III. — SALINES
Taoudenni. — Les mines de Taoudenni sont probablement les plus importantes du Sahara ; les renseignements qu’ont donnés sur elles Cortier, Mussel et Nieger sont très concordants et ils sont confirmés par les indications et les photographies de Cauvin.
Les détails qui suivent sont empruntés presque textuellement à Nieger[190].
Taoudenni est en bordure septentrionale d’une immense sebkha limitée au nord par un dos d’âne rocheux sans gros relief[191], la hammada El Haricha ([fig. 6,] p. 11). Ce dos d’âne s’étend sur 300 kilomètres environ du sud-est au nord-ouest. Agorgott, centre d’exploitation des salines, est sur la sebkha au débouché d’un oued descendu du djebel El Haricha, l’oued Agorgott.
Les mines de sel se trouvent à environ 4 kilomètres au sud-ouest du ksar de Taoudenni. La majorité des nègres et haratins qui travaillent à l’exploitation se sont construit en ce point des gourbis en barres de sel dont l’ensemble est appellé aussi Agorgott.
La mine n’a pas de propriétaire. L’individu qui désire exploiter fait délimiter les surfaces à creuser, suivant le nombre de bras qui constituent ses ateliers (ces derniers se composent de trois à dix travailleurs). Les fouilles [cf. t. I, [pl. XI]] sont menées par couches sur toute la surface délimitée ; il y avait, en 1906, 100 à 150 fosses en exploitation. On rencontre de haut en bas :
1o Argile rouge (trab el hamra). La puissance de cette couche est d’environ 2 mètres ; travail facile dans de l’argile humide.
2o Argile verte (harma larma). Également humide, contient de petits cristaux de sel ; environ 30 centimètres d’épaisseur.
3o Argile verte (afarai el ouara) dure à creuser, environ 15 centimètres.
4o Sel mélangé à la terre (el ouara el foukania), contient de nombreuses impuretés, très difficile à entamer, épaisseur variant de 10 à 60 centimètres. Ce sel n’est pas exploité. On trouve, noyés au milieu de cette masse, des nodules de cristaux de sel (ainin el melah) d’une pureté et d’une limpidité remarquables. Ces nodules ont, pour la plupart, la grosseur d’un œuf de poule et au-dessus.
5o Argile verte (afarai zekkou), environ 15 centimètres d’épaisseur.
6o Argile verte (afarai el hammamia), environ 15 centimètres d’épaisseur.
7o Sel qui s’exploite (el hammamia) ; il était autrefois emporté en morceaux cassés à la pioche ; se débite actuellement, comme les suivants, en barres.
8o Argile verte (afarai el bieda) environ 15 centimètres d’épaisseur.
9o et 10o Sel de première qualité (koukchat[192] el bieda, et el bieda). Ces deux couches, soudées l’une à l’autre, forment un banc de 0 m. 25 à 0 m. 30 et s’enlèvent du même coup.
11o Argile rouge. Quelques centimètres.
12o Sel de deuxième qualité (el bent, la fille).
13o Argile rouge. Quelques centimètres.
14o et 15o. Sel de première qualité (koukchat el kamra et el kamra). Même observation que pour les 9e et 10e couches.
16o Sel non exploité (el ouara tahtania).
17o On arrive à l’eau.
Jusqu’à la 7e couche (el hammamia), la première qui soit exploitée, la fosse est creusée sur toute l’étendue délimitée, et les matériaux sont jetés en dehors sur le terre-plein, ou dans une fosse voisine dont l’exploitation est terminée.
Sur la surface plane de la 7e couche, une série de petites rigoles parallèles sont creusées dans le sens de la largeur et celui de la longueur et tracées de telle façon que la fosse se trouve divisée en rectangles de cinq pieds et demi sur un et demi. Les rigoles sont approfondies jusqu’à ce que l’on puisse soulever à la pioche les barres provenant de ce morcellement.
On procède de la même façon pour les couches de sel inférieures, mais les koukchat sont enlevées avec les couches auxquelles elles sont soudées.
L’eau qui se trouve au-dessous d’« el ouara tahtania » (16e couche) est jaillissante. Au dire des ouvriers, il faut une certaine habitude pour enlever la dernière couche de sel exploité (el kamra).
En enfonçant la pioche un peu trop profondément au-dessous de cette dernière pour la décoller, il arrive fréquemment, aux inexpérimentés, de crever « el ouara tahtania » et l’eau, se précipitant par l’ouverture ainsi pratiquée, a assez de force pour briser la barre de sel sur laquelle on travaille. A l’air libre, si l’on perce « el ouara tahtania », l’eau jaillit et s’élève à un mètre environ. Cette abondance de l’eau, serait, au dire des principaux entrepreneurs, un des principaux obstacles à l’exploitation de la saline [cf. t. I, [ p. 56]].
Une fois tout le sel enlevé dans la fosse, les ouvriers creusent au-dessous de la quatrième couche, « el ouara », de petites niches qu’ils transforment progressivement en galeries ; l’exploitation du sel, jusqu’alors à ciel ouvert, se continue sous terre.
Souvent l’eau sourd dans ces galeries et empêche de les mener bien loin. Cependant, elles atteignent parfois 10 mètres de profondeur dans les terrains propices. Les galeries sont creusées sur chacune des faces de la fosse centrale ; on ménage entre elles des intervalles d’environ un mètre, qui remplissent l’office de piliers, de murs de soutien.
Les barres de sel débitées, les ouvriers les plus habiles séparent les koukchat du bied, et de la kamra, en frappant tout simplement à la pioche sur l’un des côtés de la barre, au point de jonction des couches superposées. Il est quelquefois nécessaire d’introduire le pic entre les deux et de faire levier avec le manche pour arriver au décollement complet. Le sel de la 12e couche, el bent, ne donne qu’une barre.
Les barres ainsi obtenues ont une épaisseur qui varie de 10 à 15 centimètres, leur surface rugueuse est tapissée d’impuretés. Elles sont dégrossies et polies avec une herminette et ramenées à des proportions mieux d’accord avec le mode de transport, 4 ou 5 centimètres d’épaisseur, 1 m. 10 à 1,20 de long et 0,40 à 0,50 de large. La barre de sel ainsi préparée, prête à être enlevée par les caravanes, pèse en moyenne 40 kilogrammes. Les poids extrêmes varient entre 28 et 47 kilogrammes (Cauvin) ; quatre barres font une charge de chameaux (120 à 150 kg.)
D’autres mines ont existé, dans la même région, notamment à Ter’azza, à 120 kilomètres au nord-ouest de Taoudenni. D’après la légende, Ter’azza, refusant de payer l’impôt, aurait été détruite par ordre du sultan marocain Moulaï-Sliman, il y a environ trois cents ans Taoudenni lui aurait succédé.
Ces renseignements détaillés sur les salines de Taoudenni, montrent bien qu’il s’agit de sel de sebkha, identique à celui de quelques chotts d’Algérie, comme la sebkha Melah, dans l’oued R’arbi, étudiée par Flamand, et aussi des sebkhas de la côte atlantique de Mauritanie, particulièrement à celle de N’Terert (100 km. au sud de Nouakchott) où, sous une couche de 0 m. 60 d’argiles verdâtres, se montrent des alternances de bancs de sel et d’argile.
Cette constitution ne permet pas de fixer l’âge de la saline d’Agorgott, qui est très vraisemblablement quaternaire. Lenz y a signalé des coquilles brisées ; Cortier a entendu dire aux indigènes que l’on y avait trouvé des débris d’hippopotames et de crocodiles, et même des traces humaines. Au surplus, l’âge quaternaire paraît bien d’accord avec le peu que l’on sait de l’hydrographie de la région.
Bilma[193]. — Les salines de Bilma (cf. [p. 117]) sont au nord-ouest du village ; pour les exploiter, les indigènes creusent dans le sol de petites mares rectangulaires, de 5 à 15 mètres de longueur sur 2 de largeur ; leur profondeur est de un demi-mètre. Les déblais, rejetés autour des mares, atteignent parfois 10 mètres de hauteur.
On arrose le terrain ; l’eau salée se rassemble dans les mares, et, par évaporation, les sels dissous viennent cristalliser à la surface ; les indigènes brisent la croûte ainsi formée pour que les cristaux tombent au fond de l’eau, où on les ramasse.
Le sel ainsi obtenu est très blanc ; on le comprime fortement dans des moules de façon à obtenir des pains d’une dizaine de kilogrammes. D’autres produits, moins purs, sont mélangés à du sable argileux et moulés en pains d’une autre forme.
Le sel de première qualité est très pur :
| Chlorure de sodium | 82 |
| Sulfate anhydre de sodium | 9,8 |
| Carbonate hydraté » | 2,6 |
| Quartz et matières organiques | 5 |
| 99,4 |
l’absence de la chaux et de la magnésie est remarquable[194]. Il présente des particularités minéralogiques intéressantes. Les cristaux ne sont jamais groupés en trémies ; ils forment de petits cubes isolés qui dépassent rarement 2 millimètres de côté ; les faces du cube sont habituellement accompagnées des faces de l’octaèdre régulier, forme très rare dans la plupart des gisements de sel et qui semble en relation avec l’abondance du sulfate. On ne connaît guère cette forme, en dehors de Bilma, qu’en Égypte, dans les cristaux extraits des lacs Natron, et en Californie, à San Bernardino.
A Fachi, à 145 kilomètres à l’ouest de Bilma, on exploite le sel dans des conditions analogues. Le sel de Fachi passe pour être de qualité inférieure.
L’exploitation du sel, à Bilma et à Fachi, est considérable ; plus de 20000 charges (peut-être 40000) sont enlevées tous les ans par les Kel Aïr, et répandues surtout dans le Bornou, le territoire de Zinder, le Sokoto, l’Adr’ar’ de Tahoua, etc.
Les Teguiddas. — A l’ouest d’Agadez, se trouvent un certain nombre de sources salées ; celles de Teguidda[195] n’Adrar et de Teguidda n’Taguei ont de l’eau presque douce ; elles ne sont pas exploitées : on se contente d’y mener les chameaux y faire de temps à autre une cure de sel. Dans ces deux stations, il y a un certain nombre de bassins, alignés sur des diaclases, qui intéressent des meulières tertiaires (chap. II, [fig. 25]). Quelques-uns sont assez bien alimentés pour donner naissance à des ruisseaux qui coulent pendant quelques cents mètres. L’eau d’une partie des sources est buvable ; à Teguidda n’Taguei, la source des Palmiers, il y a un cimetière important et les ruines d’une kasbah. J’ai vu, dans l’eau, un batracien anoure.
Le principal centre d’exploitation de cette région se trouve à 80 kilomètres au nord d’In Gall, à Teguidda n’Tecum, Teguidda les Salines ; les principales sources sont à Bourgoumouten. Chaque source appartient à une famille d’In Gall ; la rareté de l’eau douce rend le travail très pénible ; aussi chaque ouvrier, obligé de boire de l’eau contenant 41000 de sels, ne reste-t-il guère qu’un mois au chantier. Chaque source est captée au moyen de tuyaux, en bois ou en terre cuite, qui conduisent l’eau dans des bassins rectangulaires. Quand un bassin est plein, on bouche le tuyau qui lui correspond et on laisse agir l’évaporation, en ayant soin d’ajouter de l’argile à l’eau pour rendre plus solides les tablettes de sel. Dès qu’une première couche de sel est formée, on remplit à nouveau le bassin et l’on continue jusqu’à ce que la tablette ait 5 ou 6 centimètres d’épaisseur : il faut en moyenne remplir quatre fois le bassin ; chaque évaporation dure une journée. Le sel est découpé en dalles longues de 90 centimètres, larges de 40, du même type que celles de Taoudenni.
Il y aurait environ 200 ouvriers occupés à ce travail ; à cause de l’insécurité du pays, ils habitent des cases en argiles à entrée étroite, où il n’est possible de pénétrer qu’en rampant. Depuis que nous occupons Agadez, les pillages sont moins à craindre et l’exploitation devient plus importante.
Le sel de Teguidda, très estimé, est entreposé à In Gall ; les Kel Gress vont le vendre jusqu’au Sokoto[196].
Terre d’Ara. — Il existe dans l’Aïr quelques vallées sans écoulement où le sel s’est accumulé dans les alluvions. J’ai vu, entre Aoudéras et Bidei, un de ces gisements dont l’exploitation est restée très rudimentaire ; au moment de la saison des pluies on y creuse des trous profonds de 0 m. 50, avec un diamètre de 1 mètre. L’eau des tornades, après avoir lavé les matériaux de déblais, s’y rassemble et par évaporation laisse au fond de la cavité un sel très chargé d’argiles, la terre d’Ara, ou Ahara, qui est réservée aux chameaux. On l’exporte jusqu’au Damergou.
Dans l’Adr’ar’ des Ifor’as, les gisements de terre salée sont assez abondants et donnent lieu à un certain commerce qui est surtout aux mains des Ibottenaten de la région de Tadhaq.
Manga. — La région du Manga, entre Gouré et le Tchad, contient au fond des cuvettes qui ont déjà été signalées (chap. II, p. [82] et [117]) un grand nombre de mares salées ; fort peu sont permanentes et se recouvrent, à la fin de la saison sèche, d’une couche de cristaux. La plupart se dessèchent complètement et un petit nombre sont exploitées. Les deux principaux centres industriels étaient, ces dernières années, Garamgava et Gourselik.
Le natron qui est exploité à Gourselik doit être abondant en profondeur, mais on se contente d’exploiter celui que, chaque année, la saison des pluies ramène à la surface. On racle le fond de la cuvette ; le natron, mélangé de terre, est placé dans des paniers qui servent de filtres et où se fait l’épuisement. Cet épuisement est presque systématique et permet d’obtenir divers produits.
Lorsque les eaux de lavage sont saturées, on active l’évaporation au moyen de foyers.
Les fours sont la partie la plus curieuse de l’exploitation ; ignorant l’art de faire des briques régulières et des voûtes, et son prix élevé, rendant le fer impossible, les industriels ont dû tout bâtir en terre cuite. Un mur, haut de 0 m. 50, circonscrit un espace rectangulaire dont les côtés varient de 1 m. 50 à 4 mètres ; des portes, ménagées à la base de ce mur permettent d’introduire le bois qui sert de combustible et laissent pénétrer l’air. Pour soutenir au-dessus des foyers les vases de terre, les canaris, qui contiennent le liquide à évaporer, le four est garni de piquets en terre cuite, fichés verticalement dans le sol ; les têtes élargies de ces piquets, disposés à peu près en quinconce, à 15 ou 20 centimètres les uns des autres, supportent les récipients entre lesquels passe la flamme.
L’inconvénient du procédé est la grande quantité de combustible qu’il nécessite : le pays est dès maintenant complètement déboisé à grande distance des villages ; il est devenu une steppe.
Folé. — Dans la zone côtière orientale du Tchad, il existe aussi des mares à natron ; les unes sont permanentes et l’on se contente de recueillir le sel peu estimé qui cristallise à la surface. Les autres sont presque toujours à sec, mais leur fond est occupé par une vase noirâtre, humide, où le jeu des saisons, sèche et pluvieuse, amène la formation de plaques cristallines épaisses de 5 à 10 centimètres et qui se trouvent à des profondeurs variant de 10 à 50 centimètres. Ces plaques forment des lentilles de dimensions assez faibles dont les indigènes déterminent l’emplacement au moyen de sondages ; on les extrait à la pioche et on les fait sécher à l’ombre, dans le sable : une dessiccation trop rapide les briserait. Le principal marché de ce natron est à Wanda d’où on l’emporte surtout, à travers le Tchad, vers le Bornou [Destenave, Revue gén. des Sc., 1903 ; — Freydenberg, Thèse, 1908].
Cette liste des points qui fournissent du sel ou du natron au Sahara et au Soudan n’a pas la prétention d’être complète ; il serait facile de la prolonger longuement, sans y trouver de nouveaux types de gisement ou de nouveaux modes d’exploitation. Jusqu’à présent, on ne connaît rien qui puisse être comparé aux rochers de sel du Trias d’Algérie, sauf peut-être dans le Guir [cf. t. I, [ p. 181]].
Cependant à la suite de ces produits d’origine minérale, il convient d’ajouter un sel d’origine organique que l’on produit par lessivage des cendres végétales ; on obtient ainsi des sels surtout potassiques ; autour du Tchad cette industrie est assez développée et se fait au dépens des doums et des Salvadora persica : tous les ans, pendant quelques mois, une partie de la population de N’Guigmi va s’installer, par petits hameaux d’une douzaine de huttes, aux points où il y a de l’eau et des arbres, et se livre à cette fabrication.
Cette industrie est très répandue dans toute l’Afrique, au sud du Sahara, et d’assez nombreuses populations ont du s’accoutumer à ces sels de potasse.