V
Le mandataire du comte Dolkonski, fils d'un employé allemand, était plus Polonais que les Polonais eux-mêmes; il maltraitait les paysans et, contre toute justice, les faisait travailler sans relâche de l'aurore à la nuit, sur les terres seigneuriales, ne leur laissant pas une heure pour moissonner leurs propres champs. Tant que la saison fut belle, les paysans obéirent sans trop de murmures, mais de violents orages ayant détruit les récoltes sur l'autre rive du Dniester, ils commencèrent à craindre d'être ruinés eux-mêmes et consultèrent l'oracle, c'est-àdire Zénon. Celui-ci leur lut la formule du robot et leur exposa clairement leurs droits aussi bien que leurs devoirs; investi des fonctions d'orateur, il se rendit, avec les juges des quatorze villages qui relevaient de la seigneurie, devant le tyrannique mandataire. Aux premiers mots qu'il prononça, celui-ci se boucha les oreilles:
—Vous n'avez, disait-il, qu'à travailler la nuit.
Mais Zénon ne se laissa pas intimider.
—Toutes les communes, déclara-t-il, ont, selon la loi, satisfait au robot. Nul paysan ne travaillera donc davantage.
—On les forcera bien, s'écria le mandataire, se levant furieux.
—Prenez garde qu'on ne vous force vous-même! répliqua Zénon.
Et il se retira majestueusement avec les juges.
Les paysans agirent selon les déclarations de Zénon, et le mandataire, de son côté, réalisa ses menaces. Dès le lendemain, il fit irruption, à la tête des heiduques et des cosaques de la seigneurie, dans le village de Tchernovogrod, et les travailleurs furent chassés à coups de fouet de leurs champs sur ceux du seigneur. Mais tout était prévu: le tocsin sonna aussitôt dans les divers villages, et une armée de paysans munis de faux et de fléaux marcha sur le château, dont les portes furent aussitôt fermées. Précaution vaine: Zénon avait déjà envahi le jardin et pénétré dans la cour avec un corps considérable. A ses côtés marchait machinalement Mordicaï le poltron, pâle comme la mort.
Le mandataire, d'abord effrayé par cette apparition inattendue, reprit vite sa présence d'esprit; il cria aux assaillants:
—Arrière, rebelles, ou je fais tirer sur vous!
Zénon, sans lui répondre, enleva les barres des portes, et la masse des paysans se précipita dans le château.
—Tirez! commanda le mandataire, s'adressant aux heiduques, et, comme ceux-ci ne bougeaient pas, il braqua lui-même son fusil sur Zénon.
En ce moment survint un fait incroyable. Mordicaï, qui s'était tenu caché jusque-là derrière un pilier, s'élança en avant avec un cri perçant et couvrit le fils des Mirolawski de son corps. Le mandataire n'osa tirer; en même temps, le comte survenait, accompagné de sa fille.
—Qu'est-ce qui se passe? demanda-t-il d'un air profondément ennuyé.
—Nous avons ici une révolution, répondit le mandataire.
—Monsieur le comte, interrompit Zénon, permettez-moi de vous expliquer le tort qu'on a fait à vos paysans...
—Je ne veux rien entendre...
—Vous écouterez pourtant, dit Zénon avec une énergie qui lui imposa.
Il eût bien voulu s'échapper néanmoins, mais déjà Marie-Casimire était intervenue:
—Laissez-moi recevoir leurs plaintes, mon père, et vous les communiquer ensuite.
—Non, dit le comte avec un geste léger de la main, comme pour écarter tout ce qui l'importunait. Non, puisqu'il te plaît de t'en mêler, règle cela sans moi, selon ta fantaisie. Je ne veux rien qui m'agite.
Et il s'en alla précipitamment, en passant les doigts dans son toupet pour le refriser.
Zénon présenta les plaintes des paysans à la jeune maîtresse et proposa des conventions avantageuses pour les deux partis, qu'elle accepta sans discuter. Les paysans burent à la santé de leur seigneur et à celle de la comtesse Marie; après quoi, ils se retirèrent en chantant la vieille chanson du carnage de la noblesse.
Zénon fut porté en triomphe jusqu'au village. Le soir, il dit à Mordicaï, en lui tendant la main:
—Je te remercie, ami; tu m'as sauvé la vie; mais, dis-moi, où donc as-tu puisé tant de courage?
Le vieux faktor se redressa, et son visage comique prit soudain une expression de gravité patriarcale:
—Où j'ai puisé ce courage?... C'est toute une histoire, répondit-il.
—Tu vas encore me citer le Talmud?
—Il ne s'agit pas du Talmud. Reportez-vous à cinq cents ans d'ici. Nous sommes en 1845, nous étions alors en 1346. Dans ce temps-là, mon aïeul Samuel, marchand à Francfort, vivait riche, considéré, paisible. Un jour vint pourtant où la ville entière se souleva contre les juifs. On disait qu'ils avaient déchiré des hosties, et que ces hosties avaient saigné. Aujourd'hui, on refuserait de croire à de pareilles choses; mais autrefois c'était le signal du pillage et de l'assassinat: les juifs furent poursuivis, persécutés; un grand nombre périrent; d'autres réussirent à s'échapper. Mon aïeul s'enfuit avec les siens par l'Allemagne, du côté de l'Orient, toujours traqué comme une bête fauve, abreuvé d'outrages et de mauvais traitements. Enfin, il se trouva dans un pays sauvage dont il ne comprenait pas la langue, et, tandis qu'il se demandait ce qu'il allait devenir, lui et ses enfants, passa un chevalier richement vêtu, avec une escorte nombreuse. Mon aïeul crut que l'ange de la mort le touchait déjà de son aile, mais le chevalier au contraire, s'arrêtant, lui parla avec bonté... Dans ce temps-là, songez donc, dans ce temps-là!... un gentilhomme chrétien parler à un juif! Il lui dit:—Tu peux vivre ici tranquille; personne ne te tourmentera, j'en réponds.
Et le digne homme nous reçut tous dans son château... Nous, je dis mes ancêtres. Et quand les fugitifs se furent bien reposés et fortifiés, il les conduisit lui-même, escortés de ses serviteurs pour les protéger contre toute offense, jusqu'à la ville voisine.—Ce n'étaient pourtant que de pauvres juifs et lui un grand seigneur dont le nom s'est transmis de génération en génération dans la longue lignée de ses obligés avec des bénédictions et des prières... Ce nom, que Dieu le récompense! c'était celui de Pan Mirolawski de Kolomea, votre aïeul. Vous voyez bien que, si poltron que je sois, je dois mon sang aux Mirolawski, tant qu'il y en aura un au monde.
Zénon eût voulu répondre; mais, devant cette sublime fidélité dans la reconnaissance, les larmes le suffoquèrent, et il ne put qu'embrasser son vieux Mordicaï, qui se mit à pleurer comme un enfant.