X
Mlle d'Héristel entra chez son tuteur d'un petit air si soumis, que le brave homme se dit aussitôt:
"Qu'a-t-elle donc, aujourd'hui, mademoiselle ma pupille? Elle me paraît terriblement malléable. Qu'est-ce qu'il y a là-dessous?"
— Es-tu souffrante, fillette? lui demanda-t-il avec une sollicitude dont elle se sentit touchée.
Très grave, elle répondit:
— Non, mon oncle, je me porte en charme… malheureusement.
— Comment, malheureusement?
— Mon Dieu! oui; plût au ciel que je fusse demeurée réellement morte dans la crise de léthargie où j'ai failli, très doucement au moins, passer de vie à trépas!
— Vous déraisonnez, ma nièce. Je ne suppose pas que ce soit pour me dire cela que vous êtes venue me trouver?
— Non, mon oncle. Est-ce que, d'après les protubérances de mon crâne, vous n'avez pas découvert en moi la vocation religieuse?
Avec Mlle d'Héristel, M. samoazne savait qu'on pouvait s'attendre aux questions les plus bizarres; aussi, se contenta-t-il de répondre en retenant un sourire:
— Non, ma nièce, point du tout.
Odette réfléchit l'espace d'une demi-minute, puis elle reprit d'une voix blanche:
— Eh bien! moi, je me crois appelée de Dieu.
— Au couvent?
— Oui, mon oncle, dans un couvent de femmes.
— Bien entendu.
— Et je viens vous dire, continua l'étourdie tout à fait lancée, que je vais m'essayer.
— Comme nonne? Il y a des pupilles qui "demanderaient l'autorisation" au lieu de "venir dire", fit M. Samozane avec une nuance de reproche.
— Eh bien, oui, mon oncle; mais vous m'avez tellement accoutumée à faire mes quatre volontés… Alors, je puis entrer au couvent?
— En qualité de…?
— De… A seize ans, pas même, on ne me recevrait pas comme novice.
— C'est probable.
— Or, je n'ai pas terminé mes études; j'ai donc envie de me présenter d'abord comme pensionnaire.
— Je crois que vous aurez raison, mon enfant. Mais, avez-vous fixé votre choix sur la communauté religieuse?
— Ah! parfaitement. Mlle Dapremont m'a beaucoup vanté le couvent des Auxiliatrices du Bien, à Auteuil. Il paraît qu'on n'y reçoit que des jeunes filles de bonne famille.
— C'est fort bien; je m'informerai de mon côté. Ah! c'est Mlle Dapremont qui vous a conseillé cela?… ajouta M. Samozane d'un petit air railleur qui ne s'adressait pas, cette fois, à sa pupille.
Odette rougit.
— Non, mon oncle, ce n'est pas elle; d'abord, je ne suis pas ses conseils, je ne l'aime pas assez pour cela. Elle a simplement parlé un jour avec un certain enthousiasme des Auxiliatrices du Bien.
— Ainsi, vous êtes très décidée à vous retirer du monde, Odette?
La jeune fille prit un air perplexe.
— Ce n'est qu'un projet, mon oncle, un essai, et s'il n'est pas heureux, j'en serai quitte pour, mes études finies, rentrer dans la vie du monde.
Elle ne disait pas: "La vie de famille", et son tuteur en fut peiné.
Il y eut un petit silence, puis, M. Samozane, qui examinait la gentille frimousse de sa nièce, reprit lentement:
— Je ne te vois pas très bien sous la cornette, ma fille.
— Moi non plus, avoua humblement Mlle d'Héristel.
— Enfin, nous avons le temps d'y songer…
— Mais non, rétorqua vivement Odette, je voudrais aller à Auteuil le plus tôt possible; cette semaine, par exemple.
Elle ajouta dans un énorme soupir qui gonfla sa frêle poitrine:
— Je sens que je suis désagréable…
Elle allait dire:
"A tout le monde ici."
Mais elle se contint et vit avec surprise que son oncle ne la contredisait pas.
Un peu dépitée, elle se leva, concluant:
— N'est-ce pas, mon oncle, nous presserons cette affaire?
— Comme il te plaira, fillette, répondit M. Samozane d'un ton de bonhomie sereine.
Le même soir, avant le dîner, il contait la chose à sa femme, à sa belle-soeur et à son fils aîné.
Les deux premières n'en croyaient pas leurs oreilles.
— Odette religieuse? Cette enfant gâtée qui n'acceptait aucune règle?
— Décidément, son accident lui a dérangé le cerveau.
Et la mère regardait avec inquiétude son fils préféré qu'elle savait féru de la petite.
— Moi, déclara-t-il très tranquillement, je suis d'avis de laisser
Odette agir à sa guise.
— Toi? s'écrièrent les deux femmes ensemble.
— Mais oui; il est bon qu'elle tâte un peu de la vache enragée; si modeste qu'il soit, notre ordinaire vaut mieux que celui du couvent, et non seulement notre ordinaire, mais notre genre de vie. Odette aime son bien-être, les grasses matinées, son miroir, les jolies robes, le farniente, la musique, les pièces de théâtre et les opéras à sa portée; les promenades dans Paris et bien d'autres choses avec, qu'elle ne trouvera pas au couvent.
— Mais, alors, ce sera un supplice pour la pauvre petite! répliqua Mme
Samozane déjà effrayée.
Robert sourit finement:
— Soyez tranquille, mère; quand Odette en aura assez, elle nous reviendra.
Mme Samozane regarda fixement son fils qu'elle ne comprenait plus.
— Comme tu deviens dur pour elle! murmura-t-elle.
Il sourit encore, mais avec un peu d'amertume:
— Odette nous échappe pour le moment, répondit-il; je veux qu'elle nous revienne d'elle-même, matée, gentille comme auparavant, sans que nous fassions aucune avance pour la ramener à nous.
— Il a raison! conclut énergiquement tante Germaine qui n'aimait pas à se montrer vaincue dans la lutte, surtout par une petite fille.
Il fut donc convenu que personne ne dissuaderait Mlle d'Héristel; elle voulait entrer au couvent, en qualité de pensionnaire d'abord, de novice ensuite: elle y entrerait sans que nul récriminât.
Ajoutons que tous étaient un peu curieux de voir "la tête" que ferait l'héroïne dans sa nouvelle vie, et même celle que feraient ses maîtresses devant une élève qui ne pouvait manquer de se montrer indisciplinée.
Le soir venu, bravement en apparence et très gênée dans le fond, Odette annonça sa résolution à ceux qui l'ignoraient encore. Elle se sentit très surprise et surtout très vexée de voir la prompte adhésion qu'y apportait chacun.
— Je crois que c'est une sage idée, dit simplement Robert sans la regarder.
Elle suffoqua.
— La saison est excellente pour ce changement d'existence, fit observer Mme Samozane d'un air paisible, sans se douter que, au contraire, la fin de l'automne ramenait le froid et la tristesse.
— Elle manquera la soirée des Oligarche, murmura Blanche d'une voix éteinte.
— Auteuil, ce n'est pas très loin, ajouta sa soeur.
— Et l'on est tenu très… correctement chez les Auxiliatrices, fit tante Germaine qui ne connaissait rien de cet ordre.
Quant à Guillaume, quoique prévenu, lui aussi, il pouffa de rire dans sa serviette à l'idée de sa cousine mise en pension à l'âge où, d'ordinaire, on en sort; puis il se leva cérémonieusement et, le front penché, la main sur le coeur, il dit d'un air pénétré en saluant Odette:
— Ma Révérende Mère, soyez heureuse!
Mlle d'Héristel enrageait; à l'heure du coucher, elle se soulagea dans le sein de sa vieille bonne qui, ne comprenant rien à cette soudaine explosion de colère, répétait:
— Faut-il qu'on vous en fasse, ici, pour que vous n'y puissiez plus tenir, mon pauvre bijou! Ah! soyez tranquille, il y aura au moins votre vieille bonne pour aller vous voir dans "cette prison" et pour vous apporter de douceurs.
Même si les autres ne pensent plus à vous, Nanie y pensera, elle, et vous amènera votre chat Boileau pour vous faire plaisir."