sont contentés de se maintenir vivants, ne conservant que quelques traits de leur ancienne civilisation ; en même temps que leur pays devenait moins habitable, leurs mœurs évoluaient, donnant l’exemple, assez rare en ethnographie, d’une civilisation régressive.
| R. Chudeau. — Sahara Soudanais. | Pl. XXX. |
Cliché Posth
57. — FEMME KEL TADELÉ.
Imr’ad des Kel Ferouan.
Cliché Posth
58. — FEMMES HOGGAR.
Imr’ad des Kel R’arous.
| R. Chudeau. — Sahara Soudanais. | Pl. XXXI. |
Cliché Posth
59. — LE RASTAMALA, REPRÉSENTANT DU CHEF DES KEL FEROUAN AUPRÈS DU SULTAN D’AÏR.
Natif d’Agadez. Se dit d’origine tebbou.
Cliché Posth
60. — FEMME D’OANELLA, CHEF DES HOGGAR.
Imr’ad des Kel R’arous (Groupe des Ikazkazan).
Probablement de race pure.
On peut espérer, d’ailleurs, que les légendes recueillies chez les différentes confédérations permettront de débrouiller un peu l’histoire de ces tribus ; un assez grand nombre de ces traditions ont déjà été publiées et fourniront probablement des recoupements intéressants, mais je crois que ce travail de contrôle ne peut être fait utilement que sur place ; trop d’éléments d’information font encore défaut pour qu’on puisse le tenter de loin.
Autant que l’on en peut juger sans mensurations précises, les Touaregs, Kel Oui mis à part, paraissent constituer une race très homogène et très pure. Les Taïtoq, les Kel Ahaggar, les Azdjer, les Ifor’as, les Oulimminden et les Kel Gress, et probablement aussi les Touaregs de Tombouctou, se ressemblent beaucoup entre eux et ressemblent beaucoup aussi à certaines races européennes ; on doit, provisoirement tout au moins, les rattacher aux populations dolichocéphales brunes, si fréquentes autour de la Méditerranée occidentale, populations que l’on rencontre en Aquitaine et en Espagne aussi bien qu’aux Canaries et qu’en Afrique mineure, où elles forment la majeure partie des tribus indigènes. Le nom de Berbère est d’ailleurs équivoque ; il ne définit qu’un groupe linguistique assez hétérogène au point de vue anthropologique ; en dehors du domaine de la philologie, ce mot n’a aucun sens précis.
La race à laquelle appartiennent les Touaregs dérive d’une race qui, à l’époque quaternaire, dès le milieu du Paléolithique, occupait le bassin de l’Aquitaine ; les crânes anciens de Laugerie et de Chancelade, ceux de Cro-Magnon sont les témoins authentiques de sa présence à cette époque lointaine. C’est la race de « Cro-Magnon » définie par Broca dès 1868, la race « méditerranéenne » de Houzé, la race « littorale » ou « atlanto-méditerranéenne » de Deniker.
J’aurais voulu, à l’appui de cette affirmation, apporter des arguments précis, et à défaut de mensurations, tout au moins des photographies ; malheureusement, je n’ai pu réunir que peu de documents ; je n’ai pas pu me procurer de photographie des Touaregs du nord. Pour l’Adr’ar’ des Ifor’as, Cortier [l. c., p. 218] donne celles de son guide, Fenna, et de quelques femmes.
Le capitaine Pasquier m’a remis un groupe d’Oulimminden [Pl. XXVIII, [phot. 53]] ; malheureusement le voile, le litham, est bien gênant et ne permet guère de se rendre compte du type.
Le capitaine Posth m’a procuré une série provenant de l’Aïr [Pl. [XXIX] à [XXXI]]. Ces photographies, prises dans les tribus les plus blanches et par suite les plus pures, montreront combien le type est européen, quoique seule, la femme Hoggar de la planche XXXI ([fig. 60]) paraisse vraiment de race non mélangée. Toutes les autres femmes ont le bout du nez arrondi, et ceci est un trait soudanais et non caucasique.
On ne sait pas au juste à quelle époque cette race de Chancelade, franchissant la Méditerranée, est venue occuper le nord de l’Afrique, où elle paraît beaucoup plus récente qu’en Europe. On sait encore moins à quelle date elle s’est répandue dans le Sahara ; les traditions touaregs ne remontent pas à plus de quelques siècles ; depuis Tin Hinan, les Kel Ahaggar énumèrent péniblement une dizaine de générations ; Sidi ag Keradji affirme connaître quinze aïeux ; les sultans d’Agadez auraient été envoyés, il y a un millier d’années, par Constantinople, pour mettre un peu d’ordre dans les affaires des Touaregs qui étaient déjà en pleine anarchie.
Ces dates si rapprochées de nous ne peuvent évidemment pas être prises au sérieux, d’autant que les Touaregs renient toute parenté avec les constructeurs de chouchets, malgré l’identité évidente de ces tombes anciennes avec les tombes modernes [cf. t. I, [chap. III]].
De nombreuses traditions, relatives à l’origine des Touaregs, ont déjà été recueillies ; quelques-unes les font descendre des Philistins ou de la reine de Saba ; beaucoup de familles cherchent à se rattacher au Prophète ou à ses premiers disciples[156] : il y a peu à tenir compte de ces indications ; elles valent à peu près celles qui nous faisaient descendre de Francus, fils de Priam. D’autres traditions plus précises se rapportent au Fezzan (anciennement Targa) et au Sud marocain ; elles semblent d’accord avec les données anatomiques et méritent d’être prises au sérieux.
Elles sont confirmées par une observation très intéressante d’Ascherson, dont Grisebach [La Végétation du Globe, II, p. 135] a bien fait ressortir l’importance. Les mauvaises herbes des oasis du désert de Libye, ces plantes que l’homme cultive malgré lui, proviennent toutes de la Méditerranée ; elles différeraient de celles que l’on trouve dans la vallée du Nil. La migration aurait donc eu lieu du nord au sud et jamais de l’est à l’ouest ; les routes caravanières suivent encore la même direction.
Quelques faits linguistiques indiquent aussi des relations avec le monde romain : pour les mois, il y a une double nomenclature ; celle qui se rapporte à l’année solaire est visiblement latine [Motylinski, Dictionnaire, p. 280] : février, mars, avril et mai, sont devenus fobraier, mars, ibrir, maio [I, [ p. 254]]. Dans l’Adr’ar des Ifor’as, quelques mots semblent d’origine chrétienne [Cortier, l. c., p. 283].
L’habitation. — Les modèles d’habitation usités au Sahara et au Soudan sont suffisamment connus ; la case carrée (Pl. [XXXVI,] [XXXVII]) à toit en terrasse, des ksour et des oasis, se retrouve dans l’Ahaggar, à Arouan, à Tombouctou et chez les Bambaras ; la case ronde, la hutte soudanaise existe un peu dans l’Ahaggar ; dans l’Aïr, elle devient commune, et tend à supplanter la demeure carrée, fréquente surtout dans les ruines.
Ces huttes rondes varient un peu suivant les pays ; dans les villages stables la partie cylindrique est souvent en terre ; l’abondance ou la rareté du bois entraîne aussi quelques modifications de détail. Tout cela a été discuté et figuré cent fois ; on en retrouvera quelques reproductions dans les photogravures ; il est inutile de s’arrêter à un sujet aussi connu.
Il faut cependant consacrer quelques lignes aux cases très spéciales des campements tebbous du nord du Koutous ; elles sont d’un modèle inusité ailleurs ([fig. 67]). En plan, ce sont des rectangles longs de 7 à 8 mètres, larges de 3 ; la porte est dans un des angles, et une cloison, parallèle au petit côté, délimite une sorte de couloir, de vestibule qui met la chambre d’habitation à l’abri des indiscrets. Un foyer, constitué par trois pierres, se trouve au fond de la hutte. Une charpente soutient le faîte à 2 mètres du sol ; le tout est recouvert de paillassons grossiers faits en tiges de mil et de grandes graminées, comme ceux qu’emploient nos jardiniers. L’ensemble a un aspect arrondi, rappelant assez bien certaines serres.
Auprès de chaque case se trouvent quelques constructions analogues mais plus petites, servant de magasins ou de demeure aux captifs. Tout ce qui appartient à un même chef de famille est enclos d’une haie en branchages. Toutes les cases sont établies à mi-côte ou au sommet d’une dune, à faible distance, quelques cents mètres, du puits. Toutes les ouvertures, les portes, et, quand elles existent, les fenêtres, sont dirigées vers le puits pour faciliter la surveillance ; leur orientation varie d’un hameau à l’autre. Dans nombre de villages du Soudan, au contraire, autour du Tchad notamment, les huttes rondes ont toutes leurs portes vers l’ouest pour se défendre du sable charrié par les vents d’est.
Auprès du puits, chaque chef de case à un abreuvoir particulier formé d’un bassin de 4 à 5 mètres carrés de surface, limité par un rebord d’argile. Ces abreuvoirs que l’on remplit à loisir, avant l’arrivée des troupeaux, sont séparés les uns des autres par des haies d’épines. Les Touaregs au contraire, en vrais nomades, se servent d’abreuvoirs portatifs en cuir.
Fig. 67. — Campement tebbou, au nord du Koutous.
Les hameaux ainsi construits sont assez nombreux au nord du Koutous ; j’en ai vu 5 (Garagoa, Dalguian, Boulloum, Boulakendo, Tassr), sur une longueur de 35 kilomètres. A Garagoa, il y a une soixantaine de chefs de cases, et Tassr m’a paru un peu plus important ; les trois autres villages étaient abandonnés au moment de mon passage (avril 1906).
Je ne sais quelle est l’extension géographique de ce type spécial d’habitation : Nachtigal [l. c., p. 190] a indiqué, dans le Tibesti, des paillottes rectangulaires, mais à toit plat, qui paraissent différentes.
Les Tebbous de Tassr et de Garagoa ne semblent pas former une race homogène ; ils se donnent d’ailleurs, pour des raisons politiques probablement, comme des Azas ou Dazas, tout à faits différents des Tebbous véritables et ne pratiquant pas comme eux le vol des troupeaux de leurs voisins (?). Ils affirment même, quoique nous ayons eu la preuve du contraire, n’avoir pas de relations d’amitié avec eux.
| R. Chudeau. — Sahara Soudanais. | Pl. XXXII. |
61. — TENTE TOUAREG.
Chez les Oulimminden.
Un bouclier est appuyé à la tente.
62. — CAMPEMENT DE BELLAH.
Bords du Niger.
| R. Chudeau. — Sahara Soudanais. | Pl. XXXIII. |
Cliché Posth
63. — CAMPEMENT DE BELLAH.
Boucle du Niger.
Cliché Pasquier
64. — CAMPEMENT DE BELLAH.
Près de Gao.
Pour les tentes, il y a à signaler surtout la grande simplicité des installations touaregs ; la photographie (Pl. XXXII, [phot. 61]) montre à quoi elle se réduit en route ; le bouclier, appuyé contre la tente, et le méhari, indiquent suffisamment le peu de hauteur de ce logement qui ne sert qu’à donner de l’ombre. Lorsque le campement est installé pour quelques semaines, on conserve le toit de cuir, mais placé plus haut (2 m.), et on ferme les côtés au moyen de nattes ; la porte est habituellement au sud. L’installation reste cependant toujours assez primitive chez la plupart des Touaregs ; elle devient à peine un peu plus confortable dans la boucle du Niger, tout en se rattachant au même type ([Pl. XXXIII]).
[106]Chevalier, C. R. Ac. Sciences, 30 avril 1900. — La végétation de la région de Tombouctou, Actes du Congrès international de botanique, 1900, p. 248. — La Géographie, XVII, 3, 1908, p. 201-210, etc.
[107]On trouvera de bonnes reproductions des aspects de la végétation de ces diverses zônes dans Karsten et Schenk, Vegetationsbilder, Iena, 1906 et sv., en particulier, pour le Soudan, [4], Pl. 23 à 30 et, pour le Sahara algérien, [6], Pl. 19-24.
[108]Timetr’in est le pluriel du mot tamtek’, équivalent tamachek de r’aba, la forêt.
[109]A. Chevalier, Ass. française Av. Sc., Paris, 1900, p. 642-656.
[110]Ces beaux liserons forment, dans toutes les parties humides de la zone sahélienne, des fourrés très verts avec de grandes fleurs rouges, épanouies seulement le matin. C’est une plante toxique pour tous les troupeaux. Le poste d’Agadez l’a vérifié à ses dépens, ses chameaux, qui n’étaient pas du pays, ayant brouté ces liserons.
[111]ἔδαφος = sol. Schimper, Plant-Geography upon a physiological basis, Oxford, 1903, p. 3. — Ce néologisme s’applique aussi bien aux particularités botaniques qui dépendent de détails topographiques, qu’à celles qui ont pour cause la constitution physique ou chimique du sol.
[112]Cosson a donné, épars dans diverses autres notes, de nombreux renseignements sur la flore du Sahara.
[113]Un genre de Scrophulariées, Lafuentea, n’était connu que par une seule espèce d’Andalousie. Battandier a décrit récemment une seconde espèce de ce genre (L. ovalifolia) de l’Adr’ar’ des Ifor’as, qui est bien loin de la Méditerranée.
[114]Massart, Un voyage botanique au Sahara, Bull. de la Soc. Bot. de Belgique, XXXVII, 1898, p. 202-339, 7 planches.
[115]Le règne végétal en Algérie. Revue Scientifique, [2], XVI, 1879, p. 1205-1217.
[116]Grisebach, La Végétation du Globe, trad. Tchiatcheff, 1878, II, p. 111. — O. Drude, Manuel de Géographie botanique, trad. Poirault, 1897, p. 426.
[117]Battandier et Trabut, L’Algérie, Paris, 1898, p. 355.
[118]N’si, graminées de petite taille, du groupe des Stipées. — Acheb, toutes les autres plantes dont la venue est à la merci d’une averse.
[119]Maury, Assoc. franç. Av. Sciences, Toulouse, 1887. — Massart, l. c., et La Biologie de la végétation sur le littoral belge, Bull. Soc. Bot. de Belgique, XXXII, 1893.
[120]Mentha sylvestris est le na’na’ des Arabes qui joue un grand rôle dans la préparation du thé. Le mot tamahek, ennar’nar’ qui est visiblement le même, semble bien indiquer que la plante a été introduite.
[121]Les cryptogames du Sahara sont encore moins connus que les phanérogames ; on trouvera, dans le Bull. de la Soc. Mycologique de France, plusieurs notes de Patouillard sur les champignons du grand désert africain. Un pyrénomycète (Poronia) est connu en Nubie et sur le littoral atlantique.
[122]Je laisse complètement de côté ce qui a trait au karité et aux lianes à caoutchouc, dont l’aire d’habitat est plus méridionale. — Les cultures vivrières ont d’ailleurs un intérêt plus immédiat ; elles seules permettent un accroissement rapide de la population quand un pays est vraiment peuplé, tout le reste vient facilement.
[123]G. Rolland, Hydrologie du Sahara Algérien. — Mission A. Choisy, 1895, p. 7.
[124]Ou tekhaouit, selle de femme. On en trouvera un croquis et une description détaillée dans Benhazera (Six mois chez les Touaregs, p. 39).
[125]Foureau, Essai de catalogue des noms arabes et berbères de quelques plantes, arbustes et arbres algériens et sahariens, Paris, 1896.
[126]D’après Foureau (Cat., p. 29), mrokba ou merkeba désignerait aussi le Scabiosa camelorum Coss., plante du Sud algérien qui n’est pas connue au Sahara. Elle s’éloigne, par tous ses caractères, des graminées précédentes.
[127]En dehors des ouvrages relatifs au Sahara et au Soudan cités plus haut, j’ai pris quelques renseignements dans Bentham et Hooker, Genera plantarum, et dans Engler-Prantl, Pflanzen Familien.
[128]A. Chevalier, Bull. Soc. Bot. de France, IV, 6, 1906, p. 480-496.
[129]La véritable « myrrhe » provient d’une espèce voisine.
[130]Bull. Soc. Bot. de France, [IV], 7, 1907, p. 252-257.
[131]D’après Cosson, le dattier serait originaire des Canaries, où une sous-espèce, le Phœnix canariensis Hort, est considérée comme spontanée par Webb et Berthelot. La présence de quelques végétaux canariens au cap Blanc, les Helix fossiles des dépôts d’estuaire de Port Étienne, semblent en effet indiquer que, jusqu’au début du Quaternaire, l’archipel canarien était réuni à l’Afrique. Cependant de Saporta affirme reconnaître, parmi les Phœnix tertiaires de la Haute Italie, l’ancêtre direct du dattier.
[132]Gravier, Bulletin du Muséum, 1907, no 3, p. 218-224, une carte.
[133]Foureau, Doc. Scient. de la Mission Saharienne, t. II, p. 1055-1059 ; — De Joannis (Lépidoptères), Bull. de la Soc. entomologique de France, 1908, p. 82-83 ; — Van der Weele (Névroptères), id., 1908, p. 154 ; — Du Buysson (Hyménoptères), id., 1908, p. 131-135 ; — Lesne, Lyctus hipposideros nv. sp., Bull. du Muséum, 25 nov. 1908.
[134]Pucheran, Revue et Magazine de Zoologie, 1865.
[135]J’ai trouvé un beau varan, long de 0 m. 60, au milieu du tanezrouft de Timissao.
[136]Massart, l. c., 1898 ; — Travaux du laboratoire de Wimereux, t. VII, 1899, p. 446-451.
[137]La bibliographie des mollusques africains est déjà très riche. On trouvera l’indication des principaux mémoires dans L. Germain, Les Mollusques terrestres et fluviatiles de l’Afrique Centrale Française, in Chevalier, L’Afrique Centrale Française, 1908, p. 459-617. — Voir aussi Pallary, Mollusques tertiaires fluviatiles d’Algérie, Mém. Soc. Géol. Paléont., 1901.
[138]R. Anthony, Ann. de la Soc. royale Zoologique et Malacologique de Belgique, XLI, 1906, p. 322-430, pl. XI et XII.
[139]On les désigne très improprement au Soudan sous le nom de bancs d’huîtres. Les Ætheria appartiennent à la famille des Unionidæ, qui ne renferme que des formes d’eau douce, très éloignées par leurs caractères anatomiques des Huîtres qui, de plus, sont essentiellement marines.
[140]La grosse vipère de l’Ahaggar appartient à un genre voisin (Bitis). Elle est au moins très proche de la vipère du Gabon. Elle cause des accidents mortels même pendant les mois les plus froids (Guilho-Lohan).
[141]J’emprunte ces déterminations à Maclaud : Notes sur les Mammifères et les Oiseaux de l’Afrique Occidentale, Paris, 1906.
[142]Duveyrier signale à l’Ahaggar, d’après des renseignements indigènes, la taourit qu’il croit une sorte de loup. Je n’ai pu avoir aucune confirmation de l’existence d’un loup. Cortier [l. c. p. 362] pense que la taourirt est une hyène. — La seule rencontre dangereuse que l’on puisse faire dans l’Ahaggar est celle des hyènes qui, lorsqu’elles sont en bande, attaquent parfois des isolés. On ignore la limite nord de H. crocuta Erx. qui est, paraît-il, vraiment dangereuse.
[143]Catalogus mammalium tam viventium quam fossilium, Berlin, 1897-1899.
[144]Jean [l. c., p. 148] émet des doutes sur l’existence du lion en Aïr. Les indigènes sont très affirmatifs. Von Bary le mentionne expressément et indique qu’il a une crinière ; Foureau en a vu des traces (D’Alger au Congo, p. 344, 359).
[145]Pierre et Monteil, L’élevage au Soudan, Paris, 1905. — Dechambre, Rev. Col., 1905, p. 335 et 458.
[146]De Franco, Études sur l’élevage du cheval en Afrique occidentale, Gorée.
[147]Dinaux, Rens. coloniaux publiés par le Comité de l’Afrique française, 1907, p. 64.
[148]Pomel, Monographies des Vertébrés fossiles de l’Algérie, 2e fasc., 1893. — Flamand, De l’introduction du chameau dans l’Afrique du Nord, Paris, 1907.
[149]Leidy, Proc. of the Ac. of natural Science of Philadelphia, 1875.
[150]Les Races et les Peuples de la Terre, Paris, 1900, Appendice II, p. 667-674.
[151]Les Haoussas occupent l’Adr’ar’ de Tahoua, Zinder et s’étendent dans l’Aïr et dans la Nigeria ; ils sont très distincts, à première vue, des Bornouans et des Sonr’ai, entre lesquels ils sont enclavés. Leurs affinités sont plutôt avec les populations de l’Est africain.
[152]In Desplagnes, Le Plateau Central Nigérien, p. 87-94.
[153]Panet a publié une bonne étude sur les Touaregs du cercle de Dounzou (Revue des troupes coloniales, 1905, p. 418).
[154]La Kabylie et les coutumes kabyles, 3 vol., 1872-1873, II, p. 3.
[155]Tambari, synonyme méridional de amr’ar. Amr’ar veut dire au sens propre « quelqu’un de grand soit par la fonction sociale, soit par l’âge ». C’est l’équivalent du mot arabe cheikh (Motylinski, Dictionnaire, p. 110).
[156]Inutile de mentionner l’hypothèse fantaisiste d’après laquelle les guerriers touaregs seraient les descendants des croisés de saint Louis.
CHAPITRE V
HYDROGRAPHIE ANCIENNE
Le Taffassasset. — Le bassin de Tombouctou et le moyen Niger. — Le bassin d’Ansongo. — Le Tchad et le Bahr El Ghazal.
L’hydrographie du Sahara dans son état actuel est récente ; les preuves abondent que d’importants remaniements dans le dessin des cours d’eau sont d’hier.
Malheureusement, les lacunes de la cartographie, l’absence complète d’hypsométrie précise, et l’ignorance où nous sommes de la classification du Pleistocène et du Quaternaire de l’Afrique centrale, obligent à faire une part, peut-être trop large, aux hypothèses, dans l’exposé de l’état ancien du réseau hydrographique. Il semble cependant qu’un essai de synthèse, même très audacieux, soit le seul moyen de grouper les faits acquis et de poser nettement les problèmes.
Dans le Sahara algérien, depuis Duveyrier, le bassin de l’oued Igharghar est bien connu dans ses grandes lignes ; les patientes explorations de Foureau en ont précisé de nombreux détails et les recherches toutes récentes de Voinot nous ont bien fait connaître ses parties hautes.
Gautier a montré l’extension du bassin de la Saoura qu’il a pu suivre jusqu’à Rezegallah ; les affluents de la rive gauche de ce fleuve sont bien connus et il ne reste plus à élucider que quelques questions de détail pour que l’histoire de ce fleuve soit définitivement éclaircie : on ne sait pas encore, par exemple, si la Daoura est un bassin fermé ou un affluent de la rive droite de la Saoura.
Ces deux fleuves, l’Igharghar et la Saoura, bien vivants naguère, ont succombé l’un et l’autre dans leur lutte contre l’ensablement, mais ils sont morts sur place ; s’ils revenaient à la vie, ils reprendraient leur ancien cours. Des accidents tectoniques récents, comme le rajeunissement de la faille du Touat [Sahara algérien, [ p. 235]], n’ont en rien modifié le dessin général des deux principaux bassins du Sahara du nord.
Le Taffassasset. — Dans le Sahara soudanais, les changements ont été plus profonds ; pendant le Pleistocène, un seul fleuve important aboutissait à l’Atlantique. Né dans les contreforts de l’Ahaggar, le Taffassasset, après avoir quitté In Azaoua, se dirigeait vers le sud en passant au voisinage de l’Aïr, dans la plaine de Talak. Un peu plus loin, les grandes vallées de l’Adr’ar’ de Tahoua, les « dallols »[157], indiquent nettement son cours et celui de quelques-uns de ses affluents ; plus au sud encore le Taffassasset se confondait avec ce qui est aujourd’hui le Bas Niger, en aval de la région du W (à la rencontre du fleuve et des quartzites de l’Atacora).
Les indications qui rendent cette reconstitution au moins vraisemblable sont nombreuses. Le dessin actuel du fleuve, tel qu’il résulte de la carte manuscrite où Cortier a résumé tous les itinéraires récents, présente deux angles presque droits : habituellement N.-S., le lit du fleuve se dirige de l’est à l’ouest, de Talak à l’Azaouak, pendant 500 kilomètres ; cette double inflexion dont l’existence paraît bien établie a besoin d’être justifiée ([Carte géologique] hors texte).
Les traces de changements récents dans le régime hydrographique se rencontrent à chaque pas ; au voisinage d’Agadez, le Teloua qui prend sa source dans le Baghazam, un des hauts sommets de l’Aïr, est encore assez vivant. Il a une pente notable : les observations barométriques faites à Agadez et à Assaoua donnent un chiffre voisin de 1/1000, chiffre que confirme l’état de ravinement du lit ; il s’agit donc d’un régime presque torrentiel pour la rivière principale de la plaine d’Agadez. Les affluents du Teloua, ceux de la rive gauche tout au moins, ont une pente presque nulle ; leurs lits sont à peine tracés ; à la saison des pluies, ils s’épandent en de véritables marais, transformant les parties argileuses de leur bassin en fondrières larges de plusieurs kilomètres, et dont la traversée peut devenir dangereuse. Ce n’est pas une allure normale, et d’ordinaire les affluents ont une pente plus forte que la rivière où ils se jettent.
Des exemples analogues ne sont pas rares, mais le fait qui paraît le plus décisif est à coup sûr l’existence des dallols. Le plateau calcaire et gréseux qui constitue l’Adr’ar’ de Tahoua, malgré le dur manteau de latérite qui le recouvre partout, est profondément entaillé par des vallées fort nettes, larges parfois de 5 à 6 kilomètres ; ces vallées, ces dallols, sont limitées par des falaises toujours très bien marquées et dont la hauteur dépasse parfois 100 mètres, au voisinage de Keita par exemple. Leur caractère de vallée d’érosion n’est pas douteux, et elles servent encore de collecteur au peu de pluie qui tombe sur la région ; comme toutes les rivières habituellement inactives, elles ont mal su lutter contre le vent et des dunes encombrent leur lit ; ces barrages ont déterminé l’établissement d’un certain nombre de mares et d’étangs permanents ; celui de Keita, presque un lac, est un des plus célèbres ([Pl. XX]). On peut suivre les principaux dallols fort loin vers le sud ; le dallol Bosso se continue jusqu’au Niger. Vers l’amont ils ne viennent de nulle part : le Goulbi n’Sokoto, qui draine les eaux de la majeure partie du Tegama, passe au sud-est de l’Adr’ar’ ; toutes les eaux du nord du Tegama sont recueillies par le kori Tamago qui, se dirigeant vers l’ouest, passe très au nord de la région de Tahoua, et, vers l’Azaouak, va rejoindre l’Ir’azar d’Agadez, et le Taffassasset qui ont recueilli toutes les eaux de l’Aïr et de l’Ahaggar : tout passage vers le nord et vers l’est est actuellement coupé aux fleuves qui ont creusé les dallols. Ces vallées sont d’ailleurs trop importantes pour être attribuées à de simples ruisseaux ; au surplus, Tahoua est dans une région où les pluies sont actuellement peu importantes : la récolte du petit mil, pourtant peu exigeant, est parfois compromise par la sécheresse, bien que toutes les cultures soient dans les vallées ; tous les ergs morts, si abondants dans la région, et le vernis qui recouvre les latérites, prouvent cependant que, pendant le Quaternaire, ce pays était un vrai désert, où la pluie était plus rare qu’elle ne l’est maintenant. Il y a à ce point de vue amélioration du climat et non péjoration et cependant, malgré ce progrès, les ruisseaux de l’Adr’ar’ sont misérables et hors de proportion avec les grands dallols.
Il faut donc que les dallols aient été creusés par des fleuves venus de loin, de régions où il pleuvait pendant le Quaternaire, c’est-à-dire du Sahara, et ceci ne peut se concilier qu’avec de profonds changements dans le régime hydrographique.
Le bassin de Tombouctou et le moyen Niger. — En 1899, Chevalier[158], herborisant aux environs de Tombouctou, trouva sur le sable une coquille marine ; quelques jours après, les indigènes lui en apportèrent un grand nombre et lui apprirent qu’elles provenaient de Kabarah où on les trouvait dans les carrières d’où était extraite l’argile qui sert à bâtir les maisons de la ville. Les coquilles seraient abondantes surtout dans une couche de sable, plus compact que celui des dunes et qui repose directement sur des argiles[159]. On a pensé d’abord que, comme aujourd’hui la caurie (Cypræa), ces coquilles avaient été apportées de la côte par les noirs et servaient de monnaie. Cette manière de voir ne paraît guère soutenable : le test est déjà modifié dans son aspect, et les coquilles de Tombouctou sont en voie de fossilisation ; elles sont loin d’avoir la fraîcheur de celles que l’on trouve en Mauritanie dans des dépôts de plage à quelques kilomètres de la côte ; Mabille avait observé que toutes sont de taille plus petite que les exemplaires originaires de l’Atlantique, dont le Muséum possède de riches séries. L’une d’elles (Marginella Egouen) mesure habituellement à l’île Gorée 9 lignes (20 mm.) d’après les indications d’Adanson [Histoire naturelle du Sénégal] ; un de mes exemplaires de Tombouctou n’a que 15 millimètres. Mais les échantillons plus nombreux qui sont, depuis, arrivés en Europe montrent à côté de formes naines des formes de taille très normale, de sorte que l’observation de Mabille perd une bonne partie de son importance. Au surplus l’abondance extrême de ces coquilles (on en trouve plusieurs dans chacune des briques de Tombouctou), ne paraît guère s’accorder avec l’idée d’un transport accidentel.
Il faut donc admettre que ces animaux ont vécu et se sont multipliés à la place où on les trouve aujourd’hui : au Quaternaire la mer a occupé le bassin de Tombouctou. Jusqu’à présent on ne connaît que peu d’espèces appartenant à cette faune. Ce sont :
Marginella marginata Born, = M. Egouen Adan.
M. pyrum Gronovius,
M. cingulata Dillwyn,
Columbella rustica Linné ;
la première seule est commune, mais toutes renferment à leur intérieur des débris indéterminables d’autres mollusques[160] (Cerithes et lamellibranches).
Les deux seuls gisements certains sont Kabarah et les berges du Faguibine, et ceci ne nous permet guère de juger quelle pouvait être l’étendue de cette mer. Heureusement quelques faits permettent tout au moins d’émettre des hypothèses vraisemblables, et d’indiquer de quel côté il faudra chercher la solution de ce problème. La petite carte de la [figure 68] montre que vers le sud les terrains cristallins, depuis Tidjika (Tagant) jusqu’à Tosaye, forment une ceinture ininterrompue, d’altitude souvent notable, parfois rehaussée de plateaux de grès (Hombori), ceinture qui donne bien probablement la limite méridionale extrême du bassin de Tombouctou. Vers le nord les renseignements sont encore bien vagues ; on sait cependant d’une manière certaine que les terrains cristallins dominent dans le Rio de Oro [Quiroga] (cf. ch. I, [fig. 4]), et qu’on les retrouve plus au sud où ils supportent les grès dévoniens de l’Adr’ar’ Tmar [Dereims] ; on sait aussi que l’on retrouve les mêmes terrains d’El Eglab à Taoudenni, où ils disparaissent sous les calcaires carbonifères de la hammada El Haricha [Mussel] (cf. ch. I, [fig. 6]) ; plus à l’est l’Adr’ar’ des Ifor’as, qui se relie à l’Ahaggar, se prolonge vers l’ouest par les plateaux dévoniens du Timétrin presque jusqu’au méridien de Tombouctou, laissant, entre ces plateaux et Taoudenni, un passage pour la vallée de la Saoura, passage où l’on a signalé des grès (Infracrétacé) et des dépôts de sebkha. La région circonscrite par ces terrains anciens correspond en gros au Djouf et à l’Azaouad.
Il est hors de doute que, pendant le Pleistocène, l’Atlantique empiétait largement sur la Mauritanie et qu’un golfe s’étendait au moins à 200 kilomètres dans l’intérieur des terres : des coquilles marines à peine fossiles (Senilia senilis ?) abondent jusqu’à Aleg ; il est possible que, passant entre l’Adr’ar’ Tmar et le Tagant, ce golfe ait été rejoindre la mer de Tombouctou. A défaut de preuves directes, que l’ignorance où nous sommes, même de la géographie de ces régions, empêche de donner, on peut remarquer que, si l’on connaît d’innombrables exemples de transport de mollusques par les oiseaux, ces exemples portent sur des formes d’eau douce qui vont ainsi d’une mare à l’autre, ou bien sur des formes de lagune, des formes d’eau saumâtre, comme le Cardium edule L. des chotts algériens, qui sont adaptées à des variations considérables dans la température et dans la composition chimique, dans la salure du milieu qu’ils habitent. Pour les espèces littorales, mais franchement marines, comme le sont les Marginelles, on a pu parfois, avec beaucoup de patience, habituer quelques-unes d’entre elles à vivre dans de l’eau un peu plus ou un peu moins salée que l’eau de mer ; mais elles ne s’y reproduisent pas. L’abondance des fossiles à Tombouctou semble donc indiquer que l’eau y avait la même composition et la même constance de température que dans l’Atlantique, ce qui ne peut guère s’expliquer que par une communication directe entre le Djouf et l’Océan.
Tombouctou est à environ 250 mètres au-dessus de la mer, mais cette différence de niveau n’est pas une objection : près de Reggio, en Calabre, des assises marines du Quaternaire ancien sont à plus de 800 mètres d’altitude, et l’on connaît sur le littoral de l’Angola des sables à Senilia senilis, l’une des espèces les plus communes du golfe quaternaire de Mauritanie, qui forment le couronnement de falaises hautes de 200 mètres.
Fig. 68. — Les massifs anciens et les bassins de l’Afrique occidentale.
A ce golfe marin du Quaternaire ancien, peut-être partagé en deux lobes, dont l’un, Taoudenni, recevait la Saoura et l’autre, Faguibine, le Niger, a succédé au moins dans sa partie méridionale un lac de grande étendue.
Récemment en effet, Dupuis Yakouba a recueilli dans l’Azaouad où on les trouve partout répandus sur le sol, entre les dunes, une série de mollusques d’eau douce qui, d’après l’examen de L. Germain, rappellent de très près la faune des eaux stagnantes du Tchad ; les affinités avec les espèces ou les variétés du Niger, pourtant tout proche, sont beaucoup moins marquées. Cette absence de formes d’eau courante est une bonne confirmation de l’existence d’un lac succédant à la mer à marginelles et dont le Faguibine et les lacs voisins sont le dernier reste.
En même temps que s’interrompaient les communications avec l’Atlantique, dans la partie nord de l’ancien golfe, mal alimentée par la Saoura, s’accumulait le sel qui est actuellement exploité dans les salines de Taoudenni et de Tichitt.
Tout ceci est encore évidemment bien hypothétique ; les faits positifs font défaut, le Djouf est inexploré. L’origine de la falaise d’El Khenachiche, qui semble un accident très important, est singulièrement obscure ; mais il fallait poser le problème.
L’existence de ce golfe quaternaire, si elle était démontrée, rendrait assez vraisemblable, pendant l’Éocène et peut être le Crétacé supérieur, une communication directe entre le bassin de Tahoua et le Sénégal ([chap. II]) : entre le Silurien de Tosaye et l’Adr’ar’ des Ifor’as passent en effet les calcaires à huîtres et à oursins que l’on peut suivre jusqu’à Mabrouka et jusqu’au voisinage de Bemba, en plein cœur du bassin de Tombouctou, semblant jalonner vers l’ouest une communication directe avec l’Atlantique.
Quoi qu’il en soit de ces dernières hypothèses dont la solution appartient à l’avenir, l’existence d’une mer quaternaire à Tombouctou à laquelle, à une époque plus récente, a succédé un lac, dont les régions lacustres sont les derniers témoins, paraît bien établie. La Saoura venant du nord, le Tamanr’asset descendu de la Coudia, et l’oued Ilock, qui prend sa source dans l’Adr’ar’ des Ifor’as, y aboutissaient ; il n’est pas téméraire de penser qu’il en était de même du Niger.
Le cours moyen de ce fleuve, de Koulikoro à Tosaye, présente des particularités très remarquables.
En amont du Macina, le Niger a toutes les allures d’un vieux fleuve fidèle à sa vallée qu’il occupe depuis longtemps ; il est profondément encaissé ; au-dessus du lit actuel, on distingue toute une série d’anciennes terrasses qui racontent les progrès lents de l’érosion ; à côté de ces caractères d’ancienneté, les nombreux rapides qui, au sud de Koulikoro, entravent souvent la navigation sont un indice de rajeunissement. En aval de Tosaye et surtout d’Ansongo, le Niger a des berges fort nettes ; son cours présente d’innombrables rapides ; il est en plein travail et ceci est un signe de jeunesse ; des vallées suspendues, parfois à une vingtaine de mètres au-dessus du fleuve, ne s’y raccordent pas et semblent appartenir à un autre âge et probablement à un autre réseau hydrographique.
| R. Chudeau. — Sahara Soudanais. | Pl. XXXIV. |
Cliché Pasquier
65. — CHALANDS SUR LE NIGER. RÉGION DE GAO.
La rive droite, qui forme le fond, ne présente pas de relief.
Cliché Posth
66. — LA VALLÉE DU NIGER ET LE VILLAGE DES TIRAILLEURS, VUS DU POSTE DE BOUREM.
On voit nettement les divagations du fleuve.
Dans son cours moyen ([fig. 65,] p. 175), dans le bassin de Tombouctou, le fleuve semble ne pas avoir de passé ; c’est à peine même s’il a un présent. Il s’étale en marécages immenses et s’égare en d’innombrables marigots qui, dans la région lacustre surtout, forment un absurde réseau ; à certaines saisons, dans quelques-unes de ses branches, il lui arrive de refluer sur lui-même. Dans tout ce bief, long de plus de 800 kilomètres, la pente est nulle et l’eau s’écoule à peine. Au mois d’août, en pleine crue, sa vitesse ne dépasse pas 6 kilomètres à l’heure : c’est la vitesse du Rhône en temps ordinaire, vitesse qui est souvent triplée (18 km.) en temps de crue. Quelques photographies, en particulier celle de la planche XXXIV ([phot. 66]), montreront combien le cours du Niger est mal défini.
Le seuil de Tosaye, où le Niger quitte le bassin de Tombouctou, est d’une importance capitale ; au delà du seuil, le courant devient plus fort ; la rupture de pente est bien accusée. Cependant, en des pays moins plats, ce point serait à peine remarqué ; le pittoresque y est médiocre ; rien qui puisse être appelé une gorge, encore moins un défilé ; l’érosion n’a fait qu’échancrer l’arête cristalline, y creusant des falaises de quelques mètres ; le temps lui a manqué pour faire plus grand. L’eau n’y trouve encore qu’un écoulement difficile et lent et s’accumule en amont en masses énormes, surtout dans la région lacustre.
On a encore peu de renseignements sur les lacs qui s’étendent sur la rive droite du fleuve, entre le Niger et Hombori ; Desplagnes [Le Plateau central nigérien] en a donné une carte, mais sans explication ; ceux de la rive gauche (Faguibine, Horo) sont mieux connus[161].
Un fait assez imprévu, et qui semble bien établi par les mesures concordantes des lieutenants Figaret et Villatte, est que le Faguibine est en contre-bas d’une dizaine de mètres relativement au Niger. Malgré le sens de la pente, les crues du fleuve, qui varient de 5 à 8 mètres, ne suffisent pas à remplir chaque année cette importante dépression. Quelques barrages de médiocre importance s’y opposent, apportant une bonne confirmation à l’idée du desséchement en quelque sorte mécanique du Sahara [cf. t. I, [ch. II]].
Cette irrégularité dans les crues se traduit par de grandes variations dans l’état des lacs et dans la richesse du pays. Lenz, en 1880, ne mentionne que quelques étangs autour de Ras El Mâ ; il est possible que ses guides l’aient trompé et lui aient soigneusement caché la nappe d’eau principale ; mais il est plus vraisemblable, et mieux d’accord avec les traditions indigènes, qu’il est passé dans la région à un moment de grande sécheresse. D’après le chef du village de Fatakara, ce n’est que trois ans après la venue du voyageur allemand que les Daounas, stériles depuis de longues années, purent être ensemencés. Pendant quelques années, les récoltes furent superbes.
En 1894, le Faguibine était un grand lac : Hourst y a vu une énorme nappe d’eau, sur laquelle il lui paraissait dangereux de naviguer dans une barque non pontée ; en 1905, son niveau avait baissé de 7 m. 50 et Ras El Mâ était à 30 kilomètres de la rive ; parfois même, assurent les indigènes, il ne reste du Faguibine que quelques débris dans les parages des rochers de Taguilem, où les fonds ont quelque profondeur.
Villatte pense qu’un canal de 8 kilomètres de long, reliant le Fati au Télé, permettrait aux eaux du Niger de pénétrer tous les ans jusqu’au Faguibine, assurant une fertilité régulière à d’immenses territoires ; il ne semble pas qu’au point de vue technique l’établissement de ce canal puisse présenter de difficultés.
Avant de l’entreprendre toutefois il sera prudent d’être mieux fixé sur les régions qui sont situées au nord et à l’ouest du Faguibine. La dépression du Djouf est en contre-bas d’au moins une centaine de mètres et il est à peu près certain que le Niger y a autrefois abouti [cf. t. I, [ p. 55]]. Il ne faudrait pas oublier l’exemple qu’a donné récemment le Colorado qui, profitant d’un canal de dérivation, a failli abandonner le Pacifique pour créer un lac important dans le Salton Sink[162] ; il serait plaisant, sous prétexte d’irriguer les Daounas, de renvoyer le Niger dans son ancien lit et de ruiner une bonne partie de l’Afrique occidentale.
Les Maures affirment en effet qu’un chenal continu, partant de Ras El Mâ, relie la Faguibine à Oualata ; le service géographique des colonies (Carte au 2000000e, feuilles 1 et 2) a tenu compte de ce renseignement et figure le Dahar Oualata en falaise, qu’elle prolonge au nord-ouest jusqu’à Tichitt, en plein Djouf.
Diverses légendes confirment d’ailleurs cette ancienne direction du Niger ; on a conservé le souvenir d’une époque où le Niger, ou, pour mieux dire, un de ses bras, un marigot, se remplissait parfois jusqu’à Araouan ; des ruines sont connues dans le Djouf ; près d’Oualata, il existerait deux villes importantes aujourd’hui abandonnées ; entre Araouan et Taoudenni, Ed Denader aurait été peuplé par les Kel Antasar. Cette précision relative semble indiquer qu’il s’agit d’une ruine récente ; le desséchement du pays serait d’hier.
Cependant une autre tradition, dont je dois l’indication à Gsell, permet de croire que depuis fort longtemps le Niger a cessé de couler du sud au nord. Hérodote [livre II, chapitre XXXII] raconte l’histoire de cinq jeunes gens de la tribu des Masamons qui, partis du littoral de la Grande Syrte, traversèrent, pendant de longs jours, le désert en marchant vers le couchant : ils arrivèrent ainsi dans un pays où il y avait des arbres et qu’habitaient des nains de couleur noire qui les firent prisonniers. Ces nains leur firent traverser, par de longues marches, des marécages et les conduisirent dans leur capitale, qu’arrosait un grand fleuve où se jouaient des crocodiles, et qui coulait de l’ouest vers l’est. On ne voit guère que le Niger qui corresponde à ces indications ; la présence de pygmées dans la partie occidentale du Soudan est d’accord avec les légendes que Desplagnes a recueillies [Le Plateau central nigérien, p. 69 et 71] ; leur souvenir est resté assez vivant dans le plateau nigérien d’où ils auraient été refoulés dans la grande forêt équatoriale à une époque assez récente.
Il serait dangereux d’attribuer à ce récit une grande importance, mais il serait puéril de le rejeter a priori.
Le phénomène de capture qui s’est produit à Tosaye n’est pas douteux ; il s’agit là probablement d’un événement géologiquement récent : le récit d’Hérodote est peu clair, les traditions indigènes sont plus nombreuses et plus précises ; elles sont d’accord avec la présence de ruines et avec les faits géographiques ; on peut donc admettre, avec quelque vraisemblance, que le changement de lit du Niger n’est pas très vieux et que l’archéologie permettra peut-être de dater avec quelque exactitude cette importante modification des conditions de la vie dans le bassin de Tombouctou. Elle serait, d’après Desplagnes, antérieure au Néolithique africain qui est sans doute bien récent.
Bassin d’Ansongo. — Que se passait-il entre le bassin du Niger et celui de Taffasasset, alors qu’ils étaient distincts ?
J’ai déjà mentionné précédemment l’existence de vallées suspendues le long du Niger entre Niamey et Gao. Ces vallées sont en général assez larges, bien encaissées dans des berges élevées parfois de 5 à 6 mètres ([fig. 79,] p. 275).
Leur hauteur au-dessus du Niger est très variable ; près de Gao, elles sont à 4 ou 5 mètres au-dessus du niveau du fleuve ; à Ansongo, le poste est bâti sur des graviers à 7 mètres au-dessus du Niger ; il y a 80 kilomètres entre Gao et Ansongo et le fleuve ne présente pas de rapides.
Plus au sud, vers Niamey, les vallées suspendues dominent le fleuve d’une trentaine de mètres ; il y a entre Ansongo et Niamey 280 kilomètres et de très nombreux rapides. Les altitudes n’ont été déterminées qu’au baromètre ; elles accusent une cinquantaine de mètres de différence entre Gao et Niamey, au niveau du Niger. Il est impossible d’en conclure quoi que ce soit sur les niveaux relatifs des vallées suspendues et de savoir si celles de Niamey sont au-dessus ou au-dessous de celles de Gao. La cartographie de ces régions est encore trop sommaire pour que l’on puisse savoir si ces vallées suspendues s’arrêtent au Niger ou si elles le traversent et se continuent au delà du fleuve : j’en ai aperçu d’assez nombreuses sur chaque rive, mais ce n’est pas d’une pirogue que l’on peut les étudier sérieusement.
Plus au sud, Hubert a observé des faits analogues, sur lesquels il donne peu de détails.
Malgré ces incertitudes, ces vallées sont cependant la preuve d’un changement profond dans le régime des cours d’eau de la contrée, soit qu’elles n’aient jamais eu de rapport avec le Niger, soit qu’elles en soient d’anciens affluents.
Ce bassin, dont Ansongo occupe le centre, semble assez bien délimité vers l’ouest par l’arête cristalline qui va de Tosaye à Hombori ; partout ailleurs ses limites sont assez indécises : ce coin de la boucle du Niger a été encore à peine parcouru.
En tous cas ce bassin est mal modelé ; il est occupé par un grand nombre de mares, Merri, Doro, Gossi qui, d’après les renseignements qu’a bien voulu me donner le capitaine Aymard, sont, à la saison des pluies, de véritables lacs dont le périmètre dépasse 100 kilomètres ; à la fin de la saison sèche, elles n’ont plus que quelques lieues de tour. Le Telemsi est jusqu’à présent le moins mal connu des fleuves de ce bassin ; prenant sa source dans l’Adr’ar’ des Ifor’as, il contient parfois de l’eau dans des mares, mais ne coule plus ; il se raccorde fort mal avec ceux de ses affluents de la rive droite qui prennent leur source au nord du Bourem ; Combemorel [Comité Af. française, janv. 1909] met bien en évidence ce caractère hétérogène du réseau.
Il est assez vraisemblable, sans qu’il soit possible pour le moment d’en donner la preuve positive, que ce bassin d’Ansongo a été un bassin fermé, intercalé entre le Niger et le Taffassasset.
Comme agents du modelé, les bassins fermés sont des outils médiocres ; ils ne peuvent subsister que dans les régions où les pluies sont rares, et à cette cause d’infériorité manifeste, ils ajoutent encore leurs propres effets. Lorsqu’un fleuve se jette dans la mer, les sédiments qu’il y apporte ont un volume parfois considérable, mais à coup sûr négligeable devant le cube de l’Océan ; dans un bassin fermé, il n’en est plus de même et toutes les fois que le fleuve travaille, il surélève lui-même son niveau de base aux dépens des matériaux qu’il a arrachés aux parties les plus hautes de son bassin, deux actions dont les effets s’additionnent pour diminuer la pente du fleuve et restreindre sa puissance ; il est impossible aux affluents d’une mare de remonter leur tête bien loin et tous les phénomènes de capture ont chance de se faire à leurs dépens.
Le Taffassasset était bien placé pour sortir vainqueur de la lutte ; s’il faut en croire Hubert [Thèse, p. 155] les fleuves côtiers du Dahomey portent la trace d’un abaissement de 40 mètres de leur niveau de base, aussi tous présentent-ils, à leur sortie de la région cristalline, une rupture de pente très nette. Quoique l’invariabilité de niveau, affirmée par Hubert, de la plate-forme ancienne, depuis l’Éocène, soit peu vraisemblable, le rajeunissement de tous les cours d’eau du Dahomey paraît bien établi. L’embouchure du Taffassasset en était trop proche pour que le fleuve n’ait pas puisé dans ce mouvement négatif une nouvelle vigueur. L’un de ses affluents attaquant l’Atacora, créait le W et pénétrait au cœur du bassin d’Ansongo.
La masse d’eau qu’il y trouvait lui permettait de remonter rapidement sa source et de rejoindre à Tosaye le Niger, qui probablement déjà venait s’étaler paresseusement, à l’époque des crues, sur toute la surface du bassin de Tombouctou, vaste plaine sans relief où aucun obstacle ne pouvait l’arrêter.
Ce qui n’était d’abord qu’un petit affluent de l’ancien Taffassasset, devenait la branche maîtresse du réseau ; le dallol Bosso, profitant du nouvel état de choses, prenait une grosse importance et peut-être, dès la capture du bassin d’Ansongo, décapitait, au nord de Tahoua, le Taffassasset et obligeait tous les oueds descendus de l’Aïr ou de l’Ahaggar à abandonner les dallols de l’Adr’ar’ de Tahoua.
Pour agir ainsi, il fallait que tous ces fleuves soient encore bien vivants et ceci nous reporterait à l’époque où les oueds sahariens étaient encore de vrais cours d’eau, à l’époque du Néolithique africain. L’étude du Niger donne peut-être une date plus rapprochée, mais sa capture est postérieure à celle du bassin d’Ansongo. Peut-être n’est-il pas absurde de penser que la suppression des grands lacs du Djouf, suppression qui a dû suivre la capture du Niger, a pu avoir une répercussion sur le climat du Sahara et diminuer de quelques tornades la quantité de pluie qui tombait sur l’Ahaggar. Le Taffassasset coule encore parfois jusqu’à In Azaoua où les puits sont peu profonds (7 m.). Peut-être faudrait-il peu de chose pour lui rendre la vie.
D’autres hypothèses sont possibles. Le lieutenant Dulac croit que, autrefois, le Niger passait au sud du plateau de Bandiagara ; il a pu suivre en tous cas une vallée bien tracée, se dirigeant vers l’est et qui pouvait avoir abouti vers Say ou Niamey ; il attribue ces changements hydrographiques à des mouvements tectoniques et aussi à des accidents volcaniques dont la région de Hombori présenterait, paraît-il, des traces (communication verbale).
Les mouvements tectoniques récents ne sont pas rares en Afrique ; la faille du Touat en est une preuve [cf. t. I, [ p. 236]] ; les Senilia senilis de l’Angola forment une plage soulevée à 200 mètres. Nul doute qu’ils n’aient aidé certains phénomènes de capture et qu’ils n’en aient entravé d’autres.
Je n’ignore pas que cet essai de synthèse est trop hardi et dépasse largement ce que l’on peut légitimement déduire de quelques faits d’observation.
Il importait surtout de bien mettre en évidence l’ampleur des modifications que le réseau hydrographique a subies au Soudan ; il était nécessaire d’attirer l’attention des chercheurs sur ces questions si complexes, pour la solution desquelles les efforts d’un grand nombre ne seront pas inutiles.
Le Tchad et le Bahr El Ghazal. — Le bassin du Tchad n’est encore que partiellement connu ; le Chari et ses affluents, la Komadougou et le lac lui-même ont été relevés avec soin et l’on en peut dresser une carte d’ensemble avec une certitude suffisante. Au nord-est du Tchad les données sont beaucoup plus imprécises.
Avoisinant le lac à l’est, un plateau d’élévation moyenne assez faible, long de 200 kilomètres du nord-ouest au sud-est, et large de 150, porte différents noms correspondant à divers aspects topographiques : le Chittati, tout proche du Tchad, est caractérisé par des cuvettes fermées, en général elliptiques, en contre-bas du plateau ; la falaise atteint parfois 50 à 60 mètres. Dans le Kanem, les dépressions, longues de 6 à 7 kilomètres, sont généralement orientées nord-sud et voisines les unes des autres. Des dunes élevées, hautes parfois de 100 mètres et fixées maintenant par la végétation, donnent au Manga son principal caractère [Freydenberg, Thèse, p. 56, 74].
Ce plateau tranche très nettement par la nature de son sol sur les dépôts d’alluvions, argileux et sableux, qui, à partir du 9° Lat. N., forment la plaine où, sans thalwegs bien définis, serpentent les principaux affluents du Tchad ; le Kanem est peut-être un témoin des grès et argiles du Tegama.
A l’est de ce plateau se trouvent quelques dépressions qui, jadis, ont été des lacs.
L’Egueï, large d’une trentaine de kilomètres, s’étend, du nord-ouest au sud-est, sur une longueur de 150 kilomètres ; un peu plus loin se rencontrent le Toro et le Bodelé, à contours encore mal précisés ; passant au sud du Kanem et de l’Egueï, un sillon, le Bahr El Ghazal, est creusé depuis le Tchad jusqu’au Bodelé qu’il vient rejoindre dans la région du Djourab.
Nachtigal, le premier, a vu ces régions ; il y a signalé des coquilles et des débris de poissons. Ces dernières années, l’Egueï et le Bodelé ont été étudiés à nouveau par Mangin ; les Melania et les vertèbres de poissons qu’il en a rapportées, montrent bien que ces dépressions étaient récemment encore occupées par d’importantes nappes d’eau douce et qu’elles faisaient partie d’un plus grand Tchad.
Toute cette zone de bas-fonds, d’anciens marais, paraît nettement limitée vers le nord ; une série de hauteurs, où plusieurs oueds, dont le moins mal connu est le Tin Toumma[163], prennent naissance, s’étend de Dibbela au Tibesti et sépare le bassin de Bilma de celui du Tchad ; vers le sud, le lac Fittri, alimenté par le Batha qui descendait de l’Ouadaï, et la dépression que Chevalier désigne sous le nom de lac Baro, ont été en relation évidente d’affluent avec le Tchad.
Vers le nord-est les choses sont beaucoup plus obscures ; le Tibesti, dont certains sommets atteignent 2700 mètres, forme un massif important de grès dévoniens (?) couronnés de formations volcaniques. Cette haute barrière s’approche vers le sud-est de l’Ennedi, région élevée qui semble se relier au Darfour. D’après les renseignements du capitaine Cornet, Freydenberg [Thèse, p. 78] indique que la partie occidentale de l’Ennedi, la seule connue, est un pays de plateaux formés d’assises gréseuses, bariolées et dures ; ces plateaux sont entaillés de profondes vallées qui se dirigent vers le Bahr El Ghazal.
Entre le Tibesti et l’Ennedi se place une région relativement basse, riche en eau, le Borkou, où l’on compte quelques oasis. Les renseignements géologiques relatifs au Borkou sont peu nombreux et vagues ; on y a signalé des grès durs, analogues à ceux de l’Ennedi, (Dévonien ?) et des grès tendres, argileux, maculés d’oxyde de fer (Crétacé ? Éocène ?). Nachtigal mentionne expressément, au sud-ouest du Borkou, une arête abrupte haute d’une trentaine de mètres, l’Amanga. Contre l’Amanga s’appuient des formations calcaires riches en coquilles [l. c., p. 430].
Tout cela est bien flou et apporte peu de lumières sur une des questions les plus obscures encore de la géographie africaine.
On ne sait pas encore, d’une façon positive, si le Tchad est le centre d’un bassin fermé ou si, comme le pensait Nachtigal, le Bahr ne serait pas son émissaire.
Il ne s’agit pas, bien entendu, de savoir si actuellement le Bahr El Ghazal coule vraiment vers l’est, mais bien si la pente générale des vallées est vers l’est, et si ce ne sont pas des phénomènes de barrages du lit par des actions éoliennes, ou des phénomènes de capture en amont du Tchad, qui ont arrêté dans leur marche vers l’est les eaux du Chari et de la Komadougou. L’exemple du Faguibine montre nettement que, aux confins du désert, un fleuve peut abandonner son ancien lit, sans qu’il y ait inversion de la pente.
Un fait d’une importance capitale et qui avait déjà frappé Nachtigal est que les eaux du Tchad sont douces ; elles restent buvables même pendant les périodes de sécheresse. On ne peut invoquer l’absence de sel dans la région : les mares à natron abondent au voisinage et donnent lieu à d’importantes exploitations à Buné, à Gourselik, dans le Chittati, etc.
Les eaux de rivière contiennent toujours, en solution, des matières salines et si le Tchad est un bassin fermé, toutes celles qu’ont charriées, depuis des siècles, les divers affluents du lac, ne peuvent se trouver que dans le Tchad. Il est possible de se rendre compte de la rapidité avec laquelle peut s’accroître la salure du lac sous cette seule influence.
Toutes les observations recueillies, et les traditions indigènes citées par Freydenberg, sont d’accord pour montrer que si le Tchad présente d’une année à l’autre de grandes variations de niveau, il reprend cependant périodiquement les mêmes contours ; on peut donc admettre qu’en moyenne, il reçoit annuellement autant d’eau de ses affluents qu’il en perd par évaporation. Supposons en outre que les années où il est le plus bas, il conserve encore autant d’eau qu’il en perd par évaporation ; il est probable, d’après les données d’observation, les sondages surtout, qu’il en conserve beaucoup moins, ce qui rendrait l’accroissement de la salure plus rapide encore.
Ceci nous permet de mettre le problème en équation ; appelons s la surface moyenne du lac, h la hauteur d’eau qui s’évapore chaque année ; sh sera le volume d’eau évaporé annuellement et aussi celui que les affluents amènent au lac ; 2 sh sera le volume moyen des eaux du lac.
A défaut d’analyse des eaux du Chari et de la Komadougou, nous savons que les eaux douces renferment en moyenne 18100000 de matières salines dissoutes ; le chiffre le plus élevé 66,5100000 est fourni par les eaux qui ont circulé sur des graviers ou des alluvions, le plus faible 5,94100000 par les eaux de sources, issues des granites et des gneiss. Si nous prenons ce dernier chiffre, la quantité de sel que chaque année ses affluents amènent au Tchad sera sh 5,94100000
L’eau de mer contient 351000 de matières dissoutes ; l’équation
sh 5,94100000 x = 2 sh 351000
nous donnera donc le nombre d’années, x, nécessaire pour que le Tchad soit aussi salé que l’Océan, si le double mécanisme de l’apport d’eau par les affluents et de son enlèvement par évaporation, était seul en jeu. On trouve ainsi une douzaine de siècles ; les eaux qui contiennent 61000 de sels sont réputées tout à fait inbuvables, même au Sahara : il suffirait de 200 ans pour arriver à cette salure.
Deux corrections, de même sens, allongeraient un peu ce délai ; il faudrait tenir compte de la petite quantité d’eau presque pure que la pluie tombant sur le lac apporte au Tchad : cette quantité est certainement inférieure à 0 m. 50 et l’évaporation enlève plus de 2 mètres d’eau. Sur les bords du lac, dans les parties desséchées, un peu de sel peut être entraîné au loin par les coups de vent, mais cette correction, difficile à calculer, est probablement négligeable.
Ces deux causes ne suffiraient probablement pas à doubler le nombre de siècles nécessaires pour transformer le Tchad en un lac salé.
Ce nombre (deux siècles) est en somme assez faible, et le fait que les eaux du Tchad restent buvables, prouve qu’un mécanisme doit intervenir, qui empêche l’accumulation du sel dans le lac.
Le capitaine Dubois[164] suppose que le sel va se déposer sur les bords du Tchad dans des golfes souvent à sec : « le Tchad se dénatronise automatiquement par le seul jeu de ses crues et de ses décrues ». L’enseigne de vaisseau d’Huart a exprimé la même idée, en la précisant davantage : « Le fait que le Tchad crée autour de lui une série de mares littorales qui se séparent petit à petit de la masse principale par des cordons sablonneux, et qui ne s’alimentent plus qu’aux hautes eaux, jusqu’à leur isolement complet et définitif, explique à la fois et la création des nappes de natron et la douceur des eaux du lac. Le Tchad se dessale dans les mares qui, se trouvant à la périphérie, reçoivent toutes les matières lourdes en suspension entraînées par la masse des eaux[165] ».
Cette explication n’est peut-être pas suffisante ; les habitants des îles du Tchad, pour qui le natron est un objet d’échange important, le recherchent avec soin, souvent assez loin de la côte ; « un des points les plus importants où l’on en trouve, à Kelbouroum, est à deux jours de marche dans l’intérieur » du Kanem [Destenave, l. c.] ; Freydenberg [Thèse, p. 53] cite, entre le pays de Foli et le Tchad, au voisinage immédiat du lac, entre N’Gouri et Massakory, une région où les mares à natron sont abondantes et donnent lieu à une exploitation assez active : le grand marché de natron se tient à Wanda.
Combien de sel se dépose dans les mares de la périphérie du Tchad ? La superficie du lac est d’environ 20000 kilomètres carrés ; en admettant une évaporation de 1 mètre seulement par an, et, pour les matières salines amenées par les affluents 5,94100000, la quantité de sel apportée annuellement au lac serait, en tonnes
20000 × 1000[165] × 5,94100000
c’est-à-dire plus de un million.
Les chiffres de Nachtigal donneraient un tonnage plus élevé ; il avait calculé que le Tchad recevait annuellement 100 kilomètres cubes d’eau, dont 60 fournis par le seul Chari qui amènerait à lui seul plus de 3 millions de tonnes de matières salines dans le lac.
Il est difficile de se faire une idée exacte de la quantité de sel retiré des eaux du Tchad par le commerce.
Il est douteux que le chiffre en soit important : d’après le commandant Gadel, les caravanes enlèvent annuellement de Bilma, qui est un marché considérable, environ 4000 tonnes de sel, dont une bonne partie est vendue au Bornou, sur les bords du lac ; le commerce de Taoudenni donne des chiffres analogues : il est vraisemblable que l’exportation du Tchad est aussi misérable, et cependant les produits naturels ne lui suffisent pas : tout autour du lac, des villages vivent de la fabrication du natron qu’ils préparent par lessivage des cendres du Salvadora persica ; le produit ainsi obtenu est plus riche en potasse que le natron des mares, mais les indigènes n’y regardent pas de si près et se dispenseraient de ce travail s’ils pouvaient l’éviter.
Le fait que le natron de Wanda, comme le sel du Kaouar, est vendu jusqu’au Bornou, est un indice certain de l’absence ou de l’extrême rareté de mares exploitables sur la rive occidentale du lac.
Il y a donc en somme quelques points des bords du Tchad où le sel se dépose ; le phénomène n’est pas général. Dans les régions où il se produit, il est insignifiant puisqu’il ne suffit pas à alimenter le commerce si réduit de l’Afrique centrale et qu’aux produits naturels du sol, il faut ajouter les fruits de l’industrie.
Que le mécanisme, indiqué par Dubois et d’Huart, enlève régulièrement un peu de sel au Tchad, cela n’est pas douteux, mais il n’en résulte pas que ce mécanisme soit suffisant pour maintenir douce l’eau du lac. Il y a trop de disproportion entre les chiffres du sel amené par les affluents et du sel enlevé par l’industrie ; ces chiffres ne sont pas du même ordre de grandeur.
Il faut donc admettre que le sel s’en va autrement et l’on ne voit guère d’autre solution possible que l’existence d’un émissaire du lac. Nachtigal avait attribué ce rôle au Bahr El Ghazal, et c’est en effet le seul fleuve dont le rôle soit discutable : tous les autres, morts ou vivants, sont certainement des affluents du lac.
Que la douceur des eaux du Tchad ne puisse bien s’expliquer que par l’existence d’un effluent, c’est déjà un argument d’un grand poids, mais l’étude du Barh El Ghazal lui-même peut seule être décisive.
Un premier point n’est pas douteux : pendant les grandes eaux du Tchad, le Bahr El Ghazal se remplit et les eaux gagnent vers le nord-est. Tahr, un chef du Dagana, racontait en 1823 à Denham que le lac s’écoulait bien autrefois par cette rivière qui allait se perdre dans un lac qui s’était desséché depuis peu ; Tahr ajoutait que les débordements du lac diminuaient tous les ans d’importance ; les dires des indigènes recueillis par Freydenberg confirment ce point : vers 1830 le lac a été à sec, ce qui a permis aux Bouddoumas d’aller piller le Bornou. Vers 1851[166], à l’époque du passage de Barth et d’Overweg, le lac au contraire était très haut et envahissait le Bahr El Ghazal ; il en était de même en 1870 et les indigènes espéraient que le Bodélé allait être inondé (Nachtigal) et qu’on pourrait comme au milieu du XVIIIe siècle aller au Borkou en pirogue.
Il est inutile de multiplier ces exemples : toutes les fois qu’il y a une grande crue du lac, et ces crues sont périodiques, le trop-plein se déverse dans le Bahr El Ghazal, mais ceci ne prouve rien sur le sens de la pente : quand la Loire donne, ses affluents sont obligés de rebrousser chemin.
Les mesures d’altitude sont encore rares et aucune n’a été faite par des méthodes précises. Cependant Nachtigal et le capitaine Mangin ont trouvé tous les deux que la pente était vers le nord-est : le Toro et le Djourab seraient l’un et l’autre à une centaine de mètres au-dessous du Tchad. Malgré l’incertitude qui entache les indications des anéroïdes, incertitudes qu’aggravent encore l’absence d’observatoires fixes et par suite de corrections, il est impossible de négliger ces données. Freydenberg fait remarquer que le Tchad est entouré d’une ceinture de dunes ; l’observation est exacte, mais il a tort d’en conclure que le Tchad est un centre de basses pressions ; toutes les dunes que j’ai vues, de Woudi à Kouloua, près du rivage nord du lac, ont leur pente douce tournée vers le Tchad c’est-à-dire vers l’est à Woudi, vers l’ouest à Kouloua ; s’il en est ainsi partout, le Tchad serait un centre de divergence du vent, par suite un centre de hautes pressions ; si les observations de Mangin et de Nachtigal ont été faussées par cette cause, les différences d’altitude qu’ils ont trouvées seraient trop faibles, et la pente vers le nord-est serait encore plus marquée qu’ils ne l’ont indiqué.
Il convient d’ajouter toutefois que les dunes qui entourent le Tchad ont leurs sommets arrondis, qu’elles sont fixées par la végétation : ce sont des dunes mortes, témoins d’un régime antérieur. Si le Tchad a été autrefois un centre de hautes pressions, il n’est pas certain qu’il le soit encore ; les observations météorologiques anciennes de Barth et de Nachtigal, résumées par Schirmer, celles plus récentes de Foureau, sont d’accord avec les observations de Freydenberg et les miennes pour indiquer, dans la région du Tchad, grande prédominance des vents du nord-est, prédominance qui est la règle dans la majeure partie du Sahara.
Le capitaine Mangin a recueilli, entre l’Egueï et le Toro, un certain nombre de cailloux roulés dont la position est indiquée avec précision sur une des cartes qu’a publiées Freydenberg[167]. Ces cailloux sont des grès et des calcédoines qui ne peuvent guère provenir que du Tibesti ; cela prouve que le Bahr El Ghazal recevait des affluents de ce massif montagneux ; je ne crois pas que l’on en puisse rien déduire sur le sens dans lequel coulait le Bahr El Ghazal.
Le commandant Bordeaux précise cet argument ; il note que le lit du Soro (Bahr el Ghazal) au voisinage du Tchad, est exclusivement argileux ; à mesure que l’on va vers le nord-est, on y rencontre du sable et même, dans l’Egueï et la dépression de Broulkoung, des cailloux roulés[168]. La remarque est intéressante, mais non décisive : à sa sortie du Léman, où les eaux se sont décantées, le Rhône ne charrie que du limon. Un peu plus loin, ses affluents, descendus des Alpes, lui apportent des graviers et des galets. Il faut attendre, pour se prononcer en toute certitude, un levé plus complet et plus détaillé du réseau hydrographique au nord-est du Tchad.
Il est impossible de conclure d’une manière ferme, mais l’idée que le Bahr El Ghazal est un affluent du Tchad, semble avoir pour elle deux arguments importants : les observations barométriques concordantes de Nachtigal et de Mangin, et la douceur relative des eaux du lac.
Si le raisonnement et les calculs qui ont conduit à attribuer une valeur capitale à l’absence, ou, tout au moins, à la rareté du sel sont corrects, on pourrait pousser plus loin l’induction, bien que la méthode soit dangereuse. Nulle part, entre le Tchad et le Borkou, on ne connaît de dépôts de sels assez considérables pour donner lieu à un grand commerce ; on cite seulement deux points, Dini et Arouellé, où le sel soit exploité dans l’Ennedi, au sud du cours probable du Bahr el Ghazal [Bordeaux, l. c., p. 220]. Les plantes signalées dans la région (irak, doum, hâd, tamarix) sont celles des terrains à peine salés. Au surplus, dans l’Egueï, les puits qui sont situés sur les bords de la dépression sont natronés et l’eau qu’ils contiennent est imbuvable ; ceux qui sont au milieu, dans la partie qui a été la mieux lavée, dans le thalweg, contiennent seuls de l’eau douce ; Mangin attribuait, à juste raison, une grande importance à cette remarque ; elle tendrait à prouver que le sous-sol du pays contenait primitivement du sel, et que seul le temps a manqué au Chari et au Bahr El Ghazal pour l’entraîner plus loin. Les mares à natron du Manga peuvent conduire à une conclusion analogue qui n’est pas en désaccord avec le peu que l’on sait de la géologie de ces régions : la mer les a couvertes pendant le Crétacé et le Nummulitique, mais c’était une mer peu profonde, une mer continentale sur les bords de laquelle un régime lagunaire pouvait facilement s’établir. Ainsi donc, nous pouvons suivre le Bahr El Ghazal jusqu’au Borkou, sans trouver de points où ait été déposé le sel qu’il entraînait ; au delà c’est l’inconnu, mais Mangin avait appris de ses informateurs indigènes qu’une piste, jalonnée de nombreux points d’eau, allait du Borkou vers l’est ; la description semble indiquer le lit d’un oued qui, passant entre le Tibesti et l’Ennedi, prolongerait jusqu’au centre du désert libyen le Bahr el Ghazal. Il semble peu probable que ce fleuve soit arrivé au Nil ; il y a 1500 kilomètres du Borkou, dont l’altitude est de 200 mètres (au plus), à la première cataracte (97 m.). La pente, voisine de 1/25000, suffit pour permettre l’écoulement d’un fleuve, mais elle est trop faible pour qu’il puisse lutter contre l’ensablement ; de plus la rive gauche du Nil est bordée de plateaux, et l’on ne voit pas où aurait été le confluent.
La Méditerranée est encore plus loin que le Nil, la pente par suite plus faible ; rien n’indique qu’entre l’Égypte et Ben Ghazi se soit jamais jeté un fleuve important.
Il semble plus vraisemblable que le Bahr El Ghazal, s’il a jamais réussi à franchir la barrière du Tibesti et de l’Ennedi, ait déposé le sel dans quelque chott du désert de Libye, désert dont l’étude est encore à peine ébauchée.
Les causes qui ont arrêté les eaux du Chari dans leur marche vers le Borkou, sont celles que nous avons déjà trouvées pour la plupart des oueds du Sahara : les indigènes avaient affirmé à Barth que les communications entre le lac et le Bahr El Ghazal avaient été interrompues par une dune ; il est vraisemblable aussi que les alluvions amenées au lac et qui ont créé toutes les îles du Tchad n’ont pas été étrangères à l’obstruction de l’émissaire. L’état de choses actuel serait en grande partie attribuable à des causes mécaniques.
Une autre cause a pu intervenir et rendre le fleuve moins apte à lutter contre ses alluvions. Barth avait déjà indiqué que par le Toubouri, les eaux du Logone, le principal affluent du Chari, s’écoulaient parfois par le Bénoué et gagnaient ainsi l’Atlantique. Le Toubouri a été revu depuis par le capitaine Lœffler en 1900, par la mission Lenfant et plus récemment par la mission Moll[169]. Il s’agit bien d’une dépression reliant les deux bassins hydrographiques ; à la saison sèche, les parties les plus basses sont occupées par une série de lacs, larges parfois de 3 à 4 kilomètres et dont la longueur peut atteindre 15 à 20 km.
A la saison des pluies, tous ces lacs se confondent en un seul qui, par la plaine d’Eré, est en relation avec le Logone ; le courant est en général dirigé vers le sud-est, vers le Bénoué ; il est parfois cependant inversé et le trop-plein se déverse dans le bassin du Tchad. Le résultat final de la lutte entre les deux fleuves n’est pas douteux ; le Mayo Kabbi, qui est le déversoir régulier du Toubouri, descend brusquement du plateau Laka par les chutes Gauthiot, et ce supplément d’énergie lui permettra certainement de décapiter le Logone. Bien que, au point de vue des ravitaillements, on ait singulièrement exagéré l’importance de cette communication, il est nettement acquis qu’une partie des eaux, qui jadis allaient au Tchad, se dirigent maintenant vers l’Atlantique ; cette fraction ne pourra que s’accroître.
Cette saignée n’a pu qu’affaiblir le Bahr El Ghazal : les crues du Tchad perdent de leur puissance et n’ont plus assez de vigueur pour chasser les obstacles qui barrent le cours de l’effluent.
Nous prenons là, en quelque sorte sur le fait, l’impuissance des bassins fermés à se défendre longtemps contre les phénomènes de capture.
Le capitaine Meynier, dans une très intéressante étude sur le régime hydrographique du Soudan [Rev. Col., V, 1905, p. 257-264], avait fait ressortir la fréquence des coudes en forme de crosses qui font revenir sur leurs pas un grand nombre de fleuves du Soudan ; l’exemple du Niger est typique ; le Sénégal coupe, entre Billy et Médine, les montagnes du Bambouk par une série de chutes dont l’origine paraît récente ; dans le territoire de Zinder, le Taffassasset, après avoir coulé du nord au sud, s’infléchit vers l’ouest, puis se rabat vers le sud ; plusieurs de ses affluents, comme le Goulbi n’Kaba, présentent à un moindre degré le même caractère.
Presque tous les fleuves soudanais, d’abord entraînés par la pente générale du terrain vers le nord, dans la région déprimée où ont pu pénétrer les mers du Crétacé et de l’Éocène, rebroussent chemin au contact du désert. Comme dans le Sahara algérien, le sable engorge les chenaux ; les sédiments amenés par le fleuve dans des bassins de petite étendue relèvent le niveau de base, diminuent la pente et enlèvent au fleuve une partie de sa vigueur ; il se forme ainsi une série d’obstacles de plus en plus difficilement franchissables, et depuis le Macina nigérien jusqu’au Bahr El Ghazal nilotique, en passant par le Tchad, les eaux stagnent et forment une série de marais.
Mais par surcroît, un élément nouveau intervient au Soudan. En Algérie, les fleuves tributaires de la Méditerranée, mal alimentés par des pluies insuffisantes, ont un débit médiocre ; ils sont d’assez maigres outils d’érosion. Même, s’il faut en croire Grund[170], quelques-uns auraient succombé dans la lutte et auraient été décapités par des affluents des Chott.
Au Soudan, au contraire, la saison des pluies amène de violents orages ; l’érosion y acquiert une grande intensité, d’autant plus efficace qu’entre l’Atlantique et les hautes plaines de la zone sahélienne il n’existe aucune barrière montagneuse comparable à l’Atlas algérien ([fig. 8,] p. 14). Dans ce pays sans grand relief, les puissantes rivières méridionales, alimentées par les tornades tropicales qui, tombant sur un sol le plus souvent imperméable, déterminent des crues violentes, étendent fort loin leur bassin ; par une puissante érosion régressive, elles attaquent les derniers tributaires du Sahara et par de multiples captures tendent à les faire tous rentrer dans le bassin de l’Atlantique.
[157]On écrit aussi « Dalhol ». — Monteil [De Saint-Louis à Tripoli, p. 197] donne un croquis géographique qui montre bien l’importance de ces vallées.
[158]C. R. Ac. Sc., 15 avril 1901.
[159]Chevalier, Un voyage scientifique à travers l’Afrique occidentale, Annales de l’Institut colonial de Marseille, 1902, p. 104.
[160]Germain, in Chevalier, L’Afrique Centrale française, p. 462.
[161]Villate, La Géographie, XV, avril 1907, p. 253-260.
[162]La Géographie, XV, avril 1907, p. 299-302.
[163]Tin Toumma s’applique à la fois à une région du nord du Tchad et au fragment d’oued qui la traverse.
[164]Dubois, Annales de Géographie, XII, 1903, p. 353.
[165]D’après Cel Destenave, Revue générale des Sciences, XIV, 1903, p. 652.
[166]Barth, Reisen, 1857, IV, p. 437.
[167]La Géographie, XV, 1907, p. 163.
[168]Id., XVIII, 4, 1908, p. 224.
[169]Bull. Comité de l’Afr. fr., 1904, p. 186 ; — 1907 (Rens. col.), p. 224 ; — 1907, p. 387, etc.
[170]Die Probleme der Geomorphologie am Rande von Trockengebieten, Sitz., KK. A. W. Wien, XV, 1906, p. 525-543.
CHAPITRE VI
LES DUNES FOSSILES
Les extensions du désert. — Les ergs morts. — Leur âge.
Les extensions du désert. — A lire la plupart des auteurs qui se sont occupés du Soudan, il semblerait établi que, depuis un petit nombre de siècles, le désert s’étend rapidement et gagne de plus en plus vers le sud. Ce serait, si elle était démontrée, une affirmation grave et qui enlèverait tout intérêt aux efforts considérables qui sont actuellement faits pour tirer partie de nos possessions soudanaises.
Heureusement, les faits invoqués semblent pouvoir donner lieu à une interprétation différente et moins fâcheuse pour l’avenir.
Les habitants de Zinder savent qu’il y a quelques années, une source existait auprès de leur village ; elle s’est tarie vers 1891. Gouré, dont Barth (1850) a vanté l’importance (9000 habitants) et la richesse en eau, n’est plus guère qu’un pauvre village (600 habitants en 1905) qui se meurt de soif. On sait que le climat de France et de la Méditerranée n’a pas varié au moins depuis l’époque romaine ; cependant des périodes plus sèches ou plus humides ont été mises en évidence : l’étude des changements de niveau de la Caspienne, celle des glaciers et de leurs crues ont été singulièrement fécondes à ce point de vue.
Les observations de Barth et les souvenirs des indigènes montrent peut-être tout simplement que, au Soudan comme en Europe, les premières années du XXe siècle ont été moins pluvieuses que le milieu du XIXe siècle. Les traditions indigènes, recueillies par Freydenberg, sur les oscillations du Tchad sont conformes, elles aussi, à la loi de Brückner, d’accord par suite avec ce que l’on connaît en Europe.
La décadence évidente de certaines villes de l’Aïr (Agadez, Asoday), l’abandon complet de certaines autres (Es Souk dans l’Adr’ar’, Takaredei dans l’Aïr) ne peuvent guère être attribués, en toute certitude, à une aggravation séculaire de la sécheresse ; ces villes n’ont jamais été que des relais de caravanes et des entrepôts de marchandises ; leur ruine a suivi l’abandon de routes commerciales que l’insécurité du pays, variable avec des causes purement humaines, rendait trop dangereuses.
La ruine des villages qui, au temps de la splendeur du royaume sonr’ai, étaient nombreux à l’est de Gao, est due à l’invasion des pasteurs touaregs : la région qu’occupent actuellement les Oulimminden est très analogue au Mossi ; l’eau s’y trouve à peu de profondeur (de 2 à 20 m.) ; les terres cultivables y existent en grande quantité : elles conviendraient surtout à la culture du petit mil dont on trouve partout quelques pieds, poussés au hasard d’une graine échappée d’un sac : il ne manque à cette région, pour être encore fertile, que d’être habitée par des sédentaires [cap. Pasquier[171]].
Inversement on a opposé à plusieurs reprises [Schirmer, Le Sahara, p. 92 ; de Lapparent, Traité de Géologie, 5e édition, p. 142] l’état de sécheresse du Tin Toumma (au nord du Tchad) au moment du voyage de Barth (juin 1855), à l’aspect verdoyant que lui attribue Rohlfs (juillet 1866) ; le Tin Toumma est en dehors de la zone des pluies régulières qui au Tchad ne commencent qu’en juin ; il suffit d’ailleurs d’un orage accidentel pour amener un pareil changement, en deux ou trois semaines tout au plus, dans la végétation du pays[172].
Les ergs morts. — A côté de ces faits qui peuvent s’expliquer facilement par des oscillations à courte période du climat, il existe des preuves certaines qu’à une époque antérieure, et peut-être pas trop lointaine, la zone qui, vers le 15° de Lat. N., s’étend de la région du Tchad jusqu’au littoral de l’Atlantique, a été un véritable désert.
La plus décisive de ces preuves est l’existence d’un certain nombre d’ergs, comparables par la surface qu’ils recouvrent à ceux du Sud algérien et qui, depuis leur formation, ont été remaniés par la pluie, fixés par la végétation, de sorte que l’on peut les considérer comme des ergs morts, des ergs fossiles.
Les dunes qui entourent le Tchad, à l’ouest et au nord tout au moins, appartiennent à cette catégorie, de même que celle du Kanem et du Chittati [Freydenberg]. Plus à l’est, dans l’Egueï et le Bodelé, il y a quelques dunes mobiles, mais Nachtigal a jugé que ce fait méritait d’être signalé expressément.
Un massif de sable important, assez compact, commence à Chirmalek ; sa limite méridionale est indiquée en gros par une ligne droite, allant de Chirmalek au sud du Mounio (100 km.). Vers le nord, il s’appuie sur le Koutous et peut être suivi au moins jusqu’aux campements tebbous de Tassr et de Dalguian (150 km.). Les dunes de cet erg, basses et assez espacées vers l’est, deviennent plus importantes vers l’ouest, au voisinage du Mounio, comme à Dalguian. J’ai compté six bras d’erg entre Boulloum et Dalguian (10 km.) dont les sommets, malgré les pertes qu’ils ont subies, ont encore 10 à 15 mètres de haut. Quelques dunes sont un peu plus élevées, comme celle qui, visible d’une quinzaine de kilomètres, signale les puits de Tassr. Toutes les dunes de cet erg indiquent qu’à l’époque où elles se sont formées, les vents dominants soufflaient, comme aujourd’hui, d’entre est et nord-est.
Fig. 69. — Répartition des Ergs.
Séparé du Mounio par la plaine de Nogo, un autre erg s’appuie à l’ouest sur les massifs d’Alberkaram et de Zinder ; sa superficie est à peine moindre que celle du précédent, et il semble se relier, en passant au sud du massif ancien d’Alberkaram, à l’erg qui s’étend de Zinder à l’Adr’ar’ de Tahoua.
Les dunes existent, nombreuses aussi, dans les terrains de parcours des Oulimminden entre Gao et l’Azaouak, où Pasquier ne mentionne, comme relief, que des buttes de sable et des plateaux latéritiques.
Elles couvrent la majeure partie du bassin de Tombouctou où elles s’étendent au nord jusque vers Taoudenni. Cortier et Nieger ont décrit avec soin ces bras d’ergs qui s’étendent de l’est à l’ouest avec une grande régularité sur plus de 100 kilomètres. L’orientation de ces dunes, perpendiculaires à la plupart de celles que l’on observe au Sahara, est très remarquable ; elle le devient davantage encore par le fait que, au sud d’Araouan, toutes les dunes fossiles ont leur versant abrupt sur le nord ; entre Araouan et Taoudenni au contraire, les dunes vivantes ont leur versant abrupt vers le sud. Il n’est pas légitime d’en conclure, avec Cortier [La Géographie, XIV, 1906, p. 341], à l’existence d’un centre de dépression vers Araouan, puisque les deux ergs ne sont pas contemporains ; mais il est intéressant de constater qu’aux vents du sud, qui dominaient autrefois dans la région, se sont substitués des vents venant du nord.
Des ergs fossiles existent aussi en Mauritanie et au Sénégal ; dans cette dernière région, à la faveur de pluies plus abondantes, les formes sont devenues presque méconnaissables. Il a fallu les travaux de précision et les recherches attentives du capitaine Friry pour enlever toute hésitation : les amas de sable dont il m’a montré les coupes dans les tranchées toutes fraîches du chemin de fer, auprès de Thiès, ne peuvent être interprétés que comme des dunes fossiles, maintenant très étalées.
On sait que les dunes, dont la réunion constitue un erg, ne peuvent se former que dans des conditions bien déterminées : il faut d’abord du sable suffisamment fin qui, dans le Sahara tout au moins, semble toujours provenir des alluvions de fleuves aujourd’hui desséchés ; il faut de plus une sécheresse assez grande pour que les alluvions, devenues impropres à toute végétation, ne soient retenues par aucune racine. Le vent intervient alors ; il entraîne au loin, en les soulevant parfois à une grande hauteur, les fines poussières argileuses qui sont l’origine des brumes si fréquentes au Sahara méridional et au Soudan ; il laisse en place les cailloux et les graviers qui donnent naissance aux regs, si caractéristiques du désert, enfin il traîne le long du sol, sans le soulever de plus de quelques mètres, le sable, l’accumulant le long des obstacles où s’édifient des dunes ; ces dunes sont fixes dans leur position, si l’obstacle qui leur a donné naissance est fixe lui-même, ce qui semble être le cas le plus fréquent pour les dunes continentales un peu hautes, qui ne sont le plus souvent que des collines ou des plateaux ensablés[173]. Mais si la dune est fixe, les matériaux qui la constituent, au moins à la surface, sont remaniés et renouvelés à chaque coup de vent : la forme est toujours rajeunie et les arêtes, les sifs, conservent toujours une grande netteté [cf. t. I, Pl. [III] et [X]].
On connaît aussi le profil habituel d’une dune : du côté du vent, une pente assez douce, sous le vent, une paroi presque verticale de quelques mètres, au pied de laquelle commence un talus de sable éboulé, incliné d’environ 45°. En plan, la forme théorique, en croissant (Barkane) semble très rare au Sahara, comme partout : jusqu’à présent, je ne l’ai vue bien développée que dans la région du cap Blanc où des barkanes typiques assez nombreuses atteignent une hauteur de 10 mètres, et sur des dunes insignifiantes, hautes de quelques centimètres, dans la vallée de l’oued Botha. Lorsque cette forme manque, la dissymétrie de la dune reste cependant toujours reconnaissable ; il n’y a d’ailleurs pas lieu d’insister sur des notions aussi classiques [Sokolow, Die Dünen, Berlin, 1894].
On sait moins comment les dunes se modifient, lorsque disparaissent, ou s’atténuent, les conditions qui leur ont donné naissance.
Les vraies dunes, les dunes vivantes, ont une surface et pour ainsi dire un épiderme parfaitement glabre et prodigieusement délicat. Les moindres caprices du vent s’y inscrivent au moyen de rides légères, et le passage des plus petits insectes, en menus caractères cunéiformes, couvrant le sable de jolies arabesques ; la fuite d’une gazelle détermine des éboulements sérieux et à la place d’une empreinte fine et délicate, chaque pas laisse une trace énorme, un entonnoir d’une dizaine de centimètres ; le passage d’un homme ou d’un méhari détermine de véritables effondrements qui rendent la marche dans l’erg singulièrement pénible. Surtout la crête, presque tranchante, qui forme le sommet de la dune est en équilibre particulièrement instable : lorsque par hasard, une caravane est obligée de la franchir, il suffit de quelques hommes pour l’abattre : quelques coups de pieds la font écrouler et permettent d’établir, sans gros effort, une piste accessible aux chameaux.
Cette crête ne peut évidemment subsister qu’à condition de se régénérer constamment.
Lorsque, dans une région de dunes, un climat humide, même légèrement, envahit le désert, la pluie a plusieurs effets : agissant par érosion, elle tend à étaler le sable et à substituer au profil typique de la dune vivante ([fig. 70]) un profil plus flou et des formes plus adoucies. Si ce mécanisme était seul en jeu, les dunes disparaîtraient rapidement sans laisser aucune trace ; mais à côté de son œuvre de destruction, la pluie provoque deux sortes de phénomènes qui ont, l’un et l’autre, pour effet de consolider le sable : à chaque averse, l’eau de pluie, plus au moins chargée d’acide carbonique, dissout dans le sol le carbonate de chaux et d’une manière générale tous les sels solubles ; dès que le soleil se montre à nouveau, la surface tend à se dessécher ; de l’eau, chargée de sel, vient, par capillarité, remplacer sans cesse l’eau évaporée et abandonne à son tour le calcaire qu’elle tenait en dissolution, donnant ainsi naissance à un grès plus ou moins bien cimenté. Ce mode de fixation est bien connu en Europe : dans la Méditerranée orientale notamment, on exploite souvent un grès tendre, assez facile à travailler, le « poros », qui provient de dunes consolidées.
Pobéguin[174] a montré récemment, sur le littoral du Maroc, des exemples fort nets de cette fixation des dunes. Une observation précise, faite dans la cour du caïd Si Aissa ben Omar, montre que ce phénomène peut se produire rapidement : des silos, creusés depuis moins de dix ans, sont partiellement tapissés d’une croûte calcaire et portent quelques stalactites. Bien que, dans cet exemple, il ne soit pas question de dunes, les conclusions que l’on en peut tirer sont évidemment applicables à la vitesse de lapidification du sable.
Au Sahara, le calcaire est rare, mais dans certains cas tout au moins le fer peut le remplacer : beaucoup de grès ferrugineux superficiels (latérite), analogues à ceux que l’on connaît dans quelques dunes des côtes d’Europe, n’ont pas d’autre origine (cf. [chap. VIII, II]). Sur les bords du Niger, les preuves de ce fait abondent ; parfois même, comme entre Gao et le Tondibi, les concrétions ferrugineuses sont intercalées en plein sable.
Ces concrétions sont quelquefois le seul témoin qui reste d’une dune disparue : on peut les trouver sur n’importe quelle roche, argile ou granite même, qui n’ont pu leur donner naissance ; souvent la position où on les trouve exclut toute possibilité de transport par l’eau : Gautier a noté, dans le sud de l’Adr’ar’, un lambeau de ces grès latéritiques, niché au pied et à l’abri d’une protubérance rocheuse sur les flancs de laquelle ils remontaient, dans une position qui eût admirablement convenu à une petite dune dont ils étaient sans doute le résidu, position qui rend inadmissible leur genèse par l’eau courante.
Même lorsque les éléments minéraux, nécessaires à la formation du ciment d’un grès, font défaut, la pluie fixe la dune en favorisant le développement de la végétation ; les beaux travaux qui, depuis Brémontier, ont permis d’arrêter les ravages des dunes sur les côtes d’Europe, permettent de ne pas insister sur l’efficacité de ce mode de fixage.
Dans toute la zone où les pluies tropicales se font régulièrement sentir, le sol, pendant la saison d’hivernage tout au moins, est complètement couvert d’herbe ; les arbres y persistent seuls en saison sèche et le sol, tassé par la pluie, fixé par l’entrelac des racines, est tout aussi résistant qu’un autre à la marche : il ne reprend sa mobilité que sur quelques pistes trop fréquentées, surtout sur celles que les Européens ont voulu perfectionner, en les rendant aussi nues qu’une grande route de France.
Malgré tous ces changements que la pluie a amenés avec elle dans les vieux ergs du Soudan, les dunes sont encore bien reconnaissables à la nature de leur substance qui est du sable pur, à la dissymétrie de leur relief, à l’incohérence des mamelons et des creux qui nulle part ne s’ordonnent en un système hydrographique défini ; les pistes y ont une allure toute particulière « en montagnes russes » et l’ensemble reproduit très exactement les formes topographiques des forêts de pins des Landes, bien que les arbres de la forêt de Tombouctou, ni d’aucune forêt du Soudan, ne soient comparables, ni comme grandeur ni comme densité, à ceux des pignadars.
Parfois la topographie devient très compliquée, surtout lorsque, aux dunes mortes anciennes, viennent se superposer des dunes plus récentes. Les exemples de ce fait ne sont pas très rares au Soudan et j’en ai noté de fort nets auprès de Bemba, mais les plus intéressants, ou tout au moins ceux que j’ai pu étudier de plus près, sont en Mauritanie.
Sur le littoral de l’Atlantique, de Saint-Louis jusqu’au delà de Nouakchott, la mer recule d’une façon constante depuis fort longtemps et les lignes de rivages successives sont marquées par des chaînes côtières parallèles entre elles et à la côte, et séparées par des plaines, les aftoutt, larges de quelques kilomètres. La dune littorale actuelle, le « sbar », est formée par les vents d’ouest, par la brise de mer, et il en a été de même des chaînes de l’intérieur, qui, lors de leur naissance, étaient littorales. Mais dès que l’on s’éloigne un peu du rivage, les vents d’ouest perdent rapidement de leur intensité et le premier rôle passe au vent d’est ou du nord-est.
J’ai observé, auprès de Boguent, la disposition qui est schématisée [figure 70,] 2 et 3. En β, une dune ancienne, couverte d’euphorbes, appartient aux ergs fossiles ; elle dessine encore fort nettement un croissant à concavité tournée vers l’est. La dune α, de formation récente, lui est adossée ; son arête est très vive et aucune végétation n’y pousse. C’est dans l’angle sud de l’x, formé par les deux croissants, que se trouvent les puits de Boguent.
A Nouakchott ([fig. 70,] 4) les faits sont tout aussi nets, bien que les deux dunes soient moins distinctes : la dune nouvelle n’est encore qu’un appendice de l’ancienne : la photographie (Pl. XXIII, [phot. 43]) montre que le flanc oriental, celui qui est abrupt, est très attaqué par le vent d’est qui prend la dune à rebrousse-poils : les euphorbes sont déchaussées. Les exemples d’érosion éolienne sont rarement aussi manifestes ; peut-être le voisinage du poste et les nécessités de la cuisine ne sont-ils pas étrangers à cette ampleur inusitée de l’effet du vent, qu’arrête mal une végétation devenue trop clairsemée.
Fig. 70. — Ergs morts.
1, Transformation de la section d’une dune. — 2, 3, Dunes à Boguent (Mauritanie) ; 2, A l’ouest, dune actuelle, vivante ; à l’est, dune morte (environ 500 mètres d’une pointe à l’autre du croissant) ; 3, Section des deux dunes suivant αβ. La crête de la dune est à 15 mètres au-dessus de la plaine. 4. La dune de Nouakchott (Mauritanie). — Les hachures indiquent les dunes fossiles.
Les ergs morts du Soudan ont une importance moins considérable que les ergs vivants du Sahara. La surface qu’ils occupent paraît un peu plus restreinte et surtout les dunes sont moins hautes ; la plupart d’entre elles ont à peine 3 ou 5 mètres ; beaucoup sont encore plus basses et n’excèdent pas quelques décimètres. L’une des plus élevées, celle de Nouakchott, n’a pas 15 mètres ; l’on aurait vite épuisé la liste des dunes du Soudan qui atteignent une semblable altitude. La dune de Tassr qui, de très loin, sert de signal, n’a pas 20 mètres ; elle se détache nettement sur tout l’erg environnant. Il est bien clair qu’il faut faire la part de l’érosion dans ce faible relief ; toutes les dunes du Soudan ont été évidemment plus hautes, peut-être du double, mais elles n’ont certes jamais atteint à la hauteur de celles du Sahara. Il semble qu’il y ait, de ce fait, une explication assez simple : les dunes continentales proviennent d’un remaniement, opéré presque sur place, des alluvions fluviales. Les grands ergs du Sahara correspondent aux bassins de fleuves puissants, l’Igharghar et la Saoura, qui n’ont pas d’équivalents dans le nord du Soudan, où, à part les dallols, les vallées quaternaires sont à peine indiquées. On sait quel rôle jouent au Sahara les regs, c’est-à-dire les sols alluvionnaires dépouillés par le vent de leurs matériaux les plus légers, le limon et le sable : dans le tanezrouft d’In Zize [cf. t. I, [p. 4]], le reg est particulièrement typique et l’évolution semble complète. A l’est de l’Ahaggar, le désert paraît plus jeune et le reg est moins dépouillé d’argile : au sud du tassili de l’oued Tagrira, on marche pendant quelques heures dans une vaste plaine d’alluvion dont la surface est couverte de graviers ; parfois même des traînées de galets, légèrement en relief, indiquent les places où les courants étaient rapides ; c’est en petit ce que l’on peut voir au nord de l’Ahnet où des levées de galets, en saillie parfois de près de 1 mètre, indiquent la place des cours d’eau qui traversaient le marais dont la sebkha Mekhergan est le dernier avatar. Mais dans l’oued Tagrira, comme dans l’oued El R’essour, sous la couche de graviers épaisse à peine de 1 à 2 centimètres, on trouve de suite le sable argileux qui, dans l’ouest, n’apparaît qu’à une dizaine de centimètres de profondeur. Nulle part, comme dans le Sahara d’In Zize, les alluvions n’ont été raclées à fond, laissant voir à nu le sous-sol géologique. Il est difficile de ne pas rapprocher de cette évolution incomplète du reg, l’absence ou du moins l’insignifiance des dunes dans le bassin de Taffassasset : entre l’Ahaggar et l’Aïr, il n’y a aucun erg important.
Dans la zone des ergs morts, les regs font à peu près complètement défaut : à l’ouest de Moa (100 kilomètres au nord-est de Zinder), on suit pendant quelques kilomètres une traînée de graviers, large d’une cinquantaine de mètres ; au nord de la mare de Tarka (à l’ouest du Damergou), quelques galets de latérite jalonnent peut-être un ancien cours d’eau. Au sud de l’Adr’ar’, dans la vallée du Télemsi, auprès de l’oued Idachi, quelques graviers de quartz et de quartzites indiquent un reg que recouvrent souvent les alluvions actuelles.
Ainsi donc le contraste est profond entre le Sahara et sa bordure soudanaise : le réseau hydrographique du nord bien tracé, mais fossile, n’a pas son équivalent dans le sud : les alluvions ont fait défaut dans presque toute la région des ergs morts ; malgré la sécheresse, le vent ne trouvait nulle part les matériaux qui lui sont nécessaires pour construire une dune : le sable libre était trop rare pour que les ergs puissent acquérir l’ampleur qu’on leur connaît dans le Sahara algérien.
On a souvent constaté que les dunes étaient de bons enregistreurs météorologiques ; elles indiquent nettement la direction du vent dominant dans le pays où elle se sont formées ; mais cet enregistrement n’est valable que pour l’époque où elles ont pris naissance : les dunes de Mauritanie le montrent fort nettement.
L’étude des ergs fossiles ne peut nous donner aucun renseignement sur le régime actuel des vents au Soudan, mais bien sur le régime qui régnait lorsque ce pays était un désert ; elle nous apprend qu’autrefois, comme de nos jours, les vents dominants venaient de l’est et du nord-est ; elle nous montre que le Tchad était un centre de haute pression et que, dans l’Azaouad, les vents venaient du sud. Les renseignements précis sont encore trop clairsemés pour que l’on puisse pousser bien loin l’examen de cette météorologie fossile.
Âge des ergs morts. — L’âge de ces ergs morts est impossible à fixer avec précision et sans doute n’est-il pas unique.
Dans la région de Tombouctou, les dunes fossiles recouvrent les couches quaternaires à marginelles ; comme il était probable, elles ne sont pas très anciennes ; j’ai indiqué que, sur le littoral de Mauritanie, ces dunes fossiles tracent les étapes successives du recul de la mer ; elles ne sont pas contemporaines les unes des autres ; les plus anciennes sont voisines du Tegant, les plus jeunes de l’Atlantique.
Les tombeaux berbères ne sont rares ni dans la région de Gao ni dans celle de Tahoua ; ils ne sont jamais ensablés et plusieurs d’entre eux sont bâtis au sommet de dunes fixées.
Les dunes fossiles sont plus jeunes que le Quaternaire marin de Tombouctou ; elles sont plus anciennes que les tombeaux berbères. Ces limites sont évidemment assez vagues, mais il importerait surtout d’être fixé de manière précise sur les relations chronologiques qui existent entre les oueds du Sahara et les ergs du Soudan : a priori en effet deux hypothèses se présentent : la période de vie des fleuves du tanezrouft est antérieure à l’établissement du désert au Soudan ou contemporaine de ce désert. Il serait probablement absurde de penser qu’elle a pu être postérieure.
Dans le premier cas, il faudrait admettre qu’après une période quaternaire humide, tout le nord de l’Afrique s’est desséché[175] et que le désert beaucoup plus étendu jadis que maintenant a perdu vers le sud tout le domaine des ergs morts : le Soudan aurait largement gagné sur le Sahara.
Dans la seconde hypothèse, nous aurions eu une simple migration du désert : au sud de la région qu’irriguaient l’Igharghar et la Saoura, région largement habitée dans les vallées par les néolithiques, s’étendait une zone sèche, le Sahara de l’époque.
Un fait important semble indiquer que cette seconde hypothèse est la vraie : un des caractères principaux des pays que couvrent les ergs morts est le caractère provisoire et inachevé de leur réseau hydrographique. Dans le Tegama, les vallées ne sont que des chapelets de mares ; entre Gouré et le Tchad on ne connaît que des dépressions fermées ; dans le bassin de Tombouctou, le Niger n’a pas de berges, et son lit est à peine marqué.
Seuls les dallols de la région de Tahoua sont des vallées bien dessinées et qui, par leur ampleur, témoignent de l’importance des fleuves qui les ont creusées. J’ai indiqué dans un chapitre antérieur ([ch. V, I]) que ces fleuves disparus de l’hydrographie actuelle ne pouvaient venir que du Nord : les dallols sont les vallées anciennes du Taffassasset et de quelques-uns de ses affluents, c’est-à-dire de fleuves descendus de l’Aïr, de l’Adr’ar’ des Ifor’as, et surtout de l’Ahaggar et de ses contreforts, tout comme l’Igharghar, le Tamanr’asset et l’oued Botha. Cette communauté d’origine permet de croire que tous ces fleuves ont vécu à la même époque : les dallols seraient contemporains des vallées sahariennes.
Les principales vallées que l’on connaisse vers le 15° de Lat. N. ont été creusées par des fleuves venus du nord, et à l’époque où le Sahara était vivant ; partout ailleurs l’érosion n’a pu qu’amorcer son œuvre : le temps lui a manqué pour raccorder les différents tronçons des vallées.
Il n’y aurait donc pas eu changement notable dans les dimensions du désert, mais une simple migration : à un certain moment, encore indéterminé, du Quaternaire, le Sahara aurait été plus méridional que maintenant.
Quelle que soit d’ailleurs l’hypothèse admise, plus grande extension du Sahara ou migration du désert, le changement de climat est indéniable et il resterait à en chercher les causes.
Des modifications importantes du régime météorologique sont connues dès longtemps en Europe et dans l’Amérique du Nord ; les diverses périodes glaciaires en sont une des plus manifestes et l’on a souvent cherché à les expliquer par des causes astronomiques : la précession des équinoxes, les variations de l’excentricité de l’orbite terrestre ont été à maintes reprises invoquées. Il n’est pas niable que ces causes puissent avoir un effet sur le climat de la terre, mais des causes plus voisines, des modifications dans la distribution des mers et des continents interviennent d’une manière plus efficace dans la constitution des climats : en janvier, la température moyenne des îles Feroë dépasse de plus de 40° celle d’Iakoutsk, situé à la même latitude.
Il ne faut pas remonter bien loin dans l’histoire de la terre, pour rencontrer une cartographie bien différente de celle que nous connaissons actuellement : les effondrements qui ont donné naissance à la mer Rouge, à la Méditerranée, à l’Atlantique nord sont d’hier et l’homme a peut-être assisté à quelques-uns de ces phénomènes, comme semblent l’indiquer certaines légendes, dont l’Atlantide est la plus connue.
Au sud du Sahara, nous avons des preuves que dans la région de Tombouctou, la mer existait encore à une époque récente pendant le Quaternaire ; un lac qui lui a succédé, a dû subsister assez longtemps dans la région de Taoudenni ; la présence d’une grande nappe d’eau, dans ce qui est aujourd’hui un des tanezrouft les plus terribles du désert, modifiait certainement le régime des vents. Les lacs que les géologues d’Égypte signalent dans le Quaternaire ancien du désert de Libye, avaient un effet analogue.
Nous avons donc, à portée de la main, toute une série de changements géographiques qui nous donneront la clef des modifications survenues dans le climat de l’Afrique du Nord ; il serait prématuré de chercher à préciser ; la chronologie du Pleistocène et du Quaternaire est à peine établie en Europe ; elle n’existe pas pour l’Afrique. On ne pourrait que bâtir des hypothèses, jeu dangereux et sans portée, lorsqu’elles ne reposent pas sur des faits indiscutables.
Quelle que soit d’ailleurs l’hypothèse qui prévaudra pour justifier ces changements de climat, il semble établi qu’il n’y a pas aggravation continue des conditions météorologiques du Soudan ; il y a eu, au contraire, depuis le Pleistocène, une amélioration considérable puisque, au désert, s’est substituée une zone demi-fertile, la brousse à mimosées où l’élevage est partout possible.
Les phénomènes de dessèchement que l’on observe localement à la limite nord des pluies tropicales, dans la zone sahélienne, tiennent sans doute à des oscillations à courte période, comme on en connaît partout ; elles ne prouvent pas une péjoration générale du climat. Les études précises sont encore trop jeunes au Soudan, pour confirmer pleinement les traditions indigènes, mais l’accord de ces traditions avec la loi de Brückner, loi basée sur l’observation, leur donne du poids et ne permet pas de les rejeter sans une discussion sérieuse, appuyée sur de nombreuses années d’observations.
[171]Rens. Col. Bull. Comité Afr. fr., mai 1907, p. 122.
[172]Lahache (Bull. Soc. Géogr. et d’études coloniales de Marseille, XXXI, 1907, p. 147-185) a donné un bon résumé critique des travaux parus sur le desséchement de l’Afrique française.
[173]C’est ce que Parran a proposé d’appeler des dunes de coteau. Bull. Soc. Géol. Fr. [3], XVIII, 1890, p. 245.
[174]Rens. Col. Bull. Com. Afr. Fr., XVIII., oct. 1907.
[175]L’hypothèse, souvent émise, d’un dessèchement général de la terre, paraît bien discutable.
CHAPITRE VII
QUELQUES QUESTIONS TECHNIQUES
I. Roches. — Roches anciennes. — Roches éruptives récentes (In Zize ; — Ahaggar. — Air ; — Mounio ; — Zinder ; — Melfi ; — Fita). — Provinces pétrographiques à roches alcalines.
II. Latérites. — Latérites. — Grès ferrugineux. — Produits de décalcification.
III. Salines. — Taoudenni. — Bilma. — Les Teguiddas. — Terre d’Ara. — Manga. — Folé.
IV. Les agents désertiques. — Érosion éolienne. — Insolation.
I. — ROCHES[176]
Roches anciennes. — Les roches éruptives, abondent dans tous les terrains cristallins ; elles appartiennent principalement aux deux séries des roches granitiques et des gabbros.
Un granite porphyroïde dont les grands cristaux sont souvent des microclines a été signalé un peu partout, au Sahara, comme au Dahomey ; des pegmatites à pâte rose ou rouge sont abondantes, dans l’Adr’ar’ des Ifor’as, comme dans l’Ahaggar ou l’Aïr.
Des roches de couleur plus foncée, diabases et gabbros, sont également très répandues. De même que les granites, elles sont accompagnées de types porphyriques.
Toutes celles de ces roches qui jusqu’à présent ont été étudiées, sont très semblables à celles que l’on rencontre en Europe dans les formations de même âge (Archéen et Silurien surtout au Sahara), et sont de type banal.
Il y a lieu de noter toutefois que, jusqu’à présent, les filons ou les gîtes métallifères qui, ailleurs, accompagnent fréquemment les roches éruptives paraissent manquer dans une bonne partie de nos possessions africaines. Les minerais de cuivre et de plomb sont faciles à reconnaître et l’on s’explique mal que, si ces métaux existaient au Sahara, les indigènes n’aient su ni les découvrir ni les utiliser. La chose serait d’autant plus invraisemblable que dans la chaîne d’Ougarta [cf. t. I, [ p. 182]] aussi bien que plus au sud, au Congo et dans l’Ouadaï par exemple, le cuivre a été ou est encore exploité par les indigènes. Presque partout d’ailleurs, le fer, dont les minerais attirent moins l’attention et dont la métallurgie est plus difficile, est connu des nègres, et dans tout le Sahara, il existe au milieu des nomades quelques familles de forgerons ; tout le cuivre qu’ils emploient, dans l’Aïr, comme dans l’Ahaggar, provient d’Europe.
Il est donc vraisemblable que cette rareté des filons est réelle et qu’elle ne tient pas aux lacunes de nos connaissances sur le pays.
Parmi les roches anciennes, deux encore méritent une courte mention. On a souvent insisté sur la grande rareté des calcaires en Afrique : le plus souvent, pour préparer de la chaux, on a recours à des coquilles de mollusques, les Ætheria qui, dans tous les cours d’eau de l’Afrique intertropicale, forment des bancs importants. Dans certaines parties du Sahara tout au moins, les calcaires cipolins sont fréquents dans le Silurien ; il y en a de belles lentilles au pied de l’Adr’ar’ Ahnet, dans l’Ahaggar, près de Tamanr’asset et surtout dans l’Adr’ar’ des Ifor’as, notamment au Nord d’In Ouzel et dans l’Adrar Tidjem ; j’en ai vu quelques galets dans l’Aïr. Foureau a noté plusieurs fois des cipolins [Doc. Scientifiques, p. 740 et sv.] et l’itinéraire de Barth porte, en quelques points, la mention de marbre.
La serpentine est, elle aussi, assez répandue et donne lieu à de petites exploitations : les beaux morceaux servent à faire les bracelets de bras (abedj) que portent les Touaregs et un grand nombre de noirs. La carrière que Voinot a vue, est au nord-ouest du reg d’Amadr’or, dans les gours de Tin’Aloulagh ; elle consiste en de petites excavations de 1 mètre carré tout au plus et profondes d’une trentaine de centimètres. La roche est extraite avec une simple pioche ou tout simplement avec le fer de la lance. D’autres exploitations existent dans l’oued Aceksen (affluent de la rive gauche de l’Igharghar), dans l’oued Tin Belenbila, entre le Mouidir et l’Ahaggar, et dans l’Adr’ar’ des Ifor’as. Le capitaine Posth en a trouvé dans l’Aïr à Gofat, près d’Agadez et les carrières de Hombori sont célèbres dans la boucle du Niger.
L’âge des roches éruptives anciennes est difficile à fixer d’une manière précise. Dans tout le Sahara central, elles semblent antérieures au Dévonien ; les grès que constituent les tassilis du nord, comme ceux du sud, ne sont coupés par aucun filon ; il n’y existe même pas de filonnets de quartz. Les régions où le Silurien paraît le plus jeune, l’Adr’ar’ Ahnet, le Bled El Mass, sont au contraire lardées de filons éruptifs. N’oublions pas toutefois que, sur les couches à graptolithes, les seules qui soient nettement datées, tout renseignement stratigraphique fait défaut.
Vers l’ouest, dans la région de Taoudenni, le Carbonifère est horizontal ; Mussel n’y signale pas de roches éruptives. Dereims n’en a pas vu non plus dans le plateau dévonien de l’Adr’ar’ Tmarr.
Vers le nord, dans le Touat, à Tazoult, une roche ophitique traverse le Carbonifère ; le Dévonien de la chaîne d’Ougarta est riche en filons de quartz et a été parfois minéralisé. Mais nous sommes ici dans la zone hercynienne et l’âge plus jeune des roches éruptives est d’accord avec l’âge plus jeune des plissements.
Au sud du Sahara la question devient bien douteuse : E.-F. Gautier a vu, dans les grès qui surmontent le Silurien à Tosaye, de nombreux filons de quartz ; j’en ai noté aussi dans les schistes interstratifiés de grès qui forment les rapides de Labezzanga. Ces grès et ces schistes, plongeant parfois de 45°, reposent en discordance sur le Silurien. Mais l’âge des roches de Tosaye, comme de celles de Labezzanga, n’est prouvé par rien et ce n’est que très provisoirement qu’on peut les rattacher au Dévonien. Plus au sud encore, ni dans les grès de Gourma, ni dans ceux de Hombori, d’âge indéterminé, peut-être dévonien, on n’a signalé de roches éruptives.
Roches éruptives récentes. — Les roches éruptives récentes présentent un intérêt plus considérable ; leur existence au Sahara est connue depuis longtemps ; Barth avait signalé des volcans et des laves dans l’Aïr, surtout dans sa partie méridionale ; von Bary et Foureau ont confirmé ces indications.
Duveyrier avait ramassé quelques échantillons de basaltes, et les renseignements qu’il avait recueillis lui faisaient croire à l’existence de volcans dans l’Ahaggar. La mission Flatters, celles de Foureau, le raid de Guilho-Lohan ont apporté de nombreuses confirmations à l’hypothèse de Duveyrier.
Il est possible de présenter, dès maintenant, un tableau des principaux centres éruptifs du Sahara et de donner quelques détails sur quelques laves intéressantes.
| R. Chudeau. — Sahara Soudanais. | Pl. XXXV. |
Cliché Laperrine
67. — IN ZIZE.
Le ravin qui conduit au point d’eau.
Cliché Laperrine
68. — IN ZIZE.
L’aguelman, creusé dans une coulée de rhyolite.
In Zize. — Un premier volcan, assez isolé, se trouve entre l’Ahnet et Timissao, au milieu du tanezrouft. Ce massif d’In Zize (In Zizaou-In Hihaou) est assez considérable ; il n’en reste qu’un cratère ébréché en fer à cheval dont Tihimati est la branche orientale, In Zize la branche occidentale ; au fond du fer à cheval on aperçoit un erg.
Malgré tout ce qui a été enlevé par érosion, ce qui reste du volcan a encore 35 kilomètres de diamètre ; peut-être davantage s’il y faut joindre l’Adr’ar’ Nahlet.
Ce pâté montagneux a été autrefois un centre habité, comme en témoignent de nombreux tombeaux ; parfois encore les oueds qui en descendent se couvrent de verdure et les tentes de l’Ahnet ont pu y passer l’hiver 1905-1906. Mais en général il est impossible d’y séjourner avec un troupeau, et ce n’est pas ce pâturage accidentel qui a rendu In Zize célèbre au Sahara.
L’altitude d’In Zize est assez considérable (800 m.) et il domine la pénéplaine voisine d’environ 300 mètres. Ce relief suffit pour y attirer quelques orages qui alimentent un point d’eau très constant, en même temps qu’il permet de reconnaître de loin la route : il est impossible, même à un mauvais guide, de manquer l’aguelman d’In Zize, qui se trouve sur la route la plus suivie de l’Ahnet, c’est-à-dire du Touat et du Tidikelt, à l’Adr’ar’ des Ifor’as.
Le caractère volcanique d’In Zize n’est pas douteux ; au nord du fer à cheval, la piste coupe une série de dykes verticaux convergents ; nous avons dû, malheureusement, passer très vite en ce point ; nos provisions d’eau, un peu courtes, ne nous permettaient aucun arrêt.
Quand on s’approche d’In Zize et qu’on double la pointe nord de ce massif, on a, de loin, l’impression d’une série de roches stratifiées plongeant vers l’ouest ; cette apparence est due aux coulées de rhyolithe, de couleur brun chocolat, dont la superposition forme la masse principale du volcan. Ces laves sont encore souvent recouvertes d’une gaine de scories qui prouvent qu’elles ont coulé ; elles affectent souvent la forme de colonnes prismatiques. Au microscope la roche est une rhyolite typique à grands cristaux de quartz et d’orthose ; la pâte contient du quartz globulaire avec amandes à larges sphérolites de feldspaths, passant parfois à la micropegmatite. M. Lacroix, avec sa complaisance habituelle, a bien voulu examiner les préparations de la roche d’In Zize, comme d’ailleurs toutes celles que j’ai fait faire de mes roches sahariennes ; on ne peut songer à une erreur de diagnostic.
Le caractère de la roche confirme donc pleinement l’impression que donne l’aspect d’In Zize, dont Villate avait déjà affirmé le caractère volcanique. Je n’insisterais pas sur ce point s’il n’avait été contesté par Flamand ; bien que le savant pétrographe d’Alger n’ait pas vu In Zize, un désaccord aussi formel est de nature à alarmer. Flamand a été très frappé de l’absence de cendres et de cinérites, dans les nombreux échantillons rapportés d’In Zize. Une pareille lacune serait grave partout ailleurs qu’au Sahara ; elle est ici facilement explicable. On n’a jamais vu de près que l’aguelman et ses abords immédiats : cet aguelman est dans le lit d’un torrent à pente rapide : il n’y a sur le sol que de gros galets de roches dures ; on ne peut espérer trouver de blocs de cinérites dans un semblable milieu où ils seraient de suite pulvérisés (Pl. XXXVII, phot. [71,] [72]). Sur les flancs du ravin, on voit souvent deux coulées superposées, parfois séparées par des fentes de quelques mètres de long, et béantes de quelques centimètres dans leur partie la plus large : souvent, à l’Etna ou au Vésuve par exemple, il existe, entre deux coulées, des amas de cendres dont la forme rappelle singulièrement celle des fentes d’In Zize. La place de ces cavités et leur forme montrent qu’elles n’ont pas pu être creusées par l’eau ; elles ne paraissent guère explicables que comme dernière trace de couches de cendres dispersées depuis longtemps par le vent du désert ; ceci est d’accord avec les caractères généraux du tanezrouft, que le décapage éolien a privé depuis longtemps de ses éléments les plus mobiles. Les cendres, qui se trouvaient entre les coulées, ont eu le même sort que les argiles dans les alluvions ; le volcan d’In Zize a subi la même évolution qui, tout à côté, donnait naissance aux regs.
L’âge du volcan d’In Zize est difficile à fixer ; les seuls indices que l’on puisse invoquer sont tirés de l’état de l’érosion. In Zize repose sur un socle archéen que l’on voit nettement au nord de Tihimati et, au sud-ouest du volcan, à Foum Ilallen. En ce dernier point, à 500 mètres du volcan, quelques mamelons granitiques, hauts d’une quinzaine de mètres, portent à leurs sommets des coulées de rhyolite ; le ravin qui conduit à l’aguelman a creusé son lit dans les laves ; on voit par place, sur 40 ou 50 mètres de haut, les coulées superposées tranchées par l’érosion.
On ne peut évidemment pas conclure, en l’absence de données paléontologiques, mais il semble probable que le volcan d’In Zize date de la fin du Pliocène ou du début du Quaternaire : il est trop bien conservé dans son ensemble pour être très vieux et, dans le détail, il est trop érodé pour ne pas avoir subi l’action du ruissellement à l’époque où il pleuvait au Sahara et où les grands oueds, morts aujourd’hui, creusaient leurs lits.
On a la preuve que, plus au nord, la faille du Touat a rejoué récemment ; toutes les rivières de l’Ahnet présentent des phénomènes de capture et des traces de remaniements profonds que confirme l’état jeune du relief. Il est difficile de ne pas établir un rapprochement entre ces accidents tectoniques et le volcan d’In Zize, qui se rattachent en somme à la même cause.
Ahaggar. — Dans l’Ahaggar les volcans sont nombreux et la période d’activité a duré longtemps.
Entre Silet et Abalessa, la route coupe le cratère encore assez bien conservé de l’Adrar Ouan R’elachem ; on met une heure et demie à le traverser ; les débris du cône forment une série de monticules, disposés en cercle, et dont les plus hauts atteignent 200 mètres ; au centre de ce cercle, la place de la cheminée est encore indiquée par du basalte en boules grosses comme la tête. L’activité de ce volcan n’a cessé qu’à une époque récente ; une coulée en descend le long de l’oued Ir’ir’i et s’arrête à environ 300 mètres au nord des ruines de la kasbah de Silet ; elle a été à peine entamée par l’érosion. La lave est un basalte à péridot.
Dans l’Edjéré, Roche[177] avait signalé des coulées de basalte aussi jeunes. Les recherches récentes de Voinot ont confirmé ces indications ; et Flamand a reconnu, parmi les échantillons rapportés, un basalte à péridot et une limburgite.
A Tit’, la vallée de l’oued est limitée au nord par un étroit plateau (400 à 500 m. de large) couvert d’une coulée de basalte que l’on peut suivre pendant une quinzaine de kilomètres, dominant la rivière de 20 mètres. Sa pente m’a paru être vers l’est. Sur les flancs du plateau on voit, par places, les débris d’une autre coulée certainement plus jeune.
L’oued Tit’ traverse ce plateau à 7 ou 8 kilomètres en amont du village ; plusieurs de ses affluents le coupent également.
Au voisinage du confluent des oueds Outoul et Adjennar, les coulées sont nombreuses, mais insignifiantes ; elles sont à peine à quelques mètres au-dessus des vallées ; elles paraissent converger vers un petit mamelon qui pourrait bien être un cratère.
Autour de Tamanr’asset, les phénomènes volcaniques ont laissé des traces nombreuses et importantes. L’Adr’ar’ Haggar’en (la Montagne Rouge), dont le point culminant, le Tin Hamor, a une altitude voisine de 1800 mètres, est bien vraisemblablement le reste d’un volcan fortement démantelé dont il ne subsiste plus que les parties profondes, consolidées par de nombreux dykes verticaux ([fig. 71]). Une roche porphyrique rose forme la masse principale de la montagne. Tout autour, de puissantes coulées de laves couronnent les hauteurs, mais il n’en reste que des lambeaux formant le plus souvent des gours isolés (Har’en (le pilon), Tindi (le mortier), Télaouas) ; le lambeau le plus étendu forme le plateau d’Hadrian, qu’entaille la brèche d’Elias, œuvre de quelque Roland berbère ([fig. 19,] p. 43). Ce volcan est ancien : les coulées d’Hadrian superposées sur une grande épaisseur, atteignent souvent 30 mètres de puissance et dépassent parfois 70 mètres, au nord de la brèche d’Elias par exemple ; leurs parties les plus basses sont à environ 120 mètres au-dessus des vallées. Ces coulées reposent souvent sur des cinérites qui permettront sans doute de fixer leur âge. — A 20 kilomètres au sud de l’Hadrian, l’Adjellella ([fig. 72]) est un plateau de même type qui montre la grande étendue de la nappe de laves : en tous cas, la roche est la même, une rhyolithe ægyrinique de couleur grisâtre.
Fig. 71. — Le Tin Hamor et le Telaouas (Ahaggar). — De Tamanr’asset (cf. [fig. 19]).
A dix kilomètres au nord-ouest de Tamanr’asset, une coulée basaltique moins puissante, 5 à 6 mètres seulement, forme le plateau de Tideri, élevé de 150 mètres au-dessus de la vallée.
Fig. 72. — Coulée de rhyolithe ægyrinique, formant le plateau de l’Adjellela. Ahaggar.
Probablement la même coulée qu’au plateau d’Hadrian ([fig. 19]) et au Telaouas, à 25 kilomètres au nord.
A quelques kilomètres au sud de Tamanr’asset, sur le piste qui conduit à l’Adjellela, quelques petits oueds, affluents de l’Ezerzi, ont une vallée assez encaissée ; on voit cependant par places des débris d’alluvions quaternaires qui, à partir du lit du ruisseau, donnent la coupe suivante (de bas en haut) :
1o Graviers et cailloux, 1 m. 60.
2o Tufs volcaniques, 1 mètre.
3o Éboulis des pentes.
La période d’activité volcanique a persisté longtemps autour de l’Haggar’en ; elle n’a cessé qu’assez récemment et il n’est peut-être pas déraisonnable de placer son début au Miocène.
Tous les itinéraires autour de l’Ahaggar mentionnent de nombreuses coulées de laves ; sur la Coudia, Guilho-Lohan et Motylinski en signalent à plusieurs reprises. Enfin beaucoup plus à l’est, Foureau a recueilli des téphrites et des limburgites provenant vraisemblablement du Télout[178] (cf. [Esquisse géologique]).
Fig. 73. — Montagne d’Aoudéras. Aïr.
Cinérites et coulées basaltiques. — Aoudéras est à la cote 800 mètres, le sommet de la montagne à la cote 1400.
Aïr. — On a déjà insisté sur le caractère volcanique des principaux massifs de l’Aïr, dont beaucoup sont des dômes[179]. Comme dans l’Ahaggar, la période active a persisté longtemps : quelques coulées ont été à peine entamées par l’érosion ; dans l’oued Tidek, au voisinage de l’Ohrsane, les laves sont au niveau des vallées ; dans la plaine de Tar’it, au nord d’Aoudéras, les coulées de basalte très étendues et provenant sans doute du Doghen, sont récentes : le petit r’edir d’Akara, creusé dans des granulites roses, est bordé à l’ouest par des basaltes épais de 4 mètres dont la base est au niveau de l’eau. Cette impression de jeunesse est confirmée par l’existence à Tafadek (60 kilomètres au sud-ouest d’Aoudéras) d’une source chaude dont la température atteint, d’après le capitaine Posth, 48°.
D’autres coulés sont certainement beaucoup plus anciennes ; à une douzaine de kilomètres au nord-ouest d’Iférouane, l’oued Kadamellet traverse, par un défilé étroit, un plateau de gneiss et de micaschistes, dont la table est formée d’un basalte doléritique, à structure ophitique. La coulée, épaisse d’une dizaine de mètres, a sa base à 50 mètres au-dessus de l’oued.
Il est difficile de préciser le début de ces éruptions ; nous avons cependant pour l’Aïr quelques éléments d’informations qui jusqu’à présent font défaut dans l’Ahaggar. Le lieutenant Jean a remis au laboratoire de géologie de la Sorbonne quelques échantillons de calcaires provenant de Tafadek et d’un point situé un peu au nord, Tamalarkat. L’âge de ces calcaires n’est pas douteux ; outre quelques moules de mollusques, ils contiennent de nombreux échantillons d’Operculina canalifera d’Archiac, de l’Éocène moyen. Les renseignements stratigraphiques font défaut ; Jean [l. c., p. 141] signale seulement à Tafadek des calcaires, des ardoises et des pierres ponces ; mais l’examen de plusieurs plaques minces taillées dans les échantillons fossilifères n’y montre qu’un calcaire très franc, sans aucun élément attribuable aux volcans voisins. Les grès, les calcaires et les meulières lacustres d’Assaouas et de Teguidda n’Adr’ar’, situés à plus de 100 kilomètres au sud-ouest d’Aoudéras, renferment de nombreux minéraux éruptifs, surtout des feldspaths. Les échantillons ne contiennent malheureusement que des traces de fossiles indéterminables, qui ne permettent pas de fixer leur âge ([p. 76]).
Fig. 74. — Adr’ar’ Ohrsane (Nord de l’Aïr). Pris de l’oued Tidek.
L’Ohrsane est une muraille de syénite.
Tout incomplètes qu’elles soient, ces données prouvent cependant que les volcans d’Aïr sont postérieurs à l’Éocène, comme leur examen direct permettait d’ailleurs de le prévoir.
D’autres roches d’épanchement ont été signalées dans des régions voisines : Nachtigal mentionne expressément des volcans dans le Tibesti et les détails qu’il donne (sources thermales, etc.), montrent que certains de ces volcans au moins sont récents. Sur la route de N’Guigmi à Bilma, Ayasse a recueilli, près de Béduaram et près d’Agadem, des basaltes[180] dont quelques-uns au moins sont assez anciens pour que leurs vacuoles aient pu se tapisser de minéraux secondaires (calcédoine).
Au sud du Tchad, les cinq pitons rocheux de Hadjar El Hamis (déformation par les noirs d’El Khémès) sont formés d’une rhyolithe alcaline verdâtre étudiée par Lacoin et Gentil et dont Courtet a pu rapporter de nouveaux échantillons. On trouvera dans Chevalier [L’Afrique Centrale française, p. 409] un croquis du piton principal, haut de 80 mètres environ.
Des rhyolithes à ægyrine, sont connues sur le Mayo Kæbbi, au pied des chutes Gauthiot, non loin du Toubouri[181].
J’ai donné peu de détails pétrographiques sur les roches volcaniques ; ils sont en général de petit intérêt géographique, et la plupart des laves donnent naissance à des formes topographiques analogues. Toutes, pendant leur refroidissement, se sont plus ou moins fendues ; ces fissures de retrait les ont débitées en blocs arrondis ou en dalles ; plus rarement, elles y ont découpé des colonnades prismatiques. Grâce à ces fentes, les coulées ont acquis une perméabilité marquée qui en a fait souvent des réservoirs d’eau importants ; ce fait, observable partout, prend une importance spéciale au Sahara.
Certaines roches, cependant, par leurs caractères particuliers méritent une courte mention. Leur composition chimique se singularise par une grande pauvreté en chaux et en magnésie et une certaine abondance en métaux alcalins (potasse et soude). Quelques minéraux spéciaux comme la népheline, l’ægyrine, la riébeckite se développent à la faveur de cette composition chimique et donnent aux roches qui les contiennent un cachet assez inaccoutumé. Ces roches, assez rares en Europe, sont au contraire abondantes au Sahara ; nous aurons à préciser leur répartition géographique, mais auparavant il importe de dire quelques mots de roches de profondeur, parfois franchement granitiques, probablement d’âge récent et qui, par leur composition se rattachent à la même famille que les roches d’épanchement alcalines, dont il vient d’être question.
Mounio. — Un premier groupe éruptif constitue le Mounio, massif qui mesure du nord au sud une cinquantaine de kilomètres sur 25 de large ; on doit probablement lui rattacher les hauteurs qui avoisinent les villages de Mia et de Yamia. Les caractères géographiques et topographiques du Mounio ont déjà été indiqués. Les roches sont des granites, des microgranites et des rhyolites avec ægyrine et une amphibole sodique voisine de la riébeckite, roches dont la couleur varie du gris bleu au lie de vin.
A 200 mètres au nord du poste de Gouré, on peut observer le contact avec les roches sédimentaires ([fig. 76]).
Ces roches sont des argiles et des grès tendres en couches horizontales qui, à cause de leurs caractères lithologiques et de la continuité géographique, doivent être rattachés aux formations du Crétacé inférieur du Tegama. Sur une vingtaine de mètres à l’est du granite, ces grès et ces argiles ont été dérangés de leur horizontalité primitive ; ils ont été profondément métamorphisés et transformés en quartzites et en micaschistes ; quelques filons de quartz les traversent.
Fig. 75. — Mounio. Du poste de Gouré. Les premiers mamelons sont les microgranites m de la [figure 76.] Au fond à droite, les premiers plateaux du Koutous. — Le camp des tirailleurs est entre les balanites et les mamelons granitiques.
Freydenberg a observé des faits analogues à la frontière ouest du Mounio, près de Gabana.
Les granites alcalins de Gouré sont donc postérieurs à l’Infra-crétacé ; on ne trouve dans les poudingues, qui, à Kellé, forment la base des grès du Koutous, aucun élément qui puisse leur être attribué. On peut donc affirmer que les roches éruptives du Mounio ne sont pas plus anciennes que le Crétacé ; le caractère peu avancé de l’érosion dans le massif de Gouré et surtout les grandes analogies de ces roches avec celles de l’Aïr, certainement postlutétiennes, sont de fortes présomptions en faveur de l’âge tertiaire de ces granites et microgranites.
Zinder. — Le massif de quartzites verticales et probablement siluriennes de Zinder et d’Alberkaram est flanqué, à l’est comme à l’ouest, de roches analogues ; vers Dan Beda (30 km. ouest de Zinder) ces granites sont en relation avec des grès tendres : il serait probablement facile de trouver en ce point une confirmation de l’âge récent des roches de Zinder, qu’il est difficile de ne pas rattacher de très près à celles du Mounio : la série est la même et va du granite franc à la rhyolite. Les deux massifs sont très voisins : il y a à peine 60 kilomètres de Gidi-Mouni à Gabana ; il y a moins encore de Karouaram au Mounio.
Melfi. — Au sud-est du Tchad, le poste de Melfi est au centre d’un cirque de collines granitiques, hautes parfois de 200 mètres, formées de roches assez variées dont le type le plus habituel est une syénite à amphibole sodique et à riébeckite, plus pauvre en silice et plus riche en chaux que les roches de Gouré et de Zinder [Freydenberg, Thèse, p. 107 et 180].
Fig. 76. — Coupe relevée à 200 mètres au nord du poste de Gouré (Mounio).
m, Microgranite alcalin (hauteur 10 mètres). — q, Filons de quartz. — 1, Argiles du Tegama disloquées et transformées en micaschistes. — 2, Grès ferrugineux superficiels. — La coupe a 50 mètres de long.
Ce massif éruptif se continue vers le sud et se relie aux granites alcalins de Miellim sur la rive gauche du Chari.
Fita. — Beaucoup plus à l’ouest, au Dahomey, Hubert [Thèse, p. 242], à signalé la chaîne de Fita, qui, un peu au sud du 8° Lat. N. s’étend sur une dizaine de kilomètres du nord au sud avec une largeur de 2 kilomètres au plus ; ses plus haut sommets dominent de 150 mètres la plaine voisine ; les roches [l. c., p. 466-467] sont des granites et des microgranites alcalins dont la riébeckite est l’élément le plus caractéristique. D’après un renseignement oral, Hubert considère ces roches comme beaucoup plus jeunes que les gneiss des régions voisines.
Provinces pétrographiques à roches alcalines. — L’abondance de ces roches alcalines en Afrique est connue depuis longtemps ; Lacroix a montré qu’elles se rattachaient à deux provinces pétrographiques distinctes : la province occidentale comprend d’abord les îles atlantiques (Açores, Canaries, îles du cap Vert) ; les îles de Los, près de Konakry, contiennent des roches analogues. Chautard[182] a récemment montré qu’il fallait définitivement rattacher à la même province les roches de Dakar dont le trachyte du cap des Biches est le type le plus remarquable ; toutes ces roches de la presqu’île du Cap Vert sont nettement volcaniques ; au point de vue chronologique elles appartiennent à deux séries : entre Rufisque et Dakar les roches éruptives sont contemporaines du Crétacé supérieur ; plus tard, entre l’Éocène moyen et le Pleistocène, les épanchements se sont produits un peu plus au nord et s’ordonnent autour de l’appareil volcanique des Mamelles.
Dans l’intérieur, à Senoudébou (cercle de Bakel), un trachyte à noséane, recueilli dans un mur, a été étudié par Arsandaux ; le gisement d’origine de la pierre est à rechercher, mais il est douteux que l’on ait été chercher bien loin des matériaux de construction. Quiroga a trouvé dans le Rio de Oro, à Hassi Aussert, à moitié chemin entre le littoral et la sebkha d’Idjil, une syénite néphélinique. Dans le Sud marocain, les laves du Siroua, étudiées par Gentil [C. R. Ac. Sc., janvier 1908] sont des trachytes et des phonolites.
Cette province occidentale s’étend probablement jusqu’au voisinage d’Oran.
La province centrale, celle du Tchad, contient un grand nombre de gisements : le massif de l’Ahaggar avec les rhyolithes de l’Adjellela et les phonolithes à ægyrine de la Coudia lui appartient, mais semble marquer sa limite occidentale : la rhyolithe d’In Zize ne renferme aucun des minéraux qui caractérisent les roches alcalines ; immédiatement autour du tassili des Azdjer, le massif volcanique du Télout a émis une coulée de phonolithe à ægyrine, très voisin de la roche du Tekout (85 kilomètres au sud de Tripoli) recueillie autrefois par Overweg. L’abondance des roches alcalines dans l’Aïr, à Zinder et à Gouré, ainsi qu’autour du Tchad, a déjà été indiquée.
Il est vraisemblable que, malgré leur éloignement, Fita et le Cameroun appartiennent à la même province.
Sa limite orientale est complètement inconnue ; on ne sait rien sur les roches éruptives du Tibesti ; le désert de Lybie est ignoré, même au point de vue géographique. On sait toutefois qu’à l’extrémité orientale de l’Afrique et, au delà de la mer Rouge, en Arabie, les roches alcalines sont fréquentes ; celles d’Abyssinie, certainement post-kimmeridgiennes et probablement beaucoup plus récentes, ont été étudiées de très près par Arsandaux[183]. Lacroix a donné des détails sur quelques autres.
Fig. 77. — Roches d’épanchement et roches alcalines de l’Afrique du Nord.
Il est actuellement impossible de savoir si cette province orientale est distincte de celle du Tchad ou si elle se relie avec elle.
Des analyses assez nombreuses de ces roches alcalines ont été publiées ; elles accusent des divergences de détail. Mais dans l’ensemble toutes ces roches semblent pouvoir être ramenées à un même magma alcalino-granitique. Suivant le mode d’éruption, qui modifie les conditions de refroidissement et qui permet le départ plus ou moins rapide des éléments minéralisateurs, ce magma a donné naissance à diverses roches : les granites de Zinder et de Gouré sont les types de profondeur ; les microgranites se sont refroidis plus vite : dans le Mounio notamment, ils semblent former une zone de contact entre les granites et les roches sédimentaires. Les rhyolithes, les phonolithes et certains trachytes sont la forme d’épanchement, la forme vraiment volcanique du même magma.
On pourrait être tenté de rapprocher la pauvreté en chaux de ces roches alcalines de la rareté des calcaires dans le continent africain ; on sait que, par endomorphisme, un granite normal, traversant des assises calcaires, peut s’entourer d’une auréole de granite amphibolique. On a même émis l’hypothèse que dans les éruptions, la matière qui constitue la roche injectée dans les fentes des divers terrains ou épanchée à leur surface, provenait de la fusion sur place de roches assez superficielles, fusion déterminée par les phénomènes thermiques qui résultent de l’écrasement de l’écorce terrestre : il n’y aurait pas à proprement parler de magma éruptif profond, et la composition chimique des roches ignées résulterait immédiatement de la composition chimique des terrains au milieu desquels se manifestent les phénomènes éruptifs.
En fait il est douteux que la rareté en chaux des roches éruptives et des roches sédimentaires de l’Afrique soit autre chose qu’une simple coïncidence : l’exemple de Madagascar [Lacroix, Nouv. Arch. du Muséum, 1902, 1903], où les roches alcalines abondent au milieu de districts calcaires, doit rendre singulièrement prudent. Tout ce qui se rattache à la pyrosphère et à l’origine vraie des magmas éruptifs reste encore un des chapitres les plus obscurs de la géologie.
II. — LATÉRITES
Au sens strict du mot, la latérite est caractérisée par la présence de l’alumine qu’accompagnent toujours les hydrates de fer ; elle est à peine différente de la bauxite, le principal minerai d’aluminium.
Malheureusement, l’usage a prévalu d’appliquer ce mot à tous les sols superficiels des régions tropicales, pour peu qu’ils présentent une teinte rougeâtre, c’est-à-dire qu’ils contiennent un peu de fer. On est arrivé ainsi à englober sous un même nom les produits les plus différents.
Les véritables latérites, provenant de l’altération des roches éruptives, diffèrent des produits similaires de nos climats par deux caractères principaux : en Europe, l’alumine reste d’ordinaire combinée à la silice sous forme d’argile ; l’hydrate de fer est le plus souvent de la limonite, de couleur jaunâtre. Dans les pays chauds, l’alumine se sépare de la silice, et les hydrates de fer sont souvent de la turgite, de couleur rouge. Les éléments alcalins (potasse, soude) et alcalino-terreux (chaux) disparaissent à la faveur de la solubilité de leurs sels, aussi bien dans les climats tempérés qu’entre les tropiques ; la teneur en oxygène et en eau augmente dans les deux cas. Le départ de la silice, qui manque parfois complètement, est le trait le plus original de cette transformation des roches éruptives en latérite.
L’analyse d’une diabase de Guinée (a) et de la latérite qui en provient (b), que j’emprunte à Chautard et Lemoine[184], permettra de préciser le sens de la transformation.
| a | b | |
|---|---|---|
| — | — | |
| TiO2 | 2,96 | 9,05 |
| SiO2 | 48,51 | 5,52 |
| Al2O3 | 14,18 | 34,1 |
| Fe2O3 | 2,4 | 27,13 |
| FeO | 10,35 | 1,26 |
| CaO | 8 | 0 |
| MgO | 6,05 | 0,65 |
| K2ONa2′O | 5,18 | 0,51 |
| Perte au feu | 3,12 | 22,5 |
De plus, tandis que, dans les climats tempérés, la décomposition des roches se fait très progressivement sans déterminer dès l’abord une décomposition totale, dans les pays tropicaux humides, au contraire, la latérisation s’effectue tout d’une pièce, parfois sur une grande épaisseur, et la roche intacte succède assez brusquement à la roche entièrement décomposée.
Chautard[185] a observé en Guinée, dans le massif de Kakoulima, au kilomètre 52 de la voie ferrée de Konakry au Niger, un gabbro à gros éléments (labrador-diallage) qui présentait à partir de la roche non altérée : 1o une zone où les éléments feldspathiques ne sont attaqués qu’à leur périphérie, les éléments ferromagnésiens sont transformés en actinote, tous les cristaux conservant en général leurs formes granitiques ; 2o une zone où les feldspaths sont complètement altérés et où les cristaux de diallage, au même stade que dans la zone précédente, commencent à s’écraser mutuellement ; 3o une zone où tous les cristaux ont disparu : les feldspaths ne sont plus indiqués que par des taches blanches, et les pyroxènes par des taches brunes d’oxyde de fer ; enfin 4o une zone où il ne reste plus qu’une roche homogène de coloration rouge brique.
Hubert [Thèse, p. 91-97] signale des phénomènes analogues au Dahomey, et Courtet mentionne dans le bassin du Chari des latérites qui entourent d’une auréole diverses roches éruptives [Niellim, etc., in Chevalier, L’Afrique Centrale, p. 631].
Souvent ce produit d’altération, au lieu de rester au contact de la roche qui lui a donné naissance, est repris par les agents d’érosion et ces latérites remaniées forment parfois dans les vallées des dépôts considérables.
On a beaucoup écrit sur l’origine de cette latérite. Walther et Passarge y voudraient voir un effet des orages de la zone tropicale. La pluie des tornades serait riche en acide azotique, par suite particulièrement oxydante ; son action serait d’autant plus décisive que dans la zone tropicale, les débris organiques, toujours réducteurs, font défaut dans le sol superficiel où les termites les détruisent. Cette manière de voir, que ne semble appuyer aucune expérience précise, rend mal compte de la localisation, parfois très marquée, de la décomposition des roches : des mamelons éruptifs voisins, soumis par suite aux mêmes conditions météorologiques, présentent souvent des différences notables dans leurs transformations.
Holland fait jouer à des facteurs biologiques un rôle très actif dans la genèse des latérites : ce serait un phénomène d’origine microbienne. On connaît déjà, d’une manière positive, le rôle des bactéries dans la nitrification : on sait établir des milieux de culture pour la préparation des azotates et l’on a songé à employer industriellement ce procédé. La production du minerai de fer des marais, la réduction des sulfates et leur transformation en soufre et en hydrogène sulfuré sont dues aussi à des algues microscopiques et ces analogies rendent acceptable la manière de voir de Holland. Malheureusement elle n’est confirmée par aucune recherche expérimentale ; le microbe de la latérite est inconnu et le meilleur argument que l’on puisse faire valoir en sa faveur, est l’irrégularité de ce mode de transformation, irrégularité qui est marquée surtout lorsque l’on s’éloigne de l’équateur ou des plaines pour arriver à des régions où les variations de température sont plus considérables, où surtout les minima sont plus bas, que ce changement soit dû à la latitude ou à l’altitude. Pareille allure est bien conforme à ce que l’on sait de la distribution géographique des animaux et des végétaux, à la limite de leur aire.
Cette transformation des roches éruptives en véritable latérite ne se produit pas au Sahara non plus que dans le nord du Soudan : ce n’est qu’au sud du 11° de latitude qu’elle semble devenir générale.
Grès ferrugineux. — On désigne aussi, au Soudan, par le nom de latérite, de simples grès à ciments ferrugineux ; ils sont assez communs au nord du 11° : sur son itinéraire, E.-F. Gautier a noté les premiers au sud de l’Adr’ar’ des Ifor’as, mais ils ne deviennent abondants que dans le bas Telemsi ; le lieutenant Ayasse en a rencontré entre Bilma et le Tchad[186] ; j’en ai vu à plusieurs reprises entre l’Aïr et Zinder ; plus au sud ils sont fréquents ; Foureau[187] les mentionne à plusieurs reprises le long du Gribingui, dont les berges, hautes de 2 à 5 mètres, sont formées de bancs d’argile rouge alternant avec des assises horizontales de grès ou de conglomérats ferrugineux, dont les éléments sont le plus habituellement quartzeux.
Dans le haut Logone, Lancrenon a trouvé des latérites dans le fond des vallées, où elles sont recouvertes de plusieurs mètres d’alluvions[188] ; Courtet signale le même fait dans le Chari.
Cette formation de grès et de conglomérats paraît surtout en rapport avec des phénomènes d’évaporation ; le sable des dunes mortes ou les graviers des alluvions transformées en reg ont été cimentés par les sels solubles dissous par les eaux météoriques. Ce phénomène peut se produire partout ; il est peut-être permis de le rapprocher de la formation de l’alios dans les sables des Landes. Cet alios est un grès quartzeux, souvent ferrugineux, qui résulte de l’entraînement par dissolution des matières solubles de la surface et de leur concentration, qui s’opère pendant les chaleurs de l’été, par suite de l’évaporation à un niveau à peu près constant de la nappe d’infiltration. Les sables de la forêt de Fontainebleau présentent souvent des accidents analogues.
Il n’est pas certain cependant que cette comparaison des grès du Soudan et de l’alios des Landes soit correcte. Aucune analyse du ciment des grès africains n’a été faite ; le sesquioxyde de fer se présente sous cinq formes différentes, plus ou moins hydratées, qui peuvent introduire, entre les grès ferrugineux, des dissemblances notables ; de plus, l’alios se produit toujours à quelques décimètres de profondeur, tandis que, au Soudan, le grès ferrugineux est habituellement superficiel.
En tous cas, c’est bien au Sahara et dans la zone la plus sèche du Soudan que des phénomènes analogues ont été le plus souvent signalés ; dans les oasis situées en bordure d’une sebkha, un orage est un désastre : l’eau de pluie est vite ramenée à la surface par évaporation ; elle revient accompagnée de sel et de gypse qu’elle dépose à la surface du sol, obligeant ainsi à abandonner, pour plusieurs années, un certain nombre de jardins. Dans la région du Manga, à Gourselick par exemple, le natron se renouvelle au fond de la cuvette par le même mécanisme. Enfin, le fameux vernis du désert ne semble pas avoir une origine différente : au Sahara, la plupart des roches sont recouvertes d’une pellicule mince de produits concrétionnés, luisants, qui tranchent souvent par leur couleur sur la roche qu’ils recouvrent [J. Walther] : les grès blancs des tassili, avec leur patine couleur de poix, en sont un exemple classique.
Fig. 78. — Les plateaux à l’est de Tamaské. — Adr’ar’ de Tahoua. (Vue prise du poste de Tamaské).
A, Plateaux calcaires, protégés par un manteau de roches latéritiques. B, Amas de roches latéritiques, dernier témoin des plateaux.
Produits de décalcification. — D’autres latérites enfin sont liées à des roches sédimentaires : elles recouvrent tous les mamelons crétacés du Damergou et leur extension vers l’ouest, au moins jusqu’à la mare de Tarka, indique probablement l’ancienne extension des calcaires à ammonites.
On retrouve des formations analogues au-dessus des dépôts éocènes qui recouvrent l’Adr’ar’ de Tahoua ; ces formations peuvent être suivies jusque sur les bords du Niger.
La plupart de ces produits sont dus à des phénomènes de décalcification ; les oolithes ferrugineuses de Korema Alba paraissent provenir d’un calcaire lacustre : Cayeux, qui les a examinées, les a trouvées identiques à certains minerais de France dont l’origine est certaine. Hubert n’admet pas cette manière de voir pour les latérites des bords du Niger « parce que les indices de la présence de calcaires dans ces régions sont nuls » [Thèse, p. 112]. Il oublie qu’un caractère négatif, surtout dans une région aussi mal connue que le Soudan, a une bien faible valeur ; il ne tient pas compte de la grande extension des calcaires éocènes depuis Bemba jusqu’à Guidambado ; il néglige l’existence des silex éocènes d’Ansongo qui sont, au cœur de la région qui nous intéresse, la preuve décisive de l’existence d’un niveau calcaire.
Malgré leur composition, leur origine très spéciale et leur allure parfaitement horizontale qui montre leurs relations avec des roches sédimentaires, ces latérites différent peu par leur aspect des latérites d’origine éruptive.
Ces produits de décalcification, qui couvrent les grès du Niger et le calcaire de Tahoua, ne semblent pas être de formation actuelle ; une coupe, prise en aval de Gao ([fig. 79]), montre que la latérite en place (4) couvre un plateau peu élevé ; elle présente une structure parfois oolitique (les oolites ont 1 millimètre de diamètre) mais plus souvent rubannée et les zones que l’on y peut distinguer, sont, en gros, parallèles aux couches de grès du Niger.
Fig. 79. — Un plateau de grès du Niger, en aval de Gao.
1, Grès blancs, à stratification entrecroisée, 3 mètres ; — 2, Niveau ferrugineux (1 cm.) ; — 3, Grès blancs, à stratification entrecroisée, 2 mètres ; — 4, Formation latéritique souvent rubannée, 2 mètres (produit de décalcification) ; — 5, Brèche latéritique contenant des galets quartzeux de 4 à 5 centimètres et des blocs, à peine roulés, de la roche 4, de 15 à 20 centimètres de diamètre. Quelques galets sont des oolithes d’oxyde de fer. Ciment ferrugineux ; — 6, Brèche latéritique mal cimentée.
Depuis la formation de cette latérite, une vallée s’est formée dont le fond (5) est occupé par des graviers et des galets qui atteignent jusqu’à 15 à 20 centimètres de diamètre, galets formés aux dépens de la latérite (4), et cimentés par des produits ferrugineux.
A une époque plus récente, le niveau des vallées s’est un peu abaissé et dans le fond de ces vallées plus jeunes on trouve par place des débris de brèche latéritique (6), mal cimentés.
Il y aurait plusieurs stades à distinguer : la latérite s’est d’abord formée sur le plateau et son mode de formation suppose des pluies assez abondantes ; la formation d’un conglomérat latéritique dans le fond de la vallée suspendue (5) est analogue à celle des grès ferrugineux et suppose, pour la formation du ciment, un climat plus sec ; dans les vallées plus jeunes (6), la cimentation des débris ne s’est pas produite. Postérieurement enfin, s’est creusé le lit actuel du Niger qui est sans doute plus jeune que les ergs morts de la région, mais probablement plus ancien que le Néolitique africain. Cette conclusion est du moins celle à laquelle l’étude de la répartition des tombeaux a amené Desplagnes.
Ces divers climats, que permet d’entrevoir l’étude de cette latérite, ne sont pas forcément quaternaires et ces épisodes ont pu commencer à se manifester dès la fin de l’Éocène. Il ne faut pas perdre de vue d’ailleurs que l’étude géologique du Soudan est à peine ébauchée ; on essaie ici de poser une question bien plutôt que de donner la solution d’un problème dont trop d’éléments sont encore mal connus.
Il est toutefois difficile de croire que la disparition du calcaire soit la seule cause de l’arrêt de la décalcification ; au nord, tout autour de l’Adr’ar’ des Ifor’as, à l’est, dans la région de Tahoua, les calcaires sont à découvert sur les flancs des vallées ; leur surface est restée de couleur claire ; parfois, comme à Bouza, ils forment des plateaux où la roche est restée absolument blanche ([fig. 33,] p. 94). L’érosion actuelle semble trop insignifiante pour avoir pu enlever un manteau de latérite. Une modification dans le climat paraît mieux rendre compte des faits.
Au Sénégal, « la latérite paraît avoir été formée avant l’invasion des sables, car, sous une épaisseur de 4 mètres de sable, nous avons trouvé de la latérite présentant à la surface le même faciès poli, que celle qui est actuellement à la surface du sol[189] ».
Dans le lit du Niger qui, à partir de Tosaye, est certainement jeune, affleurent souvent, entre Niamey et Ansongo des blocs de roches éruptives ; leur surface est peu altérée ([fig. 80]) : les parties immergées à toutes les crues (1-3) ont une patine noire ; plus haut, la patine est rouge. Ces diverses patines sont d’ailleurs très minces ; les écailles que détachent à la surface les variations de température, permettent de voir nettement la roche, kaolinisée sans doute, mais dont tous les éléments restent en somme bien reconnaissables. La séparation entre les différentes zones est accentuée par la présence, sur certaines d’entre elles, de mousses et d’hépatiques. Ces zones sont nettement distinctes et les lignes qui les séparent sont trop horizontales pour ne pas être en rapport avec les différents niveaux du fleuve.
Comme l’étude des produits de décalcification, ces patines minces semblent prouver que, depuis que le Niger s’est creusé un nouveau lit dans ces régions, les phénomènes d’altération superficielle n’ont eu, dans la partie sèche du Soudan, qu’une médiocre intensité.
Fig. 80. — Un bloc de granite sur les bords du Niger, à Gari.
aa′, Niveau du Niger le 14 juillet 1906 ; — 1, Bande couverte d’une patine noire. Aucune végétation (0 m. 10) ; — 2, Patine noire. La roche est couverte d’hépatiques (1 m. 40) ; — 3, Patine noire. La roche est couverte de mousses et d’hépatiques (0 m. 50) ; — 4, Patine rouge. Aucune végétation. Quelques écailles, épaisses de 1 centimètre, détachées par insolation.
Toutes ces roches ferrugineuses présentent souvent à la surface une modification intéressante, dernier terme de l’altération latéritique : cette modification est due à l’évaporation rapide d’eau qui en profondeur s’est chargée de sels de fer ; c’est un mécanisme que j’ai déjà signalé plusieurs fois. Il se produit ainsi une roche souvent caverneuse, d’aspect scoriacé, parfois vernissée, en somme assez variable ; souvent elle englobe des galets, des fragments de roches, et dans ce cas seulement le nom de conglomérat ferrugineux [Hubert, Thèse, p. 103, Chautard, Thèse, p. 143], est justifié. Ce sont en réalité des roches concrétionnées que leur apparence a souvent fait prendre pour des laves ou des scories volcaniques, notamment dans la région de Tahoua.
Parfois, au lieu d’une remise en mouvement du fer, il s’est produit un enrichissement superficiel en silice. C’est un fait qui a été signalé dans tous les déserts : il est extrêmement net dans la région d’Assaouas, à l’ouest d’Agadez, où des calcaires lacustres ont été transformés en quartzites rougeâtres ; sur la côte de Mauritanie, dans le Tasiast, des calcaires du Quaternaire ancien reposent sur des grès tendres et forment le couronnement d’un certain nombre de plateaux. Leur enrichissement en silice est très marqué et leur dureté est devenue considérable.
Malgré son caractère technique, il a fallu insister un peu sur cette question : l’histoire de la latérite est en effet intéressante à de nombreux points de vue ; d’abord on ne sait pas au juste comment elle se forme et les hypothèses émises à propos de son origine, (bactéries, acide azotique) n’ont jamais été l’objet de vérifications expérimentales ; il y a d’ailleurs plusieurs latérites et certainement plusieurs modes de formation ; il y en a aussi de plusieurs âges. Il est malheureusement difficile de serrer de près la question ; les rapports d’itinéraires n’indiquent que rarement s’il s’agit de vraies latérites, en place ou remaniées, de grès ferrugineux ou de produits de décalcification.
On connaît en Europe une roche très analogue à la vraie latérite, la bauxite, qui, depuis que s’est développée l’industrie de l’aluminium, a donné lieu à de très importantes exploitations : cette parenté de la latérite et de la bauxite permettra peut-être de préciser les conditions de climat qui ont présidé en France à la production encore très obscure de cet important minerai d’aluminium, en même temps qu’elle peut faire entrevoir pour l’Afrique occidentale une source de richesses qui peut devenir importante.
Il faut noter aussi que c’est parmi les latérites que se trouvent les seuls minerais de fer qui alimentent la sidérurgie indigène ; l’exploitation est très simple : le forgeron nègre, dans les points favorables, soupèse les blocs de latérite et choisit les plus denses.
Les minerais de manganèse que signale Desplagnes sur les bords du Niger [Plateau central nigérien, p. 11 et fig. 25 et 26] appartiennent à la même série de formations.
Certains gîtes aurifères enfin sont en relation évidente avec les produits d’altération superficielle et ne sont que des latérites au sens propre du mot.
La rareté des filons métallifères dans l’Afrique occidentale française est donc partiellement compensée par l’existence de ces latérites, où, sans compter l’or, on connaît trois métaux importants, le fer, le manganèse et l’aluminium. L’organisation des voies de transport qui se poursuit si activement permet de croire que plusieurs de ces gisements seront bientôt exploitables, et dès maintenant il est permis de les considérer comme une précieuse réserve pour l’avenir.
Enfin l’importance des divers modelés latéritiques dans les paysages soudanais, l’emploi constant de ce mot, mal défini, dans tous les rapports d’itinéraires feront excuser le développement donné à une question à première vue aussi spéciale.