VIII
»Si mon Juif, presque à bout de ressources lui-même, n'y avait pourvu, je n'aurais pu faire enterrer ma femme. Salomon garda l'enfant chez lui jusqu'à ce que fût achevée la triste cérémonie. Lorsque Paul revint, il me demanda d'abord:
»—Où est maman?
»Et la même question se renouvela chaque soir à l'heure où je le couchais.
»—Elle est partie, disais-je.
»—Pour aller où?
»—Auprès du bon Dieu.
»—Mais elle reviendra, n'est-ce pas? reprenait Paul avec confiance, et alors elle m'emmènera. Ce doit être beau dans le ciel! On y mange et on s'y chauffe tant qu'on veut. Tous les arbres sont au bon Dieu, dis?
»Mes meubles furent saisis une dernière fois. Quand je dis mes meubles, il s'agissait d'une paire de bottes éculées, d'une veste en loques et de deux assiettes. Ma misère commençait à devenir bouffonne. Je me fis fendeur de bois. Paul m'accompagnait et entassait les bûches. Nous couchions sur la paille. Paul n'avait en fait de chaussures que de vieux chiffons. Je trouvais encore moyen de lui fabriquer des joujoux. Pendant les longues soirées je lui construisis en paille une maison miniature avec tous les meubles. Il fut ravi:
»—Et maintenant, dit-il, nous y mettrons maman.
»Pour le contenter, je fis une petite poupée. Il la baisa tendrement et l'assit sur une chaise. Dans ce temps-là, il était déjà malade. Quand je m'en allais travailler, le pauvret restait seul jusqu'au soir; je le retrouvais tout brûlant, miné par la fièvre; n'importe, il se mettait aussitôt à bavarder et à jouer avec moi.
»Une fois que je rentrai un peu plus tard que de coutume, il dormait. S'éveillant à mon approche, il me regarda d'un air de vague étonnement, puis il sourit:
»—Quelqu'un est déjà venu, dit-il.
»—Qui donc?
»—Eh bien? maman...
»Mon coeur battit à se rompre.
»Pendant la nuit je m'éveillai en sursaut. La clarté de la lune tombait tout entière sur le visage pâle et pincé du petit Paul; il gisait les yeux grands ouverts, râlant déjà.
»—Papa, es-tu fâché? commença-t-il tout bas.
»—Pourquoi serais-je fâché?
»—Parce que je m'en vais, répondit Paul en cachant sa pauvre petite tête dans ma poitrine, comme faisait toujours Luba.
»—Et où vas-tu, mon chéri?
»—Je vais auprès de maman, répliqua Paul; tu devrais venir aussi.
»Il m'embrassa et s'endormit pour toujours.
»Tout m'avait donc abandonné. J'étais vaincu. Que m'importait désormais l'existence? Un soir, j'allai chez Salomon:
»—Adieu, lui dis-je, je retourne dans la montagne. Les ours et les loups sont plus cléments que les hommes.
»—Que Dieu vous protège, dit le vieillard, mais cette fois nous ne nous reverrons plus.
»Je ne l'ai pas revu, en effet. Lui aussi, mon fidèle, il est mort.
»Je partis donc du côté des Karpathes, mais les choses tournèrent autrement que je ne croyais. Sur ma route se trouva un paysan qu'avait maltraité son maître. Il me confia ses peines. Je fis un mémoire pour le tribunal du cercle; en échange, mon client m'offrit gîte et nourriture. La plainte fut écoutée; justice fut rendue; aussitôt dix autres paysans vinrent me demander conseil, puis cent autres. Je pouvais encore être utile. Alors commença ma vie présente; je marchai sans relâche droit devant moi et devins ce que je suis: Basile Hymen, le procureur clandestin, l'errant, sans foyer, sans biens d'aucune sorte, sans patrie...»
Il se tut, et dans le lointain retentit de nouveau la chanson:
—O toi, ma chère étoile,—suspendue à la tente obscure du ciel,—tu luisais si pure,—lorsque, pour la première fois, je contemplai la vie.—Dès longtemps tu t'es éteinte,—tous mes efforts sont vains.—Il faut que sans toi je parcoure le vaste monde.
Basile Hymen inclina tristement la tête.
—Et maintenant, je suis heureux en effet, prononça-t-il après une pause, avec son étrange sourire.
—Heureux?... Dites-vous vrai? m'écriai-je.
—Eh! vous voyez, j'engraisse, je suis devenu flegmatique, répondit-il,—une fine ironie se jouant autour de ses lèvres,—rien ne peut troubler mon humeur. A défaut d'autres biens, je jouis d'une paix profonde; nul ne peut m'ôter cela. Déjà les propriétaires se sont succédé dans ma vieille seigneurie. Le fils de l'Allemand a voulu jouer au gentilhomme; il s'est ruiné en trois ans. Que reste-t-il de l'avarice, des rapines du père?
Le mieux, voyez-vous, est de n'avoir ni argent, ni emploi régulier. Tout le monde m'accueille avec un empressement sincère, car je rends service à tout le monde. Je m'entends en droit judiciaire, en économie rurale, quelque peu même en médecine; je ne raconte pas mal; je réchauffe les coeurs en chantant nos vieilles chansons. Plaisirs et privations, j'accepte tout avec la même tranquillité. Hier, une comtesse m'invite; je suis assis en face d'elle dans un bon fauteuil de velours, devant des mets délicats; elle m'emmène en voiture jusqu'à la capitale du cercle où nous avons affaire. Demain, je dîne chez le diacre d'un peu de lard, et je fais avec lui quatre milles à pied. Que m'importe! Peut-être direz-vous que ce sont là des phrases?
Devant Dieu qui m'entend, je pourrais être riche aujourd'hui si je voulais. Un vieux parent qui me reste a dans la Bukowine une jolie terre dont je suis le seul héritier légitime. Il m'a maintes fois appelé auprès de lui pour surveiller l'administration de ses propriétés, en attendant qu'elles m'appartiennent. A quoi bon? Luba ni Paul ne sont plus. Quelle idée d'aller prendre la charge de mille soucis: crainte de l'incendie, crainte de la grêle, crainte des maraudeurs, crainte des maladies sur le bétail, des inondations, que sais-je?... Tel que je suis, je ne crains rien.
L'orage avait cessé; le rideau de pluie devenait de plus en plus transparent; le soleil couchant brillait derrière comme une grosse lampe. Les paysans s'entretenaient tout bas. Je m'approchai de Basile Hymen, debout sur le seuil de la maison.
—Vous craignez la propriété? lui dis-je en souriant; pourtant vous possédez des habits.
—Non, répondit-il, cet habit appartient au tailleur du village, ces bottes sont à la belle Russine. Il en est de même de tout ce qui est sur moi.
—Ainsi, vraiment, vous n'avez rien en propre, rien?...
—Si fait, dit Basile en promenant autour de lui un regard furtif, comme s'il eût craint qu'on ne lui dérobât un trésor.
Il tira de son sein une petite croix noire et un soulier d'enfant tout déchiré:
—Voici ma propriété, je l'ai conservée jusqu'à ce jour, et j'espère que Dieu permettra qu'elle me suive dans le tombeau. Ma femme a porté la croix.
Il baisa cette croix et ensuite le petit soulier, puis cacha le tout avec des précautions infinies; on eût dit qu'il s'agissait d'un grand et dangereux secret.
La pluie ne tombait plus; je sortis avec lui. Un arc-en-ciel magnifique vint réjouir la terre, qui fumait comme un autel à sacrifice.
—Hélas! dit Hymen avec un sourire enfantin, que tout serait beau si les hommes savaient être justes, s'ils s'entr'aidaient au lieu de s'entre-détruire, si au lieu du combat il y avait l'amour! Mais nous ne les changerons pas.
Les couleurs de l'arc-en-ciel s'éteignirent; l'occident était de pourpre.—Basile Hymen, nous saluant, continua sa route d'un pas ferme. La nuit tomba; les constellations devinrent visibles, et du lointain nous arrivèrent les sons mélancoliques d'une flûte de berger. Ils flottèrent sur les ondes pures de l'air agité, qui les porta, tendres et douloureux, à travers la plaine.
LE PARADIS
SUR LE DNIESTER
A l'endroit même où les eaux vertes, écumantes, de l'impétueux Dniester se répandent de la plaine gallicienne dans la Bukowine riche en forêts, on rencontre certain coin de terre merveilleusement calme et fertile que notre peuple de la Petite-Russie a surnommé le Paradis. Lorsque j'y pénétrai pour la première fois, le charme de sa situation à l'écart du grand monde tumultueux, les douces lignes arrondies de ses collines, sa culture soignée, l'air tiède qu'on y respire, me firent songer à quelque riant paysage du nord de l'Italie, et je trouvai cette flatteuse désignation suffisamment justifiée; bientôt, cependant, j'appris que ce n'était pas la beauté de la nature, mais bien celle d'une grande âme dépourvue de tout égoïsme, qui avait fait de la vallée en question un Eden aux yeux des hommes. J'eus occasion de voir celui qui marche comme un prophète parmi son peuple et d'entendre son histoire singulière sous tous les rapports; cette histoire, la voici: