ACTE PREMIER
FORÊT[407-1][407-A]
(Le premier plan représente une caverne rocheuse, qui s'enfonce vers la gauche assez profondément, tandis qu'elle occupe, vers la droite, les trois quarts, environ, de la scène. Deux entrées naturelles s'ouvrent sur la forêt: l'une vers la droite, en face, au fond; l'autre plus large, à droite aussi, mais latérale. Contre la paroi postérieure, vers la gauche, se dresse un grand âtre de forge, formé naturellement par des quartiers de rochers; naturelle aussi la cheminée grossière, qui sort par la voûte de la grotte; le vaste soufflet de forge est seul artificiel. Enclume massive et autres outils de forgeron.
Au moment où, après un court prélude, le rideau se lève,
MIME[407-2], assis devant l'enclume, martelle, avec une inquiétude grandissante, une épée: enfin, il s'arrête, découragé.)
Tourment forcé! Fatigue stérile! Ce glaive, le meilleur que jamais j'ai fait, tiendrait ferme à des poings de Géants: et pourtant l'injurieux enfant, pour lequel je l'aurai forgé, saura le faire éclater d'un coup, comme un jouet! (Il jette, plein d'humeur, l'épée sur l'enclume, et, se mettant sur les hanches les poings, regarde, pensif, vers le sol.) Un glaive! il en est un qu'il ne fracasserait point: ce ne sont pas les tronçons de Nothung qu'il me romprait, si je pouvais braser ces puissants débris, que mon art ne voit pas comment réunir. Ce Glaive-là! si je réussissais à le forger pour lui, l'intrépide, mes affronts auraient enfin leur loyer!—(Il se laisse tomber en arrière, la tête sur la poitrine, pensif.) Au fond de la Forêt ténébreuse est vautré Fafner, le farouche dragon[410-A]: du poids de son formidable corps, il couvre et garde là le Trésor des Nibelungen. L'enfantine vigueur de Siegfried triompherait, sans doute, du corps de Fafner: l'Anneau du Nibelung, alors, serait à moi. Un Glaive est seul propre à cet acte; Nothung pourrait seul, brandi par Siegfried[410-B], servir mon envie et ma haine:—et c'est celui-là, c'est Nothung, le Glaive, qui m'est impossible à braser!—(Il se remet, avec plus vive mauvaise humeur, à marteler.) Tourment forcé! Fatigue stérile! Ce glaive, le meilleur que jamais j'ai fait, jamais ne pourra servir à l'Acte unique! jamais! Si je frappe, tape et martelle, c'est que le gars m'y contraint: il brise d'un coup mon œuvre en deux, et ne m'accable pas moins d'outrages, lorsque pour lui je n'ai rien forgé.
(Avec une impétueuse fougue arrive de la Forêt SIEGFRIED, en sauvage costume forestier, où pend un cor d'argent[411-1] suspendu par une chaîne; il mène, tenu en laisse par une corde d'écorces, un grand ours, qu'il pousse contre MIME avec une frénésie joyeuse)[411-2][411-A].
SIEGFRIED
Hoïho! Hoïho! Mors! Mors! Dévore-le! Dévore-le, le forgeron-Grimace! (Il rit d'un rire énorme.)
MIME
Pars avec cette bête! Qu'ai-je affaire d'un ours?
SIEGFRIED
C'est à deux que je viens, pour te mieux pincer: Brun, réclame-lui mon glaive!
MIME
Hé! laisse cette bête! L'arme est là, toute prête, fourbie d'aujourd'hui[412-1].
SIEGFRIED
Aujourd'hui encore, tu vivras donc sauf! (De sa laisse il délivre l'ours, et lui en applique un coup sur l'échine.) Va-t'en, cours, Brun: je n'ai plus besoin de toi! (L'ours prend vers la Forêt sa course.)
MIME, sortant, tout tremblant, de derrière le foyer.
Des ours, que tu les chasses, que tu les tues, fort bien: pourquoi les amener, vivants, au logis?
SIEGFRIED s'assied, pour se remettre de rire.
Je cherchais un compagnon meilleur que toi, le seul que j'y trouve; alors, dans la Forêt profonde, j'ai fait sonner mon cor sonore: pour voir si quelque bon ami viendrait, joyeusement, s'associer à moi? Du fourré sortit un ours, qui m'écoutait en grondant; j'aurais pu trouver mieux, mais il me plut mieux que toi: d'une solide écorce j'attachai la bête, pour te réclamer, drôle, mon glaive. (Il se lève brusquement et bondit vers le glaive.)
MIME prend le glaive, et l'offre à SIEGFRIED.
J'ai fait l'arme tranchante, tu seras content du fil.
SIEGFRIED saisit le glaive.
Si l'acier n'en est dur et fort, qu'importe le fil! (Il éprouve l'arme avec la main)[413-A]. Heï! qu'est-ce que c'est que ce joujou-là? C'est ce clou frêle que tu nommes un glaive? (Il frappe contre l'enclume l'épée, qui vole en pièces: MIME recule terrifié)[413-1][413-B].Tiens, le voilà ton glaive, infâme maladroit; c'est sur ton crâne que j'aurais dû le briser!—Le hâbleur! me laisserai-je berner longtemps encore? Il ose me rebattre les oreilles: de Géants, de vigoureux combats, d'exploits hardis, d'armes fameuses; des armes, il m'en créera; des glaives, il m'en forgera; après quoi il me vante son art, comme s'il pouvait rien faire de propre: et, quand je prends en main ce qu'il a martelé, du premier coup je brise sa ferraille! Le pleutre! il a de la chance d'être, pour moi, trop piètre: je fracasserais, avec son forgeage, le forgeron, le vieux Alfe imbécile! A mon dépit, j'aurais alors une fin! (Il se jette, en fureur, sur un banc de pierre, à droite.)
MIME, qui s'est tenu, sans cesse, prudemment, à l'écart.
Tu grondes de nouveau comme un forcené: ton ingratitude, certes! est noire. Mauvais sujet! Pour peu que je ne lui réussisse pas, du premier coup, tout pour le mieux, il oublie aussitôt tout le bien que j'ai pu lui faire![415-A] Ne voudras-tu donc jamais te rappeler ce que je t'ai appris de la reconnaissance? Tu dois obéir, de bon gré, à celui qui toujours s'est montré bon pour toi. (SIEGFRIED se retourne avec humeur, le visage du côté du mur, présentant ainsi le dos à MIME.) Voilà ce qu'une fois de plus tu ne veux pas entendre!—Peut-être, du moins, voudras-tu manger? Voici du rôti qui descend de la broche; désires-tu goûter du bouillon? J'en ai préparé tout exprès pour toi. (Il offre les mets à SIEGFRIED, qui d'un geste, sans se retourner, fait tomber par terre marmite et rôti.)
SIEGFRIED
Mon rôti, je l'ai rôti moi-même; quant à ton brouet, soiffe-le seul!
MIME se feint affligé.
Tel est donc le loyer de l'amour! Tel, l'outrageux salaire de la sollicitude!—Nouveau-né, qui t'a élevé?[416-A] Vermisseau, qui t'a vêtu? Serpent, qui t'a réchauffé? qui t'a fait boire, et qui, manger? Qui a veillé sur toi comme sur sa propre peau?[416-1] Et, lorsque tu grandis, qui encore t'a soigné? Qui préparait ton lit, pour que tu dormisses mieux? Qui t'a fait des jouets, forgé ton cor sonore? Qui, pour te mettre en joie, s'épuisait avec joie? Qui, par de sages conseils, développait ta raison? Qui, par son clair savoir, instruisait ton esprit? Qui, tandis qu'à cœur-joie tu rôdes par la Forêt, qui reste ici peinant, s'exténuant pour toi? N'est-ce donc pas moi, pauvre vieux gnome? moi, qui pour toi seul me tourmente? moi, qui pour toi seul me consume? Et, pour tous ces soucis, mon unique récompense, c'est que ce brutal garçon me torture, et qu'il me hait! (Il éclate en sanglots.)
SIEGFRIED, qui s'est de nouveau retourné, et qui a, tranquillement, scruté les regards de MIME.
Tu m'as enseigné beaucoup, Mime, et par toi j'ai beaucoup appris; mais, ce que tu m'eusses le plus volontiers enseigné, je n'ai pu réussir à l'apprendre: non, je n'ai pu apprendre à te souffrir!—M'offres-tu à manger, à boire? mon dégoût me suffit, j'ai dès lors mangé! M'as-tu fait un bon lit pour que j'y dorme mieux? c'est assez: j'y dormirai mal! Est-ce toi qui veux m'instruire et former mon esprit? Je deviens sourd, j'aime mieux rester bête! Je ne t'ai pas plutôt vu de mes yeux, que je trouve odieux tout ce que tu fais: que tu demeures, que tu ailles et viennes, que tu trottines, que tu clopines, que tu branles de la tête, que tu clignotes des yeux, à chacune de tes clopinades, au moindre de tes clignotements, je me sentirais presque d'humeur à te sauter à la gorge, monstre, pour te donner le coup de grâce!—Voilà comment j'appris à te souffrir, Mime. Et maintenant, puisque tu es sage, aide-moi donc à savoir une chose; pour moi, c'est en vain que j'y ai réfléchi: moi qui, pour me séparer de toi, m'enfuis d'ici, sans cesse, à travers la Forêt, comment se fait-il qu'ici je revienne sans cesse? Pas un animal que je ne te préfère: toi, je ne puis pas te souffrir; mais l'oiseau sur la branche, les poissons au ruisseau, je les y souffre fort bien:—comment donc se fait-il que je revienne ici? Toi qui es sage, explique-moi cela.
MIME s'assied à quelque distance, en un tête-à-tête familier.
Cela, mon enfant, te prouve simplement combien Mime est cher à ton cœur.
SIEGFRIED rit.
N'oublie donc pas si vite que je ne puis pas te souffrir!
MIME
C'est la faute de ton naturel, méchant garçon; naturel sauvage, que tu dois dompter.—Les jeunes, avec des cris de regret, soupirent après le nid de leurs vieux; leur regret s'appelle de l'amour: c'est ainsi que toi-même tu as soif de moi; oui, c'est ainsi que tu l'aimes, ton Mime; et c'est ainsi que tu dois! l'aimer. Ce qu'est pour ses oisillons mal drus, incapables encore de prendre leur volée, l'oiseau qui les abecque au nid, voilà ce qu'est Mime pour ton enfance, Mime, dont l'expérience veille sur toi;—voilà ce qu'il doit être à tes yeux.
SIEGFRIED
Eh bien, Mime, toi qui sais tant de choses[418-1], apprends-moi donc encore celle-ci!—Ce renouveau, si bienheureusement des petits oiseaux s'égosillant, s'appelant l'un l'autre:[418-A] n'as-tu pas répondu toi-même alors, à mes questions: C'est parce qu'ils sont mâle et femelle? Ils causaient avec tant d'amour, sans plus se quitter: ils firent un nid, ils y couvèrent; puis, lorsque la nichée fut née, battit des ailes, ils en prirent tous les deux grand soin.—De même, sous les halliers, s'accouplaient les chevreuils, même les bêtes farouches, loups et renards: le mâle cherchait les vivres, les apportait au gîte, la femelle allaitait les jeunes. Ainsi j'appris ce que c'est que l'amour; et jamais, à la mère, je ne dérobai ses jeunes.—Eh bien, Mime, ta tendre femelle, où la caches-tu, pour que je puisse l'appeler: ma mère?
MIME, avec contrariété.
Que te passe-t-il, fou? Ah! es-tu bête? Es-tu donc un oiseau, toi? Es-tu donc un renard?
SIEGFRIED
«Nouveau-né, tu m'as élevé; vermisseau, tu m'as vêtu»:—mais ce vermisseau, d'où te venait-il? D'où te venait-il, ce nouveau-né? A moins que tu ne m'aies peut-être fait sans mère!
MIME, avec un grand embarras.
Ce que je te dis, tu dois y croire: c'est moi qui suis ton père et ta mère, tout ensemble.
SIEGFRIED
Tu mens, hideux hibou!—J'ai parfaitement su voir comme les jeunes ressemblent aux vieux. Je suis allé au clair ruisseau: j'ai épié, dans son miroir, l'image des arbres et des bêtes; le soleil, les nuages, dans son étincellement, tels qu'ils sont en réalité, me sont apparus. Je m'y suis donc aussi vu moi-même,[420-A] et je m'y suis trouvé tout différent de toi: tout autant qu'un poisson qui brille[420-B] pourrait différer d'un crapaud; or, jamais un poisson n'est issu d'un crapaud.
MIME, tout à fait contrarié.
Voilà des raisonnements d'une extravagance rare!
SIEGFRIED, de plus en plus vivement.
Je commence même à saisir, vois-tu, quelle réponse faire à cette question que j'ai si souvent creusée en vain: moi qui, pour me séparer de toi, m'enfuis d'ici, sans cesse, à travers la Forêt, comment se fait-il qu'ici je revienne sans cesse? (Il se lève brusquement.) C'est qu'il faut que tu m'apprennes encore qui fut mon père, et qui ma mère!
MIME se met à distance.
Mais quel père? Mais quelle mère? Mais quelle oiseuse question!
SIEGFRIED le saisit à la gorge.
Ainsi dois-je te saisir pour savoir quelque chose, puisque, de bon gré, je n'obtiendrai rien! Ainsi ai-je dû t'arracher tout: la parole même, à peine en aurais-je eu soupçon, si je n'en avais, par la violence, tiré les secrets au misérable! Crapoussin galeux! parleras-tu? Quel est mon père? Quelle est ma mère?
MIME, ayant consenti de la tête et fait des signes avec les mains, a été lâché par SIEGFRIED.
Un peu plus, et c'est à ma vie que tu t'en prendrais!—Soit, laisse-moi désormais! Ce que tu brûles de savoir, apprends-le, jusqu'au bout, tel que je le sais moi-même.—O ingrat, ô mauvais enfant! écoute, à présent, pourquoi tu me hais! Je ne suis ton père ni ton parent[422-1],—et pourtant, que ne me dois-tu pas! Oui, tu m'es étranger, tout à fait étranger, à moi, qui suis ton seul ami; c'est par pitié seulement que je te recueillis ici: ah! ma récompense est charmante! Mais pourquoi aussi, fou que je suis, m'attendais-je à de la gratitude?—Un jour, là, au dehors, dans la Forêt sauvage, une femme, gisante à terre, geignait: pour la mettre à l'abri près du foyer bien chaud, je l'aidai à gagner cette caverne.[423-A] Elle y mit au monde, tristement, l'enfant qu'elle portait en ses flancs;[423-B] elle se tordait de souffrance, je la secourus de mon mieux: grande fut sa détresse, elle mourut,—mais Siegfried vivait.[423-C]
SIEGFRIED s'est rassis.
Donc, c'est de moi qu'est morte ma mère?
MIME
Elle te remit à ma protection: je me chargeai volontiers de l'enfant. Que de fatigues s'imposait là Mime! que de mal il s'est donné, le bon Mime! «Nouveau-né, qui t'a élevé?...»
SIEGFRIED
Il me semble que tu te répètes! Réponds: d'où me vient mon nom de Siegfried?
MIME
C'est ainsi que ta mère m'a dit de te nommer: sous ce nom de Siegfried, tu deviendrais fort et beau[424-1].—«Vermisseau, qui t'a vêtu? Serpent, qui t'a réchauffé?...»
SIEGFRIED
Maintenant, comment s'appelait ma mère?
MIME
Voilà ce que je sais vraiment à peine!—«Qui t'a fait boire, et qui, manger?...»
SIEGFRIED
Son nom! Il faut que tu me dises son nom!
MIME
Il m'a peut-être échappé? Attends! C'est Sieglinde[425-1] qu'elle devait s'appeler, celle qui t'a confié à mes soins.—«Qui a veillé sur toi comme sur sa propre peau?...»
SIEGFRIED
A présent, dis-moi le nom de mon père.
MIME, avec brusquerie.
Lui, je ne l'ai jamais vu.
SIEGFRIED
Mais comment s'appelait-il? Ma mère a dû te le dire.
MIME
Elle m'a dit qu'il est mort en combattant, rien de plus: c'est comme n'ayant plus de père qu'elle t'a confié à moi:—«Et lorsque tu grandis, qui encore t'a soigné? Qui préparait ton lit, pour que tu dormisses mieux?...»
SIEGFRIED
Assez! Rentre cette vieille rengaine![425-2]—Si tu veux que je croie ton récit, si tout ce que tu m'as dit est vrai, fais-moi voir des preuves à l'instant!
MIME
Des preuves? Quelle preuve encore veux-tu?
SIEGFRIED
Je ne te croirai pas de mes oreilles, je ne te croirai qu'avec mes yeux: quelles preuves de ta bonne foi? quelles preuves?
MIME, après quelque hésitation, va chercher les débris d'un Glaive brisé en deux.[426-A]
Ce que m'a remis ta mère, le voici: à moi qui ai peiné, qui t'ai nourri, élevé, piètre salaire qu'elle laissa là: regarde, c'est un Glaive brisé![426-1] celui même que portait ton père, m'a-t-elle conté, lorsque, dans un combat suprême, il fut tué.
SIEGFRIED
Ces débris, tu vas me les forger:[426-B] voilà mon véritable Glaive![426-2] Allons, Mime, à l'œuvre, et tout de suite; si tu sais travailler, prouve à présent ton art! Pas de subterfuge, pas de mauvais tour: ces débris sont mon seul espoir. Si je te trouve à flâner, si tu les répares mal, si tu t'avises de quelque fraude en refondant leur solide acier,—misérable, c'est à ta peau que je m'en prendrai[427-1]: la fourbissure, je te la montrerai, moi! Car c'est aujourd'hui même, sur ma parole, qu'il me faut le Glaive; l'arme, aujourd'hui même je l'aurai!
MIME, terrifié.
Mais encore que prétends-tu faire, avec le Glaive, aujourd'hui même?
SIEGFRIED
Fuir la Forêt, courir le monde,[428-A] et ne jamais revenir ici. Je suis libre, et j'en suis bien aise: rien qui me retienne, rien qui m'entrave! Toi, d'abord, tu n'es pas mon père; c'est au lointain qu'est ma patrie; ton foyer n'est pas le mien, ton toit n'est pas mon toit. Joyeux comme le poisson qui nage, libre comme le pinson qui prend l'essor, je pars d'ici: là-bas, par delà la Forêt, pareil au vent qui la franchit, je pars là-bas,—pour ne jamais te revoir, toi, Mime! (Il s'engouffre dans la Forêt.)
MIME, éperdu d'angoisse.
Reste! Arrête! Où cours-tu? (De toutes ses forces, il crie du côté de la Forêt) Hé! Siegfried! Siegfried! Hé!—Le voilà rué par là!—Et moi!—A mon ancienne détresse s'en ajoute une nouvelle! j'en demeure stupide, absolument!—A présent, comment me tirer de là? Comment le retenir? Comment le conduire[428-1] à l'antre de Fafner?—Comment les rapprocher, comment, les tronçons de ce fer de malheur? Authentiques! nul fourneau dont le feu leur donne la chaude! Inflexibles! il n'est pas un gnome dont le marteau puisse en venir à bout; ni la haine du Nibelung, ni son envie, ni sa détresse, ni ses sueurs, rien, qui puisse me river Nothung; rien, qui m'en refasse un Glaive entier!—(Il s'affaisse, avec désespoir, sur un siège, derrière son enclume.)
Au seuil de la porte du fond arrive de la Forêt LE VOYAGEUR (WOTAN).—Couvert d'un long manteau bleu sombre, à la main une Lance en guise de bâton, il est coiffé d'un grand chapeau, dont le large bord, arrondi, pend sur l'un des yeux, qui lui manque.
LE VOYAGEUR[429-A]
Salut à toi, sage forgeron! A l'hôte, fatigué d'une longue route, accorde gracieusement une place à ton foyer![429-1]
MIME, de frayeur, a sursauté.
Qui peut venir me relancer dans la Forêt sauvage, jusqu'au fond de ces bois solitaires?
LE VOYAGEUR
C'est Le Voyageur que me nomme le monde[431-1]: j'ai déjà voyagé bien loin, sur le dos de la terre je me suis mû beaucoup[431-2].
MIME
Meus-toi donc, et va-t-en d'ici sans t'y reposer, puisque le monde t'appelle Le Voyageur.
LE VOYAGEUR
A titre d'hôte, j'ai reposé chez les bons; des présents, plus d'un m'en a fait: car une mauvaise fortune menace les mauvais hôtes[432-1].
MIME
La mauvaise fortune, l'infortune, ont toujours habité chez moi: veux-tu donc grossir ma misère?
LE VOYAGEUR, pénétrant plus avant.
Bien des choses, je les ai scrutées, j'en sais beaucoup[432-2]: j'en ai pu révéler de capitales à plus d'un; plus d'un m'a dû l'unique remède à ses tortures, à sa détresse, bref à ce qui lui consumait l'âme.
MIME
Bien des choses, tu les as flairées, tu en as épié beaucoup; je n'ai besoin ni de flaireur, ni d'espion. Je veux être ici seul, et tout seul; libre aux badauds d'aller ailleurs.
LE VOYAGEUR, se rapprochant encore de quelques pas.
Plus d'un, qui se croyait sage, ignorait l'unique chose qui lui eût été nécessaire; et je l'amenais à m'interroger; et je répondais, et je l'éclairais. Et c'était là sa récompense.
MIME, qui s'inquiète de plus en plus, à mesure que Le Voyageur se rapproche davantage.
Plus d'un fait étalage d'une science inopportune: la mienne me suffit, j'en ai juste assez; mon esprit me suffit, je n'en désire pas plus: bon voyage!
LE VOYAGEUR s'assied au foyer.
C'est ici que je reste, assis au foyer. Puisque tu parles de science, parions, j'engage ma tête. Ma tête t'appartient, tu l'auras gagnée, si, à force de m'interroger, tu n'apprends point, par mes réponses, tout ce qu'il t'importe de savoir.
MIME, saisi et déconcerté, à part.
Comment me débarrasser de l'espion? Posons-lui des questions captieuses.—(Haut.) Je prends en gage ta tête[433-1], en échange du foyer: vois à la sauver avec sens! Je poserai trois questions, à mon choix.
LE VOYAGEUR
Et, les trois fois, je devrai répondre.
MIME, après quelque réflexion.
Sur le dos de la terre, tu t'es mû beaucoup; l'univers, au loin tu l'as parcouru: eh bien, malin que tu es, dis-moi quelle race pullule, dans les profondeurs de la Terre.
LE VOYAGEUR
Dans les profondeurs de la Terre pullulent les Nibelungen: Nibelheim, tel est leur pays. Ce sont des Alfes-Noirs; Schwarz-Alberich[434-1], jadis, les gouvernait en maître: grâce à l'irrésistible toute-puissance d'une Bague magique, il s'était asservi cette race industrieuse; se fit accumuler, par elle, tout un Trésor d'immenses richesses; et rêvait de soumettre le Monde. Quelle est ta deuxième question, gnome?
MIME, réfléchissant plus profondément.
Tu m'en connais long[435-1], Voyageur, sur les profondeurs de la Terre:—et maintenant, dis-moi, simplement, quelle race pèse sur le dos de la Terre?
LE VOYAGEUR
Sur l'échine de la Terre pèse la race des Géants: Riesenheim, tel est leur pays. Fasolt, Fafner, princes de ces brutes, envièrent au Nibelung sa puissance, conquirent son énorme Trésor; et, avec le Trésor, l'Anneau, qui les brouilla: ils luttèrent, Fasolt succomba. Métamorphosé en sauvage Dragon, c'est Fafner qui garde à présent le Trésor.—Passons à la troisième question[435-2].
MIME, tout à fait ravi comme en un songe.
Tu m'en connais long, Voyageur, sur l'échine rugueuse de la Terre:—et maintenant dis-moi, véritablement, les cimes nébuleuses, quelle race y habite?[435-3]
LE VOYAGEUR
Sur les cimes nébuleuses les Dieux habitent Walhall. Ce sont des Alfes-de-Lumière; Licht-Alberich, Wotan, règne sur eux. Il s'est fait, d'un rameau sacré pris sur le Frêne-du-Monde, une Lance; le tronc se desséchât-il, elle reste incorruptible; grâce à sa pointe, Wotan gouverne l'univers. Les Runes-de-Loyauté, celle des Pactes divins, il les a gravées sur la hampe[436-1]. La Lance, que serre le poing de Wotan, donne l'empire absolu du Monde à qui la porte: il a subjugué les Nibelungen; imposé aux Géants ses lois; à tout jamais, tous obéissent au puissant Maître de la Lance. (D'un geste comme involontaire, il frappe contre le sol sa Lance: un sourd roulement de tonnerre gronde, épouvantant MIME.) Eh bien, sage gnome, n'ai-je pas été à la hauteur de tes questions? Réponds: n'ai-je pas sauvé ma tête?
MIME, arraché à la rêverie qui l'absorbait, a sursauté, saisi d'angoisse, et n'ose regarder LE VOYAGEUR.
Tu t'en es parfaitement tiré: maintenant, Voyageur, va ton chemin!
LE VOYAGEUR
Sur quoi devais-tu m'interroger? Sur ce qui t'importe à savoir. Quel garant avais-tu que je te répondrais? Ma tête:—à mon tour donc, je gage la tienne que tu ignores ce qui t'importe. Tu ne m'as pas accueilli comme on accueille un hôte: afin de jouir de ton foyer, j'ai remis ma tête entre tes mains. Suivant les règles du pari, la tienne m'appartient à présent, si tu ne réponds à trois questions: du courage donc. Mime, du courage!
MIME, timide, avec une craintive résignation.
Depuis longtemps déjà, j'ai fui mon sol natal; depuis longtemps, quitté le sein maternel[437-1]; depuis que l'éclat de l'œil de Wotan brille pour moi jusqu'en cette caverne, devant lui la science maternelle maigrit en moi. Mais, s'il peut m'être utile à présent d'être sage, Voyageur, interroge-moi donc! Peut-être aurai-je la chance, puisque j'y suis contraint, de libérer ma tête de gnome[437-2].
LE VOYAGEUR
Eh bien, loyal gnome, dis-moi tout d'abord: quelle est la Race à qui Wotan semble cruel, quoiqu'il l'aime plus que tout au monde?
MIME
Des races de Héros, j'ai ouï peu de choses: mais à ta question je puis répondre. Cette Race de son Désir, engendrée par Wotan, qui, malgré sa tendresse pour elle, la persécute, cette race, c'est celle des Wälsungen. De Wälse, il naquit deux jumeaux, qu'il désespéra sauvagement, deux jumeaux, Siegmund et Sieglinde: ils eurent eux-mêmes un fils, Siegfried, le plus fort des Wälsungen.—Garderai-je, Voyageur, ma tête, pour cette première réponse?
LE VOYAGEUR
Avec quelle précision tu m'as nommé la Race![437-3] Certes, voilà de la subtilité! La première question, tu l'as résolue; je passe donc, gnome, à la deuxième:—sur Siegfried veille un sage Nibelung, qui compte lui faire tuer Fafner, et, maître du Trésor, s'approprier l'Anneau. Quel est le Glaive qui peut, brandi par Siegfried, servir à la mort de Fafner?
MIME, très vivement intéressé, au point d'oublier de plus en plus son actuelle situation.
Nothung, tel est le nom d'un enviable Glaive; dans un frêne, en plein tronc, Wotan l'avait fiché; le Glaive appartiendrait à qui l'en arracherait. Des plus forts des héros, pas un n'y réussit: seul le put Siegmund, l'intrépide; il combattit, muni de cette arme, jusqu'à ce que la Lance de Wotan la lui eut fait voler en pièces. Maintenant c'est un sage forgeron qui garde avec soin les débris; car il sait que le Glaive de Wotan, brandi par l'intrépide et Simple enfant[438-1], Siegfried, peut seul mettre à mort le Dragon. (Tout à fait satisfait.) Aurai-je, une deuxième fois, sauvé ma tête de gnome?
LE VOYAGEUR
C'est-à-dire que c'est toi le plus avisé des sages: quelle sagacité sans égale! Mais, sagace, si tu l'es assez pour vouloir, au profit d'une entreprise de gnome, exploiter l'héroïque enfant, prends garde à la troisième question!—Dis-moi donc, savant armurier, qui pourra bien, Nothung, le Glaive, le ressusciter de ses puissants débris?
MIME, sursautant, éperdu d'épouvante.
De ses débris? Le Glaive? O malheur! Tout tourne!—Quoi faire? Quoi dire? Maudit acier, pourquoi suis-je allé te conserver! Il m'a consumé, torturé de détresse; il me demeure rigide, je ne puis le marteler: rivure, soudure, rien n'y fait, rien! Si le plus savant des forgerons ne sait pas comment en venir à bout, si je ne puis pas, moi! braser le Glaive,—le reforger, quel autre pourra? Ce miracle, comment le produire? Ce secret, comment le pénétrerai-je?
LE VOYAGEUR s'est levé d'auprès du foyer.
Tu devais m'interroger trois fois; les trois fois, je me suis dégagé: tu t'es bien enquis de choses vagues, vaines, lointaines: quant à celles qui te touchaient de si près, les seules profitables pour toi, l'idée ne t'en est point même venue. A présent, te voici bouleversé: ta tête, ta sage tête, est à moi.—Eh bien donc, gnome caduc, gage caduc, écoute, intrépide vainqueur de Fafner: seul, qui n'a point connu la Peur[439-1], peut forger Nothung de nouveau. (MIME, fixement, de tous ses yeux, le regarde: LE VOYAGEUR se dispose à partir.) Ta sage tête, veille sur elle à partir d'aujourd'hui: caduque,—je la laisse à celui qui n'a jamais appris la Peur. (Il rit, sort, et s'éloigne à travers la Forêt.)
MIME, s'est affaissé, comme anéanti, sur l'escabeau derrière l'enclume: il regarde fixement, devant soi, dans la Forêt ensoleillée.—Après un assez long silence, il est saisi d'un tremblement violent.
Maudite lumière![440-A] Par là, comme l'air flamboie! pourquoi? Qu'est-ce qui s'y agite, y ondule, y court? Qu'est-ce qui papillote, grouille et siffle? Qu'est-ce qui tout alentour flotte, murmure et tremblote? Tout brille, tout scintille, un soleil de feu! Tout vibre, tout frémit, tout bourdonne! Par là! c'est par là! un grondement! oui, quelque chose mugit! Et ces broussailles qui craquent! C'est un passage qu'on se fraye! C'est à moi qu'on en veut! Une effroyable gueule, béante, pour me happer!—C'est le Dragon! C'est Fafner! Fafner! (Il pousse un grand cri et, tremblant, s'accroupit, derrière son enclume.)
SIEGFRIED débûche de la Forêt, écartant les broussailles qui craquent, et, du dehors encore, appelle.
Hé là! Fainéant! es-tu prêt, cette fois? Vivement! où en est le Glaive? (Il a pénétré et s'arrête, surpris.) Mais le forgeron? s'est-il esquivé? Hé! Mime! Hé! poltron![440-1] où es-tu? où t'es-tu caché?
MIME, de derrière l'enclume, d'une faible voix.
Est-ce toi, mon enfant? Viens-tu seul?
SIEGFRIED
Derrière l'enclume?—Qu'est-ce que tu faisais là? M'affilais-tu le Glaive, par hasard?
MIME, hagard et distrait.
Le Glaive? Le Glaive? Comment le pourrais-je?—(Comme à soi-même.) «Seul, qui n'a point connu la Peur, peut forger Nothung de nouveau.»—J'en sais trop pour une telle besogne!
SIEGFRIED
Me répondras-tu? Veux-tu que je t'y décide?
MIME, comme précédemment.
Me décider?—J'ai parié ma tête, et je l'ai perdue: gage caduc, elle est à celui «qui n'a jamais appris la Peur».
SIEGFRIED, avec violence.
Sont-ce des faux-fuyants? Veux-tu m'échapper?
MIME, se ressaisissant peu à peu.
J'échapperais à celui qui connaîtrait la Peur:—mais, la Peur, c'est précisément ce qu'à l'enfant je n'ai pas enseigné! Imbécile! avoir négligé ce qui seul m'eût été profitable! Je voulais lui apprendre à m'aimer,—je puis me vanter d'avoir réussi! Comment lui apprendrais-je à me craindre?
SIEGFRIED l'empoigne.
Hé! veux-tu que je t'aide? Aujourd'hui, qu'as-tu fait?
MIME
Je ne me suis occupé que de toi: il faut que je t'apprenne une chose capitale, c'est pour en chercher les moyens que je me suis enfoncé dans mes réflexions.
SIEGFRIED, riant.
Enfoncé, jusque sous ton siège: quoi de capital as-tu pu trouver là?
MIME, se ressaisissant de plus en plus.
La Peur! Oui, c'est la Peur que j'étudiais pour toi, pour l'apprendre à ton ignorance.
SIEGFRIED
Qu'est-ce que tu entends par la Peur?
MIME
Tu ne l'as pas encore éprouvée, et tu veux quitter la Forêt pour t'en aller courir le Monde?[442-1] A quoi te servirait le plus solide des Glaives, si la Peur te reste étrangère?
SIEGFRIED, impatienté.
Quelque mauvaise raison que tu m'auras inventée!
MIME
Mauvaise raison? Celle de ta mère? C'est elle qui parle par ma bouche: il faut bien que je tienne mon serment de ne point t'exposer aux embûches du monde avant que tu aies appris la Peur.
SIEGFRIED
Si c'est un art, pourquoi ne le connais-je pas? Allons! Qu'entends-tu par la Peur?
MIME, de plus en plus animé.
N'as-tu jamais senti, dans la Forêt obscure, au crépuscule, dans les lieux sombres, lorsqu'au loin tout y vibre, y bourdonne, y murmure, lorsqu'un sauvage grondement, de proche en proche, y ronfle, lorsqu'autour de toi tout y grouille d'une indistincte agitation, lorsque plane sur ton être une strideur grandissante,—n'as-tu pas senti, tout hagard, l'horreur paralyser tes membres? Les membres ébranlés frissonnent et se dérobent, les sens troublés s'anéantissent dans les tourbillons du vertige; le cœur, à coups précipités, palpite, halette, pantelle, éclate dans la poitrine!—Si tu n'as pas éprouvé cela, tu n'as jamais connu la Peur.
SIEGFRIED
Ce doit être extraordinaire, singulièrement! Mais ferme et fort, je le sens, reste mon cœur. Cette horreur, ce frisson, cet ébranlement, ce trouble, ces vertiges, cette paralysie qui pantelle, je les éprouverais avec plaisir; oui, je désire vivement les connaître.—Mais comment pourrais-tu me les inspirer, toi, Mime? Toi, le pusillanime, toi, comment serais-tu mon maître?
MIME
Suis-moi seulement, je te guiderai bien: à force d'y penser, j'ai trouvé. Je connais un funeste Dragon; il a étouffé beaucoup d'hommes, il en a dévoré beaucoup. C'est lui, Fafner, qui t'apprendra la Peur, si tu me suis à son repaire.
SIEGFRIED
Où est-ce?
MIME
Neid-Höhle[444-1], tel est son nom: à l'Est, à l'extrémité de la Forêt.
SIEGFRIED
Alors, ce ne serait pas loin du Monde?
MIME
Neid-Höhle?—on ne peut plus près du Monde![444-2]
SIEGFRIED
C'est donc là qu'il faudra me conduire: ensuite, la Peur apprise, en avant par le Monde! Mais, d'abord, forge-moi mon Glaive; c'est dans le Monde que je le veux brandir.
MIME
Le Glaive? O détresse!
SIEGFRIED
A la forge et tout de suite! Voyons, qu'as-tu fait? Montre.
MIME
Fer maudit! comment le réparer? Je ne pourrai pas! Un charme, un charme tenace! Comment en venir à bout? Pas un gnome n'aura cette puissance! Quiconque ne connaît point la Peur y réussirait sans doute mieux.
SIEGFRIED
Des finesses! Des défaites! Des mensonges! toute sa science! Des ruses, pour se tirer d'affaire: le fainéant! S'il confessait, encore, qu'il n'est qu'un bousilleur!—Assez de bousillage! Donne-moi ces tronçons! C'est le fer de mon père,—il me cédera bien: c'est moi-même qui le forgerai, mon Glaive![445-1]
MIME
Sans doute y réussirais-tu, si tu avais pratiqué l'art avec quelque assiduité: mais toutes mes leçons te laissaient sans zèle: à présent, que veux-tu faire de propre?
SIEGFRIED
Ce que son maître n'a pu, l'apprenti le pourrait-il? Il aurait eu beau l'écouter toujours!—Déguerpis! Mêle-toi de tes affaires: ou je te jette au feu, toi aussi! (Ayant accumulé sur l'âtre une masse de braises, il alimente sans cesse la flamme, serre, dans un étau, les tronçons du Glaive, lime, et les réduit en limaille.)
MIME, en le regardant travailler.
Qu'est-ce que tu fais là? Prends donc la soudure!
SIEGFRIED
Pas de soudure! Je n'en ai pas besoin: pas de bouillie pour forger un Glaive!
MIME
Tu m'uses la lime, tu fausses la râpe: comment veux-tu limer de l'acier?
SIEGFRIED
Il faut que je le voie pulvérisé: ce qui est en deux, c'est ainsi que je le dompterai.
MIME, tandis que SIEGFRIED lime avec frénésie.
L'expérience ici ne sert de rien, je le vois clairement: ici, à l'ignorant, sert son ignorance même! Comme il peine et comme il y va! Avec quelle force! L'acier disparaît, ce n'est pas long! J'ai beau être aussi vieux que cette grotte et cette Forêt, voilà ce que je n'ai jamais vu faire![446-1] Mais viendra-t-il à bout du Glaive? Nous verrons bien: si, lui qui ne connaît point la Peur, il réussit, s'il le fourbit et s'il l'achève,—c'est que Le Voyageur avait donc raison! Il s'agit, à présent, de sauver ma tête, ma tremblante tête: comment m'y prendre? C'est à lui, l'intrépide enfant, qu'elle appartient, s'il n'apprend par Fafner la Peur. Mais, malheureux que je suis, j'y pense! Comment tuerait-il le Dragon, si le Dragon lui inspire la Peur? Maudite alternative! Je m'y engluerais ferme, si je ne trouvais quelque expédient pour venir à bout du sans-Peur lui-même.
SIEGFRIED, ayant limé jusqu'au bout les tronçons, en a rassemblé la limaille dans un creuset, qu'il met au feu: il entretient, durant ce qui suit, la flamme, avec le soufflet de forge.
Hé, Mime, vivement: comment se nomme-t-il, le Glaive que j'ai pulvérisé?
MIME, sursautant, tiré de ses réflexions.
Nothung[447-1] est le nom de l'enviable Glaive: c'est ta mère[447-2] qui m'en a transmis la tradition.
SIEGFRIED, au travail[447-A].
Nothung! Nothung! enviable Glaive! pourquoi t'es-tu brisé jadis? Voici[447-3], j'ai réduit en paillettes ton acier, ton éclat d'acier: au creuset la limaille! au feu!
Hoho! Hoho!—Haheï! Haheï!—Souffle, soufflet!—Souffle le feu!—Dans la forêt croissait un arbre, j'ai rué bas l'arbre sauvage: du frêne brun, j'ai fait du charbon. Voici, sur le foyer le frêne est en monceau!
Hoho! Hoho!—Haheï! Haheï!—Souffle, soufflet!—Souffle le feu!—L'arbre en charbon, qu'il brûle fièrement! Comme il rutile clair et sublime! Il pétille, les bluettes jaillissent, il me fond ma poussière d'acier.
Hoho! Hoho!—Haheï! Haheï!—Souffle, soufflet!—Souffle le feu!—Nothung! Nothung! enviable Glaive! déjà fond ta poussière d'acier: tu nages dans ta propre sueur,—bientôt je te brandirai, mon véritable Glaive!
MIME, assis à l'écart, et—durant les interruptions du chant de SIEGFRIED,—toujours à part.
Son Glaive, il le forgera: Fafner, il le tuera: cela, je le vois à coup sûr d'avance; par cette mort c'est le Trésor qu'il conquiert, c'est l'Anneau:—lui ravir ses conquêtes, comment? Par la ruse, avec de l'adresse, je m'approprierai l'une et l'autre, et mettrai ma tête en sûreté. Voyons: il a tué le Dragon; la lutte l'a fatigué; pour le réconforter, je lui présente un breuvage; dans ce breuvage, j'aurai mis des sucs aromatiques, recueillis tout exprès pour lui; il boit: quelques gouttes suffiront, pour qu'il tombe insensible et dorme; avec l'arme même qu'il s'est faite, je me débarrasse alors de lui: à moi le Trésor, à moi l'Anneau! Heï! sage Voyageur, si je t'ai paru bête, comment te plaît maintenant mon subtil esprit? Le remède, l'ai-je découvert? Mon repos, l'ai-je assuré? (Il se lève tout guilleret pour aveindre des vases, dont il verse dans une marmite les ingrédients.)
SIEGFRIED, l'acier fondu, l'a coulé dans un moule, qu'il plonge à l'instant même dans l'eau: on entend le bruit strident de la trempe.
C'est un flux de feu qui vient de fluer dans l'eau: c'est sa furieuse rage qui vient d'y siffler; le froid qui l'a calmé l'aura bientôt congelé. Est-ce qu'il blesse encore l'eau, le flux dévorant? Non pas! Est-ce qu'il la brûle encore? Non plus! Il est devenu ferme, l'acier, souverainement inflexible et dur: voici, du sang brûlant l'aura baigné, bientôt!—Et maintenant, sue encore une fois, sue que je t'achève: Nothung, Nothung, enviable Glaive! (Il met au feu le Glaive, et l'y fait rougir. Puis il se tourne du côté de MIME, qui, à l'autre bout du foyer, porte une marmite au bord du feu.) Qu'est-ce que fait le balourd avec sa marmite? Moi, je fais chauffer l'acier,—mais toi! quel brouet viens-tu brasser là?
MIME
Que veux-tu? le forgeron a honte de voir son élève en remontrer au maître; puisque pour le vieux c'en est fait de son art, qu'il soit donc le cuisinier de l'enfant: à l'un de faire bouillir le métal, au vieux de lui faire bouillir la soupe. (Il continue de faire cuire.)
SIEGFRIED, sans cesser de travailler.
Mime, l'artiste, étudie désormais la cuisine; l'art de forger n'est plus de son goût: il m'a forgé des glaives, tous je les ai brisés; s'il me fait la cuisine, je n'y toucherai donc pas.—La Peur, il veut me conduire où j'apprendrai la Peur; il faut qu'un autre, au loin, me l'enseigne: il ne le peut pas lui-même,—et c'est ce qu'il connaît le mieux; sa nullité se révèle en tout! (Il a retiré l'acier rougi, et le martelle, sur l'enclume, avec le grand marteau, tout en chantant ce qui suit.)
Hoho! Haheï! Hoho!—Forge, mon marteau, forge un solide Glaive!—Hoho! Haheï!—Haheï! Hoho!—Haheï! Hoho! Haheï!
Ton bleu blafard, le sang le teignit, jadis, d'un rouge ruissellement d'écarlate: tu riais alors, frais acier, léchant le sang tiède, glacial acier!—Hahaheï! Hahaheï!—Hahaheï! heï! heï!—Hoho! Hoho! Hoho!—Voici, la fournaise, aujourd'hui, c'est la fournaise qui t'a rougi; le marteau ploie ta souple trempe: ta rage pétille en étincelles, sur moi qui t'ai vaincu, rebelle!—Heyaho! heyaho!—Heyaho! ho! ho!—Hoho! hoho! haheï!
Hoho! haheï! hoho!—Forge, mon marteau, forge un solide Glaive!—Hoho! haheï!—Haheï! hoho!—Haheï! hoho! haheï!
Tes vives étincelles, pour moi quelle joie vive! Violence de la colère, ornement pour le brave! Tu t'égayes, tu me souris, tu prends des airs, aussi, des airs farouches, des airs furieux!—Hahaheï! hahaheï!—Hahaheï! heï! heï!—Hoho! hoho! hoho!—Par la flamme et par le marteau, j'ai triomphé! Étiré sous mes coups puissants, cesse de rougir: assez de honte! Sois froid, sois dur, autant que tu peux.—Heyaho! heyaho!—Heyaho! ho! ho!—Haheï! hoho! haheï! (En proférant les dernières notes, il plonge dans l'eau l'acier, et rit, au bruit strident.)
MIME, revenu à l'avant-scène, pendant que SIEGFRIED, en la poignée, fixe la lame forgée du Glaive.
Il s'est fait un Glaive affilé pour tuer Fafner, mon ennemi; moi, j'ai fait un breuvage pour me tuer Siegfried, quand il m'aura tué Fafner. Ma trahison doit réussir; ma ruse, avoir sa récompense! L'étincelant Anneau créé par mon frère, l'Anneau magique, par lui doué d'une toute-puissance irrésistible, l'Or clair, qui rend souverain, je l'aurai conquis, moi!—Moi!—Alors, Alberich même, qui m'asservit jadis, à mon tour je l'assujettis aux corvées du reste des gnomes: alors, rentré sous terre, je suis prince des Nibelungen; alors, tout le troupeau m'obéit!—Le gnome qu'on méprisait, combien on l'estimera! Les Dieux, vers le Trésor, s'empressent, et les Héros; au branle de ma tête, l'univers s'incline; devant ma fureur, il frémit!—Et certes, Mime ne travaillera plus: c'est pour lui, que travailleront les autres, afin de l'enrichir, à jamais. Mime, l'intrépide, Mime sera roi, prince des Alfes, universel Maître! Hein, Mime! crois-tu que tu as de la chance? Toi! qui t'eût jamais prédit cela?
SIEGFRIED, durant les pauses de la tirade de MIME, et tout en achevant tour à tour de limer, d'affiler son Glaive, de le marteler au petit marteau.
Nothung! Nothung! enviable Glaive! Glaive refixé dans ta poignée! Glaive en deux! Glaive refait par moi! Plus un coup ne te rompra, plus un. Tu t'es brisé, mon père est mort; je suis vivant, tu ressuscites, ton riche éclat rit à son fils, ton fil d'acier tranche à coup sûr. Nothung! Nothung! jeune! rajeuni! c'est moi qui t'ai ressuscité. Mort, en débris, tu gisais là; te voici radieux, fier, auguste! Montre aux scélérats ton éclat! frappe le traître, égorge l'infâme! Et toi, viens voir, forgeron de Mime, comment tranche le Glaive de Siegfried![451-A]
(Frappée du Glaive, qu'il a brandi en prononçant les derniers mots, l'enclume se fend, de haut en bas, en deux masses qui tombent à grand bruit[451-1]. MIME, arraché à son extase, tombe, d'épouvante, assis par terre. SIEGFRIED lève joyeusement son Glaive.—Le rideau tombe.)