IV
La moisson venait de commencer quand Zénon, arrivant à Tchernovogrod, se joignit aux faucheurs du comte Dolkonski, propriétaire d'un vieux château magnifique et de quatorze villages sur les deux rives du Dniester.
Dans le champ qu'il fauchait passa bientôt une jeune fille élancée, vêtue de blanc, un chapeau de paille posé sur ses tresses châtain. A trois pas de lui, elle s'arrêta et regarda tomber les épis. Tout à coup, Zénon tourna la tête, et les yeux de la jeune fille rencontrèrent les siens. Un trouble singulier les saisit l'un et l'autre; il oublia de saluer et elle de s'éloigner. Ces deux coeurs avaient tressailli en même temps. Le rouge de la pudeur aux joues, l'inconnue se baissa en feignant de cueillir des bleuets. Dans le lointain ensoleillé, on entendait chanter une caille; une seconde caille répondit. L'apparition qui avait ébloui Zénon s'éloigna majestueuse et lente; il vit longtemps flotter ses tresses brunes sur sa robe blanche.
—C'est notre jeune comtesse, dit un vieux paysan.
—Quoi! la femme du comte? demanda Zénon avec une vivacité, un sentiment de crainte dont il fut effrayé lui-même.
—Non, c'est sa fille.
Cette réponse fut douce à son oreille comme de la musique.
La promeneuse, de son côté, pensait à ce faucheur de haute taille, d'une physionomie à la fois intrépide et mélancolique; rentrée au château, elle pensa encore à lui: elle le revoyait dans le livre qu'elle lisait, à travers les fleurs qu'elle brodait; les hommages de son cousin Pan Joachim Bochenski lui devenaient insupportables.
—Que me rappelle donc cette figure? se demandait-elle.
Une sorte de souvenir vague et persistant la tourmentait. Tout à coup, elle se rappela que, sous les mêmes traits, elle s'était dans ses prières représenté Jésus. La nuit, elle s'éveilla en pleurant. C'était peut-être à l'heure où Zénon, assis sur un banc dans le jardin, prêtait l'oreille au bruit des fontaines et au chant du rossignol, les yeux attachés sur la fenêtre de la comtesse Marie.
Le lendemain, elle retourna dans les blés. Cette fois, Zénon osa la saluer et même lui offrir un bouquet de fleurs des champs qu'elle entremêla aux tresses de sa chevelure.
—Quel est ton nom? lui demanda-t-elle d'un air de dignité paisible.
—Paschal. Et le vôtre, ma gracieuse demoiselle?
Les grands yeux clairs de la jeune comtesse—ils étaient d'un gris indéfinissable et purs comme le cristal—s'arrêtèrent sur lui avec un certain étonnement:
—Marie-Casimire, répondit-elle.
—C'est le nom d'une reine de Pologne.
—Ah! tu sais cela? D'où es-tu donc?
—D'Ostrowitz.
—Y a-t-il, à Ostrowitz, des gentilshommes parmi les paysans.
—Non, point que je sache.
—C'est qu'il y a des paysans nobles, fit-elle observer d'un ton décidé; tu dois en être issu.
Le même jour, la comtesse Dolkonska, tout en jouant avec son petit chien, dit à Pan Joachim:
—Tu t'y prends mal, mon neveu, pour conquérir ta cousine. Fais-lui la cour.
Le jeune homme tordit ses favoris noirs.
—Ce n'est pas facile, chère tante. J'ai presque peur devant Marie-Casimire. Cette enfant de seize ans est une énigme: si froide et parlant si peu! Comment entamer la conversation? Hier, je lui fais compliment de sa toilette: elle me met dans la main un volume de Humboldt. Quand elle sera ma femme, elle m'imposera de lire toute la bibliothèque, je gage.
Il descendit dans la cour, siffla un homme qui se trouvait là, comme on siffle un chien, et prit avec cet homme le chemin de la cabane de Patrowna.
—Tu vas rendre visite à ton Azaria? dit en riant le compagnon de Pan Joachim, un petit être chétif, à la mine cynique.
—Point de plaisanteries, Popiel! répliqua Pan Joachim, redressant sa haute taille.—Il avait bien six pieds, ce qui, joint aux lignes régulières de son profil grec, lui donnait l'air imposant.—Réfléchis donc à ce que tu es pour oser ricaner ainsi! Un plébéien d'abord, un étudiant qui jamais n'est arrivé à la fin de ses études, un vil paresseux que je suis seul à protéger!
—Mon Dieu, je pensais que...
—Tu n'as rien à penser sur mon compte. J'ai bien autre chose en tête, ma foi! que cette drôlesse. Je prétends payer mes dettes.
Popiel, intrigué, le regarda entre ses paupières rouges et gonflées.
—Tu as peut-être entendu dire qu'un roi de Hongrie, poursuivi par l'ennemi, s'est un jour réfugié en Pologne et qu'il habitait ce château? Dans le voisinage, il a dû enterrer ses trésors. La vieille Patrowna le sait, et je les découvrirai avec son aide.
—Des contes à dormir debout! murmura Popiel en passant dans ses cheveux fades et clair-semés un peigne qui n'avait plus que deux dents.
—Tais-toi; la sorcière a trouvé par là une agrafe antique qui est aujourd'hui aux mains des juifs, et, plus d'une fois, elle a vu luire le trésor dans les ténèbres.
Vers minuit, Pan Joachim et son familier Popiel, armés de bêches, se glissèrent de nouveau hors du château. Sur la route qui conduisait à la forêt les attendait Patrowna.
—Où est-ce? demanda le gentilhomme.
—A cent pas d'ici, près du sureau.
Ils avancèrent silencieusement. Tout à coup, Pan Joachim s'arrêta court, avec un signe de croix.
—Vois-tu? murmura-t-il.
En effet, sur la lisière de la forêt brillait une étrange clarté. Le vent roulait des nuages noirs, et le cri funèbre du hibou se faisait entendre.
—Voici l'endroit, murmura Patrowna en traçant un cercle magique à l'aide de son bâton.
—Allons, vieille, lui dit Pan Joachim, c'est le moment de nous recommander au diable: j'espère que tu es bien avec lui?
Patrowna alluma au milieu du cercle un petit feu, y jeta, par trois fois, diverses herbes magiques, y versa, par trois fois encore, le liquide inconnu que renfermait une cruche de terre, puis prononça des invocations mystérieuses dans une langue que ne comprit aucun de ses compagnons. Enfin d'une voix qui semblait sortir des entrailles de la terre:
—Il est temps, dit-elle, de commencer à creuser.
Pan Joachim et Popiel défoncèrent à grand'peine la terre desséchée. Au bout d'un quart d'heure, la sueur ruisselait de leurs fronts. Popiel s'arrêta:
—Je n'en puis plus; la force me manque.
Pour le réconforter, son patron lui allongea un coup de pied.
—Tais-toi, et travaille.
Ils continuèrent à creuser; enfin Joachim lui-même se fatigua.
—Le diable joue son jeu, grommela-t-il; je me sens comme paralysé.
Dans le fourré se dressa soudain une haute figure éclairée par la lune.
—Qui est là? demanda Popiel tout tremblant.
C'était Zénon, qui avait passé la nuit à rêver sous les grands chênes.
—Que faites-vous? demanda-t-il à son tour sans répondre.
—Ne t'en informe pas, aide-nous plutôt, s'écria Pan Joachim.
—Si je puis vous rendre service, je le ferai avec plaisir, répondit Zénon.
—Aide-nous, mon Paschal, dit la vieille en le caressant, et tu auras ta part.
—Je n'ai pas besoin d'argent, répondit Zénon en prenant une des bêches.
Les mottes volaient autour de lui; bientôt il fut dans le trou jusqu'aux épaules. Les deux autres l'aidaient alternativement; l'orient se teignit enfin de rose, et les oiseaux commencèrent à gazouiller.
—Assez! dit Pan Joachim. La vieille s'est moquée de nous.
Il voulut payer la peine de Zénon, mais celui-ci se mit à rire et s'en alla.
—Eh bien! dit Popiel à son noble compagnon. Et tes dettes?
Pour toute réponse, Pan Joachim lui donna un éloquent soufflet.
Le lendemain encore, Marie-Casimire rendit visite aux faucheurs. Il était midi: le ciel pur étincelait, le soleil dardait ses rayons brûlants sur toute la campagne, où nulle part on ne voyait d'ombre. Zénon courut couper quelques arbustes dans la forêt voisine et en forma, pour la jeune comtesse, un frais berceau de verdure. Elle le remercia en rougissant et s'assit sur une gerbe.
—Est-ce qu'un si dur travail, demanda-t-elle après un silence, ne te coûte pas un peu parfois?
—Non, je me trouve bien de travailler.
—Tu es donc heureux?
—Je le suis maintenant, reprit-il avec un regard qui la rendit toute confuse.
—Et vous, reprit-il, n'êtes-vous pas heureuse?
—Oh! répondit Marie-Casimire, on ne se soucie que trop de mon bonheur! Ma mère pousse le zèle jusqu'à m'avoir déjà assuré un mari.
Zénon tressaillit douloureusement.
—J'espère, mademoiselle, que vous n'épouserez jamais un homme sans l'aimer.
—Assurément non, répliqua Marie en fixant sur lui ses yeux limpides.
Marie-Casimire se leva, prit une faucille et se mit à couper du blé auprès de Zénon.
—Tu vois, dit-elle avec un sourire, tandis qu'il contemplait ravi les lignes sveltes de sa taille élégante, auxquelles le mouvement de la faucille ajoutait de nouvelles séductions, tu vois, j'en viens à bout, moi aussi.
Une gouvernante parut, tout en nage et courroucée. Après quelques réprimandes, elle emmena son élève, et depuis lors Marie-Casimire ne vint plus dans les blés. Pour la revoir, il fallait que Zénon fermât les yeux durant les nuits qu'il passait à rêver assis sur la lisière des bois. Ce fut dans cette attitude que le retrouva Mordicaï, qui avait passé tout le temps de la moisson à parcourir les environs en achetant aux paysans des peaux de bêtes et du blé. Le vieux juif secoua la tête et prit place à ses côtés, sans souffler mot. La brise glissait doucement au-dessus des hautes branches; un bruit d'ailes, un frisson dans le feuillage avertissait les deux amis qu'un oiseau s'était effarouché, qu'un chevreuil endormi avait dressé l'oreille. Mille vers luisants brillaient sous les buissons humides.
—Qu'avez-vous? demanda enfin le vieux faktor.
—As-tu vu la jeune comtesse? répondit Zénon en ouvrant les yeux. Elle est belle comme un ange.
Mordicaï ouvrit les yeux à son tour, mais ce fut de surprise.
—Savez-vous, dit-il, ce que nous lisons dans le Talmud: «Ne tiens pas compte du luxe de la cruche, mais vois s'il y a dedans du bon vin ou de l'eau claire.»
Zénon approuva de la tête.
—Aussi ai-je regardé au plus profond de son âme. Ce n'est pas une femme, c'est une étoile ravie au ciel, te dis-je!
Mordicaï prit sa tête à deux mains.
—J'ai peur... commença-t-il.
Au même instant, un doigt osseux vint frapper son épaule, et une voix enrouée lui dit à l'oreille:
—N'aie pas peur; si je donne un philtre à Paschal, elle l'aimera.
Patrowna était debout derrière les deux hommes, éclairée en plein par la lune.
—Merci, lui dit Zénon avec un sourire, merci de ton philtre; j'en connais un meilleur.
Lorsque, le dimanche suivant, Marie-Casimire sortit de l'église après la grand'messe, Zénon puisa de l'eau bénite dans le creux de sa main et la lui présenta.
Elle y trempa ses doigts, qui doucement l'effleurèrent.
—J'espère, au moins, que ce garçon a les mains propres, dit Pan Joachim d'un ton moqueur.
—Ma main est plus propre, en tout cas, que votre conscience, repartit Zénon.
—Insolent! s'écria Joachim.
—Pas un mot de plus, ordonna la comtesse Dolkonska. Nous comptons sur nos paysans, et nous devons aspirer à gagner leur attachement au lieu de les blesser.
Joachim grinça des dents.
—Parce qu'on redoute la révolution, faut-il...
La crainte de mécontenter sa tante et de compromettre ainsi le mariage projeté entre lui et Marie-Casimire l'arrêta.
Lorsque la courte obscurité du soir eut fait place à un beau clair de lune et que tout le monde fut endormi au château, la jeune comtesse sortit furtivement, accompagnée de sa femme de chambre, pour s'en aller frapper à la porte de la vieille Patrowna. Sans hésitation, elle pénétra dans la chaumière basse et sombre.
—S'il est vrai, dit-elle à la sorcière, que tu saches lire dans l'avenir, je veux que tu me prédises le mien.
Patrowna la fit asseoir sur le banc près du poêle, puis s'accroupit elle-même en branlant la tête et se mit à étaler des cartes grasses, presque noires, sur le sol.
—Je vous vois, dit-elle enfin, entre deux hommes; à l'un vous devez donner votre main, vous aimez l'autre. Faut-il vous dire ce que je vois encore?
—Dis tout, fit Marie-Casimire.
—Eh bien! vous trouverez le bonheur auprès de l'homme que vous aimez et qui vous enlèvera...
La jeune comtesse avait tressailli.
—Puisque tu vois tout, dit-elle, tu peux m'apprendre aussi, bonne vieille, si cet homme est de noble origine, s'il est riche ou s'il est pauvre?
La sorcière sourit.
—Il n'est pas, murmura-t-elle, ce qu'il paraît être, et il ne possède pas encore ce qui un jour doit lui appartenir.
Marie-Casimire posa une main sur son coeur.
—Je ne sais ce que j'éprouve depuis quelque temps, dit-elle à demi-voix, je me sens toute troublée....
—Je connais cela, fit Patrowna,—et se levant, elle alla chercher un liquide de mauvaise mine.—Sept gouttes seulement, et vous serez bien...
—Donne, dit la courageuse fille.
Elle but sans réfléchir davantage, mit un ducat sur le banc et s'éloigna vite comme elle était venue. Le lendemain matin, la comtesse Dolkonska ayant demandé à sa fille si Joachim lui plaisait:
—Ne vous inquiétez pas de lui, chère maman, répondit Marie avec une tranquille fermeté; je ne serai jamais sa femme.
Et Pan Joachim prit assez gaiement son parti de cet arrêt, car, le jour même, il se grisa en compagnie de Popiel et se livra ensuite à ces plaisanteries polonaises qui, selon le proverbe, finissent avec le médecin, le curé et le fossoyeur. Par exemple, il fit monter sur un arbre un pauvre petit juif et lui enjoignit de crier: «Coucou!» pour avoir le prétexte de tirer sur ce misérable comme sur un simple oiselet. Si Zénon ne fût passé par là, le coup partait, et l'ivrogne devenait sans le moindre remords un meurtrier. Hardiment, le défenseur de l'innocence arracha le fusil au jeune gentilhomme et déchargea l'arme en disant:
—Aux enfants et aux gens pris de vin, ne donnez jamais un fusil.
—Moi, pris de vin! s'écria Pan Joachim écumant de rage; tu oses me dire à moi que je suis ivre!
—Vous l'êtes, répliqua Zénon.
—Chien! hurla le Polonais en reprenant le fusil que Zénon avait jeté dans l'herbe, pour le frapper d'un coup de crosse sur la tête.
Mais aussitôt il se sentit étreint par le poignet d'un géant.
—Tiens! lui dit Zénon en le renversant, reçois la récompense de ta conduite envers Azaria; reste là dans la fange. C'est ta place.
Bien entendu, Pan Joachim se releva pour aller demander vengeance à son oncle, le comte Dolkonski, mais la scène avait eu des témoins qui déposèrent contre le Polonais. Grand fut l'ennui du comte, qui redoutait par-dessus tout les agitations, de quelque genre qu'elles fussent. C'était un petit homme maigre, à figure d'oiseau, avec un énorme toupet, le visage entièrement rasé, le teint couleur de cuir, et toujours vêtu à la dernière mode française.
—Mon Dieu! ne cessait-il de répéter, qu'on m'épargne tout ce bruit!
Néanmoins, il fit sommer Zénon de comparaître. La comtesse Dolkonska et Marie-Casimire étaient dans le salon quand l'accusé se présenta. Tournant son lorgnon vers lui:
—Que me parlait-on d'un paysan? dit le comte en français. Nous avons affaire ici à quelque fils de roi.
—Mon neveu acceptera, je crois, tes excuses, dit la comtesse, désarmée comme son mari. Allons, Paschal, demande-lui pardon.
—Pardon? répondit le jeune homme respectueusement, mais avec assurance; lui demander pardon!... Et de quoi? De ce qu'il s'est enivré? de ce qu'il a voulu fusiller un juif, ou de ce que, tout en aspirant à la main d'une noble demoiselle, il séduisait la pauvre Azaria?
—Tu as fait cela? dit la comtesse, foudroyant du regard Pan Joachim.
Elle enjoignit à sa fille de s'éloigner.
—Surtout, pas de scène! suppliait le comte.
L'interrogatoire ne fut pas long. Pan Joachim se défendit fort mal; le soir même, il prenait congé et s'en retournait à Lemberg.