I
Par une soirée de mai, tandis que le vent soufflait des lointaines Karpathes sur la cime des forêts avec un bruit de vagues et faisait frissonner la verte surface des blés naissants, un jeune homme de haute taille, élancé, robuste, les joues fortement colorées, son fusil sur l'épaule, son chien à ses côtés, se dirigea parmi les chênes, que secouait l'haleine encore âpre et violente du printemps, vers le château d'Ostrowitz. Bien que tout en sa personne trahît la force et une volonté déterminée, bien qu'il fût sorti depuis longtemps déjà de la timide adolescence, ce beau garçon était visiblement troublé par les ombres menaçantes, les voix étranges, les spectres de toute sorte dont l'entouraient à l'envi la solitude et la nuit. Fils unique, il avait reçu de ses parents une éducation trop douillette, quasi féminine, ne quittant jamais le vieux château, qui formait pour lui un monde à part, sans avoir une gouvernante et plus tard un gouverneur à ses trousses.
Pour la première fois aujourd'hui, ce grand enfant avait fui sa prison; libre de toute surveillance, il avait gagné les forêts prochaines et s'y était oublié, si bien que le crépuscule l'avait surpris sous leurs voûtes superbes. Il approchait cependant du toit paternel, quand un spectacle tout nouveau pour lui, et qu'il ne s'expliqua pas d'abord, frappa ses regards. Dans une petite clairière flambait un grand feu de broussailles; on le voyait s'élever derrière les bouleaux, et, près de ce feu, une jeune femme, très-pâle, qui semblait consumée de chagrin et de fatigue, était assise, un enfant serré contre son sein. Auprès d'elle, un homme, vêtu à peu près en paysan, soignait un petit cheval dont les pieds de devant étaient entravés; deux enfants plus grands que le premier, blottis l'un contre l'autre sur une souche, regardaient les flammes lécher le bois vert. Sur le petit chariot, on voyait empilés des matelas, des vieux meubles et de la vaisselle.
Le jeune chasseur s'arrêta tout étonné, puis, s'adressant à l'homme, il lui demanda d'où il venait et ce qu'il faisait là.
Le malheureux lui jeta un regard de haine profonde.
—Oh! je prends sur moi le péché de brûler quelques broutilles pour réchauffer ma femme et mes enfants! grommela-t-il.
—Vous ne me comprenez pas, reprit vivement son interlocuteur; ce que je veux savoir, c'est comment vous vous trouvez forcés, vous et les vôtres, de passer une nuit aussi froide à la belle étoile.
—Nous sommes des bannis.
—Bannis? Pourquoi?
—Le seigneur Orlowski de Dobrowlane nous a chassés, parce que nous ne pouvions payer notre fermage. Vous savez que l'an dernier le Dniester a débordé, et puis la grêle... enfin il n'y avait rien à faire. Nous avons dû quitter la ferme et errer depuis...
—Mais vos enfants... ils tomberont malades!
L'homme partit d'un petit éclat de rire sec et vibrant.
—Mieux vaudrait pour nous mourir tout de suite. Nous n'avons pas d'autre toit que le ciel et point d'épargnes. Aussi allons-nous de ce pas en Hongrie tenter la fortune.
Le jeune chasseur était devenu très-rouge; il entendait tinter cent cloches à ses oreilles, debout, les yeux baissés, aussi confus que s'il eût été lui-même l'auteur de cette misère.
—On m'appelle Zénon, dit-il; je suis le fils du seigneur d'Ostrowitz, qui est propriétaire de sept villages. Nous pouvons vous aider, et d'abord vous trouverez ce soir un gîte et un souper. Venez; mon père est la bonté même.
—Ah! monsieur, vous plaisantez!... balbutia le pauvre homme.
—Je ne plaisante pas. Attelez.
Le fermier expulsé des Orlowski attacha son cheval au petit chariot, si vite qu'il oublia de remercier.
Zénon l'avait aidé obligeamment; ce fut lui qui installa les enfants dans le chariot.
Les deux hommes marchèrent devant; le cheval les suivit; derrière se traînait la femme, son nourrisson dans les bras. Ils sortirent des bois, traversèrent les champs et atteignirent ainsi le château. Zénon fit entrer ses protégés dans un fournil bien chaud, où on leur servit de la soupe et de l'eau-de-vie sur un bon lit de paille.
Montant l'escalier ensuite, il alla changer d'habits en toute hâte et pénétra presque furtivement dans la salle à manger, où son père, Pan Mirolawski, se promenait de long en large, les bras croisés derrière le dos, l'air triste et inquiet. À la vue de Zénon, son visage soucieux changea soudain d'expression et devint rayonnant; il tendit les bras vers le retardataire avec un cri de joie.
—Tiens! dit-il au vieux domestique qui mettait le couvert, voici ton jeune seigneur!
Il courut à son fils, le prit par la tête, l'embrassa et dit:
—Que tu m'as tourmenté! Où étais-tu? Où t'a mené le diable?
Zénon baisa la main de Pan Mirolawski et raconta son escapade. Il ne manqua pas de parler des malheureux qu'il avait recueillis.
—Stéphane! cria le père s'adressant au vieux domestique, descends vite, et donne à ces gens du rôti.
—Ne vaut-il pas mieux, fit observer Stéphane, attendre que madame...
—Du rôti, te dis-je, interrompit Pan Mirolawski, s'efforçant, mais sans succès, de prendre une mine et une voix de maître,—une bouteille de vin de Hongrie, en outre... tu m'entends, drôle!
Stéphane obéit. À peine avait-il quitté la salle que, par l'autre porte, entra une grande femme aux yeux bleus sévères, en kazabaïka de velours noir garnie de précieuses fourrures, qui semblait faite pour ajouter à la splendeur de sa taille opulente, de son teint frais, de sa blonde chevelure. Les contrastes de lumière et d'ombre que présentait cette apparition rappelaient quelque portrait de Rembrandt:
—Qu'est-ce que j'apprends, Zénon? commença-t-elle d'une voix impérieuse. Comment? Non content de devenir vagabond toi-même, tu nous amènes des vagabonds au logis?
Le père et le fils se regardèrent sans répondre.
Il y avait dans l'oeil et dans la voix de la dame d'Ostrowitz quelque chose qui ne supportait point de contradiction. Si elle disait:
—Il ne pleuvra pas!
C'était comme si elle eût dit:
—Je défends au ciel de pleuvoir!
Et celui qu'elle regardait sévèrement croyait déjà sentir les coups de fouet sur ses épaules.
—Ces gueux partiront sur-le-champ, ajouta-t-elle après une pause.
Là-dessus, elle sonna; mais Zénon avait rassemblé tout son courage.
—Chère mère, supplia-t-il, ne soyez pas si dure envers les pauvres gens! Ils allaient passer la nuit en plein bois, une femme, songez-y, et de petits enfants! Était-ce possible de le souffrir? Je leur ai promis abri et nourriture.
—On ne peut pourtant les chasser, insinua timidement Pan Mirolawski; Zénon, qui a suivi l'élan de son bon coeur, serait compromis aux yeux de toute la maison.
—Soit! qu'ils restent cette nuit, mais pas une heure de plus, décida cette Sémiramis.
—Et qui donc les aidera dans l'avenir? s'écria Zénon. Oh! ma mère, nous sommes riches, et ils sont pauvres! Ne pourrait-on leur donner du travail?
—Non, ils partiront demain. N'insiste pas, reprit la maîtresse d'Ostrowitz, arrêtant une dernière prière sur les lèvres de Zénon; j'ai dit ma volonté.
Elle s'assit au haut bout de la table sur son fauteuil comme sur un trône; le père et le fils prirent place l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, et Stéphane servit le souper.
Personne n'avait envie d'entamer la conversation; madame Mirolawska mangeait lentement, avec toutes sortes de grâces et de manières; Pan Mirolawski avec précipitation, comme s'il eût voulu avaler son dépit; Zénon laissa passer tous les plats sans toucher à rien. Il baissait la tête, et de temps en temps une larme tombait sur son assiette. Tout à coup, il se leva et sortit de la salle. Sa mère le suivit des yeux, surprise plutôt qu'en colère, puis elle passa sa main blanche d'un air embarrassé sur la sombre fourrure qui couvrait sa poitrine.
Zénon cependant n'avait pas regagné sa chambre; il se dirigea vers la bibliothèque, pensant bien que personne ne viendrait l'y chercher. Il n'y avait pas de lampe dans cette vaste pièce; mais le clair de lune dessinait distinctement le châssis de chaque fenêtre sur le carrelage du sol. Zénon prit un livre, l'ouvrit et s'assit pour le feuilleter dans ce rayon de lumière argentée. Au moment même parut Stéphane.
—Mon jeune maître, dit-il, venez; madame l'exige.
—J'ai quelque chose à te demander, dit à son tour Zénon, sans l'avoir entendu. Il faut que tu me répondes en toute sincérité.
—Que dois-je répondre?
Le vieux serviteur cligna des yeux sous le clair de lune qui le frappait en plein visage, accentuant toutes ses rides, et se mit à rire, à rire discrètement et tout bas, comme il convient à un valet de bonne maison.
—Stéphane, reprit Zénon, est-il possible que des misérables tels que ces gens auxquels nous avons donné refuge, et les mauvais maîtres, comme le leur, soient nombreux en ce monde, ou bien est-ce un cas particulier, une exception?
—Bon Dieu! s'écria Stéphane, quel enfant! Le monde regorge de misère, hélas! Vous n'en savez rien naturellement, n'ayant jamais vu de près la pauvreté. Il y a des milliers de gueux bien plus à plaindre que ceux qu'il vous est arrivé de rencontrer aujourd'hui. En somme, quel est le lot de nos paysans?
Et le vieillard se remit à rire sous cape.
—Le paysan, ici, n'est qu'un esclave. Les Turcs ne peuvent opprimer davantage ceux qui portent leur joug. On ménage encore une bête de somme; lui, on ne le ménage pas, et on l'insulte, et on le bat, et on ne se gêne pas pour lui enlever sa femme, si elle en vaut la peine. Mais il est plus sage de ne point parler de ces choses. J'ai toujours entendu dire que l'on perdait ses yeux à lire au clair de la lune; entendez-vous, monsieur?
—Mais chez nous, Stéphane, chez nous, les paysans sont bien traités?
Stéphane hocha la tête.
—Il est vrai que le seigneur est bon; mais madame ne pardonne rien à personne, et le mandataire... Grâce à lui, le fouet et le bâton ne chôment pas de besogne.
Zénon frémit: il ne trouvait pas de paroles pour exprimer son impression. Tandis que le vieux serviteur sortait de la chambre, en lui répétant l'ordre de la maîtresse, et refermait derrière lui la porte, qui cria sur ses gonds, il prit machinalement un second livre et s'efforça de chasser les pensées qui l'assaillaient comme les aigles s'acharnent sur un chevreuil blessé. Fut-ce le hasard? Fut-ce une de ces inspirations secrètes, miraculeuses, qui peuvent décider de toute une vie? Il lut avec un intérêt et un trouble croissants, il lut que Bouddha, prince indien, ému comme lui à l'improviste par la misère humaine, quitta son palais et s'en alla au désert, bien avant le Christ, pour y chercher la solution de la plus douloureuse de toutes les énigmes. Il lisait encore, haletant, le coeur gonflé d'enthousiasme, lorsqu'une forte main s'appuya soudain affectueusement sur son épaule.
—Que fais-tu là? disait son père. Ta mère se fâchera.
En parlant, le digne homme l'embrassait au front comme s'il eût été un petit enfant.
—Mon père, dit Zénon avec un calme solennel, j'ai résolu de partir.
—De partir? Et où iras-tu?
—Jusqu'ici, je n'en sais rien, mais écoutez... J'ai vécu longtemps dans une tour enchantée sans rien savoir de la vie ni des hommes, et voici qu'une grande honte m'a saisi en songeant que j'étais luxueusement nourri et vêtu tandis que mes semblables manquaient de pain. Tout ce qui me paraissait riant et beau est devenu pour moi un abîme plein d'effrayants secrets. Je veux partir, je veux marcher parmi les hommes pour connaître leurs peines et trouver le moyen de les rendre tous également heureux; je veux... Ah! Dieu seul sait ce que je veux... Il me pousse hors de cette opulence qui m'humilie, de cette oisiveté qui me pèse; je veux vivre, travailler, combattre, souffrir avec les hommes... Père, je ne puis vous cacher mes projets, mais nul autre que vous ne doit en être instruit...
—Mon bien-aimé, dit Pan Mirolawski, je te connais. Ayant dit: Je pars,—tu partiras; rien ne pourra t'en empêcher; aussi je me borne à te répondre: Réfléchis, cher enfant; songe à l'angoisse de mon coeur.
—Je ne pars pas pour toujours, répliqua Zénon, et j'écrirai; mais, entendez-vous bien, mes lettres seront pour vous seul!...
—Que Dieu te garde donc! Moi, tout m'abandonne...
—Nous nous reverrons, répéta Zénon; je reviendrai en paix avec moi-même, tandis qu'aujourd'hui je me sens malheureux, si malheureux!...
Le jeune homme cacha son visage entre ses mains et se mit à pleurer amèrement.
—Mon fils! dit Pan Mirolawski, calme-toi; jamais ton père ne dressera devant tes pas des obstacles qui puissent te faire souffrir. Va voir le monde, selon tes souhaits; laisse-moi seulement te munir d'argent et d'armes...
—Non, dit vivement Zénon, je prétends ne me fier qu'à mes bras et vivre de ce que je gagnerai seul.
—Tu ne veux rien de moi?
—Si fait, cher père; vous pouvez m'aider. Procurez-moi des habits de paysan et un bâton. C'est tout ce qu'il me faut.
—Attends!
Pan Mirolawski sortit à pas de loup et revint quelques minutes après avec un paquet de vêtements et un gourdin formidable.
Zénon changea rapidement d'habits. Quand il fut debout dans ses hautes bottes noires, ses larges chausses de drap grossier, sa rude chemise serrée à la taille par une ceinture de cuir noir et son sierak gris, le bonnet de peau d'agneau sur la tête, le bâton à la main, Pan Mirolawski ne put s'empêcher de sourire.
—Je voudrais voir les paysannes, dit-il en tordant sa barbe; elles vont toutes courir après toi. Mais attends encore que j'aille voir ce que fait ta mère.
Il revint bientôt rassuré.
—Il n'y a pas de danger; elle est dans sa chambre à lire les nouvelles de Paris. Toutes les étoiles tomberaient à la fois qu'elle n'y prendrait pas garde.
—Je me hâterai donc...
Pan Mirolawski marcha devant; Zénon le suivit. Ils allèrent sur la pointe du pied, par un corridor obscur, jusqu'à certain escalier tournant qui les conduisit à une porte dérobée dont le vieux seigneur avait la clef.
La fraîcheur de la nuit les pénétra. Ils sortirent dans le jardin, qu'inondaient les blancheurs de la pleine lune. Là encore, Pan Mirolawski ouvrit une petite porte qui donnait sur la campagne.
—Pars-tu vraiment? demanda-t-il d'une voix tremblante.
—Oui, mon père.
—Eh bien! sois heureux, et que le Ciel te protége!
Il soupira et embrassa encore une fois son fils.
Zénon était déjà loin.
—Surtout ne manque pas de m'écrire! lui cria Pan Mirolawski.
D'un pas rapide, le fugitif traversait les champs de blé doucement agités par le vent.
Lorsque, le lendemain matin, il manqua au déjeuner de famille, sa mère fronça le sourcil et battit à coups redoublés, de la petite cuiller d'argent qu'elle tenait, sa tasse de fine porcelaine, jusqu'à ce que celle-ci se brisât.
Voyant qu'il ne rentrait pas le soir, elle se promena inquiète, dans la salle à manger, mais sans demander ce qu'il était devenu. Deux jours, trois jours s'écoulèrent; elle maltraitait toute la maison, s'emportait à chaque instant. Vers le soir du troisième jour, l'impérieuse dame dit brusquement à son mari:
—Où est Zénon? Vous savez sans doute où il est?
—Moi? Comment le saurais-je? répondit le vieux seigneur d'un air de parfaite innocence; que Dieu me punisse si je m'en doute!
Le quatrième jour, madame Mirolawska fit partir le faktor juif Mordicaï Parchen, avec l'ordre exprès de chercher Zénon, mais le vieux Parchen fit comme le corbeau de l'arche: il ne reparut pas.