SCÈNE IV

LE HOLLANDAIS, DALAND, LE PILOTE.

(Daland sort de sa cabine; il vient sur le pont et aperçoit le vaisseau du Hollandais.)

DALAND, se tournant vers le pilote.

Eh! timonier! holà!

LE PILOTE, se levant à demi, encore sommeillant.

C'est bien! c'est bien!

(Continuant sa chanson.)

«Ah! souffle, souffle encor, bon vent...»

DALAND.

Ne vois-tu rien?
Bien! l'on veille
À merveille!
Vois ce vaisseau! Depuis quand dors-tu là?

LE PILOTE.

Au diable, aussi! Pardon, capitaine.

(Il prend à la hâte son porte-voix et hèle le vaisseau.)

Holà!

(Long silence. On entend deux fois l'écho.)

Holà! hé!

(Long silence. Nouvel écho.)

DALAND.

Leur paresse à la nôtre est pareille!

LE PILOTE.

Répondez!—Quel pays? Quel navire?

DALAND, apercevant le Hollandais à terre.

C'est bon!
Là bas je crois voir le patron.
Holà! marin, dis-moi ton pays et ton nom.

LE HOLLANDAIS, sans changer de place.

Je viens de loin. Pendant l'orage
Voudrais-tu me chasser d'ici?

DALAND.

Non! Dieu, merci,
Des marins ce n'est pas l'usage!
Qui donc es-tu?

LE HOLLANDAIS.

Hollandais.

DALAND.

Sois le bienvenu!
Du vent la violence
Nous a poussés vers ce rocher,
Tous deux ensemble.—À bien peu de distance
Est mon pays. Près d'y toucher
Je suis jeté sur cette plage.
Mais, parle encore: as-tu quelque dommage?

LE HOLLANDAIS.

Mon navire est solide et peut braver l'orage!
Jouet du vent qui se déchaîne,
J'ai sur les flots erré longtemps;
Depuis quand? je le sais à peine,
Car je ne compte plus les ans.
Je ne pourrais jamais te dire
Tous les pays où j'ai passé,
Il n'en est qu'un auquel j'aspire,
Et c'est le mien, qui m'est fermé!
Dans ta maison consens à me conduire;
De ton accueil tu n'auras nul regret.
Les plus brillants trésors dans mon navire
Sont entassés sans nombre, c'est peu dire;
Ami, crois-moi, tu seras satisfait.

DALAND.

Discours étrange! Est-il pourtant sincère?

(Au Hollandais.)

Un sort fatal t'a poursuivi longtemps?
Pour te servir je suis prêt à tout faire,
Peut-on connaître, au moins, ces biens si grands?

(Le Hollandais fait signe aux hommes de son équipage. Deux d'entre eux apportent un coffre.)

LE HOLLANDAIS.

Tu vas trouver des splendeurs infinies,
Perles d'Asie et riches pierreries.
Vois donc, de l'hospitalité
La noble récompense,
À ton œil tenté
Briller d'avance.

DALAND.

Grand Dieu! Richesses sans pareilles!
Qui donc pourrait payer tant de merveilles?

LE HOLLANDAIS.

Payer! Le prix déjà je te l'ai dit,
Tout est à toi pour l'abri d'une nuit.
Mais ce n'est là que le moindre trésor
De ceux que mon vaisseau recèle encor.
Qu'en puis-je faire, hélas! sans femme, sans enfant,
De mon pays toujours absent?
Tous mes trésors seront à toi
Si tu me fais une famille
Chez les tiens.

DALAND.

Dieu! qu'entends-je?

LE HOLLANDAIS.

As-tu donc une fille?

DALAND.

Mais oui... charmante enfant.

LE HOLLANDAIS.

Donne-la-moi.

DALAND, avec joie.

Lui! se peut-il! épouser mon enfant!
Ah! sa pensée est la mienne.
Ah! j'ai grand peur si j'hésite un instant
Qu'un autre projet survienne.

LE HOLLANDAIS.

Sans une épouse, hélas, sans un enfant,
Rien ne m'attache à la terre.
Un sort cruel me poursuit constamment
Tout vient combler ma misère.

ENSEMBLE.

LE HOLLANDAIS.

Chassé du lieu de ma naissance,
Qu'ai-je encor besoin d'un trésor?
À moi cette heureuse alliance
Et prends pour toi, prends tout mon or.

DALAND.

Quel rêve, ô fortune subite!
Pourrais-je jamais trouver mieux?
Bien fou qui du sort ne profite!
Quelle ivresse, quel jour heureux!...

DALAND.

Oui, je possède aimable jeune fille,
Trésor d'amour, fidèle et noble cœur.
C'est mon seul bien, l'orgueil de ma famille,
L'oubli des maux, le charme du bonheur.

LE HOLLANDAIS.

Qu'elle ait toujours pour toi même tendresse,
Elle sera fidèle à son époux.

DALAND.

Perles, bijoux,
Oui, c'est là ta richesse;
Mais quel trésor plus grand
Qu'un cœur constant.

LE HOLLANDAIS.

Tu me le donnes?

DALAND.

Vraiment oui, je le veux!
Ton sort m'émeut, cœur noble et généreux,
Par ta grandeur, ta force, tu m'étonnes.
Un gendre comme toi
Fût-il moins riche encore ma foi,
Par moi serait choisi.

LE HOLLANDAIS.

Merci!
Verrai-je ta fille aujourd'hui?

DALAND.

Le premier vent nous conduira près d'elle,
Tu la verras, si tu la trouves belle...

LE HOLLANDAIS.

Elle est à moi!...

(À lui-même.)

Mon bon ange, est-ce toi?

Lorsque, brisé par la souffrance,
Dans mon salut encor j'ai foi
Du malheureux seule espérance.
Pourrai-je enfin compter sur toi?

DALAND.

Ah! gloire à toi, terrible orage,
Qui m'as guidé dans ta fureur,
Je n'ai, sans chercher davantage,
Qu'à profiter de mon bonheur.
Soyez bénis, ô vents contraires,
Qui vers ces bords m'avez poussé;
Mon vœu, ce vœu de tous les pères,
«Un gendre riche!» est exaucé!

LE HOLLANDAIS.

Ah! faut-il que du ciel un ange
Pour me sauver soit descendu!
Enfin de ma torture étrange,
Pour moi le terme est-il venu?

ENSEMBLE.

LE HOLLANDAIS.

Ah! quand l'espoir a fui mon cœur
Puis-je rêver un sort meilleur?

DALAND.

À lui, si généreux, si bon,
À lui ma fille et ma maison!

(La tempête est complétement apaisée, le vent a tourné.)

LE PILOTE, à bord.

Vent du sud! Vent du sud!...

LES MATELOTS, agitant leurs chapeaux.

Hé! là!...

LE PILOTE, répétant sa chanson.

Bon vent du sud, ah! souffle encore!

LES MATELOTS.

Hiva!...
Hiva! ah! Hiva!...

DALAND, au Hollandais.

Tu vois tout est calme à présent.
Le vent est bon, la mer est belle
Allons! levons l'ancre à l'instant
Vers mon pays tout nous appelle.

(Les Matelots lèvent l'ancre et mettent les voiles dehors.)

LE HOLLANDAIS.

Pars je t'en prie, ami, ne m'attends pas:
Le vent est frais, mon équipage est las.
Après un court repos, je suis ta route.

DALAND.

Mais notre vent?...

LE HOLLANDAIS.

Il va durer sans doute.
Ce vaisseau-là
Bientôt te rejoindra!

DALAND

Tu crois? Eh! bien! qu'il soit fait à ta guise.
Adieu! Puisses tu voir
Ma fille dès ce soir!

LE HOLLANDAIS.

C'est dit!

DALAND, allant au bord de son navire.

Hé! matelots! holà! voici la brise.
Allons? allons!
Alerte, compagnons!

LES MATELOTS, avec joie.

Malgré vents et tempête
Auprès des miens
Ma belle, je reviens.
L'ouragan sur ma tête
En vain gronda
Ma belle me voilà!
Hurrah!...
Sans un bon vent du sud jamais
À toi je ne reviendrais!
Ah! souffle! souffle encor bon vent
Ma belle en ce jour m'attend!

(Le Hollandais monte sur son navire.)

FIN DU PREMIER ACTE.