XII
"Si méchante qu'elle soit, elle nous manque bien, dit Mme Samozane en délaçant son corset, car elle se déshabillait, ce soir-là, dans la chambre de sa soeur afin d'achever la conversation commencée."
Bien entendu, on parlait d'Odette.
— C'est sûr, répondit tante Bertrande, soucieuse, en déposant ses cheveux sur la table, car elle adjoignait à sa maigre natte une tresse postiche généralement mal adaptée à sa coiffure, au grand désespoir de ses nièces qui ne parvenaient pas à y mettre de l'ordre.
Mais, avoue ma chère que si la maison est moins gaie, elle est aussi fort tranquille.
— Trop tranquille même, je te permets de le dire; mes filles sont si peu exubérantes!
Il semble que notre vie de famille est déséquilibrée depuis que…
Un bruit inaccoutumé se fit entendre dans l'antichambre et coupa la parole à la vieille dame.
— Ce sont nos jeunes gens qui rentrent; il est temps, dit Mme
Samozane, l'oeil sur la pendule.
— Oh! il n'est pas tard, dix heures à peine.
— Oui, mais je leur ai recommandé de ne pas veiller ce soir; demain est la fête de Noël, et la nuit sera longue…
On n'entre pas! acheva vivement la mère de famille, en réponse à un heurt énergique sur la porte. Bonsoir, mes petits, couchez-vous vite!
— Mais c'est moi, ma tante! fit une voix féminine, mi-impatiente, mi confuse.
— Qui cela? cria tante Bertrande avec stupeur.
Et elle ajouta, n'en croyant pas ses oreilles:
"On dirait la voix d'Odette."
Au lieu de se nommer, le mystérieux personnage répéta:
— Moi, votre nièce. Je peux bien entrer, moi!
Et, d'un doigt prompt, elle entr'ouvrit l'huis.
— Quand je le disais! murmura tante Bertrande.
Mme Samozane demeurait debout, mais inerte, tenant ses jupons des deux mains, ses yeux arrondis fixés sur l'arrivante.
Celle-ci entra complètement: elle était toute rosée par le froid; ses prunelles brillaient; elle ne semblait pas embarrassée le moins du monde.
— Odette, que signifie?… commença Mme Samozane toujours ahurie.
— On a sans doute donné congé pour les fêtes, fit observer sa soeur; au fait, c'est assez naturel.
Sans répondre, encore cette fois, Odette, qui s'était élancée vers le foyer, tendait ses mains gantées à la flamme.
— Tantes, excusez-moi, je vous embrasserai tout à l'heure; pour le moment, je suis réduite en glaçon, c'est à peine si je peux parler.
Mais le glaçon ne fut pas long à fondre, car la jeune fille s'éloigna bientôt de la cheminée et se jeta au cou de ces dames, puis, esquissa un entrechat de sa façon qui rappelait l'Odette des beaux jours.
— On a bien fait de vous donner congé pour cette belle fête, dit Mme Samozane toute réjouie, elle aussi, et oublieuse déjà des accès d'humeur noire de cette chère pupille si fantasque.
Odette s'arrêta net.
— Congé? Ah! bien oui! Si vous croyez qu'on a eu cette bonne idée! Les pauvrettes! (je parle de mes compagnes), elles sont encore en cage pour la semaine.
— Mais toi, alors?
— Oh! moi, je me suis donné de l'air, j'ai pris la clef des champs.
Inquiète, tante Bertrande se rapprocha.
— Tu ne veux pas dire que tu t'es sauvée? fit-elle.
Un peu confuse, Odette répliqua:
— Mon Dieu! si; tantes, ne grondez pas. Vous n'avez pas idée de ce que le couvent me pesait!
— C'est pourtant toi qui as voulu y entrer.
— Oh! ce n'est pas la seule… boulette que j'ai commise en ma vie, dit Mlle d'Héristel très décidée à convenir de ses torts, cette fois; ni le seule regret que j'aurai, bien certainement.
— Au fait, et ta malle?
— J'ai prévenu ces dames qu'on ira la chercher après-demain.
Et, en elle-même, la fine mouche ajouta:
— Ca va comme sur des roulettes: mes tantes me parlent de malle, c'est donc qu'elles acceptent ma… fugue comme définitive.
— Tu as averti tes maîtresses, en t'en allant? fit observer Mme
Samozane.
— Ah! j'oubliais justement de vous le dire, tantes; je suis une fille pleine d'à-propos.
Une fois hors de la… geôle, et afin que la surveillante de mon dortoir ne pousse pas les hauts cris en trouvant mon lit vide ce soir, j'ai envoyé un petit bleu à Mme la Supérieure pour lui apprendre que la vie de pension ne me convenant pas et me sentant près de tomber malade, je partais sans crier gare et rentrais au sein de ma famille, mon vrai bercail.
— Elle en fera une maladie, la pauvre femme, murmura Mme Samozane, ne sachant si elle devait se fâcher.
— Oh! soyez tranquille, elle sera si bien soignée, répliqua Odette d'un air point du tout repentant.
Puis, soudain, se dirigeant vers la porte:
— Si mon oncle n'est pas encore couché, puis-je aller lui souhaiter le bonsoir?
— Non, c'est-à-dire, oui… Il travaille, mais je ne sais trop comment il te recevra.
— Comme vous m'avez reçue, chères tantes, riposta l'enfant terrible qui avait encore moins peur du tuteur que des tutrices.
Elle avait raison.
M. Samozane daigna suspendre sa lecture pour regarder sa nièce de haut en bas, puis de bas en haut, en murmurant:
— Ca devait arriver.
Mais pourvu qu'elle nous revienne comme il y a un an, et non comme il y a trois mois! pensa le savant.
— As-tu dîné? fit-il tout à coup avec sollicitude.
— Maigrement, oui, mon oncle.
— Veux-tu qu'on te serve un petit souper?
Odette prit un air scandalisé:
— Une veille de Noël, jour de jeûne et d'abstinence? Oh! mon oncle, que votre mémoire est infidèle.
— C'est juste, fit M. Samozane sans s'émouvoir. Tu as vu tout ton monde?
— Rien que les personnes sérieuses.
— C'est peu.
— Quant aux enfants, dit Odette sans sourciller, je leur réserve l'embrassade pour demain, au retour de la messe.
— Alors, va te coucher.
— Oui, mon oncle. Mon lit sera tout de même meilleur que celui…
— Oui, je n'en doute pas. Va, petite.
Odette alla à la porte, puis revint.
— Vous ne m'en voulez pas, mon oncle? dit-elle, une main sur l'épaule de M. Samozane qui reprenait son livre.
Il releva les yeux.
— Moi? Pourquoi t'en voudrais-je?… Ah! oui, pour ton escapade?… Au fait!…
Il posa le volume souvent feuilleté, prit un air sérieux et poursuivit:
— Je ne conçois pas, Mademoiselle, que vous vous soyez permis…
Un joli éclat de rire, tout cristal et or, l'interrompit net.
— Je sais la suite, adieu, mon cher tuteur!
Le lendemain matin, tout le monde étant de retour de la messe et le chocolat fumant sur la table de la salle à manger, Gui qui entrait en chantant, s'arrêta court:
— Odette! s'écria-t-il.
—Eh! oui, Odette, répondit l'espiègle en tendant sa joue au baiser fraternel.
Derrière Gui, venaient les demoiselles Samozane toutes frileuses dans leurs jaquettes fourrées; mais, les yeux perçants d'Odette ne découvrirent pas l'aîné de la famille, et son minois se rembrunit, si bien qu'elle faillit ne pas être aimable avec ses cousines.
Les jeunes filles s'embrassèrent. Robert parut enfin.
— Tiens! Odette! fit-il à son tour, plus ému qu'il ne voulait le laisser voir. On t'a envoyée à nous pour cette fête? Tant mieux, mignonne; la réunion n'eût pas été complète sans toi.
— Elle tient assez de place, la Révérende Mère! murmura Gui, sans rire.
Odette se retourna vers lui, sérieuse, mais sans colère.
— Je t'en prie, ne m'appelle plus comme ça, supplia-t-elle.
— Tu as jusqu'à quand, de vacances? demanda Robert en se versant du thé.
Ici, Mlle d'Héristel se sentit rougir.
Elle qui n'avait pas eu peur d'annoncer son brusque retour à son oncle et à ses tantes, elle n'osait plus tout avouer à son cousin.
Ce fut Gui qui, à son air gêné, devina la vérité.
— Elle s'est enfuie d'Auteuil! s'écria-t-il.
Et comme Odette ne protestait pas.
— Serait-ce vrai, Odette? demanda Robert, cachant une grande envie de rire sous un masque rigide.
— Oui, murmura-t-elle, le front baissé.
Puis, éclatant soudain:
— Avec ça que c'est amusant, le couvent, quand on a seize ans, l'habitude de faire… à peu près ce qu'on veut…
— Oh! tu peux même dire: tout ce qu'on veut, rétorqua Gui, qui mangeait à belles dents ses rôties beurrées.
— Non, la place d'une fille de mon tempérament n'est pas là…
— Personne ne t'a jamais dit le contraire, Odette, interrompit froidement Robert! Ce n'est pas nous qui t'avons internée à Auteuil, que je sache!
— Je ne dis pas… commença humblement Mlle d'Héristel.
— Seulement, continua le jeune homme sans la regarder, je trouve que tu abuses singulièrement de la mansuétude de mes parents.
— Moi? fit Odette, relevant la tête, étonnée.
— Oui; tu sembles prendre leur demeure pour une auberge; tu en pars quand il te plaît, sans crier gare; tu y rentres à ta guise, sans aucune considération non plus…
— Dans la gêne, il n'y a pas de plaisir, souffla Gui entre deux bouchées.
Ss soeurs seulement sourirent.
Très rouge, des larmes lui montant aux yeux, Mlle d'Héristel comprenait la justesse de l'observation.
— Alors, demanda-t-elle, la voix étranglée par la confusion et le chagrin, tu veux que je retourne là-bas… aujourd'hui même?
Robert se contint pour ne pas l'embrasser, tant elle était gentille ainsi.
— Oh! non, Odette, répliqua-t-il avec émotion, il nous en coûterait trop, à tous, de te voir repartir. Je m'attendais bien à ce que tu nous revinsses bientôt, mais… pas de cette manière. A présent, je crois que la leçon t'a suffi; ne parlons pas davantage de cela un jour comme aujourd'hui, et puisque mes parents qui sont toujours trop bons, ne t'ont pas grondée, je ne veux pas, moi, te morigéner.