II
L'ENDYMION.—L'AMARANTHE.—MALHERBE ET MADAME DES LOGES. (1620-1630.)
La période de dix années qui s'écoula de 1620 à 1630 jusqu'à la seconde disgrâce de Marie de Médicis, après la Journée des Dupes, fut la plus heureuse de toute la carrière de notre poëte.
Honoré des faveurs de la Reine-Mère à la Cour, et de celles de la reine de la société polie à l'hôtel de Rambouillet, que pouvait-il désirer de plus, sinon la réputation littéraire? Il l'acquit en effet, pendant cette période, par deux œuvres qui firent quelque bruit, et sur lesquelles nous insisterons un peu, parce qu'elles établirent définitivement le nom de Gombauld sur les fastes de la République des Lettres.
La première est un roman en prose, l'Endymion, tout rempli d'allusions d'actualité, ce qui causa son succès, et ce qui explique son oubli.
La seconde, au contraire, a une véritable portée littéraire, et doit prendre rang dans un certain cycle d'œuvres analogues, qui donnent la note du goût de cette époque: c'est une pastorale en vers, intitulée Amaranthe, qui peut figurer honorablement en compagnie de l'Astrée de d'Urfé, des Bergeries de Racan, et de la célèbre Sylvie de Mairet.
Mais, avant de parler de ces deux œuvres, il sera bon, pour mieux faire connaître notre poëte, de tracer en quelques mots son portrait physique et moral.
En 1620, Gombauld devait avoir à peu près cinquante ans, et M. Livet nous offre de sa personne un croquis aussi finement touché qu'original et ressemblant:
«Toujours propre, lustré, poli, ajusté comme un sonnet, mystérieux comme Timante du Misanthrope, cérémonieux comme Phédon de La Bruyère, Gombauld visait toujours à rappeler les manières de la belle cour; homme à refuser une pension, si elle ne venait du Roi, il avait du cœur et de l'honneur, et n'aurait pas, dit Tallemant, fait une lâcheté pour sa vie; noble caractère, plein de dignité et de fière délicatesse, en même temps qu'il maniait la plume, il n'oubliait pas qu'il avait une épée, et si, comme tous ses confrères en Apollon, il eût volontiers pris une enseigne de poëte, il l'eût surmontée de son blason[12]…»
[12] Livet.—Précieux et Précieuses.
Ajoutons, avec Conrart, qu'«il étoit grand, bien fait, de bonne mine, et sentant son homme de qualité; que sa piété étoit sincère, sa probité à toute épreuve, ses mœurs sages et bien réglées; qu'il avoit le cœur aussi noble que le corps; l'âme droite et naturellement vertueuse; l'esprit élevé, moins fécond que judicieux; l'humeur ardente et prompte, fort porté à la colère, quoiqu'il eût l'air grave et concentré…»
Tel était, à cette époque, le favori de Marie de Médicis, Gombauld «la froide mine», comme dira Saint-Évremont dans la Comédie des Académistes.
L'Endymion parut en 1624.
Dans ce petit roman allégorique en prose, qui marque assez bien la transition dans le genre héroïque, entre le roman de bergeries d'Honoré d'Urfé, et les grands romans d'aventures ou de mœurs de Gomberville, de La Calprenède et de Mlle de Scudéry, Gombauld chante, sous le couvert des amours mythologiques d'Endymion et de la Lune, son propre amour pour la Reine-Mère, sa protectrice.
Ce qu'il y a de curieux, c'est que le Privilége, daté du 26 octobre 1624, mentionne ouvertement l'approbation d'Anne d'Autriche, la femme de Louis XIII, et, cependant, les allusions du poëme étaient si peu voilées que, dans les dix-sept vignettes qui ornaient l'ouvrage, les graveurs et les dessinateurs, Léonard Gautier, Crispin de Pas et J. Picard, n'avaient pas hésité à représenter les personnages sous des traits connus de tout le monde!
«Ce livre fit un furieux bruit, dit Tallemant des Réaux. On disoit que la Lune, c'estoit la Reyne-Mère; et effectivement, dans les tailles-douces, c'est la Reyne-Mère, avec un croissant sur la teste. On disoit que cette Iris qui apparoist à Endymion au bout d'un bois, c'estoit Mademoiselle Catherine. La Reyne témoigna de le vouloir entendre lire, car il avoit beaucoup de réputation, et effectivement c'est un beau songe. Pour luy, il y entend cent mystères que les autres ne comprennent pas; car il dit que c'est une image de la vie de la Cour, et que qui le lira avec cet esprit y trouvera beaucoup plus de satisfaction. Il en avoit tant fait de lectures avant que de le faire imprimer, que M. de Candale, quand ce livre fut mis en lumière, dit que la deuxième édition ne valoist pas la première; car il lit bien et fait bien valoir ce qu'il lit…»
A propos du désir que la Reine avait témoigné d'entendre Gombauld lui-même lire son petit ouvrage, Tallemant raconte une anecdote, qui montre quel soin méticuleux de plaire, quel amour-propre de poëte mêlé de naïve défiance dans ses propres forces, le gentilhomme auteur désirait apporter dans l'exposition de son œuvre:
«Dès que Gombauld, dit-il, crut que la Reyne luy vouloit faire cet honneur, il alla trouver Mme de Rambouillet, qui a toujours esté de ses amies, et la pria de luy vouloir dire son avis sur la manière dont il s'y devoit prendre.
»—Madame, luy dit-il, prenez que vous soyez la Reyne, et j'entreray avec mon livre.
»En disant cela, il va dans l'antichambre; Mme de Rambouillet se mordoit les lèvres de peur de rire. Il rentre un peu après avec des grimaces les plus plaisantes du monde, et à tout bout de champ il luy demandoit:
»—Cela sera-t-il bien ainsi?
»—Ouy, Monsieur, fort bien.
»Il s'approche et commence à lire.
»—Madame, trouvez-vous ce ton-là comme il faut? N'est-il point trop haut? Est-il assez respectueux?
»Et luy demandoit comme cela sur toutes choses.
»Elle dit qu'elle n'a jamais mieux passé son temps en sa vie; mais que, pour avoir un plaisir parfait, il eust fallu que quelqu'un les eust veûs, et qu'elle l'eust sceû.
»Cependant, je ne sçay pas par quelle aventure tout ce soing fut inutile, car il dit qu'il n'a jamais lu Endymion à la Reyne-Mère…»
Le petit roman de Gombauld, qui eut une seconde édition en 1626, est devenu fort rare, et les bibliophiles s'en arrachent avec passion les quelques exemplaires, ordinairement reliés avec le plus grand luxe, qui passent dans les ventes publiques à de longs intervalles; mais les vignettes de Picard et de Crispin de Pas les attirent beaucoup plus que la prose du favori de Médicis: et franchement, c'est là le seul attrait du livre; car, si les lecteurs contemporains n'avaient point su d'avance que Phébé représentait la reine et Endymion le poëte, cette fade rapsodie mythologique, quoique les dieux fussent alors très à la mode, n'eût pas obtenu le moindre succès[13].
[13] Le roman de Gombauld a été l'objet d'un article de Baillet, qui, en trois lignes de ses Jugements des savants, commet à son sujet deux graves erreurs: «Son Endymion, dit-il en parlant de Gombauld, est le fruit du premier âge, et l'approbation qu'il en reçut du public lui augmenta le courage que le succès de ses autres poésies entretint presque jusqu'à la fin de ses jours.—Un fruit du premier âge, éclos à cinquante ans passés, nous semble fort aventuré; puis, le roman de Gombauld est écrit en prose et non pas en vers! Beaucoup de biographes ayant pillé, puis copié Baillet, nous avons cru devoir relever spécialement ces deux erreurs.
«Les Mémoires du temps s'accordent à dire que l'ouvrage fit un furieux bruit et que les vers en sont admirables, dit M. Paul de Musset. Si je n'en cite rien, ajoute-t-il, c'est parce que je sais d'avance que les gens d'aujourd'hui le trouveraient faible et le tourneraient peut-être en dérision…»—M. de Musset n'a-t-il pas une autre raison bien meilleure pour n'en rien citer? Il ne l'a sans doute jamais vu, puisqu'il croit que c'est un poëme en vers.
La Dédicace à la jeune Reine est assez curieuse:
«Madame, on peut dire aujourd'huy d'Endymion, que la Lune l'avoit endormy et que le Soleil le resveille; puisque les commandemens de Vostre Majesté l'obligent de revoir le jour[14], et qu'il n'y avoit plus désormais pour luy de sommeil si profond qui ne fust mille fois interrompu du bruit de vostre gloire. Mais bien que ses yeux soient de longtemps accoustumez à la contemplation des plus beaux astres, j'aurois tout sujet de craindre qu'il ne peust que fort malaisément subsister devant vostre lumière, si je n'estois d'ailleurs tout asseuré que la vertu n'offense jamais ceux qui la servent et qui l'adorent, et que Vostre Majesté qui la représente en toutes choses, nous faict aussi bien voir, toutes les fois que nous luy rendons la sousmission et la révérence qui luy est deüe, qu'elle n'est point née pour nostre confusion, ny pour nostre perte, mais pour le bonheur et pour la félicité du monde… Puisqu'il est ainsy, Madame, que les qualitez qui reluysent en Vostre Majesté sont du tout esloignées de la comparaison des choses mortelles et des termes que nous avons accoustumé de les exprimer, j'ayme beaucoup mieux confesser ma foiblesse, que de voir accuser ma témérité, si l'extresme désir que j'ay de contribuer quelques traicts à sa louange, me faisoit parler trop humainement d'une chose véritablement divine. Je n'ay donc plus rien à dire, sinon que mon obéyssance me doit obtenir, par tout le monde, toute l'excuse que je sçaurois désirer pour Endymion et pour moy-mesme: et que Vostre Majesté, Madame (afin que je finisse comme j'ay commencé), donnant le jour à cet ouvrage, fait bien voir que la Lune, en quelque façon que ce soit, doit tousjours sa lumière au Soleil: et moy tout ce que je suis capable d'employer de soin et d'industrie, pour me rendre plus digne des commandemens dont Vostre Majesté daigne gratifier,—Madame,—son très-humble, très-obéyssant et très-fidelle suject et serviteur,—Gombauld.»
[14] C'est bien en effet la jeune Reine, comme nous l'avons fait remarquer plus haut, qui engagea Gombauld à publier son livre, ou du moins à l'illustrer magnifiquement! «… Nostre bien aymé Nicolas Buon, marchand-libraire en nostre ville de Paris, dit le Privilége, nous a fait remonstrer qu'il a recouvert un livre intitulé l'Endymion, composé par le sieur de Gombauld, pour l'embellissement duquel, et pour satisfaire au désir de la Reyne, nostre très-honorée compagne et espouse, il a fait tailler plusieurs belles figures en taille-douce, pour lesquelles il luy a convenu faire de grandes dépenses, etc…»—Le magnifique frontispice gravé porte pour titre: «L'Endymion de Gombauld.» Et au bas on lit: «A Paris, M.D.C.XXIIII. Chez Nicolas Buon, rue Saint-Jacques, à l'Enseigne St-Claude et de l'Homme-Sauvage.»
Cela est fort ampoulé, et donnerait, si nous arrêtions là nos citations, une idée peu avantageuse de la prose de Gombauld: mais il ne tarde pas à changer d'allure. Voici d'abord quelques confidences adressées «au Lecteur».
«… Il y a quelques années qu'un de mes amis[15] ayant sujet de se plaindre d'une des plus grandes beautez du monde[16], en qui l'on ne sçauroit trouver rien à redire que le seul changement qu'il désiroit luy reprocher par mes paroles, j'escrivis en sa faveur cette petite adventure, estant esgalement pressé de l'occasion qui se présentoit de la faire voir, et de l'impatience qu'il avoit de se plaindre. Et afin d'en faire mieux lire la plainte, et de la rendre plus agréable, je me résolus d'en desguiser quelque peu la vérité soubs la fable d'Endymion et de la Lune. Mais il y a beaucoup de différence d'un livre qu'on veut exposer au jugement de tout le monde, et d'un petit discours qui n'est faict à d'autre fin que pour estre leü seulement une fois d'une personne qu'on respecte, et pour luy représenter de meilleure grâce ce que la bouche n'oseroit dire, et ce qu'une lettre ne sçauroit comprendre.—Si bien que je fus tout estonné de voir que l'amitié des uns et l'authorité des autres me pressoient esgalement de le mettre au jour, et ne se lassoient jamais de me le faire lire: et puis, il faut si nécessairement obéyr à la volonté des Dames, qu'on n'en peut avoir dispense par aucune sorte de raison ny d'excuse. Toutes ces choses me donnoient si peu de repos, qu'une fois il me prit fantaisie de l'abandonner aux injures des siècles sans y mettre mon nom, et sans luy donner d'autre sauf-conduit que ces vers:
Je ne suis fait que pour Diane;
Et, mystérieux ou profane,
On me voit malgré mon autheur,
Qui n'a soucy, ny qu'on le nomme,
Ny d'en obliger un seul homme,
Ny de s'excuser au lecteur.
»Toutesfois, si tost que je l'eus considéré tant soit peu, moy, qui pour trop le lire aux autres, n'avois pas le courage de le lire pour moy-mesme, j'eus bientost changé d'opinion, quand je vis que pour l'avoir fait trop promptement, il n'y avoit presque point d'espérance de le rendre meilleur, et qu'il me seroit plus expédient de le refaire tout entier que d'en corriger une partie. Cependant l'occasion de s'en servir estoit perdue. Endymion luy-mesme ne s'en soucioit plus, et Diane encore moins que personne du monde: tellement que sans la puissance absolue qui l'a resveillé, j'estois résolu de le laisser dormir éternellement…»
[15] Cet ami nous semble fort devoir le représenter lui-même.
[16] Sans doute la Reine-Mère, Marie de Médicis, qui se contentait de ses hommages respectueux.
Puis, après avoir discuté les reproches que plusieurs «envieux» lui avaient faits, celui-ci par exemple: «… Vous faictes vostre Endymion de complexion plus amoureuse qu'un Pâris, et toutesfois plus sévère et plus retenu qu'un Hippolyte; il n'est point perfide, il n'est point surmonté de sa cholère, ny possédé de l'amour d'une captive, non pas mesme d'une beauté mortelle: il n'a pour object qu'une Déesse et pour fin principale que la vertu…», l'auteur s'adresse à son livre et à son héros luy-mesme:
«Courage, Endymion, nous ne sommes pas du tout abandonnez: plusieurs ont entrepris nostre défense; et, tout bien considéré, nous n'avons point encore ouy dire qu'une seule personne de mérite et d'estime nous ayt suscité ces murmures. Quelle louange peut-on espérer de ceux qui se mettent eux-mesmes dans l'infamie? Aristide ny Socrate ne nous accusant point, qu'avons-nous affaire de nous esmouvoir? Qu'on parle ou qu'on escrive contre nous, ne soyons point injurieux aux misérables, ny à ceux qui se défont de telle sorte, qu'ils n'ont pas besoin d'autres ennemys que d'eux-mesmes… Et si nous sommes dignes d'avoir tant d'envieux, nous tirerons mesme quelque bien du mal qu'ils nous voudront faire, et ferons voir (quelque douces que soient les faveurs de la gloire) que nous aymons tousjours beaucoup mieux un advis qu'une louange!»
Ayant ainsi pris son parti en gentilhomme, Gombauld nous transporte près de la ville d'Héraclée, sur le sommet du mont Lathmos, où Endymion, épris d'une respectueuse passion pour Diane, s'est, un soir, endormi en regardant la Lune, et vient de faire un rêve amoureux qu'il a pris pour une réalité: il raconte à son ami Pisandre toutes les péripéties de son rêve, les faveurs et les cruautés de la Déesse, ses voyages dans le bois sacré, ses combats contre les monstres qui en gardent les abords, les étranges aventures d'Amphidamas et de Diophanie et les amours de Sthénobée… «Je me doutois bien, Pysandre, dit Endymion à la fin de son récit, que mes aventures te sembleroient si estranges, que tu les prendrois plustost pour des songes, que pour des véritez…—Depuis ce temps-là, tousjours il continua de raconter à tout le monde les loüanges de Diane, bien qu'elle fust la seule cause de ses malheurs et de ses peines, et qu'il eust perdu la meilleure part de son temps et de sa vie, soit aux longues veilles qu'il avoit employées à la contemplation de ses beautez et de sa gloire, soit au long sommeil qu'elle l'avoit faict dormir.»
Ainsi se termine le roman, et l'on a déjà pu saisir plusieurs allusions assez directes à l'amour sans espoir du poëte pour la Reine. Voici quelques autres passages qui furent très-remarqués.
Ismène indique à Endymion les lieux du séjour préféré de Diane; puis elle ajoute:
«D'ailleurs, elle y est ordinairement accompagnée de ses Nymphes, que leur profession et leur exercice ont rendu la pluspart si rigoureuses et si peu capables de conversation, que la présence des hommes seulement les offense, et peu s'en faut qu'elles ne leur déclarent la mesme guerre qu'elles font aux bestes les plus sauvages. Mais ce qui est de plus fascheux et de plus insupportable à ceux qui désirent l'abord de la Déesse, c'est qu'il y en a d'entre elles qui ne la perdent non plus de veüe, que si le Ciel la leur avoit donnée en garde. Une Doris, une Laomédée, nymphes ambitieuses, jalouses et curieuses, la tiennent de si près, et l'assiégent de telle sorte, qu'elle n'est pas seulement inaccessible, mais aussi véritablement captive. Encore seroit-ce peu de chose qu'elles voulussent tout sçavoir, tout contreroller et tout conduire, si elles ne vouloient point aussy tout avoir. Il n'est pas croyable comme les Dieux mesmes aussy bien que les hommes, par je ne sçay quel excès de bonté et d'indulgence, se laissent mener insensiblement à l'appétit de ceux qu'ils ayment. Si bien que pour trop gratifier une seule, ou deux, ou trois personnes, il semble qu'ils diminuent beaucoup de la libéralité qu'ils donnent à plusieurs, que je ne die, à tout le monde. Un petit nombre est comblé de leurs bienfaicts, cependant qu'une multitude en pâtit, accuse en vain le ciel, et déteste la façon de gouverner avec la vie et la lumière. Dirons-nous pourtant que les Dieux en sont moins justes? Non; mais disons plustost qu'ils gouvernent toutes choses, comme il plaist à la Destinée, selon l'innocence ou la corruption des siècles. Ce que je te dis, Endymion, pour l'affection que je te porte, afin que tu n'oublies rien à considérer…»
Est-il besoin d'écrire au-dessous de cette tirade: Tableau de la Cour? Voici la Reine-Mère sous le portrait de Diane:
«Parmy tant de perfections, dit Endymion, je ne sçavois laquelle je devois considérer la première: et le désir que j'avois de les voir toutes faisoit que je n'en examinois pas une, et que je ne voyois rien que confusément. Tantost je m'estonnois de voir qu'en une si parfaicte stature, en quoy elle surpassoit beaucoup les mieux formées d'entre les femmes, elle représentoit avoir une aage si tendre: car son teint estoit plus jeune et plus beau qu'on ne le voit en la première fleur de la jeunesse mesme; estant meslé de certaines clartez qui sembloient accorder les feux avec les fleurs, et assisté d'une vertu divine qui défendoit aux Saisons de ne luy faire point d'injure, et qui l'exemptoit pour jamais de la juridiction des années.—Tantost j'admirois en elle je ne sçay quelle douce fierté, qui, comme elle a des appas pour attirer à soy les plus généreux courages, ne manque point aussy de rigueurs pour rebutter ceux que la crainte accuse au dedans d'avoir peu de mérite, et pour leur défendre de s'en approcher.—Il sembloit que l'Honneur et la Majesté se tenoient sur son front, comme sur un siége d'yvoire bien poly, faisant leur demeure éternelle sous le riche ornement de ses beaux cheveux, dont les uns estoient tressez et cordonnez, et les autres retroussez et noüez à la Laconienne, avec plus de grâce que d'artifice; n'ayans pas besoin qu'on adjoustast rien à leur lustre, non plus qu'à leur nombre. Quelques-uns négligemment espars, et comme eschappez des liens et de la captivité des autres, se mouvoient sur ses joües vermeilles et sur ses espaules; et là, pour y souspirer en vain, s'alloient prendre, en se joüant, les Amours et les Zéphirs. On voyoit autour de sa bouche vermeille le Ris et la plus mignarde de toutes les Grâces, qui tous deux ensemble, parmy leurs appas et leurs caresses, en cultivoient les œillets au milieu des lys et des roses.—De quelque costé qu'elle tournast ses beaux yeux, tout ensemble si bruns et si clairs, l'air en un instant en estoit rendu si doux et si serein, que toutes choses en estoient embellies et reprenoient de nouvelles forces. Ce sont véritablement ces deux Astres qui, quand il leur plaist, font renaistre le Printemps sur la terre, et qui calment la mer quand elle est troublée. Mais à quoy m'obliges-tu, Pysandre? et qu'est-ce que j'entreprens? de te parler de ces yeux devant lesquels il n'y en a point d'autres qui puissent tenir ferme, ny contester tant soit peu, sans en estre ébloüys. Si bien qu'à tout propos j'estois contraint de baisser la veüe, que je laissois tomber sur cette belle gorge; bien que c'estoit la détourner des feux et des esclairs, pour l'aller perdre dans les neiges de son sein, etc…»
Plus loin, on reconnaissait encore d'une manière frappante la situation du poëte à la Cour, devant la froideur apparente de la Reine:
«… C'est en ces lieux-là, Pysandre, qu'insensible au mal qui ne menaçoit pas seulement ma vie, mais qui desjà la pressoit, j'ay demeuré tout le temps que tu ne m'as point veü; que j'ay passé la plus grande part en oysiveté, sous les frais ombrages, le long des ruisseaux, parmy les fleurs et les herbes odorantes, entre les Nymphes et les Sireines, au comble de mille voluptez, si mon esprit eust esté capable de les ressentir, estant d'ailleurs comme il estoit réduit au comble de mille peines.—Ce n'estoient que festins où je n'estois traitté que des viandes les plus exquises; ce n'estoit que musique de voix et d'instruments, que danses de jeunes hommes et de belles filles. Enfin, ce n'estoient que jeux et que délices. Si j'estois accompagné, aussi estois-je seul quand je voulois: et, choisissant les exercices qui m'estoient les plus agréables, j'allois d'ordinaire m'escarter par la forest, où plusieurs fois je rencontray Diane, dont la seule présence me faisoit vivre, au mesme temps que son changement et le souvenir du passé me faisoient mourir.—Tantost je la voyois passer accompagnée des soixante filles de l'Océan, et des vingt autres qui ont le soin de ses arcs, de ses flèches, de ses brodequins et de ses chiens. Tantost je la voyois retourner de la chasse toute fière et glorieuse des Lions, des Ours et des Monstres qu'elle avoit terrassés.—Parfois aussi je la trouvois qu'elle estoit presque seule, où je pouvois tout à loisir la considérer et me faire voir. Mais le croirois-tu bien? Pysandre; si est-il bien vray, encore qu'il ne soit pas croyable! Quoiqu'elle me vist en l'estat où j'estois, portant la chaisne qu'elle cognoissoit bien et que je ne cognoissois pas moy-mesme, marque non-seulement de ma captivité, mais aussy de la fin à laquelle j'estois destiné; quoy qu'elle sceut bien que je m'en allois mourir pour elle, cependant elle eust le courage de me regarder sans pitié, comme si elle eust esté changée en une autre, ou qu'elle eust perdu tout d'un coup pour moy le ressentiment, le souvenir, la cognoissance et la parole…»
Mais, c'est trop nous attarder près de ce petit roman, dont le sujet se trouve résumé dans ces six vers de l'oracle à Endymion:
De l'Astre qui préside aux boix
Tu verras sur toy mille fois
Les rayons les plus favorables.
Mais enfin, les voyant cesser,
Tu seras contraint de penser
Que les Dieux mesmes sont muables[17].
[17] Tous les romans de cette époque contiennent beaucoup de pièces de vers, plaintes, élégies, chansons, sonnets, stances, odes, etc… La Carithée, de Gomberville, qui parut en 1621, peut passer pour le type de ce genre mixte, qui alliait intimement la poésie avec la prose. Il est remarquable que le roman de Gombauld, si souvent donné par les bibliographes pour un poëme en vers, ne contienne absolument, en fait de poésie, que l'oracle précédent, composé de deux strophes de six vers.
et nous terminerons nos citations par un fragment remarquable, qui peut figurer honorablement parmi les meilleurs morceaux de prose française de cette époque:
«Les grandes beautez ont je ne sçay quoy de plus divin et de plus puissant que les sceptres et les empires: et l'extresme disposition que nous avons de les aymer, fait que nostre opinion leur adjouste encore de nouvelles puissances et de nouveaux charmes. Elles sçavent si naturellement, et sans l'avoir jamais appris, l'art de persuader et de contraindre, que leur silence mesme est plus éloquent que toute sorte de langage. Nous ne les sçaurions voir sans estonnement, ny sans trouble; et leur seule présence en un instant nous fait perdre le jugement, la force et le courage. Car il sort de certains esprits de leurs yeux qui nous donnent telle inspiration et tel mouvement que bon leur semble, et par des chaisnes invisibles nous forcent et nous tirent si doucement, qu'ils nous obligent de les suivre sans aucune contradiction et sans résistance. Un ris, un geste, un mouvement nous ravit en admiration, nous faict souspirer, et nous transporte. Que dirai-je davantage? Un seul regard nous charme, nous ensorcèle, nous boit le sang, nous transforme et nous rend insensez. Non, Pysandre, je croy que si le monde estoit sans femmes, nous aurions une familière conversation avec les Dieux. Car, en effect, qu'est-ce qu'elles ne prennent point sur nos âmes? et quelle persuasion, quelle contrainte ou quelle gesne est comparable à la force de leurs appas? O Jupiter! toutes les offences, les malices, les propos décevans, les artifices, les faux serments, la perte du temps et les vains travaux auxquels elles nous obligent, ne seront-ils pas pardonnables? Moy qui ne devois et ne pouvois plus rien aymer au monde, et qui ne respirois que le service d'une Déesse, si est-ce qu'en quelque part que celle belle Sthénobée me fust présente, j'avois beaucoup de peine à m'empescher d'user de je ne sçay quel langage des yeux, d'un silence persuasif, d'un geste plus éloquent que la parole mesme, d'une négligence pleine d'artifice, et d'une façon discrette et modérée en soy-mesme, mais envers autruy pleine de violence, etc., etc…»
Arrêtons-nous là.—Aussi bien préférons-nous étudier plus à loisir la seconde œuvre de Gombauld, qui, loin d'être éphémère, eut une renommée durable, et marque une étape sérieuse dans les progrès du théâtre en France. Nous y retrouverons, du reste, des allusions directes à la Reine-Mère, car l'Amaranthe parut en 1625, entre les deux éditions du roman d'Endymion: et le poëte ne pouvait résister au désir d'afficher bien haut sa faveur.
Cette pastorale est dédiée à la Reine-Mère: «Les rares qualitez d'Amaranthe représentent quelque ombre de celles de Vostre Majesté,» dit Gombauld dans la Dédicace; et il ajoute: «Si l'on peut représenter une ombre des choses qui n'en ont point, et qui ne sont que gloire et que lumière…» On n'est pas plus galant. Cette pièce eut un succès remarquable; et, de nos jours, nos plus éminents critiques lui ont consacré quelques pages élogieuses, qui ne peuvent pas avoir le caractère d'une réhabilitation, car voici un témoignage à peu près contemporain et très-concluant: «Il s'étoit passé un long temps, dit Sorel, dans sa Bibliothèque française, que les comédiens n'avoient eu d'autre poëte que le vieux Hardy, qui, à ce que l'on dit, avoit fait cinq ou six cens pièces: mais, depuis que Théophile eut fait joüer sa Thisbé (1617) et Mairet sa Sylvie (1621), M. de Racan ses Bergeries (1618), et M. de Gombauld son Amaranthe (1625), le théâtre fut plus célèbre, et plusieurs s'efforcèrent d'y donner un nouvel entretien. Les poëtes ne firent plus de difficultés de laisser mettre leur nom aux affiches des comédiens; car, auparavant, on n'y en avoit jamais vu aucun: on y mettoit seulement le nom des pièces, et les comédiens annonçoient seulement que leur autheur leur donnoit une comédie nouvelle d'un tel nom[18].»
[18] Sorel, Bibl. franç., p. 183.
Voilà, certes, un point d'histoire littéraire intéressant: et ce n'est pas un petit honneur pour Gombauld d'avoir, par le succès de sa pastorale, contribué pour sa part, avec Racan, Théophile et Mairet, à vaincre le respect humain qui forçait les auteurs à ne pas reconnaître sur les affiches la paternité de leurs œuvres. L'Arthénice de Racan, en 1618, et la Sylvie de Mairet, en 1621, avaient produit coup sur coup deux révolutions dans la pastorale, genre dramatique que la vogue des fictions romanesques italiennes et espagnoles, ainsi que celle de l'Astrée, accréditèrent en France pendant plus de quarante ans. Racan, l'élève chéri de Malherbe, éclipsa dès son premier essai tous ses prédécesseurs, par l'élégance et la pureté de son style: aussi ses Bergeries font-elles partie du domaine de la grande histoire littéraire. Il est de ceux qui ont contribué à fixer la langue française; mais le plan de ses petits drames ne s'éloignait guère de la simplicité primitive de ceux de Hardy ou de ses pairs. Racan a le seul mérite d'avoir accompli au théâtre la révolution du style.
Mairet fit un pas de plus, mais dans un autre sens. Sa Sylvie, dont le succès toujours croissant dura plus de vingt années, tellement que, lors de l'apparition du Cid en 1636, on la comparaît volontiers avec le chef-d'œuvre cornélien, la Sylvie, dis-je, présenta aux oreilles des spectateurs ravis une nouveauté sans exemple: celle, dit M. Saint-Marc Girardin, «de l'éloquence dans la passion. L'amour n'avait pas encore, sur le théâtre, parlé ce langage à la fois noble et passionné. Le sujet de la Sylvie s'y prêtait. Ce sont bien encore, il est vrai, des amours pastorales, et la scène se passe aux champs; Sylvie n'est qu'une simple bergère; mais Thélame, son amant, est un prince. Il est fils du roi de Sicile, et il quitte son palais tous les matins pour venir trouver Sylvie dans la prairie où elle fait paître son troupeau. C'est l'églogue mêlée à l'épopée[19]». De là une élévation particulière de sentiments, un mélange de scènes tantôt gracieuses, tantôt élevées, qui donne nettement à Sylvie ce caractère particulier d'avoir servi de transition entre la pastorale proprement dite et la tragédie.
[19] Saint-Marc Girardin, Cours de litt. dram., III, 321.
Gombauld, l'homme des transitions, parce qu'il n'avait que du talent et de l'imagination, et non pas du génie pour s'élever jusqu'aux sublimes hauteurs de l'art, marcha sur les traces de Mairet et, continuant son œuvre, prépara de cette façon les voies au grand Corneille. «Sa pastorale, dit M. Saint-Marc Girardin, a quelques-unes des qualités et quelques-uns des défauts de la Sylvie. Elle a d'abord, comme la Sylvie, le défaut de n'être presque pas une pastorale. Nous touchons au roman à grandes aventures: les événements sont extraordinaires et confus; mais les personnages, et deux surtout, Amaranthe et Oronte, ont des passions qu'ils expriment d'une manière vive et touchante. C'est par là que le drame se soutient.»
Une chose qui n'a pas été suffisamment remarquée nous frappe particulièrement dès l'abord, et l'histoire littéraire y est trop intéressée pour que nous la passions sous silence. Lorsque Gombauld publia sa pastorale après le succès de la représentation, il la fit précéder, non pas seulement d'une Dédicace à la Reine-Mère, mais encore d'une longue Préface, assez piquante et fort bien écrite, dans laquelle il exposait, suivant l'habitude consacrée à cette époque, ses idées personnelles sur les règles du poëme qu'il allait dérouler devant le lecteur. Il n'est pas d'ouvrage important, publié pendant la première moitié du XVIIe siècle, qui ne soit ainsi précédé d'une véritable poétique. Dans la Préface de l'Amaranthe, Gombauld se montre essentiellement novateur, et quelques mots d'explication préparatoire sont ici nécessaires.
Tous les critiques, se répétant l'un après l'autre, et La Harpe en particulier, dans son Cours de littérature, affirment très-nettement que la Sophonisbe de Mairet fut la première pièce de théâtre française, dans laquelle fut respectée la règle des trois unités; on ajoute même que cela parut si bizarre aux comédiens, qu'ils refusèrent pendant quelque temps de la jouer, croyant une pareille innovation préjudiciable à leurs intérêts. Cette assertion, beaucoup trop souvent reproduite, est devenue en quelque sorte classique, et nous en trouvons l'origine probable dans ce passage du Segraisiana que nous citons textuellement:
«Ce fut M. Chapelain qui fut cause que l'on commença à faire observer la règle des vingt-quatre heures dans les pièces de théâtre: et parce qu'il falloit premièrement la faire agréer aux comédiens qui imposoient alors la loy aux auteurs, sçachant que M. le comte de Fiesque qui avoit infiniment de l'esprit, avoit du crédit auprès d'eux, il le pria de leur en parler, comme il fit. Il communiqua la chose à M. Mairet qui fit la Sophonisbe, qui est la première pièce où cette règle est observée. M. Desmarets fit ensuite les Visionnaires sur la même règle, quoiqu'il introduise un auteur qui s'oppose au changement qui se fit alors[20].»
[20] Segraisiana, éd. 1723, I (160-161).
Voilà comme on écrit l'histoire. Or, on sait que la Sophonisbe de Mairet date de l'année 1629: et le même auteur avait déjà donné, en 1625, une tragi-comédie intitulée Sylvanire, dans laquelle la règle des unités se trouvait appliquée, et qu'il précéda d'une longue Préface adressée au comte de Cramail, pour se justifier aux yeux du public: disant que le comte de Cramail et le cardinal de La Valette l'ayant engagé à composer une pastorale en observant les règles pratiquées par les poëtes italiens, il avait reconnu que l'art de ces derniers ne consistait «qu'à se conformer aux modèles que les poëtes dramatiques de la Grèce et de l'ancienne Rome nous ont laissés». Voici donc quatre années de gagnées sur la date fixée par Segrais, et la Sylvanire doit avoir la priorité sur la Sophonisbe. Mais il y a plus: au moment même où Mairet adressait sa Préface au comte de Cramail, Gombauld faisait une profession de foi semblable dans la poétique placée en tête de l'Amaranthe, et déclarait avoir observé, dans sa pastorale, les règles d'Aristote,—nouveauté hardie dont il demandait grâce aux spectateurs, mais qui avait été fort connue des anciens:—«C'est la vérité, dit Gombauld dans sa Préface, que tous ceux qui ont mérité quelque estime en ce genre d'escrire (la poésie dramatique), n'ont représenté que ce qui pouvoit arriver du matin au soir, ou du soir au matin.» Et plus loin: «… La tromperie seroit bien grossière qui voudroit faire passer la scène non pour une île, ou pour une province, mais pour tout l'univers.» Rien de plus net, et Gombauld malmène si lestement, en plusieurs passages, «ces esprits gaillards» qui n'ont que des paroles de blâme et de mépris pour les règles anciennes, qu'on ne peut lui refuser l'honneur d'avoir, l'un des premiers, planté sur le Parnasse français le drapeau des règles classiques.
Il y avait une certaine témérité à tenter l'aventure, car le poëte Rayssiguer avouait naturellement, quelques années plus tard, dans la Préface d'Aminte, «que la plus grande part de ceux qui portent le teston à l'hostel de Bourgogne, veulent que l'on contente leurs yeux par la diversité et le changement de la scène du théâtre, et que le grand nombre des accidens et aventures extraordinaires leur ôtent la connoissance du sujet. Ainsi, ceux qui veulent faire le profit et l'avantage des Messieurs qui récitent leurs vers, sont obligés d'escrire sans observer aucune règle[21]». Gombauld ne négligea point «les accidens» dans son Amaranthe, et la fable de cette pastorale est assez compliquée; mais, du moins, il sut plier son sujet à la poétique nouvelle, et contribuer avec Mairet, par le succès de son ouvrage, à rendre acceptables au public les chefs-d'œuvre de Corneille, dont la première pièce devait paraître en 1629.
[21] Préface de l'Aminte, pastorale en cinq actes.—1631.
Entrons maintenant au théâtre de l'hôtel de Bourgogne, payons notre «teston» et, d'abord, écoutons le Prologue que le poëte, suivant l'usage de cette époque, a placé en tête de son ouvrage.—Nous ne le citerions point, s'il n'y était fait une allusion directe à Marie de Médicis. Gombauld représente l'Aurore venant faire aux spectateurs une déclaration pompeuse en l'honneur des hôtes du Louvre. Cela s'adapte peu au sujet, mais la mode est souveraine; et l'Aurore a beau s'écrier qu'elle est
L'Aurore d'Amaranthe et celle du Soleil,
on ne s'explique guère comment cette Aurore a la prétention de représenter Marie de Médicis elle-même, ni à quel propos elle débite ses tirades:
Tous les feux de la Nuict devant moi se retirent,
Les Dieux, voyant ma gloire, incessamment souspirent,
Et ne peuvent souffrir, envieux et jaloux,
Qu'une beauté si jeune ayt un si vieil époux.
..... ......... ......
Voicy les bois sacrez, où, si plein de jeunesse,
Tithon fut autresfois digne d'une déesse;
Où, le ciel le comblant de ses dons infinis,
Je craignois que Vénus le print pour Adonis.
On sait en effet que Tithon-Henri IV avoit vingt-trois ans de plus que Marie, et l'on peut se demander si ce rapprochement est des plus flatteurs: mais voici des allusions encore plus transparentes au sujet de Céphale, qui pourrait bien être le poëte lui-même:
Pour le suivre aux forests, bien souvent on présume
Que j'amène le jour plus tost que de coustume.
Mais d'un plus grand esclat tous mes sens éblouys
Quitteroient volontiers Céphale pour Louis.
Toutesfois un bel Astre[22] allume son courage,
Et sa Reine aujourd'huy me porte en son visage…
[22] Anne d'Autriche.
Ce dernier vers, qui porte beaucoup trop l'empreinte de l'École précieuse, est un sacrifice fait au goût du temps: on trouve peu de ces taches dans l'œuvre de Gombauld, dont la versification a, en général, beaucoup de fermeté: il est vrai qu'elle n'est pas toujours également soutenue. Mais laissons le Prologue.
Amaranthe est une bergère d'une merveilleuse beauté, que tous les bergers de Phrygie adorent, et qui les dédaigne tous; en sorte que sa cruauté les réduit au désespoir, et que dans les campagnes désolées, dont les échos retentissent de pleurs ou de soupirs, les autres bergères ne trouvent plus d'amants ni de maris. Cela devient une véritable calamité publique, d'autant plus que le père de la belle, le berger Daphnis, a jadis promis solennellement au riche Timandre de donner sa fille à son fils, Polydamon, disparu depuis quelques années, et que, pour ne point trahir sa promesse, il éconduit tous les soupirants. Mais les Dieux consultés déclarent qu'Amaranthe doit faire un choix entre tous les bergers; elle l'a déjà fait au fond de son cœur, car elle aime le berger Alexis, qui, malheureusement sans parents et sans biens, inconnu et jeté par un naufrage sur les côtes de Phrygie, ne peut pas aspirer à l'honneur de sa main. Cependant le jour fatal arrive où Amaranthe doit se prononcer; chacun des deux amants se désespère et prend pour confident de sa douleur un autre berger ou une autre bergère… On remarquera dans l'entretien d'Amaranthe avec la nymphe Delphise un passage fort curieux, tel qu'on en rencontra plus tard dans les innombrables poëmes épiques du commencement du règne de Louis XIV, et dans lequel Delphise, prédisant à la bergère le brillant avenir de sa race future, représente un tableau frappant de la famille de Louis XIII. Cette fois, Amaranthe elle-même n'est autre que Marie de Médicis:
Diane te veut orner d'une race féconde
De bergers, qui de rois doivent peupler le monde.
Le premier de tes fils, le plus grand des bergers[23],
Sera l'amour des siens, la peur des étrangers:
Clément, victorieux, aux labeurs indomptable,
Aux crimes inflexible, aux monstres redoutable,
Il aura pour compagne, en beautés, un soleil
Qui sans lui n'auroit sçeu rencontrer un pareil.
Du second la splendeur sera bientôt ravie[24],
Et les Dieux aux mortels en porteront envie.
Mais un autre en sa place ira de toutes parts
Faire esclater les dons de Minerve et de Mars[25]
Elle ajoute à tes fils trois filles, trois merveilles…
[23] Louis XIII.
[24] Un second fils, mort jeune.
[25] Gaston d'Orléans.
Et ce tribut d'hommages rendu publiquement à la famille royale par le poëte courtisan, en reconnaissance de la faveur dont l'honorait la Reine-Mère, était accueilli par les applaudissements unanimes d'un public qui saisissait les moindres nuances de ses allusions.
Cependant Alexis rencontre la bergère, et, sachant bien qu'il ne peut être choisi, il lui dit qu'il n'a plus qu'à mourir. La fière Amaranthe qui ne veut pas lui faire encore l'aveu de son amour, mais ne veut pas non plus qu'il croie qu'elle en aime un autre, lui répond par ce noble discours:
Qui t'oblige à tenir ce funeste langage?
Est-ce donc un effet d'un généreux courage
D'estre sans résistance à l'effort des malheurs,
Et d'implorer la mort aux vulgaires douleurs?
Sur quoy peux-tu fonder ces plaintes insensées?
Sçais-tu bien mes desseins? Lis-tu dans mes pensées?
As-tu, par mes regards ou par mes actions,
Recogneu quelque objet de mes affections?
Es-tu de ces amans qui me portent envie,
Qui veulent, malgré moi, que je sois asservie?
Et viens-tu de si loin combler mal à propos
Le nombre des bergers qui troublent mon repos?
Quel oracle t'apprend qu'il faut que je responde,
Comme il plaist, à l'erreur qui déçoit tout le monde,
Et non pas au dessein de les esgaler tous
Et de n'avoir jamais ny d'amant ny d'époux?
Elle finit par avertir Alexis de ne pas se présenter avec les autres bergers, quand elle déclarera sa résolution:
Si tu n'es pris, au moins ne sois pas refusé!
«Ce vers est charmant, remarque M. Saint-Marc Girardin; c'est un aveu fait avec une délicatesse ingénieuse, digne des romans de Mme de La Fayette, mais qui ne se sent guère de la simplicité pastorale…» Ajoutons que le contact de l'hôtel de Rambouillet ne lui est pas étranger.
Un autre personnage vient compliquer l'action et la dramatiser: c'est celui d'Oronte, fille de Timandre, dont les passions ne sont guère de l'idylle et se rapprochent beaucoup, comme ce qui précède le dénouement, de la scène tragique. Bien qu'elle soit vouée au culte de Diane, Oronte aime Alexis et se désespère de le voir épris d'Amaranthe:
Je meurs pour un barbare insensible à mes charmes
Et qui n'est point troublé de soupirs ni de larmes…
Tantost, pour esmouvoir ce berger insensible,
J'ay fait par la douceur ce qui m'estoit possible,
Je n'ay rien espargné, luy montrant chaque jour
Sous le nom d'amitié tous les signes d'amour…
J'ay mesme bien souvent tasché de lui desplaire,
J'ay passé du mépris jusques à la colère,
J'ay condamné ses mœurs, contredit ses propos,
J'ay fait ce que j'ay peu pour troubler son repos.
Mais il mesprise, hélas! mon mespris et moi-mesme…
Pour se venger, elle fait rendre un oracle qui le condamne à mort, comme ayant tué un cerf consacré à Diane, que les bergers les plus agiles n'avaient pu voir que de loin, et dont la tête avait été proposée par Amaranthe, qui regardait pareil exploit comme impossible, pour prix de son cœur et de sa main.
Mais à peine Oronte a-t-elle exécuté sa vengeance, qu'elle s'en repent, et ses remords sont violents comme ses passions:
O Vengeance, d'abord douce et pleine de charmes,
Mais qui contre moi-mesme enfin tournes tes armes,
Et fais voir à celui qui s'est le mieux vengé
Qu'il est le plus coupable et le plus affligé!
Le moment fatal arrive: et voyant qu'Alexis va périr, Amaranthe regrette sa réserve d'autrefois, déclare qu'elle l'aime, et puisque les Dieux lui ont ordonné de faire entre tous les bergers un choix qu'ils ont promis de consacrer, elle le choisit malgré l'oracle qui veut l'immoler:
Non! non! s'il doit mourir, je mourray la première!
s'écrie-t-elle en changeant sa timidité en hardiesse devant le danger qui menace son amant.—Pourquoi, dit Alexis, veux-tu défendre celui que condamne la loi des cieux?… Alors s'engage entre tous les assistants ce que M. Barbier[26], dans son langage pittoresque, appelle une véritable lutte à coups de sentences philosophiques:
[26] Pierre Barbier, Études sur notre poésie ancienne.—Bourg, 1873, in-8o.
PALÉMON.
Mais les Divinités n'ont que de justes loix
Qui ne demandent pas les humains pour victimes…
LE GRAND PRÊTRE.
La volonté des Dieux nous tient lieu de raison…
Les hommes, répond Amaranthe, par un vers qu'on pourrait croire détaché d'une tragédie de Voltaire:
Les hommes font des loix qu'ils imputent aux Dieux!
Tout à coup arrive Timandre, de retour d'un long voyage sur mer: il reconnaît dans Alexis, Polydomon, ce fils depuis longtemps perdu; Oronte retrouvant un frère à la place de celui qu'elle aime, sent la jalousie s'éloigner de son cœur, révoque l'arrêt de la Déesse… et l'on devine l'heureux dénouement de ces longues péripéties.
Tel est l'exposé succinct d'une pastorale présentant assez bien, par ses côtés voisins de la tragédie, le type du genre dramatique de transition qui se laissa bientôt, par une pente insensible, absorber dans le genre cornélien. Il est certain qu'en 1625 on était peu habitué à entendre au théâtre des vers aussi nobles et aussi soutenus: aussi ne saurait-on trop insister sur l'honneur qui doit revenir à Mairet, à Gombauld et, quelques années plus tard, à Rotrou, d'avoir, bien avant Corneille, accentué un progrès véritable dans la poésie dramatique. Le Cid fit une nouvelle révolution, cela est vrai; mais depuis une quinzaine d'années on comptait ses précurseurs.
Après avoir insisté sur le côté romanesque et tragique de l'œuvre de Gombauld, il serait bon de dire un mot de son côté pastoral. Après le roman, l'églogue. Nous n'hésiterons pas à dire qu'à ce point de vue Gombauld se trouve bien inférieur à son ami Racan: l'affectation et la recherche font quelquefois tort à l'aimable simplicité de ses bergers. Ainsi ces deux vers:
Je revoi ces rochers et ces bois solitaires
Qui de tous mes pensers furent les secrétaires,
nous paraissent, quoiqu'ils soient défendus par Ménage, plus voisins de l'hôtel de Rambouillet que des rives de la Phrygie. Gombauld, dit l'abbé Goujet, a mis beaucoup trop d'esprit dans cette pastorale: il faut convenir cependant que «l'on y trouve, dans quelques endroits, tout le naturel qui convient à un genre bucolique. La versification n'en est pas égale. C'est un défaut ordinaire à Gombauld dans tous ses ouvrages un peu longs. Il ne se soutient que dans ses petites poésies: aussi n'en a-t-on presque point d'autres…»
Or, voici précisément dans l'Amaranthe de petits poëmes complets et bien détachés qui présentent les qualités vantées par le savant bibliographe. Ce sont les morceaux récités par les chœurs; car il y avait encore des chœurs à cette époque, et les strophes de rhythmes très-divers, récitées par ceux de l'Amaranthe, méritent une sérieuse attention. Telle cette ode sur les passions humaines que nous reproduisons tout entière:
Les passions humaines
Ont cet aveuglement
Que les plus grandes peines
Passent pour leur objet et pour leur élément.
Toujours l'esprit de l'homme
S'expose à la merci
Du mal qui le consomme;
Et semble qu'il ayt peur de manquer de souci.
Les ardeurs insensées
Des jeux et des amours
Et les vaines pensées
Luy viennent dérober les plus beaux de ses jours.
La soif intolérable
D'acquérir plus de bien
Le rend si misérable
Qu'il veut tout posséder et ne jouir de rien.
Enfin, la destinée
Par qui tout doit périr
Surprend l'âme estonnée
Qui sçait vivre à grand'peine, alors qu'il faut mourir.
Nous voudrions citer encore les strophes sur la beauté des Nymphes, sur l'Amour, sur la Jalousie…; mais il est temps de terminer cette longue étude sur l'une des œuvres principales du poëte saintongeois.
On a dû penser, en lisant les vers que nous avons cités de la pastorale de Gombauld, que l'influence de Malherbe n'avait pas été tout à fait étrangère au caractère sobre et châtié de sa poésie. Gombauld et Malherbe étaient en effet grands amis; ils se voyaient constamment à l'hôtel de Rambouillet et, parfois, ils avaient ensemble des entretiens fort savants qui roulaient sur la grammaire ou sur la versification. Pellisson nous a conservé le souvenir d'un de ces entretiens dans son Histoire de l'Académie française; et nous citerons ce passage pour montrer jusqu'à quel point le maître et le disciple poussaient la minutie de leurs discussions littéraires. L'Académie ayant eu à faire l'examen de quelques stances de Malherbe, on remarqua que dans le vers suivant:
L'infaillible refuge et l'assuré secours,
le grand poëte péchait contre ses propres règles; «car il tenoit pour maxime, dit Pellisson, que ces adjectifs qui ont la terminaison en é masculin ne devoient jamais être mis devant le substantif, mais après; au lieu que les autres qui ont la terminaison féminine, pouvoient être mis avant ou après, suivant qu'on le jugeroit à propos: qu'on pouvoit dire, par exemple, ce redoutable monarque, ou ce monarque redoutable; et, tout au contraire, qu'on pouvoit bien dire ce monarque redouté, mais non pas ce redouté monarque».—«Je n'ai pas pris cet exemple sans raison et à l'aventure, ajoute-t-il, car j'ai souvent ouï dire à M. de Gombauld qu'avant qu'on eût encore fait cette réflexion, M. de Malherbe et lui se promenant ensemble, et parlant de certain vers de Mlle Anne de Rohan, où il y avoit:
Quoi! faut-il que Henri, ce redouté monarque…
M. de Malherbe assura plusieurs fois que cette fin lui déplaisoit, sans qu'il pût dire pourquoi; que cela l'obligea lui-même (Gombauld) d'y penser avec attention, et que sur l'heure même en ayant découvert la raison, il la dit à M. de Malherbe, qui en fut aussi aise que s'il eût trouvé un trésor, et en forma depuis cette règle générale…» Ménage, dans ses Observations sur Malherbe, donne une variante au récit de Pellisson: «M. Gombauld, dit-il, m'a aussi souvent conté cet entretien qu'il eut avec M. Malherbe; mais non pas tout à fait de la sorte que M. Pellisson l'a rapporté: car il m'a dit que ce fut toujours luy qui s'aperçut que redouté monarque ne valoit rien.» Quoi qu'il en soit, ajoute Ménage, cette règle ou de Malherbe ou de Gombauld est absolument fausse; l'oreille seule est le véritable guide à ce sujet, et la plus délicate admettra toujours qu'on puisse dire l'infortuné Tyrsis, ou l'infortuné Ménalque.
L'hôtel de Rambouillet n'était pas le seul cercle de Paris où Gombauld se rencontrât avec Malherbe. L'un des plus renommés, après celui de la marquise, était le salon de Mme des Loges, femme d'un gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi, la dixième muse, comme on l'appelait souvent: rivale de Mlle de Gournay, la fille d'alliance de Montaigne.
«Mme des Loges, dit Conrart, a fait sa demeure à Paris et à la Cour, durant vingt-trois et vingt-quatre ans, pendant lesquels elle a été honorée, visitée et régalée de toutes les personnes les plus considérables, sans en excepter les plus grands princes et les princesses les plus illustres. Toutes les muses sembloient résider sous sa protection ou lui rendre hommage, et sa maison étoit une académie d'ordinaire. Il n'y a aucun des meilleurs auteurs de ce temps, ni des plus polis du siècle, avec qui elle n'ait eu un particulier commerce, et de qui elle n'ait reçu mille belles lettres, de même que de plusieurs princes et princesses et autres grands. Il a été fait une infinité de vers et autres pièces à sa louange…»
Gombauld ne fut pas des moins ardents à célébrer les talents de cette femme célèbre; il composa même plusieurs Épigrammes à sa demande, et l'une de ces petites pièces de vers, connue sous le nom d'Impromptu de Madame des Loges, a fait quelque bruit dans le monde littéraire. C'était vers l'année 1621. Malherbe, raconte Balzac, dans le XXXVIIe de ses Entretiens, estoit un des plus assidus courtisans de Mme des Loges, «et la visitoit règlement de deux jours l'un». Se rendant à l'une de ces visites, et ayant trouvé sur la table du cabinet de la Dixième Muse le gros livre du ministre Du Moulin contre le cardinal du Perron, l'enthousiasme le saisit à la seule lecture du titre; il demanda une plume et du papier, puis écrivit ces dix vers:
Quoique l'auteur de ce gros livre
Semble n'avoir rien ignoré,
Le meilleur est toujours de suivre
Le prosne de nostre curé.
Toutes ces doctrines nouvelles
Ne plaisent qu'aux folles cervelles.
Pour moi, comme une humble brebis,
Sous la houlette je me range:
Il n'est permis d'aimer le change
Que des femmes et des habits…
Mme des Loges ayant lu les vers de Malherbe, piquée d'honneur, prit la même plume, et de l'autre côté du papier écrivit:
C'est vous dont l'audace nouvelle
A rejeté l'antiquité;
Et du Moulin ne vous rappelle
Qu'à ce que vous avez quitté!
Vous aimez mieux croire à la mode:
C'est bien la foi la plus commode
Pour ceux que le monde a charmez!
Les femmes y sont vos idoles:
Mais à grand tort vous les aimez,
Vous qui n'avez que des paroles…
Telle est l'histoire racontée par Balzac, et l'on peut se demander comment Gombauld y joue le moindre rôle. C'est que Balzac, paraît-il, s'est complétement trompé d'attribution de personnages. «Depuis cette Note écrite et imprimée, dit Ménage, dans ses Observations sur Malherbe, j'ay su de M. de Racan que c'étoit luy qui avoit fait ces vers que M. de Balzac attribue à Malherbe, et que Gombauld avoit fait ceux que donne Balzac à Mme des Loges; et que la chose s'étoit passée de la manière que je vais la raconter. Mme des Loges, qui étoit de la religion prétendue réformée, avoit presté à M. de Racan le livre de Du Moulin, le Ministre, intitulé: Le Bouclier de la foi, et l'avoit obligé de le lire. M. de Racan, après l'avoir lu, fit sur ce livre cette Épigramme que M. de Balzac a altérée en plusieurs endroits:
Bien que Du Moulin en son livre…
»L'aïant communiquée à Malherbe qui l'étoit venu visiter dans ce temps-là, Malherbe l'écrivit de sa main dans le livre de Du Moulin, qu'il renvoya au mesme temps à Mme des Loges de la part de M. de Racan.
»Mme des Loges, voyant ces vers écrits de la main de Malherbe, crut qu'ils estoient de lui; et comme elle estoit extraordinairement zélée pour sa religion, elle ne voulut pas qu'ils demeurassent sans réponse. Elle pria Gombauld qui estoit de la mesme religion, et qui avoit le mesme zèle, d'y répondre. Gombauld (je le sais de luy-mesme) qui croyoit, comme Mme des Loges, que Malherbe estoit l'auteur de ces vers, y répondit par l'Épigramme que M. Balzac attribue à Mme des Loges, et qu'il trouve trop gaillarde pour une femme qui parle à un homme…» Cet épisode des mœurs littéraires de l'époque nous a paru assez intéressant pour qu'il méritât d'être reproduit textuellement dans notre étude.
Malherbe ne devait pas jouir bien longtemps encore de la société de Mme des Loges et de celle de Racan et de Gombauld. Il mourut en 1629, et quelques mois plus tard, Mme des Loges, qui s'était trouvée mêlée à quelques intrigues politiques, craignit la colère de Richelieu, tout-puissant depuis son élévation au ministère en 1624, et quitta la capitale pour aller demeurer en province chez une de ses belles-filles. Elle ne revint à Paris qu'en 1636.
Gombauld se trouvait donc ainsi réduit aux seules réunions de l'hôtel de Rambouillet, en dehors des petits cercles plus ou moins inconnus, qui se tenaient alors sur tous les points de Paris, et dont la mansarde de Mlle de Gournay peut présenter le type. Mais, à ce moment même, une nouvelle société se forma, dont Gombauld fut l'un des premiers membres, et qui devait plus tard donner naissance à l'Académie française. Nous voulons parler des «réunions Conrart».
Conrart, l'arbitre de la critique à cette époque, était, depuis 1620 environ, l'hôte assidu de l'hôtel de Rambouillet. Protestant comme Gombauld, il devait tout naturellement se lier avec l'auteur d'Amaranthe, et leur amitié dura jusqu'à la mort. On connaît assez, par l'intéressant récit de Pellisson, ce qu'étaient ces réunions intimes, dans lesquelles dix littérateurs de renom, Chapelain, Godeau, Conrart, Malleville, Gombauld, etc., se communiquaient leurs impressions réciproques sur les événements littéraires d'alors, pour que nous n'ayons pas besoin de nous étendre longuement sur ce sujet. Nous dirons seulement qu'après trois années d'une tranquillité complète, le petit cercle se trouva tout d'un coup lancé dans un courant d'idées tout à fait imprévu. Le secret des réunions ayant été trahi par Malleville, parvint aux oreilles de Boisrobert, puis, sans tarder, à celles de son maître le cardinal de Richelieu. Celui-ci résolut d'en tirer parti pour sa gloire, et l'Académie française fut fondée.
Ceci se passait vers 1633; mais, dans l'intervalle, de graves événements s'étaient accomplis qui devaient avoir une influence considérable sur les destinées de notre poëte. La Reine-Mère, après la Journée des Dupes, vit son crédit complétement ruiné devant celui de son ancienne créature; et bientôt elle dut prendre le chemin de l'exil. Ce fut un véritable désastre pour le pauvre Gombauld, dont la pension, qui avait été réduite à huit cents écus, descendit à quatre cents, après le départ de Marie de Médicis. Heureusement pour lui, des amis puissants lui restaient, ceux en particulier qu'il s'était faits dans le salon de Mme de Rambouillet; sa bonne étoile le servit encore cette fois, et celui qu'on put appeler dès lors le pauvre gentilhomme, sut cependant obtenir des entrées fort libres au palais du Cardinal, et gagner les faveurs de l'ennemi de son ancienne protectrice. Nous entrons ici dans une seconde phase de sa vie très-distincte de la première.