VIII

Je fus ordonné diacre en 1894, après une très étrange retraite d’une solitude absolue, où, pendant une semaine environ, tout sentiment religieux m’abandonna de nouveau. Cette retraite eut lieu près de Lincoln, l’endroit où, longtemps auparavant, s’était écoulée mon enfance. J’avais loué deux chambres dans la loge du portier d’un vieux parc, à quatre ou cinq milles en dehors de la ville, et aussitôt j’avais arrangé mes journées d’une manière qui me paraissait très sage, avec des heures régulières pour l’oraison et la méditation, pour la récitation des Petites Heures en anglais, et pour les exercices corporels. C’était là, je le vois bien à présent, une tentative absolument folle. Je me trouvais dans un état d’excitation très intense à la perspective de ma prochaine entrée dans les ordres ; et je ne savais absolument rien, jusque-là, du contenu de mon âme, ni des dangers de l’examen de conscience, sans compter mon ignorance complète de la science difficile de la prière. De telle sorte que le résultat de ma retraite fut une angoisse mentale si affreuse que, même encore aujourd’hui, je ne puis me la rappeler sans un frisson douloureux. Après un jour ou deux d’entière solitude, il me sembla qu’il n’existait aucune vérité religieuse, que Jésus-Christ n’était pas Dieu, que toute notre vie humaine n’était rien qu’une farce vide de sens, et que j’étais moi-même, sinon le pire des pécheurs, en tout cas le plus monumental des sots. Je me souviens, en particulier, de la torture ressentie pendant le premier dimanche de l’Avent. Dès l’aube, je m’étais mis en route vers Lincoln, à pied, et sans avoir déjeuné. A la cathédrale, je communiai, et puis me fis un devoir d’assister à tous les offices de la journée, assis dans un coin de la grande nef poussiéreuse, avec toutes les souffrances d’une âme dans l’enfer. Il m’est toujours impossible de lire la magnifique collecte du dimanche de l’Avent dans le Livre des prières communes, de réentendre dans mes oreilles les phrases sonores touchant les « œuvres de ténèbres » et l’« armure de lumière », ou bien encore l’hymne puissamment rythmé : Voyez, Notre Souverain arrive, descendant parmi des nuées ! sans qu’un écho de l’horreur de ce jour-là reparaisse en moi.

Je dois dire, cependant, que les choses s’améliorèrent un peu vers la fin de ma retraite. Une espèce de lueur confuse de foi m’était revenue, et lorsqu’enfin je m’en retournai à Addington, pour y être ordonné diacre, tout au plus me sentais-je encore fortement secoué, et, pour ainsi dire, plongé encore dans un état d’hystérie spirituelle.

L’ordination elle-même eut pour effet de me distraire profitablement. Ce fut mon père qui y présida, dans l’église paroissiale de Croydon ; et le chanoine Mason, président du collège Pembroke à Cambridge, prêcha un sermon tout à fait réchauffant. J’ai gardé le souvenir d’une phrase particulièrement subtile et spirituelle de ce sermon ; le chanoine parlait des divisions doctrinales dans l’Église d’Angleterre ; et, tâchant à nous rassurer sur ce point, il avait imaginé de combiner les dissensions géographiques et dogmatiques dans une même période d’un relief saisissant. « Malgré toutes nos divisions, disait-il, nous n’en restons pas moins unis dans la vérité objective. C’est une forme unique de paroles religieuses qui est prononcée aujourd’hui dans tous les diocèses, de Carlisle à Cantorbéry, de Lincoln à Liverpool. »

A la Noël suivante, j’assistai mon père pour administrer la communion dans l’église d’Addington, et puis, de là, je m’en allai tout de suite prendre mon service dans l’est de Londres, où je faisais partie de la mission organisée par les anciens élèves d’Eton. C’est là que, pour la première fois, des vues de la Haute Église anglicane commencèrent à prendre peu à peu possession de moi. La chose se produisit dans les circonstances suivantes :

Un mois après mon ordination j’avais été invité à une retraite que présidait l’un des Pères de la Société de pasteurs fondée par Cowley. Je m’y rendis en haut collet et en cravate blanche ; et, sur-le-champ, j’éprouvai là une impression des plus fortes. Pour la première fois la doctrine chrétienne, telle que la prêchait le Père Mathurin, se révélait à moi comme un système ordonné. Je voyais à présent de quelle manière les choses se rattachaient l’une à l’autre, de quelle manière l’Incarnation avait pour conséquences inévitables les sacrements, et comment la grâce de Dieu s’adressait tout ensemble au corps et à l’âme. Le prédicateur était d’une éloquence extraordinaire. Pendant un sermon de plusieurs heures, c’était comme s’il eût pris dans ses mains mes fragments de pensées, mes vagues éclairs d’émotion spirituelle, mes démarches tâtonnantes dans le demi-jour, et comme s’il m’eût montré tout cela illuminé et transfiguré, introduit dans un immense organisme religieux dont je n’avais pas même soupçonné l’existence. J’ajoute qu’il toucha mon cœur aussi, et non moins profondément que mon esprit, en me révélant les sources et les ressorts de ma nature intime sous un jour complètement nouveau. Il nous recommandait, notamment, la confession, en nous montrant sa place dans l’économie divine : mais sur ce point-là, naturellement, j’opposai à ses paroles une résistance énergique. La retraite n’était pas d’un ordre strict, et je pus causer librement, l’après-midi, avec deux amis, ce qui m’offrit l’occasion de tâcher à me persuader moi-même de l’erreur de l’éloquent sermonnaire au sujet de la confession, celle-ci n’étant, pour moi, qu’un remède tout à fait occasionnel à l’usage de ceux qui en éprouvaient expressément le désir. Mais les paroles que je venais d’entendre n’en avaient pas moins accompli leur œuvre en moi, encore que je ne m’en rendisse aucun compte sur le moment. Tout au plus avais-je emporté explicitement de cette retraite un profond désir de m’approprier la religion que je venais d’entendre prêcher. Et cela même m’était rendu malaisé par de sérieux obstacles.

La paroisse où mon père m’avait envoyé avait un caractère éminemment moyen. La confession y était nettement déconseillée, et l’on n’y célébrait la communion que le dimanche et le jeudi. Nous avions une très belle chapelle, construite par Bodley sur le type de la Haute Église, avec des inscriptions latines absolument incompréhensibles pour nos paroissiens. Le curé précédent, qui maintenant était devenu évêque du Zoulouland, et qui appartenait catégoriquement à la Haute Église, avait été remplacé depuis peu par un ancien chapelain de mon père, le révérend Donaldson, aujourd’hui archevêque de Brisbane, dont les opinions se rapprochaient beaucoup plus de la nuance évangélique. M. Donaldson était un homme d’œuvres de premier ordre : des clubs d’adultes commençaient à s’organiser, et toute espèce d’autres occupations pratiques absorbaient notre temps, réunions antialcooliques, jeux d’enfants, et surtout série régulière de visites dans toutes les maisons de la paroisse. Mais les méthodes antérieures du premier curé de la paroisse, avec leurs tendances ritualistes, avaient été grandement modifiées : le nouveau pasteur avait aboli la célébration quotidienne, et congédié les Sœurs anglicanes qui avaient été précédemment attachées à la paroisse. Je crois bien que le révérend Donaldson ne refusait pas, à l’occasion, de confesser dans sa sacristie les deux ou trois adhérents de l’ancien système : mais, à coup sûr, il ne prêchait ni n’encourageait aucunement la pratique de la confession.

Et cependant, malgré son influence sur moi, les idées semées naguère dans mon esprit par le Père Mathurin commençaient à fermenter. J’avais dès lors l’impression, — qui persiste en moi maintenant encore, lorsque je me place au point de vue anglican, — que l’unique espoir de toucher réellement et de relever les âmes de ceux qui vivent sous le fardeau de la misère sordide de l’Est de Londres consistait en ce qu’on pourrait appeler la « matérialisation » de la religion, c’est-à-dire dans le déploiement d’actes et d’images capables de concentrer sur soi l’émotion religieuse. Une manière d’agir extrêmement définie me paraît indispensable, et cela non seulement sous la forme des dehors du culte, que l’on doit essayer de rendre aussi brillants et impressionnants que possible, mais aussi sous la forme des procédés au moyen desquels s’opère l’union individuelle avec Dieu. Certes, les clubs d’hommes où toute conversation religieuse est contraire au règlement (ainsi que c’était le cas pour les nôtres), de fréquentes visites aux paroissiens, des pantomimes d’enfants, et tous ces modes généraux d’activité et de ferveur ne sont pas sans jouer leur rôle : mais si l’individu ne comprend pas où et comment il pourra se décharger du poids de sa pénitence ou de son besoin d’adoration, s’il ne connaît pas une manière de se soulager non seulement comme membre d’une congrégation, mais encore comme une âme spéciale que Dieu a faite et rachetée, jamais sa piété ne pourra cesser d’être vague et diffuse. C’est de quoi j’avais obscurément la notion dès lors ; et comme l’âme propre d’un homme est plus proche de lui que toute âme étrangère, j’avais commencé, dès lors, à voir que mon devoir était d’opérer d’abord sur moi-même.

La conséquence de cet état de choses fut que, la veille de mon ordination définitive en qualité de « prêtre », je sollicitai de mon père l’autorisation de faire, pour la première fois, une pleine confession de toute ma vie en présence d’un pasteur. Celui-ci se montra extraordinairement bon et adroit ; et la joie qui suivit pour moi cette première confession fut, tout simplement, indescriptible. Je revins chez moi, ce jour-là, dans une espèce d’extase bienheureuse.

Mon ordination définitive, elle aussi, fut pour moi un immense bonheur, bien que je comprenne à présent tout ce qu’il y avait de fiévreux et d’exagéré dans mes émotions de ce temps. L’après-midi de l’ordination, je m’en allai seul dans les bois d’Addington, me répétant sans arrêt que j’étais désormais un prêtre, et que je pourrais faire pour les autres ce qui avait été fait pour moi récemment par le Père Mathurin et par mon confesseur. C’est avec un enthousiasme débordant que, quelques jours après, je m’en retourna à mon service de vicaire, dans l’Est de Londres.

CHAPITRE II
LE DÉBUT DE LA CRISE

Vers ce même temps, j’avais repris mon ancienne liaison avec cet ami de Cambridge, converti au catholicisme, avec qui j’avais eu naguère d’innombrables discussions, et qui était devenu à présent novice dans une maison d’Oratoriens. A plusieurs reprises j’allai lui faire visite : mais, avec cela, je ne crois pas avoir admis sérieusement une seule fois que sa position intellectuelle pût être autre chose qu’une folie ridicule. Du moins ce novice catholique était-il un homme charmant ; et je suis certain aujourd’hui qu’il a fait beaucoup, dès ce moment, pour détruire le mur de malentendus qui séparait ma pensée de la sienne. Sur le moment, j’étais parfaitement confiant, parfaitement satisfait, et parfaitement obstiné. Je me sentais à tel point muni et armé contre l’influence de mon ami, que je ne craignis pas même d’aller passer quelques semaines avec lui sur la côte de Cornouailles ; et pendant notre séjour dans une petite ville de cette région, comme je n’avais pas emporté de vêtements religieux, il m’arriva de lui emprunter sa robe de novice, dont je me revêtis avec une espèce d’excitation joyeuse, pour monter dans la chaire de la petite église anglicane de l’endroit.

Au mois d’octobre 1896, mon père mourut soudain, pendant qu’il était à genoux dans la chapelle privée de M. Gladstone, à Hawarden. J’étais en train de diriger l’école du dimanche, dans notre paroisse de Londres, lorsque l’on m’apporta un télégramme qui m’annonçait la nouvelle. Dans le train qui m’emmenait à Hawarden, ce soir-là, je récitai comme d’ordinaire les prières du soir désignées pour cette journée ; et je me rappelle que, dans la seconde leçon, j’éprouvai un saisissement involontaire en lisant ces paroles : « Seigneur, laisse-moi d’abord aller enterrer mon père, après quoi, je viendrai te suivre ! »

Les jours qui succédèrent à la catastrophe furent pleins, à la fois, de tristesse et de dignité. Il nous semblait incroyable que mon père fût mort. Il venait de rentrer d’Irlande, où il avait fait une sorte de visite demi-officielle à l’Église protestante irlandaise, et jamais il ne nous était apparu plus riche de vitalité. Ses dernières paroles écrites, trouvées sur la table de son cabinet de toilette, étaient le brouillon d’une lettre au Times, au sujet de la bulle papale, toute récente, qui condamnait les ordres anglicans comme nuls et sans valeur.

C’est moi qui fus chargé de célébrer le service de communion dans la chapelle de Hawarden, avant que nous partions pour accompagner le cercueil jusqu’à Cantorbéry ; et j’eus ainsi l’occasion de donner la communion à M. Gladstone. Le corps de mon père reposait dans son cercueil devant l’autel, recouvert du même drap qui, plus tard, je crois, a servi à recouvrir le cercueil de M. Gladstone lui-même. A Cantorbéry, ensuite, les obsèques eurent un caractère merveilleusement saisissant. Une grande tempête de vent, de pluie, et de tonnerre faisait rage au dehors, pendant que nous déposions à l’intérieur de la cathédrale, auprès des portes de l’Ouest, le corps du premier archevêque enterré là depuis la Réforme. Et, pendant notre voyage de retour vers la maison de mes parents, il nous semblait incroyable de penser que nous ne devions pas retrouver cette même personnalité vivante et active, s’avançant au-devant de nous pour nous accueillir lorsque nous arriverions à Addington.

Une semaine après ces obsèques, ma santé s’altéra brusquement et gravement, si bien que les médecins m’enjoignirent de partir pour l’Égypte, sans un jour de retard, et d’y demeurer jusqu’à la fin de l’hiver. Je me souviens que ma dernière requête au révérend Donaldson, avant d’apprendre la nécessité de mon prochain départ, avait été pour demander que, désormais, nous eussions de nouveau un office quotidien, dans notre église, au lieu des deux offices par semaine que nous prescrivait le régime présent. Mais M. Donaldson m’avait répondu que, à son avis, il valait mieux s’abstenir de cette innovation.


Jusqu’au moment de la mort de mon père, je ne pense pas qu’un doute m’ait jamais traversé l’esprit touchant l’inanité des prétentions du catholicisme. Je me rappelle qu’un jour, comme mon père et moi revenions, à cheval, d’une de nos promenades, je lui dis tout d’un coup que je n’arrivais pas à comprendre cette phrase du Credo : « Je crois en la sainte Église catholique ». « Par exemple, ajoutai-je, les catholiques romains font-ils partie de l’Église du Christ ? » Mon père demeura un moment silencieux, puis il me dit que Dieu seul savait de manière certaine ceux qui étaient ou qui n’étaient pas membres de son Église. Quant à lui, mon père, il n’était pas éloigné d’admettre que les catholiques romains avaient erré assez gravement, dans leurs croyances doctrinales, pour avoir perdu tout droit à figurer dans le corps du Christ. Et sans doute cette réponse me satisfit pleinement ; car je n’ai pas souvenir d’avoir réfléchi de nouveau à la question durant les mois suivants.

Mais peu de temps après la mort de mon père, les choses commencèrent à m’apparaître sous un jour nouveau ; et ce fut surtout durant les cinq mois de mon séjour en Orient que les titres de l’Église catholique se révélèrent à moi. L’événement se produisit à peu près de la façon que voici.