III

La voix de Zénon arrêta le cortége.

—Que faites-vous? criait cette voix claire et vibrante, qui domina soudain tout le tumulte; de même éclate une trompette au-dessus des bruits de la bataille.

—Le peuple va juger! crièrent vingt hommes ensemble.

—Juger qui?

La vieille Patrowna se fit place jusqu'à lui et répondit:

—Une pauvre fille séduite. Protége-nous, Paschal!.. Dieu t'envoie...

—A l'eau, la sorcière! hurlèrent quelques enragés.

Et deux jeunes garçons saisirent la malheureuse aïeule. Mordicaï Parchen, qui s'était tenu derrière les larges épaules de Zénon, fut si effrayé qu'il grimpa au faîte de l'arbre le plus proche avec la vitesse d'un écureuil.

—Assez! dit Zénon; on ne noiera personne, et il n'y aura pas de jugement.

—Homme, fit un vieillard, qui es-tu pour t'opposer à la commune?

—Et qui êtes-vous, répliqua Zénon, pour oser juger cette faible créature? Êtes-vous des anges, des saints? Aucun de vous n'a-t-il violé les devoirs sacrés du mariage? Bien des femmes peut-être, parmi celles qui sont ici à insulter leur soeur tombée, ne résisteraient pas à quelques rangs de corail, le cas échéant.

Un homme de grande taille, le bonnet militaire sur la tête, se jeta sur Zénon, mais au moment même un vieillard à barbe blanche vint au secours de celui-ci: c'était le mendiant qu'il avait arraché aux jolies griffes de Pani Witolowska. De son côté, Mordicaï criait à tue-tête du haut de son arbre:

—Au secours! au secours! ne le touchez pas!

Zénon avait abattu son adversaire d'un coup de poing; le bâton à la main, il tenait la foule en respect, couvrant Azaria de son corps. Tout à coup, il arracha la couronne de paille qui cachait les cheveux de la coupable, et la jetant aux pieds des juges:

—Que celui d'entre vous qui se croit le droit de condamner cette femme avance d'un pas, et je le tuerai comme un blasphémateur... Le Christ n'est pas mort pour les bons, mais pour les pécheurs, et quiconque est sorti du sein de la femme est un pécheur. Rentrez en vous-mêmes, humiliez-vous, ne tentez pas Dieu, qui a défendu la haine et prescrit la charité.

Ces paroles retentirent au milieu d'un profond silence, puis plusieurs voix s'élevèrent:

—C'est la vérité...

—Retirez-vous, dit un vieillard, la sagesse est dans la bouche de ce jeune homme. Le Ciel l'a suscité parmi nous.

—Dieu laisse briller son soleil sur le juste et sur l'injuste, criait le juif du haut de son arbre. Ne soyez pas plus sévères que Dieu, plus impitoyables que le soleil.

Une voiture qui passait divisa la foule, et le docteur Lenôtre, ayant reconnu Zénon, fit arrêter. On lui exposa le cas.

—Vous méritez, dit-il aux tourmenteurs d'Azaria, que la peste vous enlève tous. Voyez ce jeune étranger; il vaut mieux à lui tout seul que cent mille d'entre vous. Quiconque s'attaquera à lui ou à la fille que voici aura affaire à moi.

Le médecin français avait une grande influence sur ces gens, qu'il soignait en leurs maladies. Tandis que sa voiture disparaissait dans un nuage de poussière, la multitude commença lentement à se disperser.

—Si vous voulez juger quelqu'un, jugez donc le séducteur, dit d'un ton ironique aux plus obstinés le juif Mordicaï, qui s'était décidé à redescendre de l'arbre.

—C'est un seigneur, nous n'avons pas de pouvoir sur lui, répondit-on.

—Parce que vous êtes des lâches! s'écria Azaria, oui, des lâches, capables seulement de maltraiter une pauvre fille abandonnée. Tant pis pour vous! Pourquoi ne pas vous révolter contre le maître qui a enlevé à Nazaretian son Olexa et enrôlé le fiancé de force. Pourquoi, dites?...

Personne ne souffla mot, mais Zénon prenant Azaria par la main:

—Viens, dit-il, je te reconduirai chez toi, et tu me diras tout ce qui concerne ce Nazaretian et cette Olexa.

Elle obéit. C'était une triste histoire.

La nuit même, le baron Orlowski, maître de Dobrowlani, fut éveillé par une voix formidable qui criait à ses oreilles:

—Lève-toi, tyran! l'heure du jugement est venue pour toi!

Et il aperçut Zénon au pied de son lit, une faux à la main. Les rouges lueurs de la lampe de nuit vacillaient, semblables à des taches de sang, sur le fer aiguisé. A peine sorti de son sommeil, il crut voir le grand faucheur qui fauche les rois comme de simples épis.

—Les morts sont-ils ressuscités? s'écria-t-il, plein d'épouvante.

—Non, répondit Zénon; mais les vivants réclament leurs droits.

Mordicaï, debout derrière son jeune maître, claquait des dents, à demi fou de peur, car le baron avait saisi les pistolets accrochés à son chevet.

—Pas de bruit, fit Zénon; si tu bouges, tu es mort.

—Que voulez-vous de moi? Ai-je affaire à des haydamaks? Est-ce ma bourse que vous demandez?

Zénon secoua la tête.

—Où est Olexa?

D'un geste un peu tremblant, le baron indiqua une porte, et aussitôt Zénon fit signe au juif, qui sortit en toute hâte.

—Maintenant, dit-il à Orlowski, lève-toi.

Orlowski s'habilla docilement, car Zénon avait mis la main sur ses pistolets; après quoi il embrassa la chambre d'un regard rapide. Aucune autre arme n'y était suspendue. Mordicaï revint avec Olexa, qui avait jeté en toute hâte sur sa robe de nuit une kazabaïka de soie bleue garnie d'hermine. Sous ce vêtement de princesse, la paysanne aux bras blancs, aux tempes délicates finement veinées, au cou arrondi que marquait si joliment un petit signe noir, aux beaux yeux vert de mer comme ceux d'une nymphe des eaux, la petite paysanne, disons-nous, était charmante. Mais, en ce moment, elle ne se souciait pas de charmer; la confusion l'accablait; elle pâlit, rougit, puis, sans savoir ce qu'elle faisait, se réfugia dans un coin, où elle rejeta machinalement ses cheveux blonds sur une de ses épaules pour se mettre ensuite à les tresser.

—Olexa, dit Zénon avec une gravité douce, comment es-tu venue ici?

La pauvrette n'osait répondre; elle regardait le baron, qui regardait le plancher, une main posée à plat sur son crâne chauve:

—Dis la vérité; tu n'as rien à craindre. A-t-il usé de violence?

Olexa fit un signe affirmatif et tourna son visage du côté du mur.

—Comment répondras-tu de cet acte devant Dieu? demanda Zénon, s'adressant au ravisseur. Voici ce que je t'ordonne en son nom: Tu rendras sur-le-champ la liberté à cette fille, et tu lui donneras deux cents ducats, afin qu'elle puisse racheter son amant du service, entends-tu? plus une dot...

Orlowski marcha droit à son secrétaire et jeta sur la table plusieurs rouleaux d'or, que Mordicaï compta très-attentivement.

—Suis-nous, et n'essaye pas de crier pour réveiller tes gens, ajouta Zénon, en approchant un des pistolets de son oreille.

Ils descendirent tous les quatre dans le jardin, dont les allées bordées de buis n'étaient que faiblement éclairées par la lune.

—Y a-t-il ici des bêches? demanda Zénon.

—Pour quoi faire? murmura le baron, que paralysait derechef une vague terreur.

Olexa courut chercher deux bêches.

—Creusez une fosse, dit Zénon, une fosse assez profonde pour qu'un homme y tienne debout.

Olexa et le juif se mirent à l'oeuvre, tandis qu'Orlowski, tenu au collet par Zénon, se laissait tomber sur un banc. Lorsque la fosse fut assez profonde, l'implacable vengeur commanda au baron d'y descendre.

—Encore une fois, que voulez-vous faire? bégayait le misérable, dont les jambes fléchirent.

—Faut-il t'attacher?

—Non, non!...

Zénon le renversa et, le tenant sous lui, passa des cordes à Olexa pour lier les mains et les pieds d'Orlowski, que l'on jeta ensuite dans la fosse. Mordicaï et la jeune fille procédèrent sans retard à la remplir.

—Juste Dieu! criait le baron, me voulez-vous enterrer vivant?

—Jusqu'au cou seulement, repartit Zénon, et ensuite on te fauchera la tête. Commence donc ta prière, il est temps.

Orlowski invoquait bruyamment la sainte Vierge.

—Plus bas! dit Zénon. Et maintenant, as-tu fini?

Déjà les pelletées de terre lui volaient en plein visage.

—Un instant, de grâce! J'ai tant de fautes sur la conscience, et il y a si longtemps que je n'ai prié!...

Zénon se mit à rire:

—Si tu implores Olexa, elle t'accordera peut-être la vie.

—Olexa, suppliait le baron, aie pitié de moi, montre-toi généreuse, tu me vois à tes pieds, repentant...

—J'aimerais mieux, dit la paysanne, voir à mes pieds ta tête toute seule. Cependant, ajouta-t-elle avec un soupir, la religion nous enseigne à pardonner...

—Elle te fait grâce, dit Zénon. Que l'angoisse que tu as éprouvée soit ta punition, et maintenant, écoute: si tu entreprends la moindre représaille contre elle, ou contre son amant, ou contre moi-même...

—Ou contre Mordicaï Parchen, interrompit vivement le juif.

—Tu périras, je te le jure, acheva Zénon.

Avec une dernière menace de la main, il s'éloigna, suivi d'Olexa et du juif, tandis qu'Orlowski, après avoir gardé le silence quelques minutes encore, par crainte de le voir revenir, éclatait en clameurs désespérées qui finirent par attirer ses gens. On le délivra, on le porta dans son lit, tout grelottant de fièvre. Le docteur Lenôtre fut appelé. Cette fois, il joua le rôle d'un confesseur plutôt que d'un médecin.

—Une agitation étrange règne parmi les paysans, dit-il au baron avec son franc parler ordinaire. Nous sommes évidemment à la veille d'une grande crise sociale. Restez bien tranquille, je vous y engage. Vous puniriez peut-être sans trop de peine l'un ou l'autre de vos agresseurs, mais la vengeance ne se ferait pas attendre.