TROISIÈME PARTIE
En patrouille sur la côte nord du Spitzberg.
(21 mai-18 juin)
PAR
Fredrik RAMM
CHAPITRE PREMIER
L’attente.
A l’extrémité nord-ouest du Spitzberg. — Premières préoccupations. — Aventures de chasseurs norvégiens dans l’Arctique. — Soleil et brume.
21 mai. — Baie du Roi. — A 17 h. 15 le N-25 descend sur la glace ; un instant après le N-24 suit ; sept minutes plus tard les deux avions ont disparu de l’horizon.
Si, au cours de leur vol le long de la côte ouest du Spitzberg, les appareils ne fonctionnent pas à la convenance des pilotes, ils reviendront à la baie du Roi. De même, si pendant cette partie du voyage un des deux avions est forcé de descendre, l’autre fera immédiatement demi-tour pour aller avertir les navires mouillés à la baie du Roi de se porter au secours de l’unité en panne. Aussi avec quelle anxiété les membres de l’expédition demeurés à Ny Aalesund épient l’horizon… Dix-neuf heures…, vingt heures… aucun vrombissement ; le voyage jusqu’à l’île des Danois s’est donc effectué sans incident.
Conformément aux instructions laissées par Amundsen, dans la nuit, le Farm et le Hobby appareillent à destination de l’extrémité nord-ouest du Spitzberg, afin de recueillir les aviateurs, en cas de panne. Le 23, durant l’après-midi, nous jetons l’ancre à Port-Virgo, le mouillage de l’île des Danois, qui fut le théâtre de l’audacieuse tentative de l’infortuné Andrée, en 1897. Nuit et jour nous veillons attentivement.
23 mai. — Le Hobby croise devant la côte nord. En direction de l’est, les glaces ont mauvaise apparence ; à perte de vue, elles s’étendent en masses compactes.
24 mai. — Au dire des météorologistes le beau temps persiste dans le bassin polaire, et il n’y a lieu d’avoir aucune inquiétude sur le sort des aviateurs. Trois jours se sont écoulés depuis leur départ. Même les plus flegmatiques d’entre nous s’attendent à chaque instant à apercevoir les avions dans le ciel. Tous nous demeurons certains du succès ; un léger doute semble pourtant naître chez quelques-uns. On discute les éventualités qui ont pu se présenter, comme les difficultés que les explorateurs ont dû rencontrer.
28 mai. — Aujourd’hui une semaine depuis l’envol. Amundsen nous a averti de ne pas nous alarmer avant le 4 juin. Si nous ne sommes pas encore inquiets, en revanche nous ne croyons plus guère au retour de l’expédition par la voie des airs.
Ce soir, grand conseil. Par T. S. F., la Société norvégienne de Navigation aérienne nous avise du projet d’envoyer deux hydravions de la marine nationale patrouiller le long de la lisière de la grande banquise polaire devant la côte nord du Spitzberg, et nous demande notre opinion à ce sujet. Cette banquise est précédée vers le sud de « champs » hérissés de crêtes de glace. Une reconnaissance aérienne de cette région présente par suite des risques sérieux. Si au cours de cette opération un appareil éprouve une panne, il se brisera certainement à la descente, et son équipage ne sortira pas sans dommage de l’aventure. Par contre, des patrouilles d’avions exerceront une surveillance beaucoup plus efficace que des navires. Un message exposant la situation est envoyé à Oslo.
29 mai. — Temps bouché. Le Farm part charbonner à la baie du Roi, tandis que le Hobby fait des routes diverses à la lisière du pack[40] polaire.
[40] Voir plus haut, [page 146].
31 mai. — Baie du Roi. — Plusieurs membres de l’expédition, dont les météorologistes, nous quittent pour rentrer en Norvège ; nous autres retournons avec le Farm continuer la faction à la pointe nord-ouest du Spitzberg.
1er juin. — De nouveau à Port-Virgo, où nous retrouvons le Hobby. Nous avons perdu l’espoir de voir revenir Amundsen en avion. Reverrons-nous même ces audacieux explorateurs ? Que sont-ils devenus ? Deux hypothèses sont plausibles. A l’atterrissage les deux appareils ont été brisés ; dans ce cas, nos amis se dirigent à pied vers le cap Columbia (terre de Grant), pour de là s’acheminer vers Thulé, près du cap York, la station danoise la plus septentrionale de la côte ouest du Groenland. Un trajet de 1.600 kilomètres en majeure partie sur la glace ; le seul énoncé de cette distance fait passer un frisson d’inquiétude, étant donné l’équipement rudimentaire de la petite troupe. La seconde hypothèse est une panne d’essence au retour ; si pareil accident est survenu, les aviateurs battent en retraite à travers la banquise située au nord du Spitzberg, en direction de la terre du Nord-Est. Dans ce secteur, si la retraite présente également de très grands dangers, elle offre toutefois des chances de salut. Jusqu’à une époque avancée de la saison, des chasseurs de phoques norvégiens croisent dans ces parages. Nos amis pourront donc être recueillis.
2 juin. — Port-Virgo. — Ces terres extrêmes du monde ont été le théâtre de maints drames émouvants. Il y a une vingtaine d’années, deux trappeurs norvégiens, hivernant à Port-Virgo, se dirigèrent, au cours d’une expédition, vers un îlot voisin. On était en mai ; à cette époque la glace avait déjà été entamée par la fusion ; aussi bien, dès que l’un des chasseurs s’engagea sur la nappe unissant l’îlot à la terre principale, elle se rompit sous son poids, et le malheureux disparut instantanément, emporté par les glaçons en débâcle. Son compagnon vécut ensuite solitaire pendant deux mois et demi au milieu de cet effroyable désert. Il avait d’ailleurs l’habitude de cette vie cénobitique, et cela même dans des conditions macabres. Quelques années auparavant, passant l’hiver à la terre François-Joseph, ce trappeur garda le corps de son unique compagnon, mort du scorbut, sur l’étroite couchette de leur misérable hutte, afin de le soustraire à la dent des ours. Pendant plusieurs mois il dormit à côté du cadavre !
3 juin. — Port-Virgo. — Ces jours derniers le temps a été très beau ; les aviateurs n’auraient éprouvé aucune difficulté à trouver le Spitzberg dont les hautes montagnes sont visibles de fort loin. Aujourd’hui, changement de décor. La brume polaire, lourde, impénétrable ! Impossible de distinguer la côte dont nous ne sommes éloignés que de 200 mètres.
4 juin. — Quatorze jours depuis le départ des avions ! D’après les instructions laissées par Amundsen, la garde que nous montons à l’île des Danois prend fin ; désormais, pendant quatre semaines, à partir de demain, nous croiserons sur la côte nord du Spitzberg le long de la grande banquise polaire. La mince coque en tôle du Farm crèverait au premier contact un peu rude avec les glaces ; dans ces conditions, cette unité patrouillera dans la partie ouest de la côte, moins encombrée, pendant que le Hobby, construit en bois, par suite capable d’affronter des collisions sans risques d’avarie, poussera jusqu’à la terre du Nord-Est, si possible.
La première croisière durera quatre jours ; le 9 juin, les navires se retrouveront à Port-Virgo. J’embarque sur le Hobby avec Mr Berge, photographe de l’expédition, et Mr Wharton, correspondant américain.
CHAPITRE II
En vue des terres les plus septentrionales du Spitzberg.
Toujours la brume. — Une chasse à l’ours. — Un remède contre la goutte. — Un été précoce. — La mer libre jusqu’aux terres les plus septentrionales du Spitzberg. — Retour d’Amundsen.
6 juin. — A bord du Hobby. Temps bouché. En attendant une éclaircie, nous faisons des ronds dans l’eau. L’après-midi, la brume paraît devoir se lever ; la vue s’étend maintenant à plusieurs longueurs de navire devant soi. Tout à coup un cri réveille les énergies somnolentes.
« Un ours ! Là ! sur le haut du glaçon, à tribord ! »
En un clin d’œil, une embarcation[41] est mise à l’eau ; je m’y précipite, suivi de chasseurs et de photographes, puis, rapidement, nous poussons du bord. Avec quelle ardeur les trois rameurs enlèvent le canot !… Nous approchons… nous apercevons distinctement l’animal, une superbe bête de trois à quatre ans. En pleine sécurité elle prend ses ébats sur son glaçon, se roulant sur le dos et lançant de la neige avec une de ses pattes… Nous n’en sommes plus qu’à 10 mètres. L’ours ne nous voit toujours pas, masqués que nous sommes par un monticule, mais le bruit des rames lui donne l’éveil. Se dressant alors, il nous découvre et s’enfuit aussitôt au galop. Un instant après nous entendons le bruit de la chute d’un corps dans l’eau. L’animal s’est jeté à la nage ; il cherche son salut en mer. Nos canotiers « souquent » avec énergie. En un instant ils contournent le glaçon, puis se lancent à la poursuite du gibier. Malgré leurs efforts, la bête gagne du terrain ; si elle réussit à atteindre un tas de grosses glaces derrière le Hobby, elle échappera. Mais elle ne peut maintenir longtemps son train rapide ; elle nage de moins en moins vite…, bientôt nous n’en sommes plus qu’à trois mètres. Les déclics d’appareils photographiques crépitent ; puis deux coups de feu partent. Frappé à mort, l’ours s’affaisse ; lui passant autour du cou un nœud coulant, on le remorque sur un grand glaçon, où on procède au dépeçage. Nous rapportons à bord deux gigots et la vésicule biliaire. Dilué dans une bonne dose de cognac, son contenu constitue un remède souverain contre la goutte, affirment les vieux capitaines de l’océan Arctique.
[41] Les embarcations employées pour la chasse à l’ours, au phoque ou au morse sont peintes en blanc, afin qu’elles se confondent avec la tonalité générale du paysage. (Note du traducteur.)
… Après avoir manœuvré pendant une demi-heure, le Hobby sort de la glace. Maintenant la mer est complètement dégagée ; nous faisons alors route dans l’Est ; d’horizon en horizon, toujours de l’eau libre.
A la fin de l’après-midi, une longue raie blanche apparaît par l’avant. Est-ce le rebord de la banquise polaire ? Non, ce sont simplement des trains de glace épars. Nous les traversons sans difficultés, et, le soir, arrivons près des Sept-Iles. Ainsi, dès le début de juin, nous atteignons les terres les plus septentrionales du Spitzberg, alors que, habituellement, elles ne sont accessibles qu’à une date très avancée de l’été, et, que, certaines années, elles demeurent même hors d’atteinte derrière un rempart infranchissable de glaces. L’an passé, à la fin de ce même mois, les navires trouvaient la route barrée à 100 kilomètres plus au sud ! D’un été à l’autre, la limite des glaces dans l’océan Arctique subit des déplacements considérables sous l’influence de divers phénomènes.
A minuit, le Hobby mouille par le 80° 45′ de latitude nord, sous le 18° 15′ de longitude est, à 50 mètres de la banquise qui s’étend à perte de vue dans le nord et dans l’est.
7 juin. — Un beau soleil clair. Nous nous chauffons à ses rayons sur le pont. Du nid de corbeau[42], le capitaine explore à la longue-vue les Sept-Iles. Il n’y découvre nul indice du passage des aviateurs ; en revanche, il aperçoit près de la côte une troupe de phoques barbus en train de prendre un bain de soleil sur la glace. Immédiatement une embarcation est armée pour essayer d’en abattre quelques-uns. L’expédition est couronnée de succès : elle ramène les dépouilles de quatre de ces mammifères marins.
[42] Voir plus haut, [page 112].
« Attrape, voici des beefsteaks pour le souper », crie un des chasseurs au cuisinier, en lui tendant d’énormes quartiers de phoque.
8 juin. — Nous serrons vers l’ouest la lisière de la banquise à une distance de 50 à 100 mètres. Toujours aucune trace des aviateurs. Rentrés à Port-Virgo.
Le soir, grande discussion au sujet de la région où les recherches devront porter de préférence. De l’avis des pratiques du Spitzberg, si Amundsen bat en retraite vers cet archipel, c’est à la terre du Nord-Est que l’on a les plus grandes chances de le retrouver, notamment entre le revers oriental des Sept-Iles et le cap Nord. En règle générale, la lisière de la banquise polaire devant la côte septentrionale du Spitzberg, est toujours très accidentée ; à la suite des chocs et des pressions qu’ils subissent, soit du fait du voisinage de la terre, soit des courants et des vents, les glaçons riverains de la mer libre s’empilent les uns par-dessus les autres en formant des séries de crêtes hautes d’une dizaine de mètres. Or, entre la côte est des Sept-Iles et le cap Nord, d’après les observations faites par le Hobby, cette zone tourmentée, d’un parcours extrêmement laborieux, est peu étendue ; en second lieu, la nappe d’eau libre séparant la banquise de la terre du Nord-Est ne dépasse pas un diamètre de quelques milles. Il y a là une sorte de pont entre le grand pack polaire et le Spitzberg. Au contraire, à l’ouest des Sept-Iles, la zone accidentée, à la limite de cette même banquise, est notablement plus large, au moins 15 kilomètres, et, selon toute apparence, le devient davantage plus loin ; en même temps, dans la même direction, l’eau libre isolant la glace de la terre forme un véritable bras de mer, large de 100 kilomètres environ. Jamais dans leurs canots pliants les explorateurs ne pourraient accomplir une pareille traversée. Un homme aussi avisé et aussi prudent qu’Amundsen ne s’engagera d’ailleurs pas dans une pareille entreprise, vouée d’avance au naufrage.
9 juin. — Nous mouillons à Port-Virgo. Dans la hutte voisine du rivage, trouvé une note du Capitaine Hagerup et copie d’un télégramme de la Société norvégienne aérienne. Pour surveiller le retour des aviateurs et leur prêter assistance, des patrouilles d’avions seront prochainement constituées au Spitzberg, sur les deux côtes du Groenland et au cap Columbia. Deux appareils vont partir pour le Spitzberg ; le Dr Charcot, avec le concours du capitaine Isachsen, conduira les recherches sur la côte orientale du Groenland, les Américains s’installeront au cap Columbia. Le commandant Hagerup prescrit au Hobby d’exécuter une nouvelle reconnaissance, puis de rallier Port-Virgo le 16 juin. Si, à cette date, le Farm n’est pas revenu à ce mouillage, le Hobby rentrera à la baie du Roi.
Au cours de cette seconde patrouille, le navire s’avança à travers la banquise, au nord des Sept-Iles, jusqu’à 81° de latitude, sans, naturellement, rencontrer les explorateurs. Le 15, à 16 heures, il rentrait à Port-Virgo, et le lendemain, conformément à ses instructions, revenait à Ny Aalesund.
Là, grande nouvelle. Le garde-pêche Heimdal, envoyé pour remplacer le Farm, et deux avions de la marine militaire attendent dans l’Advent bay un temps favorable pour nous rallier.
Le 17 juin, un beau soleil luit, une légère brise souffle, bref, un temps rêvé pour le vol. Immédiatement, un message informe les aviateurs de ces circonstances favorables ; à 11 heures ils amerissent dans la baie du Roi.
A 20 heures, le Heimdal arrive à son tour. Il appareillera dans la nuit avec le Hobby pour l’île des Danois ; le lendemain matin les aviateurs suivront le mouvement. En attendant le départ, les membres de l’expédition et tous les officiers vont dîner chez le directeur du charbonnage, l’excellent M. Knutsen. Notre hôte, qui témoignait d’un optimisme imperturbable pendant les premiers jours après le départ d’Amundsen, semble, lui aussi, envahi par le doute. S’il se refuse à admettre la possibilité d’un échec, il n’a plus, évidemment, la même confiance dans le succès. La conversation est pénible, coupée de longs silences. Tout le monde est hanté par la même préoccupation et personne n’ose dire le fond de sa pensée. A 1 heure du matin, le 18 juin, nous quittons l’hospitalière direction de la mine pour regagner nos navires respectifs. Le quai est couvert de promeneurs ; les distractions sont rares à Ny Aalesund ; aussi le départ de deux bateaux constitue un événement auquel tout le monde tient à assister. Soudain, un homme court vers nous en gesticulant. « Amundsen arrive », crie-t-il. Sa voix est pâteuse et embarrassée ; évidemment un ivrogne. Nous poursuivons notre chemin. Mais que se passe-t-il là-bas, au bout de la jetée ? Des gens agitent leurs chapeaux et poussent des hurrahs, en même temps nous apercevons un petit bateau nouvellement arrivé. Nous hâtons le pas, et qui voyons-nous à son bord ? Nos six amis : Amundsen, Ellsworth, Riiser-Larsen, Dietrichson, Omdal, Feucht, pâles, amaigris, défigurés par les privations. Nous nous jetons dans leurs bras ; une émotion si poignante nous étreint que nous ne pouvons parler. Ne sommes-nous pas le jouet d’une illusion ? Un instant notre raison doute du témoignage des yeux. L’invraisemblable est devenu la réalité.
A bord d’un « phoquier » norvégien, à la lisière de la banquise polaire : du nid de corbeau, une vigie veille le retour éventuel d’Amundsen.