III

PORTRAIT DE GOMBAULD.—SES RELATIONS AVEC RICHELIEU, BOISROBERT ET LE CHANCELIER SÉGUIER.—TRAVAUX ACADÉMIQUES.—LES DANAIDES (1630-1642).

Au début de cette seconde période de son existence, Gombauld avait environ soixante ans, et voici le portrait minutieux et détaillé que Tallemant traçait du gentilhomme poëte, quelques années plus tard. Il correspond à une époque moyenne de cette seconde vie, et nous représente très-exactement ce que devait être notre académicien dans les dernières années du règne de Louis XIII:

«Il est grand et droit, et a assez de cheveux. Quoyque vieux, il a encore bonne mine. Il est vray qu'estant un peu ridé, il a tort de ne porter qu'un fil de barbe…

»C'est le plus cérémonieux et le plus mystérieux des hommes… Mme de Rambouillet l'appelait le Beau Ténébreux…

»Il a descouvert, dit-il, le secret de faire des sonnets facilement, et s'il l'eust sceû plus tost, il en eust fait autant que Pétrarque. Il n'a garde de le dire ce secret, car je croy qu'il n'en a point: quand il luy est arrivé de faire un sonnet en commençant par la fin, il dit que c'est ainsy qu'il faut faire; quand, au contraire, il n'a fait la fin qu'après tout le reste, il soutient qu'il ne faut jamais commencer par la conclusion. Il sçait aussi un secret pour jetter son homme à bas à la lutte; il en sçait un autre pour luy faire sauter le poignard des mains; mais il ne le vous dira pas…

»Son caractère est l'obscurité, et cependant il croit estre l'homme du monde le plus clair. Il est si testu, qu'il ne voulut jamais oster du commencement de ses poésies un sonnet que l'on n'entend pas, et qui n'a pas servy au débit de son livre; il l'entendait luy.—Et puis, disait-il, je l'ay fait pour estre à la teste.—Il y avait je ne sçay quoy comme une espèce d'avant-propos, qu'il vouloist que M. d'Anguien prist pour une lettre dédicatoire, quoyqu'il ne le nommast point, et que cela ne luy fust point adressé…

»Il s'est mis dans la teste certaines choses qui ne servent qu'à le tourmenter; par exemple, il dist qu'il connoit les mœurs et la qualité des personnes à voir leurs portraits, parce que dans leurs portraits leurs traits se voient bien mieux qu'à voir leur personne, qui peut souvent changer de posture. Il cite plusieurs exemples de ses jugemens.

»J'ay dit qu'il estoit cérémonieux. Mme de Rambouillet se repentit bien de l'avoir mené en une promenade à Lisy, à Monceaux et ailleurs; car il falloit livrer bataille à chaque fois qu'on se mettoit à table ou qu'on montoit en carrosse. En effect, il est très-incommode sur ce chapitre-là, et croit avoir dit une belle chose quand il a respondu à ceux qui luy disent qu'il est trop cérémonieux: «Ce n'est pas que je le suys trop, mais c'est qu'on l'est trop peu à présent.»

»A table, il seroit plus tost tout un jour à frotter sa cuiller que de touscher le premier au potage. Je sçay toutes ses façons, car je l'ay mené et le mesne encore quand je puis à Charenton. Il ne vouloit point se mettre dans le fond, parce, disoit-il, que les gueux le prendroient pour le maistre du carrosse. Il a une chose bonne dans sa cérémonie, c'est qu'il ne se fait jamais attendre; mais il est si peu comme les autres gens, et il vous embarrasse tellement par la peur de vous embarrasser, qu'il faut avoir de la charité de reste pour s'en charger.

»Il est propre jusqu'à marcher proprement; il veut choisir les pavez et aller seul. Mme de Rambouillet dit qu'il n'y a rien de plus amusant que de voir son embarras quand quelque dame le salue par la ville. Il veut la reconnoistre; il veut faire la révérence de bonne grâce, et en même temps il veut prendre garde à ses piez; tout cela luy fait faire une posture assez plaisante.

»Il croit tousjours qu'il a mille ennemys qu'il n'a point. Il m'a dit que de rage de ce que l'Endymion réussissoit, un homme l'avoit jetté dans le feu.

»Il a cru que M. Arnaut, le mareschal de camp, luy a toujours voulu un peu de mal depuis qu'aux champs il luy donna une botte en faisant des armes. Il s'est battu, dit-il, quatre fois en duel, et s'estant trouvé à la campagne, en lieu où l'on couroit la bague, il gagna le prix, sans l'avoir jamais courue…

»Il disoit mesme qu'il s'estoit battu deux fois en une heure, et parlant de cela avec plaisir, il s'en vantoit.

»Il se piquoit aussi de bien danser, et souvent il luy est arrivé de pantalonner et de se mettre en garde devant ses plus familiers. Une fois mesme il se battit dans sa rue; c'estoit contre un homme qui l'avoit querellé sur un logement qu'ils prétendoient tous deux; il luy dit:—Passez à telle heure devant ma porte, je sortiray avec une épée.—Il fit lascher pié à l'autre, et les voisins disoient: «Quoy! cet homme qui choisit les pavez, qui marche si proprement, il poussoit l'autre dans les boues et ne se soucioit pas de se crotter.» Ils furent séparez.

»Il prétend qu'il auroit inventé la musique de luy-mesme, si elle n'avoit pas esté inventée. En effect, il a appris à jouer de la mandore, et en jouoit admirablement bien, à ce qu'on m'a dit; mais comme cet instrument n'est plus guère en usage, il l'a laissé là; auparavant même il falloit bien des cérémonies pour le faire jouer…

»Je ne luy trouve rien de naturel; et Mme de Rambouillet dit que, quoyqu'il chante de sa vieille cour, les gens n'estoient point faits comme luy, et qu'il a tousjours esté unique en son espèce; j'entens aux habits prés;—car, même à l'époque de sa plus grande misère, il estoit habillé à la dernière mode: c'estoit pour lui un point d'honneur, et de tous les auteurs, c'est quasy le mieux vestu…

»Pour moy, je le sers de tout mon cœur, car je sçay que toutes les grimasses qu'il fait ne viennent que d'un bon principe, qu'il a du cœur et de l'honneur, et ne feroit pas une lascheté pour sa vie.»

A ce piquant portrait, nous aurions mauvaise grâce de faire la moindre retouche; nous y ajouterons seulement un détail qui n'est point sans valeur: c'est que Gombauld, malgré son caractère ténébreux, susceptible, brusque, souvent affecté, sut se faire des amis de presque tous les gens de lettres de son temps, et parmi eux il trouva des amitiés solides: témoins celles de Conrart et de Chapelain. C'est là un éloge véritable pour l'auteur de trois livres d'Épigrammes; et malgré ses duels, nous pensons qu'il n'avait pas en somme trop mauvais caractère, mais il fallait le connaître.

Tel est l'homme que nous trouvons, en 1634, associé dans l'intimité du cardinal de Richelieu, aux «quelques personnes intelligentes» que le tout-puissant Ministre avait prié le cardinal de la Valette de réunir chez Bautru pour revoir ses harangues avant de les faire imprimer. Godeau, Chapelain, Desmarests, Bautru, Boisrobert et Gombauld étaient alors les correcteurs attitrés de la prose du Cardinal.

Ce n'était pas seulement à l'amitié qu'il avait contractée pour Boisrobert que Gombauld devait cette faveur précieuse. Lorsqu'il vit sa protectrice prendre le chemin de l'exil, notre poëte comprit qu'il devait tourner ses louanges d'un autre côté, pour conserver ses entrées à la cour. Nous ne l'accuserons pas de noire ingratitude, car, dans aucune de ses poésies postérieures à l'année 1630, on ne trouve un seul vers qui puisse paraître dirigé contre Marie de Médicis. Bien plus, il a reproduit courageusement sa Dédicace de l'Amaranthe dans une édition datée de 1631, et la Reine-Mère était déjà en exil; mais nous avons dû constater un fait qui prouve au moins combien le pauvre gentilhomme devait être à cette époque dénué de toute ressource, pour être réduit, malgré son caractère altier, à brûler de l'encens devant l'ennemi de son ancienne protectrice. En effet, à peine Marie de Médicis avait-elle quitté la France, que Gombauld reprit sa lyre, et composa une ode enthousiaste, intitulée le Panégyrique du cardinal de Richelieu, dans laquelle «il y a de beaux vers, dit Tallemant, mais le corps n'en est pas bon». Nous aurons mieux à citer de notre poëte, et nous nous contenterons du jugement du chroniqueur, plus froid et plus désintéressé que celui du Cardinal. On sait que la louange qui allait le plus au cœur de Richelieu était celle des gens de lettres. L'ode de Gombauld lui plut, et le poëte fut admis dans la familiarité du ministre, en compagnie de Boisrobert et de Desmarests, en même temps qu'il recevait une pension de quatre cents écus, moitié de celle que lui allouait la Reine-Mère depuis 1620; Boisrobert et Chapelain ne furent pas étrangers à cette faveur[27]; mais il en coûta beaucoup au caractère de Gombauld de se laisser faire cette douce violence: car, pour lui-même, jamais il n'aurait demandé d'argent, tant son honneur lui était cher à sauvegarder. «Il voulut absolument, dit des Réaux, que cette pension de quatre cens escus fust sur l'estat du Roy, quoiqu'il eust esté bien mieux payé du Cardinal.» Recevoir une pension du Roi, passe encore, mais d'un ministre, jamais. Gombauld fut néanmoins très-reconnaissant envers Boisrobert des démarches qu'il avait faites auprès de Richelieu, ainsi que le prouve ce fragment d'une lettre qu'il lui écrivit quelque temps après:

[27] Après le départ de Marie de Médicis, Gombauld, rapporte Tallemant, se trouva dans une nécessité extrême, mais il n'en témoignait rien. «Par courage mesme il estoit habillé à son ordinaire…; quand M. Chapelain luy fist avoüer qu'il ne sçavoit plus de quel bois faire flesches, et par le moyen de Boisrobert luy fist restablir la moitié de la pension, c'est-à-dire quatre cens escus…» (II, 458.)

«Monsieur, je viens d'apprendre ce que je ne veux jamais oublier. C'est que vous me continuez toujours la faveur de vos bons offices, encore que je n'aye pas commencé de vous servir! Il paroît bien que Monseigneur le Cardinal ne croit pas estre né pour lui seul, mais pour tout le monde, et qu'il ne se contente pas de vaincre les ennemis du public, s'il ne combat encore la nécessité des particuliers… Quant à vous, Monsieur, c'est un art qui vous est naturellement acquis que de vous savoir rendre digne d'un tel maître, en lui acquérant autant de serviteurs que vous en entretenez de personnes. Je pourrois ajouter à cela que cette généreuse profession que vous faites d'honorer tant d'honnestes gens est mise au rang des choses qu'on admire…»

Il ne faudrait cependant pas, après avoir lu cette lettre, prendre le change sur le caractère de Gombauld: il n'en conservait pas moins sa liberté d'allure, sa franchise et sa brusquerie apparente vis-à-vis de ses bienfaiteurs. «Comme Boisrobert travailloit à cette affaire, raconte Tallemant, il monstra des vers de sa façon à Gombauld qui, toujours tout d'une pièce, luy choqua tout ce qui ne luy sembloit pas bon, sans avoir esgard au tems. Boisrobert, instruit de l'humeur du personnage, prit cela comme il falloit, et en un endroit où Gombauld disoit:—Je n'y suis pas accoustumé… (C'est une de ses façons de parler.)—Hé, mon cher Monsieur, luy dit Boisrobert en se mettant quasy à genoux, je vous en prie, pour l'amour de moy…» Il paraît qu'il «s'y accoustuma», car, lorsqu'en 1647 parurent les Epistres de Boisrobert, on pouvait lire en tête du livre ces vers de Gombauld:

Voici la muse à qui tout cède

En l'art de bien faire la cour,

Et Boisrobert qui la possède

Va mettre ses charmes au jour.

La Cour brille ici toute nue,

Ce beau livre en est le miroir,

Et ceux qui ne l'ont jamais vue

La verront même sans la voir…

et dans l'Avis au lecteur, Boisrobert prend à témoin «son amy Gombauld» du tour galant, de l'air enjoué de ses vers et de sa conversation. On savait que notre poëte avait le cœur excellent, et l'on excusait facilement ses vives réparties.

Richelieu lui-même ne s'en fâchait pas; le Ménagiana nous en rapporte un exemple presque incroyable. «M. Gombauld, dit Ménage par la plume de Baudelot, présenta un jour à M. le cardinal de Richelieu des vers qu'il avoit faits. (L'abbé Goujet pense que ce fut précisément le Panégyrique dont nous avons parlé plus haut.) Le Cardinal, en les lisant, dit à l'auteur:—«Voilà des choses que je n'entends point.»—A quoi l'auteur, qui soutenoit bien par ses discours pleins de brusque franchise la qualité d'un cadet de famille né près des bords de la Garonne, répondit aussitôt:—«Ce n'est pas ma faute.»—Quoyque cela fut fort hardy, M. le Cardinal voulut bien n'y pas prendre garde. Depuis, cette manière de parler passa longtemps en proverbe dans l'Académie. Il y a bien souvent des choses obscures dans des ouvrages, qui viennent du côté du lecteur[28]

[28] Une autre fois, Richelieu, qui, «pour l'ordinaire, traitoit les gens de lettres fort civilement, ne voulut jamais se couvrir parce que Gombauld voulut demeurer nu-teste; et mettant son chapeau sur la table, il dit:—Nous nous incommoderons l'un et l'autre.—Cependant, regardez si cela s'accorde: il s'assit, et le laissa lire une comédie tout debout, sans considérer que la bougie qui estoit sur la table, car c'estoit la nuit, estoit plus basse que luy. Cela s'appelle obliger et désobliger en mesme temps…»—Tallemant, I, 438.

Ce trait de brusque franchise prouve que, malgré une situation un peu dépendante vis-à-vis du Cardinal, le vieil honneur chevaleresque se réveillait souvent chez le poëte gentilhomme.

Aussi, pour faire excuser l'encens qu'il avait brûlé devant le premier ministre, il voulut en brûler devant le souverain; et voici quelques Stances «pour le roy Louis XIII après une grande maladie».

Le poëte a saisi sa lyre épique, et cherche à s'élever aux dernières hauteurs de l'enthousiasme.

C'est le Roi qui parle:

Les ombres de la Mort m'avoient environné.

J'augmentois son triomphe, et le monde estonné

Sentit croistre à l'instant ses douleurs et ses craintes.

Le soir de mes beaux jours, proche de leur matin,

M'avoit fait quitter jusqu'aux plaintes

Et consentir à mon destin.

J'allois, sans murmurer, où vont les plus grands rois;

Où ceux dont la valeur rangeoit tout à ses lois

Ont veu tomber leur gloire, et leurs dépouilles vaines;

Où sont faits si pareils tant d'humains si divers:

Au repos de toutes les peines,

Au rendez-vous de l'univers…

Résigné, le Roi s'adresse alors au Très-Haut:

Je sçay que mon offense et ton juste courroux

Doivent m'oster l'espoir d'un traitement plus doux,

Et me précipiter dedans la sépulture.

Je ne dispute point contre ta volonté:

Quand tu juges ta créature,

Tu prens conseil de ta bonté.

A peine eus-je parlé, que mes yeux esclaircis

Virent avec le jour tous les maux adoucis

Dont la funeste ardeur m'alloit réduire en cendre.

Dieu seul en soit loué, qui, pour me visiter,

Me fait au sépulcre descendre

Et qui m'en a fait remonter!

Ces stances un peu mystiques et dans le goût des paraphrases tirées de l'ancienne Écriture, que Godeau, le nain de Julie, et futur évêque de Grasse et de Vence, mettait alors en vogue, ont un caractère de vigueur et de sobriété assez rare chez les poëtes de ce temps, et présentent quelque ressemblance avec le sonnet sur la mort du roi de Suède, Gustave-Adolphe, tué au mois de novembre 1633; sonnet que Ménage, dans ses Observations sur Malherbe, comble d'éloges, en appelant Gombauld l'un des plus grands poëtes de son temps. Ce sonnet se termine ainsi:

Mais son astre fatal le tire dans les cieux,

Quand, sa foudre écrasant les plus audacieux,

De ses propres ardeurs luy-mesme il se consume.

Ces vers dénotent une élévation de style et d'idées, qui permettait à Gombauld de présager quelques succès dans le genre lyrique; mais la période pendant laquelle il maintint sa muse à cette hauteur fut de courte durée: l'ode à Séguier, qu'il composa vers cette époque, fut la dernière, et causa un incident assez curieux. La pension de quatre cents écus que le Cardinal avait accordée à Gombauld n'étant point suffisante pour lui permettre de continuer son train de vie d'autrefois, ses amis se mirent en campagne pour lui en faire obtenir une seconde, et lui persuadèrent de composer une ode à la louange du garde des sceaux, Pierre Séguier, qui n'était pas encore chancelier, mais qui venait de se faire inscrire sur le tableau des Académiciens. C'était, on le sait, un des Mécènes de cette époque; sa maison et sa bourse étaient toujours ouvertes aux gens de lettres et aux savants[29]. Gombauld composa donc son ode, et Séguier lui alloua, sur les sceaux, une pension de deux cents écus que le poëte reçut sans difficulté, dit Tallemant, car «il la tenoit pour deniers royaux». Muni désormais de six cents écus par an, il passa dix nouvelles années, jusqu'à la mort de Richelieu, sans avoir trop à se plaindre de la fortune. Or, l'ode à Séguier est fort obscure, dit Tallemant, et on la censura un peu à l'Académie quand Gombauld la lut à ses confrères. «On dit qu'il prit cela de travers, et quand on luy dit, sur ce vers aux Muses,

Allez sur les bords de Céphise…

qu'il n'avoit rien à commander aux neuf doctes Sœurs, ce ne fut que pour rire et pour le faire donner dans le panneau. Luy qui met tousjours les choses au pis, dit tout franc que c'estoit envie, et M. le Cardinal leur fit dire que cela n'estoit pas bien de tesmoigner ainsy de l'aigreur, et qu'il falloit reprendre avec un esprit de douceur et de charité…»

[29] Voir notre histoire du Chancelier Pierre Séguier et de son groupe académique.—Paris, Didier, 1873. 1 fort vol. in-8o, avec blasons et autographe.

Ces quelques lignes de Tallemant paraîtront peut-être exagérées: elles sont cependant confirmées par le passage suivant de Pellisson, cité dans son Histoire de l'Académie française, et tiré des registres du lundi 12 novembre 1634: «Sur ce que M. de Boisrobert a encore dit à la Compagnie que M. le Cardinal la priait de n'affecter pas une sévérité trop exacte, afin que ceux dont les ouvrages seront examinez ne soient pas rebutez, par un travail trop long et trop pénible, d'en entreprendre d'autres, et que l'Académie puisse produire le fruit que Son Éminence s'en est promis pour l'embellissement et le perfectionnement de notre langue: après que les voix ont été recueillies, il a été arrêté que M. le Cardinal seroit très-humblement supplié de trouver bon que la Compagnie ne se relâchât en rien de la sévérité qui est nécessaire pour mettre les choses qui doivent porter son nom ou recevoir son approbation, le plus près qu'il se pourra de la perfection. Et en expliquant la nature de cette sévérité, il a été dit qu'elle n'auroit rien d'affecté, ni d'aigre, ni de pointilleux; qu'elle seroit seulement sincère, solide, judicieuse; que l'examen des ouvrages se feroit exactement par ceux qui seroient nommés commissaires, et par toute la Compagnie, lorsqu'elle jugeroit leurs observations. Que les auteurs des pièces examinées seroient obligés de corriger les lieux qui leur seroient cotez, suivant les résolutions de la Compagnie. M. de Gombauld ayant supplié l'Assemblée de délibérer si un académicien faisant examiner un ouvrage, seroit tenu de suivre toujours les sentiments de la Compagnie, dans toutes les corrections qu'elle feroit, bien qu'elles ne fussent pas entièrement conformes aux siens, il a été résolu que l'on n'obligeroit personne à travailler au-dessus de ses forces, et que ceux qui auroient mis leurs ouvrages au point qu'ils seroient capables de les mettre, en pourroient recevoir l'approbation, pourvu que l'Académie fût satisfaite de l'ordre de la pièce en général, de la justesse des parties et de la pureté du langage.»

Ce document, fort précieux pour l'histoire des mœurs littéraires, est une nouvelle preuve du caractère inquiet et chatouilleux de Gombauld, et l'Historiette de Des Réaux montre qu'on s'amusait un peu du susceptible gentilhomme à l'Académie. On lui jouait même de mauvais tours, témoin certaine histoire d'un «bas de soye vert de mer», qu'on pourra lire dans la chronique même. On avait cependant confiance en ses talents et dans ses lumières: et plus d'une fois ses confrères le choisirent pour faire partie de commissions importantes. Nous en dirons quelques mots en résumant les travaux académiques de notre poëte.

L'Académie commença à tenir des séances régulières vers le mois de mars 1634, et, dès les premières réunions, l'on s'occupa de déterminer quels seraient les travaux futurs de l'Assemblée. Chapelain ayant observé qu'on devait surtout «travailler à la pureté de notre langue, et que, pour cet effet, il falloit premièrement en régler les termes et les phrases, par un ample Dictionnaire et une Grammaire fort exacte[30]», on nomma trois commissaires pour examiner son projet et en faire un rapport détaillé. Ces commissaires furent de Bourzeys, Gomberville et Gombauld (27 mars 1634).

[30] Pellisson.—Histoire de l'Académie.

Quelque temps après, la Compagnie ayant chargé le conseiller d'État du Chastelet, l'un de ses membres, de rédiger un projet sur les statuts de l'Académie, les trois mêmes commissaires durent en revoir la rédaction. Mais, «depuis, il fut arrêté que tous les Académiciens seroient exhortés à donner leurs mémoires par écrit sur cette matière.» Celui de Gombauld fut un des premiers que reçut la nouvelle Commission, composée de MM. du Chastelet, Chapelain, Faret et Gombauld, chargés de prendre en chacun de ces mémoires «ce qu'ils trouveroient de meilleur» (4 déc. 1634). «Je crois pouvoir remarquer en passant, dit Pellisson, un détail particulier que j'ai lu dans le Mémoire de Gombauld, et qui n'a pas été suivi dans les statuts. Je le rapporte ici comme un témoignage de sa piété et de sa vertu: c'est qu'il proposoit que chacun des Académiciens fût tenu de composer tous les ans une pièce, ou petite ou grande, à la louange de Dieu…» Après plusieurs conférences, le secrétaire perpétuel, Conrart, qui avait été adjoint à la Commission, «digéra et coucha par écrit les articles des statuts qui furent lus, examinés et approuvés par la Compagnie».

Cette sérieuse opération terminée, on s'occupa de harangues, et, vers le commencement de l'année 1635, on décida qu'à chaque séance un Académicien prononçerait, à tour de rôle, un discours sur un sujet de son choix. Colomby, l'élève de Malherbe, ayant été désigné par le sort le sixième et se trouvant absent, Gombauld demanda sa place, et prononça, le 12 mars 1635, un discours sur le Je ne sais quoi! Il est fâcheux que ce morceau ne nous ait pas été conservé; si l'on en juge par le titre, il devait être original.

Deux ans plus tard, en 1637, Gombauld fit partie de presque toutes les commissions, dans la fameuse affaire des Sentiments sur le Cid[31]; et l'un des plus jeunes Académiciens, Philippe Habert, poëte de talent et d'avenir, ayant été tué au siége du château d'Émery, la Compagnie désigna Chapelain pour composer son épitaphe en vers, et Gombauld pour prononcer son éloge en prose[32]: mais nous regrettons qu'on n'ait pas inséré cet Éloge dans le Recueil des Harangues, non plus que le Discours sur le Je ne sais quoi.

[31] Voir à ce sujet dans l'Histoire de l'Académie, par Pellisson, une foule de détails, qu'il serait trop long de rappeler ici: car cette affaire est bien connue.

[32] Nous avons publié l'Épigraphe, jusqu'alors inédite, composée par Chapelain, dans notre histoire du Chancelier Séguier, au livre III.

Nous connaissons déjà Gombauld poëte et prosateur, nous connaîtrons bientôt un Gombauld épistolier; nous aurions pu connaître encore un Gombauld orateur.

Notre Académicien n'était pas toujours d'accord avec ses collègues: pendant l'année 1638, la Compagnie passa trois mois à faire l'examen des stances de Malherbe pour le Roi allant en Limousin, et Pellisson fait un long récit de cette discussion: «S'il y a rien, remarque-t-il, qui fasse voir ce qu'on a dit plusieurs fois, que les vers n'étoient jamais achevez, c'est sans doute cette lecture. A peine y a-t-il une stance où, sans user d'une critique trop sévère, on ne rencontre quelque chose ou plusieurs qu'on souhaiteroit de changer, si cela se pouvoit, en conservant ce beau sens, cette élégance merveilleuse et cet inimitable tour de vers qu'on trouve partout dans ces excellens ouvrages…» Malheureusement, Gombauld n'était point de cet avis; plein de respect pour la mémoire de son vieux maître et ami, et malgré la modération qu'on apportait dans cet examen, il protestait contre une censure qui lui semblait presque un sacrilége. «Quelques-uns des Académiciens, avoue Pellisson, et deux entre autres, M. de Gombauld et M. de Gomberville, souffroient avec impatience que la Compagnie censurât ainsi les ouvrages d'un grand personnage après sa mort, en quoi ils trouvoient quelque chose de cruel.» Gombauld était alors directeur; ce fut probablement sur ses instances qu'on abandonna l'examen, pour se livrer à «d'autres occupations plus pressantes». Ménage raconte même, dans ses Observations sur Malherbe, un trait piquant qui donnera la note juste des sentiments du poëte-gentilhomme à l'égard du réformateur du Parnasse. «J'apprens de l'agréable Relation de M. Pellisson, dit Ménage, que ces Messieurs de l'Académie, au commencement de leur établissement, employèrent près de trois mois à examiner une partie de ce poëme, et que de toutes les stances qu'ils examinèrent, il ne s'en trouva qu'une seule à l'épreuve de leur critique. Et, à ce propos, je me souviens d'avoir ouï dire à M. Gombauld que, sous son Directorat, ces Messieurs ayant opiné plusieurs jours avec apparat pour condamner une de ces stances, quand il opina (et il opinoit le dernier en qualité de Directeur), il ne dit autre chose, sinon: «Messieurs, je voudrois l'avoir faite!» Ce trait final est bien de la même famille que la réponse à Richelieu: «Ce n'est pas ma faute.»

Du reste, Gombauld n'aimait pas les dignités académiques: la charge de directeur, aussi bien que celle de chancelier, lui pesait; et lorsque le sort l'avait désigné, il avait peine quelquefois à dissimuler son mécontentement. «Nous avons fait aujourd'hui de nouveaux officiers, écrivait Chapelain à Conrart le 27 juin 1640, et M. Gombauld, qui s'étoit opiniâtrément déposé du vicariat de la chancellerie, par une justice de la fortune, s'est lui-même, en distribuant les billets, donné celui qui portoit le nom de chancelier, dont vous auriez ri si vous aviez vu sa surprise[33]…»

[33] Lettre de Chapelain, publiée par M. Livet en appendice à son édition de l'Histoire de l'Académie par Pellisson, I, 387.

Gombauld commençait à se faire vieux à cette époque, et l'on voit que ses confrères aimaient assez à s'amuser du bonhomme. La satire ne l'épargna pas. On retrouve quelques traits assez exacts du caractère de «Gombauld la Froide Mine» dans les Académistes, de Saint-Évremont. Ainsi, au deuxième acte de la première édition de cette comédie, Chapelain, L'Estoile, l'un des trois Habert et Gombauld, s'indignent vivement des pièces satiriques composées par Sorel et du Bosc, contre la Compagnie. Qui pourra, dit Chapelain.

Qui pourra leur répondre en ce genre d'écrire?

Nous n'avons de nos gens un seul homme à satire!

Et Gombauld reprend avec sa brusquerie ordinaire:

Nous n'avons que des sots, et je veux bien mourir,

Si le plus suffisant sçait l'art de discourir.

Il finit cependant par se calmer, et, dans la même scène, il consent à se rétracter, mais seulement en faveur de ses amis:

Nous en avons beaucoup, de notre Académie,

Capables d'effacer toute cette infamie;

Et Balzac et Racan la pourroient bien venger.

Au cinquième acte s'ouvre une séance présidée par le chancelier Séguier, que chacun de ses obligés encense à sa façon. Saint-Évremont, se rappelant l'ode de Gombauld, lui fait dire:

Vous pouvez, Monseigneur, faire un effort extrême;

Vous pouvez opposer le monde au monde même;

Vous pouvez chaque jour et vaincre et triompher,

Tantôt par le conseil et tantôt par le fer.

On remarquera que cette dernière rime est précisément celle dont nous avons plus haut rencontré la critique par Ménage. Cependant, la discussion s'engage vivement sur les expressions qu'il faut réformer ou bannir, et Gombauld n'est pas un des moins ardents à la dispute:

Je dis que la Coutume, assez souvent trop forte,

Fait dire impunément que l'on ferme la porte.

L'Usage tous les jours autorise les mots

Dont on se sert pourtant assez mal à propos.

Pour avoir moins de froid à la fin de décembre,

On va pousser sa porte, et l'on ferme sa chambre.

Mais bientôt la querelle s'envenime au sujet de la suppression du mot car, demandée par Gomberville. Desmarests, se rappelant la formule habituelle des lettres patentes: «car tel est notre plaisir,» s'écrie aussitôt:

Que deviendroit sans car l'autorité du Roi?…

GOMBAULD.

Beau titre que le car, au suprême Pouvoir,

Pour prescrire aux sujets la règle et le devoir!

DESMARESTS.

Je vous connois, Gombauld, vous estes hérétique,

Et partisan secret de toute république.

GOMBAULD.

Je suis fort bon sujet, et le serai tousjours,

Prêt de mourir pour car, après un tel discours.

DESMARESTS.

De car viennent les loix: sans car point d'ordonnances,

Et ce ne seroit plus que désordre et licence.

GOMBAULD.

Je demande pardon, si, trop mal à propos,

J'ai parlé contre un mot qui maintient le repos.

Après avoir jeté feu et flamme, Gombauld finit toujours par se radoucir: et c'est là l'un des traits qui caractérisent le mieux sa manière d'être et sa conduite dans les discussions.

Les travaux académiques, pendant la période qui s'écoula depuis la fondation de la Compagnie jusqu'à la mort de Richelieu, n'absorbèrent pas tellement Gombauld, qu'il ne trouvât le moyen de se livrer à d'autres occupations littéraires. Il ne fit rien imprimer durant ces dix années, mais il travailla beaucoup; malheureusement, le succès ne répondit pas complétement à son attente. Encouragé par les louanges qu'on avait données de toutes parts à sa pastorale d'Amaranthe, Gombauld s'imagina que le théâtre devait lui apporter gloire et fortune; il se mit donc à l'œuvre, et le résultat d'un labeur impitoyable fut d'abord une tragédie en cinq actes et en vers, intitulée les Danaïdes, imprimée longtemps plus tard, puis une tragi-comédie de Cidippe, qui n'a jamais vu le jour.


Parlons d'abord des Danaïdes.


Gombauld, dans une de ses Épigrammes, dit d'un auteur obscur, qui ne s'exprimait que d'une manière incompréhensible:

Ta muse en chimères féconde

Et fort confuse en ses propos,

Pensant représenter le monde,

A représenté le chaos.

On peut retourner très-exactement cette épigramme contre son auteur, au sujet de sa tragédie, entassement de grands mots, de grands oracles, de grandes périodes, de tirades ronflantes et d'emphatiques épithètes. «Je veux demander la moitié de mon argent, disait madame Cornuel en sortant de la représentation; je n'ay entendu tout au plus que la moitié de la pièce[34].» C'est cependant cette tragédie que l'abbé de Marolles appelait «les immortelles Danaïdes, où se lisent de si beaux vers[35];» et le poëte de L'Estoile, qui «faisoit profession d'avoir appris les règles du théâtre de M. de Gombauld et de M. Chapelain,» disait un jour sérieusement à Pellisson, en sortant de l'hôtel de Bourgogne, «qu'il eût mieux aimé avoir fait cette scène des Danaïdes, où l'action de ces cruelles sœurs est décrite, que toutes les meilleures pièces de théâtre qui avoient paru depuis vingt ans[36]…» Pour être impartial, nous devons dire que l'abbé de Marolles et Claude de L'Estoile étaient deux amis particuliers de Gombauld; les autres contemporains n'eurent pas un pareil enthousiasme pour l'œuvre de notre poëte. «Ce qui l'a le plus rebuté, dit Tallemant des Réaux, ç'a esté de voir que ses Danaïdes eussent si mal réussy; elles eussent esté plus propres à Athènes qu'à Paris…» Aussi résista-t-il fort longtemps aux instances de ses quelques admirateurs, qui le pressaient de faire imprimer sa tragédie. «Il n'a jamais voulu les imprimer,» écrivait Tallemant en 1653. L'œuvre fit cependant du bruit à son apparition, et Richelieu voulut entendre Gombauld la lire devant lui; mais le malheureux auteur était poursuivi par la mauvaise fortune:

[34] Tallemant des Réaux.—Historiettes, II, 461.

[35] Mémoires de l'abbé de Marolles.

[36] Pellisson.—Histoire de l'Académie, I, 312-313.

«Boisrobert, rapporte des Réaux, avoit estourdiment donné rendez-vous à Sérisay, qui avoit fait la moitié d'une tragi-comédie qu'il n'acheva point, et à Gombauld tout ensemble; et quand ce vint à luy, le Cardinal estoit las d'entendre lire[37]…» Ainsi la fatalité s'attachait à ses lectures devant les grands de la terre.

[37] Tallemant des Réaux.—Historiettes, II, 461.

On connaît la tragique histoire de Danaüs, qui avait fiancé ses cinquante filles aux cinquante fils de son frère; mais ayant appris par un oracle qu'un de ses gendres devait le mettre à mort, il fit promettre à ses filles de massacrer leurs époux pendant la première nuit des noces. Quarante-neuf d'entre elles obéirent aux ordres paternels; seule, Hypermnestre épargna Lyncée, son mari, qui, accomplissant les paroles de l'oracle, tua son criminel beau-père, et lui succéda sur le trône d'Argos. La célèbre tragédie d'Hypermnestre, par Lemierre, a rendu ce sujet presque classique, en faisant oublier complétement les Danaïdes de Gombauld, dont on pourra juger le style par ce début:

SCÈNE PREMIÈRE.

DANAUS, roi d'Argos.—AMARIE, une des femmes de Danaüs.

DANAÜS.

Voici la nuit fatale et les noirs Hyménées,

Par qui l'ordre du Ciel presse mes destinées.

Le funeste moment qui menace mes jours,

S'il en faut croire aux Dieux, précipite son cours.

Mon esprit, qui consent aux célestes augures,

Se dispose à souffrir d'étranges aventures.

Les Oracles sacrés, dans leurs antres couverts,

En ont fait résonner les murmures divers.

Je ne sçai quels démons, à troupes vagabondes,

Quittent, pour m'affliger, leurs demeures profondes:

Démons infortunés, qui me viennent priver

Du repos, que pour eux ils ne peuvent trouver.

La clarté me déplaît, tous les objets me troublent,

Durant l'obscurité, mes ennuis se redoublent.

Les ombres de la mort excitent mes tourmens,

Et pour m'épouventer sortent des monumens.

N'aurez-vous jamais fait, tristesses volontaires,

Soupçons, craintes, remords et pensées téméraires?

Ah! vous m'avertissez, vous sentez approcher

Le Destin, que les Dieux ne sçauroient empêcher.

Ni conseil ni valeur ne m'en peuvent défendre,

Et je ne dois mourir que de la main d'un gendre.

..... ......... ......

Les trois premiers actes ne contiennent qu'une longue exposition, sans incident ni péripétie qui rompe ces interminables tirades, toujours pleines d'horreur, de terreur, de Dieux inexorables, d'atteintes mortelles, de funeste langage et d'oracles décevants… On rencontre cependant quelques vers énergiques, au milieu de cet amas confus de tragiques desseins et de funèbres discours. Quand Danaüs s'est décidé à tout oser pour écarter de sa tête le danger qui le menace, il s'écrie:

Quand il est temps d'agir, la plainte est superflue…

et dans cette scène odieuse où, cédant à l'idée qui l'obsède, il demande à ses filles le meurtre de leurs cinquante époux, il leur dit, sans plus de détours:

Je vous dois des maris, vous me devez des gendres!

Il est vrai qu'à côté de ces vers vigoureusement martelés, les fadeurs précieuses se font quelquefois jour, d'autant plus remarquées qu'elles sont plus rares au milieu de tant d'horreur. Ainsi, quand Alphite vient décrire au Grand Augure la merveilleuse fête des noces, il expose son récit dans ce style pompeux et affecté:

Comme on ne voit briller que Princes, que Princesses,

On croit voir le festin des Dieux et des Déesses.

Le Roi, leur Jupiter, est ceint, de tous côtés,

De gloire, de splendeur, de grâce, de beautés.

Je ne sçai quels Zéphirs, parmi tant de merveilles,

Soufflent une sablée en odeur nompareilles.

Les Nymphes à l'envi font valoir leurs couleurs:

Chacune veut passer pour la Reine des fleurs.

Mais les Zéphyrs ne peuvent rester longtemps dans le repaire des furieux Autans qui vont de nouveau se déchaîner. Obsédé par les remords qui lui reprochent le meurtre du roi Sténelée, son prédécesseur, Danaüs sort tout agité de la salle du festin, et l'ombre de sa victime lui apparaît tout à coup. C'est le seul incident qui donne quelque faible intérêt à ces trois premiers actes: tout le reste est monotone, languissant et sans véritable action. Les deux derniers actes, au contraire, se réveillent vigoureusement de cette torpeur qui glace, et ce sont eux, probablement, qui ont excité l'enthousiasme de L'Estoile et de l'abbé de Marolles. Il est certain qu'ils ont quelque mérite, mais l'épithète d'«immortels» nous semble très-risquée.

Après une scène beaucoup trop longue et sans grand mouvement, dans laquelle Hypermnestre conseille la fuite à Lyncée, et lui dévoile le secret terrible de cette fatale nuit, les diverses situations commencent à prendre une véritable vie.

Voici d'abord Alphite accourant tout éperdu, pour faire aux deux époux le fameux récit du massacre, que L'Estoile met au-dessus de tout ce qui avait paru jusqu'alors et, par conséquent, du Cid lui-même, dont la date est de 1637:

ALPHITE.

Je vous ai tant cherchez que je n'ai plus d'haleine.

Ai-je encore mes sens? Suis-je encore animé?

D'où vient que ces objets ne m'ont point transformé?

Cent actes inhumains que l'on ne pourra croire,

Qui porteront l'horreur au temple de Mémoire,

Dont la postérité ne se taira jamais,

Font un antre infernal d'un superbe palais.

Je ne puis exprimer, et nul ne peut comprendre,

Ce que je viens de voir, ce que je viens d'entendre;

Et de tant de Fureurs les funestes exploits

M'ôtent incessamment le courage et la voix.

Par votre ordre, ô Princesse! une soigneuse veille

M'a rendu le témoin d'une horrible merveille.

Après avoir longtemps erré de tous côtés,

Les bruits avant-coureurs de tant de cruautés

Ont frappé sourdement mon oreille attentive,

Qui prenoit chaque voix pour une voix plaintive.

J'ai commencé d'ouïr les mouvemens soudains

Qu'après un coup mortel font les pieds et les mains,

Les cris interrompus et les tristes murmures,

Tels que dans les enfers, au milieu des tortures,

S'entendent les sanglots et les gémissemens

Dont les plus criminels expriment leurs tourmens;

Si quelque plainte encore, où règne le silence,

D'une sensible mort fait voir la violence(?)…

Nous épargnerons au lecteur la fin de ce récit, dans lequel les détails horribles sont prodigués, jusqu'à nous représenter l'une des victimes, le beau Polyctor, qui, blessé seulement et ne pouvant plus se soulever,

Mordoit ses propres bras, tardifs à la défense.

L'acte se termine par une scène fort dramatique, entre Hypermnestre et Danaüs, qui reproche violemment à sa fille de n'avoir pas obéi à ses ordres sanguinaires. Nous en détacherons seulement ce morceau, en faisant remarquer combien une pareille situation nous semble contraire aux règles de bienséance morale qui devraient régir le théâtre: un père maudissant sa fille parce qu'elle n'a pas voulu commettre un assassinat:

DANAÜS.

Quoi! vous craignez pour lui? La preuve est toute claire

Que vous n'eûtes jamais le dessein de me plaire,

De tenir mon parti, ni de me conserver,

Puisqu'en m'abandonnant vous le voulez sauver;

Et votre feinte humeur fait toute ma colère!

HYPERMNESTRE.

Je ne veux offenser mon mari ni mon père.

J'en appelle à témoin les hommes et les Dieux:

La foi m'est agréable, et le meurtre odieux.

DANAÜS.

Vous sçavez mes ennuis, et par quelle insolence,

Malgré moi, l'on m'oblige à cette violence;

Vous sçavez les dangers dont je suis menacé;

Vous voyez les liens où je suis enlacé…

HYPERMNESTRE.

Les Oracles sont faux, ou, s'ils sont véritables,

On ne peut les changer, ils sont inévitables.

Quand le malheur nous suit, rien ne peut l'empêcher,

Et, pensant à le fuir, nous allons le chercher;

Nous courons au devant, tout chemin nous y mène,

Pour nous en garantir notre prudence est vaine!

Et l'homme est bien aveugle et bien mal inspiré,

Qui cherche, par un crime un remède assuré.

Toute la scène est bien dialoguée, et les caractères y sont franchement soutenus. Furieux de ne pouvoir vaincre la résistance d'Hypermnestre, Danaüs ordonne aux gardes de la jeter en prison. Mais, dans l'intervalle du quatrième au cinquième acte, Lyncée, qui ne respire que la vengeance, a mis à mort Danaüs et, sans retard, il envoie des soldats pour délivrer Hypermnestre. Son entrevue avec la jeune héroïne qui, de sa propre bouche, apprend le meurtre de son père, termine le cinquième acte, et cette scène est certainement aussi dramatique et aussi bien rendue que la précédente. En apprenant la mort de son père, l'amour d'Hypermnestre pour Lyncée s'est éteint, et la haine vient remplacer l'amour.

Cruel! je vous fais vivre, et vous tuez mon père!

Lassez jusques à moi, suivez votre colère,

Ou je sçai bien sans elle à quoi je me résous;

Et je mourrai plutôt que de vivre avec vous.

Et comme Lyncée se hasarde à lui parler, pour calmer son exaltation, de l'Aurore qui va se lever…

HYPERMNESTRE.

… Vous me parlez encore?

Je suis bien en souci de l'Aurore ou du jour!

Parlez-moi de descendre au ténébreux séjour;

Parlez-moi du Cocyte et de l'ombre éternelle,

De ces noires forêts où le Destin m'appelle,

Où d'un funeste effort mes yeux déjà mourrans

Pensent voir mille objets comme songes errans…

Et le drame se termine par ces vers:

La Mort dans l'univers est la plus absolue.

La terre ni les cieux ne lui refusent rien:

Qui ne peut la trouver ne la cherche pas bien.

Malgré beaucoup de défauts et surtout d'obscurités, on avouera que les deux derniers actes de cette tragédie présentent des situations fort dramatiques; et le caractère d'Hypermnestre, qui, au second acte, avait eu un moment de faiblesse, plus apparente que sincère, en promettant ou feignant de promettre d'obéir aux ordres paternels, se relève et se soutient d'une manière très-sympathique. Mais l'intérêt et le dialogue de ces deux derniers actes ne purent racheter, près des spectateurs, la froide et obscure monotonie de l'exposition interminable des tableaux d'oracles et d'horreurs des trois premiers actes. Que de vers, que de phrases entières incompréhensibles! et plusieurs scènes sont tellement révoltantes, que les sympathies de l'auditoire ne devaient pas accompagner fort loin l'œuvre du poëte.

Aussi Gombauld, devant la réception faite par le public à la représentation de sa tragédie, hésita-t-il fort longtemps à la livrer à l'impression. Mais une quinzaine d'années plus tard, sur les instances de ses amis qui ne voulaient pas laisser perdre les quelques scènes à caractère des Danaïdes, et pressé aussi par sa triste situation pécuniaire, il la livra aux éditeurs (1658). Elle a, depuis, trouvé place dans le VIe volume du Théâtre français ou Recueil des meilleures pièces de théâtre, publié en 1737.

Cet insuccès relatif ne découragea pas complétement le poëte-gentilhomme. La vogue qu'avait eue jadis son Amaranthe lui mettait martel en tête, et la carrière dramatique ne lui semblait pas devoir être complétement fermée pour lui, après un si brillant début. Il travailla donc encore à une nouvelle pièce de théâtre, et cette fois dans le genre des tragi-comédies qui se trouvèrent de mode après l'éclatant succès du Cid. Mais sa pièce intitulée: Cydippe ou Acante, sujet qui avait déjà été traité en pastorale, en 1633, par de Baussais, ne lui parut pas, après réflexion, avoir des chances de tenter avantageusement la fortune de la rampe, ni même celle de l'impression. Conrart signale cette tragi-comédie parmi les manuscrits qui devinrent la propriété des héritiers de Gombauld, après la mort du poëte: mais elle n'a jamais été, que nous sachions, ni représentée, ni imprimée.

La dernière œuvre que nous ayons à signaler de lui avant la mort de son second protecteur, le cardinal de Richelieu, est sa collaboration à cette fameuse Guirlande de Julie, que tous les poëtes de l'hôtel de Rambouillet tressèrent avec amour, pour permettre au futur duc de Montauzier de déposer aux pieds de la belle Julie d'Angennes, fille de la marquise, un tribut poétique digne de la précieuse réputation de l'hôtel. Si bien reçu dans les salons d'Arthénice, Gombauld ne pouvait refuser de contribuer à la réalisation du galant projet du soupirant, si célèbre par sa constance; il choisit l'Amaranthe, et composa ce madrigal:

Je suis la fleur d'amour qu'Amaranthe on appelle,

Et qui viens de Julie adorer les beaux yeux.

Roses, retirez-vous, j'ai le nom d'immortelle!

Il n'appartient qu'à moi de couronner les Dieux.

Ce madrigal n'est pas un chef-d'œuvre; mais il y en a de plus mauvais dans la Guirlande.