II

Cependant Zénon avait bravement commencé son voyage. Aussitôt qu'il eut quitté le berceau de ses ancêtres, aussitôt qu'il eut compris que désormais il n'y avait là personne pour le servir, mais personne non plus pour lui donner des ordres, il se sentit libre et heureux. La lune éclairait son chemin, et cette première épreuve de sa force, que n'excitait pas un vain orgueil, mais une soif légitime d'indépendance, l'enthousiasma. Il franchissait d'un bond les ruisseaux, lançait loin de lui des pierres énormes. Arrivé sur la rive du Pruth, il ramassa des broutilles, alluma un bon feu, s'étendit sur l'herbe et dormit jusqu'au jour. Un chien l'éveilla en appliquant son museau froid contre sa joue. Ce chien appartenait au batelier, qui lui fit traverser la rivière en même temps qu'à deux paysannes. Le batelier fut fort étonné lorsqu'il reçut de son passager, au lieu de la pièce de monnaie voulue, un simple: «Dieu vous récompense!»

Sur l'autre rive, deux chemins se réunissaient aux pieds d'une image de la Vierge. Les deux femmes, s'arrêtant, regardèrent Zénon. La plus jeune, grande et forte, avec un joli visage un peu pâle au milieu duquel se recourbait un petit nez aquilin, sourit et poussa du coude la vieille qui l'accompagnait. Celle-ci secoua la tête; ses yeux moqueurs et pénétrants parurent rentrer encore sous leurs sourcils touffus, et ses mains maigres couvertes de rides innombrables s'appuyèrent sur le bâton qu'elle tenait.

—Où allez-vous? Votre nom, jeune homme? demanda-t-elle.

—Je me nomme Paschal, répondit l'héritier des Mirolawski.

C'était le premier mensonge de sa vie.

—Cherchez-vous donc du travail?

—En effet, bonne mère.

—Grand'mère, devez-vous dire. Voici ma petite fille Azaria; moi, on m'appelle Patrowna, et je passe pour être une widma (une sorcière). Venez avec nous. Vous ne manquerez pas de travail.

—Chez vous? dit Zénon en regardant d'un air de doute cette vieille femme, qui parlait comme une propriétaire et dont l'accoutrement était d'une mendiante.

—Non, mon enfant, répondit-elle avec un sourire, mais chez mon fils, qui vous recevra dans sa maison, et chez le maître de mon fils, qui payera vos journées assez cher pour que vous puissiez conduire Azaria à la danse et lui acheter un collier de corail.

La vieille Patrowna passa la main sur les tresses de sa petite-fille, tandis que celle-ci décochait à Zénon un regard furtif et langoureux.

—Je vous accompagnerai volontiers, dit le jeune homme.

Et il prit avec les deux femmes le chemin qui conduit à Tcheremchow.

Non loin du village, on rencontra un paysan de petite taille, mais robuste, qui labourait avec l'aide d'un cheval boiteux.

—Mamelyk, mon fils, dit la vieille, je t'amène un travailleur.

Le paysan tourna ses yeux, égarés comme par l'ivresse, vers Zénon Mirolawski.

—Un gaillard! murmura-t-il.—Et il continua sa besogne.

Zénon resta d'abord à Tcheremchow. Il aidait Mamelyk à labourer et à ensemencer son champ; il travaillait sur les terres du seigneur avec les autres villageois quand ceux-ci avaient à s'acquitter du robot. Sa vigueur excitait l'admiration de ses camarades. Il dormait sur un banc, près du poêle, dans la chaumière de Mamelyk, et partageait le modeste ordinaire de la famille.

Sa vie nouvelle ne durait que depuis peu de jours, quand Florina, la femme de Mamelyk, tomba malade. Le seigneur, qui jamais ne passait devant la maison sans y entrer, envoya chercher à la ville un médecin français, M. Lenôtre, qui, après avoir pris du service l'an 1831 dans les rangs de l'armée polonaise, s'était établi en Gallicie.

Pendant que celui-ci examinait la malade, les autres membres de la famille demeuraient assis sur le seuil de leur chaumière, et le jeune paysan qui avait amené le Français donnait à boire à ses maigres chevaux.

—Qu'as-tu donc, Nazaretian? commença le maître du lieu. Pourquoi es-tu si triste un samedi soir, quand demain tu dois danser?

—J'en aurai bientôt fini avec la danse, répondit Nazaretian.

—Est-il vrai que ton maître poursuive ta fiancée? demanda Azaria.

—Pourquoi la poursuivrait-il? Si Olexa lui plaît, il la prendra tout simplement, et il me fera soldat.

—Et tu le souffriras? s'écria Zénon, indigné.

L'autre le regarda tout surpris et haussa les épaules.

Après une pause:

—Comment se nomme ton maître? demanda Zénon.

—C'est le baron Orlowski, le propriétaire de Dobrowlani.

Chacun se tut.

Bientôt la vieille Patrowna reprit:

—Il y a quelque part un trésor enfoui; si je pouvais le déterrer!...

—Sorcière, dit d'un ton railleur l'un des voisins de Mamelyk, tu ferais mieux de dégager ta pelisse qui est entre les mains du juif. Tu grelottes, ma parole! J'avais toujours cru que les sorcières ne sentaient pas le froid, les jetât-on dans l'eau.

—J'ai déjà reporté l'argent l'autre jour, répondit Patrowna, mais il plaît au juif de ne plus se souvenir de notre marché; puisque le seigneur le protége, que peut faire contre lui une pauvre vieille?

—Nous verrons bien! s'écria Zénon avec énergie.

Cette fois, il n'y eut personne qui ne le regardât, stupéfait.

—Père, dit Azaria, s'adressant à Mamelyk, il nous faudrait de la pluie!

—Aussi notre curé doit-il faire une procession pour qu'il en tombe, répliqua gravement le père.

—A quoi bon? interrompit Zénon; Dieu gouverne le monde selon des lois immuables, les lois de la nature.

Et soudain, ce ne fut plus le simple cultivateur qui parla, mais le savant, qui, pour expliquer à ses auditeurs émerveillés l'origine de la pluie, de l'orage et de la grêle, donnait une forme simple et claire aux vérités qu'il enseignait. Pendant que Zénon parlait ainsi, le docteur Lenôtre sortit de la cabane et se mit à écouter avec les autres.

—Bien, jeune homme, très-bien! dit-il en lui tendant la main. Qui donc, ajouta-t-il, a pu vous apprendre toutes ces choses? Plût à Dieu que vous eussiez beaucoup de pareils parmi le peuple!

—Il sait bien lire, dit Azaria, non sans une certaine complaisance.

—Prenez donc tous exemple sur lui, fit le médecin. Tâchez d'apprendre, vous aussi. Vous verrez dans l'histoire que Piast, qui n'était qu'un simple paysan, mérita de devenir roi. J'espère vous revoir, jeune homme.

Ayant adressé ce dernier salut à Zénon, M. Lenôtre remonta en voiture. C'était un homme de bien, animé de ce pur enthousiasme pour les libres institutions et pour l'humanité qui semble être particulier à ceux de sa nation.

—Eh bien! dit Patrowna après qu'ils eurent tous regardé la voiture s'éloigner, puisque vous savez tant de choses, ami Paschal, quand aurons-nous de la pluie?

—Demain, répondit Zénon, car le vent souffle du sud, et je vois au loin monter des brumes.

Comme il plut en effet le lendemain matin, le savoir de Zénon fut reconnu par tous les campagnards, et l'autorité de l'étranger grandit encore dès le dimanche suivant, où il eut l'occasion de faire preuve de force physique, après avoir montré déjà sa clairvoyance.

En se rendant à l'église, il passa, en compagnie de la vieille Patrowna, chez le cabaretier juif qui retenait en gage la pelisse de cette dernière.

—Voici ton argent, lui dit-il, rends le manteau.

—Le manteau? glapit le fripon; quel manteau? Je ne sais ce que vous voulez dire.

—Le rendras-tu sur-le-champ?

—J'ai à servir mes hôtes, répondit le juif en versant de l'eau-de-vie aux paysans qui remplissaient le cabaret, et je n'ai nulle envie de plaisanter.

Déjà Zénon l'avait saisi par sa barbe rousse et secoué de la belle manière. Le juif cria, la table fut renversée, l'eau-de-vie se répandit à flots sur le plancher.

—Dis, veux-tu restituer le bien des pauvres? répétait Zénon.

—Je le veux bien, je le veux bien! gémit le misérable.

Un des palefreniers de la seigneurie, qui buvait dans un coin, se leva insolent et agressif:

—Qui diable es-tu? demanda-t-il à Zénon. Quelque brigand qui s'ennuie d'attendre la potence? Lâche ce juif, drôle!

—Qui je suis? répondit Zénon. Je suis celui que Dieu envoie pour protéger les petits et pour traiter selon leur mérite les chenapans de ton espèce.

Parlant ainsi, Zénon souleva le palefrenier comme un sac et le jeta par la fenêtre.

Cependant le juif s'était relevé avec peine en se frottant les genoux. Il fit les excuses les plus plates et les plus ridicules, apporta la pelisse de Patrowna et aida même celle-ci à l'endosser.

Cet incident produisit une vraie révolution parmi les juifs de la contrée. Le bruit courut jusqu'en Pologne que le Messie était venu.

Au nord de Tcheremchow était située, de l'autre côté d'une forêt de sapins, certaine chapelle consacrée à une vierge noire, image miraculeuse qui attirait de nombreux pèlerins. Zénon, étant allé y entendre la messe, fut révolté de voir, après l'office, les paysans se presser autour de l'autel pour offrir, en même temps que des mains, des pieds, des maisons, des bestiaux, taillés en bois, en cire ou en mie de pain, beaucoup d'argent, de miel, de lait, d'oeufs, de fruits, de volailles et autres denrées que les Pères, préposés au service de la chapelle, ne se faisaient aucun scrupule d'accepter au nom de leur patronne. Une sainte colère s'empara de Zénon à la vue de cette profanation d'un lieu de prière. S'élançant sur les marches de l'autel:

—Croyez-vous, dit-il aux paysans, croyez-vous, pauvres fous, pouvoir séduire le Ciel par des présents? Et vous, imposteurs, ajouta-t-il en s'adressant aux moines, pensez-vous qu'il soit chrétien d'entretenir l'aveuglement de ce peuple stupide et d'en profiter?...

—Que veut-il? arrêtez le sacrilége, arrêtez le possédé! criait-on de toutes parts.

—C'est vous, répondit Zénon, c'est vous seuls qui êtes possédés du diable. Dieu me permettra de purifier son temple.

Renversant les présents, il les foula aux pieds, pêle-mêle, puis il détacha sa ceinture de cuir et, servi par son agilité, par sa force herculéenne, par le zèle qui le transportait, il eut vite dispersé la foule à grands coups de cette lanière vengeresse.

Le soir même, Zénon écrivit à son père une première lettre. La lettre était rédigée en français sur un chiffon de papier que lui procura l'obligeante Azaria; elle fut remise à un boucher juif, qui se rendait à Ostrowitz. La menace d'une volée de coups de bâton en cas d'inexactitude fit au juif le même effet que la promesse d'un pourboire, et la missive de Zénon arriva heureusement à Pan Mirolawski. Elle était ainsi conçue:

«Père chéri, je me trouve bien où je suis, car je travaille comme un paysan, et j'ai déjà eu l'occasion de rosser un juif, un valet et nombre de faux dévots. Je gagne de bonnes journées; le pain bis me paraît plus savoureux que vos pâtés de Strasbourg. Que Dieu vous protége! Je vous baise les mains.

»Votre fils respectueux et affectionné,

»ZÉNON.»

Pan Mirolawski répondit par le même boucher, qui fut exact encore, bien que cette fois il eût reçu un large pourboire:

«Mon unique Zénon, un mot seulement, tant j'ai peur que ta mère ne me surprenne en train de t'écrire. Tu es bien portant, Dieu soit loué! Continue de vivre à ta guise en faisant le bien, en redressant les torts. Ne nous ménage pas, nous autres seigneurs. Si un danger te menace, dépêche-moi vite un messager à cheval. Je t'embrasse mille fois.

»Ton père, qui se passe si difficilement de ta chère présence.»

Il ne s'écoulait pas une seule journée sans que Zénon s'écartât du village pour aller dans la forêt prochaine se livrer à ses méditations, qui étaient d'un ordre assez étrange. Tout un monde, riche en merveilles, était en train d'éclore dans son âme. Il lui manquait encore la lumière; mais il sentait sa force et comptait bien pénétrer tôt ou tard les brouillards qui lui cachaient le soleil éternel. Un jour qu'il rêvait, étendu sur la mousse, dans sa retraite silencieuse, il découvrit une fourmilière énorme, dont il se mit à contempler les moeurs. D'abord il n'avait vu qu'un tas d'aiguilles de sapin, de feuilles mortes, de brins de bois et de menus cailloux, qui s'élevait à trois pieds environ au-dessus du sol et où couraient diligentes, de çà de là, des bestioles innombrables; mais il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour découvrir dans cette construction baroque un arrangement fort sage, dans ce tourbillon confus un projet réfléchi. Il vit une petite ville, une république parfaitement organisée. Le gîte, extérieurement si simple, était à l'intérieur divisé selon les besoins des habitants, qui eux-mêmes formaient des classes diverses où l'égalité semblait régner sous le rapport du logement et de la nourriture, mais où chacun avait ses devoirs, ses travaux particuliers. Cette petite merveille l'attirant de plus en plus, il remarqua que certaines fourmis s'occupaient exclusivement de la garde des plus jeunes membres de leur société, les poussant au soleil, les ramenant bien vite dans les profondeurs abritées quand la pluie commençait à tomber. Il constata que d'autres fourmis veillaient aux portes de la ville et que, la nuit venue, elles fermaient ces portes avec soin; il suivit les ouvriers dans leurs travaux: des milliers de petits personnages aventureux s'en allaient chasser et rapportaient, en unissant leurs efforts, des victimes d'une taille bien supérieure à la leur. Quel habile aménagement de garde-manger! Avec quel soin étaient rangés les vivres et choisis les matériaux de construction! Il lui arriva de surprendre une fourmi de la classe des ouvrières en présence d'un petit brin de bois qui devait représenter pour elle une poutre: elle l'examinait minutieusement de tous côtés; désespérant de réussir seule à l'ébranler, elle s'éloigna en toute hâte. Chemin faisant, elle rencontra deux autres fourmis, et immédiatement les fines créatures se livrèrent à un entretien très-vif, en s'aidant pour cela de leurs longues antennes. Toutes trois de courir en différentes directions; il ne leur fallut pas beaucoup de temps pour rassembler une vingtaine de leurs pareilles autour de la poutre. Zénon admira la constance avec laquelle la bande active et résolue cherchait à transporter sa conquête, en s'y prenant chaque fois d'une façon nouvelle. Enfin les messagers ayant fait leur devoir, une colonne de cent individus environ accomplit l'oeuvre difficile avec une célérité surprenante. Cependant deux autres fourmis, se rencontrant, s'arrêtaient et se livraient à un dialogue évidemment oiseux, car il ne produisait rien.

Zénon éclata de rire.

—Si ce ne sont pas deux diplomates, se dit-il, ce sont assurément deux commères.

Et, en effet, la masse des fourmis sensées eut bien vite séparé les deux babillardes, emmenant chacune d'elles au plus vite pour lui assigner une besogne.

Zénon revint souvent à ses fourmis. Un jour, il trouva la république dans un état d'excitation fiévreuse et vit s'engager des batailles, à la suite desquelles le parti vaincu s'en alla chercher des contrées plus paisibles et y fonder une nouvelle république. Zénon, fouillant avec de grandes précautions la ville abandonnée, constata, non sans ravissement, la structure compliquée de ce labyrinthe souterrain, dont les nombreux étages conduisaient à des couloirs, à des chambres, à des magasins de toute sorte.

Une apparition imprévue le surprit au milieu de son extase. Le vieux faktor envoyé par madame Mirolawska, Mordicaï Parchen, était devant lui:

—Bon Dieu! que faites-vous là, mon jeune maître? s'écria ce bonhomme, abasourdi.

Zénon leva la tête, et un sourire passa sur sa belle figure.

Mordicaï, bien qu'il fût vieux, n'avait pas précisément une mine respectable. Petit et rond comme une boule de graisse, il avait l'air d'un vilain petit garçon travesti en aïeul: son long cafetan noir et son grand bonnet de zibeline ne réussissaient pas à lui prêter de la dignité; il n'en était que plus comique.

—Je m'instruis chez les fourmis, répliqua Zénon.

—Et qu'apprenez-vous en leur compagnie?

—Le travail, l'application, la concorde, l'égalité.

—Pour quoi faire? A quoi vous serviront de pareilles choses? Un homme de votre rang...

—Je ne serai rien, tant que je n'aurai pas trouvé la vérité pour moi et pour mes frères...

—Quel coeur! quelle sagesse! soupira le vieux juif; un vrai Mirolawski! Notre Talmud dit bien aussi:

«Qui donc est sage?

»Celui qui, ayant vaincu l'orgueil de son âme, apprend volontiers auprès de chacun.

»Qui donc est fort?

»Non pas celui qui a conquis des terres et des villes, mais celui qui s'est dompté lui-même.

»Qui donc est riche?

»Celui qui se contente de peu.»

Voilà ce que dit notre Talmud. Aussi je vois bien que Dieu a la main sur vous, maître. Permettez-moi de vous suivre.

—Ami, répliqua Zénon en se levant d'un bond, j'ai achevé mon oeuvre ici, nous pouvons partir à l'instant.

Mais ils n'avaient pas fait trois pas, que Mordicaï, s'asseyant, se mit à gémir et à s'arracher les cheveux.

—Hélas! où ai-je eu la tête? Moi qui avais promis à madame de vous ramener. Malheureux que je suis!

Zénon éclata de rire:

—Calme ta conscience. Je te promets que tu me ramèneras, mais à la condition de voyager d'abord avec moi.

—Que dois-je faire?...

—Si tu réfléchis trop longtemps, je partirai seul. Et Zénon continua de marcher à grands pas, Mordicaï se traînant derrière lui avec de gros soupirs.

La nuit approchait lorsque Zénon et Mordicaï passèrent devant la petite chapelle qui était un but de pèlerinage. Tous les objets, après avoir projeté des ombres démesurées, s'effacèrent peu à peu, et lorsqu'ils atteignirent le point où les chemins, se divisant, conduisent à gauche vers Saroki, à droite vers Dobrowlani, le vieux juif balbutia soudain en se cachant derrière Zénon:

—Ne voyez-vous rien? Moi, je vois un géant qui nous menace du bras.

—Bah! fit le jeune homme, je n'ai pas peur de lui.

—Mais moi, j'ai peur.

Zénon marcha droit au géant et dit en riant:

—C'est un poteau, Mordicaï.

—Si c'est un poteau, tant mieux; mais cela pouvait être aussi bien un brigand.

A cent pas de là, une souris ayant traversé le chemin, Mordicaï s'enfuit dans un champ de blé avec des cris perçants.

—Pour une souris?... s'écria Zénon.

—Il n'y a pas de honte à fuir devant une souris, répondit le juif tout tremblant, quand elle est grande comme un loup.

Malgré toutes ces fâcheuses rencontres, ils gagnèrent sans accident un petit bois de bouleaux qui formait la limite de la seigneurie de Saroki.

—Que nous veulent ces femmes en linceuls blancs? demanda Mordicaï très-haut pour paraître intrépide.

—Tu prends des bouleaux pour des femmes à présent?

—Des bouleaux! s'écria le faktor avec emportement; est-ce que des bouleaux peuvent rire? N'entendez-vous pas rire ces fantômes diaboliques? Non, non, je n'avance plus d'un pas.

Il s'assit sur une pierre et ferma les yeux. Quand il se décida enfin à les rouvrir, il vit à la joyeuse clarté du soleil que c'étaient bien des bouleaux, pourtant. Il vit aussi qu'il avait dormi dans un champ de blé et que Zénon avait disparu.

De grand matin, Zénon atteignit Saroki. Il laissa sur la prairie, en la traversant, les traces argentées de ses pas. A l'horizon brillait un brouillard d'or. Sur toutes les haies gazouillaient les oiseaux, qui venaient de s'éveiller. Tous les rideaux de la seigneurie étaient encore baissés. Le cocher, plus matinal que les autres domestiques, faisait ses ablutions à la fontaine.

Zénon survenait cependant à propos pour empêcher une grave injustice. C'était un vendredi, jour auquel les mendiants avaient coutume d'assiéger la porte de la maîtresse du lieu, une jeune veuve, Pani Witolowska.

Un vieillard à longue barbe, sa besace sur le dos, un bâton à la main, était arrivé dès l'aube. Le chien, ayant aboyé à sa vue, réveilla la dame, qui sortit, de fort mauvaise humeur, d'un lit somptueux, digne de servir à une sultane. En prenant son café, elle s'aperçut que le pot au lait d'argent manquait au plateau et fit chercher partout inutilement cette pièce précieuse. Le domestique qui la servait signala en même temps la disparition de plusieurs couverts, en ajoutant que seul un vieux mendiant, qui rôdait autour de la maison depuis le lever du soleil, pouvait avoir commis le vol. Aussitôt, la dame, qui était prompte justicière, fit arrêter le vieillard. On ne trouva rien dans sa besace, mais il fut décidé qu'il avait eu le temps d'enterrer l'argenterie. Pani Witolowska, sans autre forme de procès, le fit conduire dans la salle du jugement, où elle l'interrogea elle-même, et, comme il persistait à ne pas avouer, elle ordonna d'appliquer la torture. Le mendiant souffrit tranquillement son martyre en invoquant tous les saints. Pani Witolowska, enrouée de vociférations et de rage, criait aux bourreaux:—Rossez cet entêté jusqu'à ce qu'il ait parlé ou rendu l'âme!—lorsque Zénon entra.

—Vous devez lâcher cet homme, dit-il d'un ton calme, en interpellant les serviteurs qui déjà levaient leurs bâtons. Honorez ses cheveux blancs.

Les heiduques s'arrêtèrent surpris et regardèrent leur maîtresse, dont le visage, déjà blême, devint absolument jaune, tandis que ses lèvres, sèches et tremblantes, découvraient de petites dents féroces.

—J'ai dit, obéissez, prononça-t-elle.

—Il faut juger avant de punir, fit Zénon. Je ne laisserai pas maltraiter ce vieillard.

La petite Polonaise maigrelette se dressa comme un diable qui sort d'une boîte à surprise; ses yeux bleus lancèrent des flammes.

—Qu'oses-tu dire, manant? Peut-être sais-tu à quoi t'en tenir en effet? Es-tu donc toi-même le voleur?

—On ne touchera pas un poil de cette barbe grise, répliqua Zénon en retroussant ses manches.

—Arrêtez-le, cria la jeune femme, et frappez ferme!

Déjà les gens se jetaient sur Zénon, mais au moment même Mordicaï Parchen surgit comme un ange du ciel entre eux et son jeune maître. Un coup de pied l'envoya rouler sous un des bancs, où il continua de crier:

—Ne le battez pas! Vous ne savez qui est cet homme, c'est...

—Te tairas-tu! fit Zénon de sa voix de stentor.

—Est-ce un prince, par hasard? demanda la Polonaise railleuse. En ce cas, assommez le prince!

—Je ne suis pas un prince, s'écria Zénon en secouant, d'un seul mouvement de ses larges épaules, ceux qui le tenaient. Je suis le défenseur des opprimés.

Il saisit l'un des bancs comme il eût fait d'une trique et se mit en devoir de repousser ses agresseurs, qui bientôt roulèrent à ses pieds, celui-ci la tête ensanglantée, celui-là un bras cassé. Il chassa les autres, et aucun ne s'enfuit sans quelque horion.

Pani Witolowska, tremblante dans un coin, se vit au pouvoir de ce forcené. Zénon tira un couteau de sa poche.

—Veux-tu m'assassiner? s'écria-t-elle.

—Moi? Je ne tuerais pas une poule.

Il coupa les liens qui retenaient le vieillard et le remit sur pieds.

—Dieu te récompensera! dit ce malheureux.

—Chut! interrompit Zénon; je ne veux pas de remercîments... Et maintenant, ajouta-t-il, approchez, petite femme; à votre tour d'être jugée.

La maîtresse de Saroki respira, encore un peu craintive, toutefois.

—Qui donc, demanda Zénon, accuse ce mendiant?

—Un de mes gens.

—C'est lui le voleur. Venez.

Pani Witolowska marchant devant eux, Zénon et le juif se rendirent dans la chambre du domestique, où ils trouvèrent le pot et les cuillères. Le voleur fut, bien entendu, fustigé, puis livré au tribunal par ordre de sa douce maîtresse.

—Je te remercie, dit-elle à Zénon; tu m'as épargné un péché.

Il la salua en gentilhomme et s'en alla.

Le soir même, Pani Witolowska envoya un heiduque, qui avait le nez écorché et un bras en écharpe, au cabaret où Zénon et son faktor étaient assis parmi les paysans: le heiduque avait ordre de ramener le jeune homme.

Lorsque Zénon entra en souriant dans la chambre de la dame de Saroki, celle-ci, vêtue d'une kazabaïka d'étoffe turque, une rose rouge dans les cheveux, était blottie sur un divan, les jambes croisées à l'orientale, et fumait une cigarette.

—Ton nom? dit-elle en contemplant avec satisfaction ce svelte et vigoureux garçon.

—Paschal.

—Eh bien! Paschal, tu me plais. Reste chez moi, ajouta-t-elle négligemment, et d'abord viens plus près, viens ici, à mes pieds.

—Ma charmante dame, répondit Zénon, c'est la manière des chats de commencer cette sorte de commerce en se mordant et s'égratignant. Moi, j'ai d'autres idées sur l'amour.

Il s'inclina profondément et laissa la pauvre petite femme déconcertée pour la première fois de sa vie peut-être.

Zénon et le vieux Mordicaï se dirigèrent ensuite vers la seigneurie de Dobrowlani, dont le maître donnait depuis longtemps à l'aspirant réformateur des sujets d'indignation. D'abord il se joignit aux travailleurs des champs et se borna tranquillement à observer, tout en faisant sa besogne. La vieille Patrowna, qui comptait parmi les paysans du baron et dont la chaumière était située à l'écart des autres, tout au fond de la forêt, l'avait reçu chez elle. Il vivait ainsi sous le même toit qu'Azaria, laquelle était venue chez sa grand'mère dans l'espoir d'échapper aux humiliations et aux railleries qui la poursuivaient chez elle, car, sans avoir jamais été mariée, Azaria était enceinte. Si elle eût porté dans son sein l'enfant d'un paysan, personne ne lui eût jeté la pierre, mais le peuple des campagnes en Gallicie, au temps du robot, n'était nullement disposé à excuser celle de ses filles qui écoutait un gentilhomme. Les paysans de Dobrowlani surent vite que la petite-fille de Patrowna avait reçu de Pan Joachim Bochenski, le neveu libertin du riche comte Dolkonski, plusieurs rangs de corail et une pelisse neuve en peau d'agneau pour prix de son déshonneur. Des murmures, ils passèrent aux menaces, et leur colère éclata enfin un samedi soir, comme ils revenaient du robot.

Zénon, le couvre-feu sonné, rencontra, dans la rue du village, une centaine d'hommes qui conduisaient au milieu d'eux Azaria éplorée, vêtue seulement d'une chemise, les pieds nus, une couronne de paille sur ses cheveux dénoués. Rouge de honte, le visage caché dans ses mains, la pénitente marchait sous les huées de la foule, tandis que, sourds aux supplications de sa grand'mère, les enfants lui jetaient de la boue et les femmes la poussaient en avant à coups de bâton; les hommes cependant chantaient des couplets satiriques plus injurieux que tout le reste.