XIX

A quelques jours de là, Robert Samozane, qui avait eu de fréquents entretiens avec son père et sa mère, se mit à faire allusion à un départ prochain et à une absence sans doute prolongée.

— Où vas-tu donc, Bob? demanda Jeanne surprise. Nous devances-tu à Paris? En ce cas, la séparation ne sera pas de longue durée: nous voici en octobre.

Sans regarder Odette qui, un peu pâle, jouait avec ses bagues, Robert poursuivit:

— Mes soeurettes, je n'ai plus de secret à garder avec vous, et je vous annonce que je pars… pour Marseille…

— Ce n'est pas tellement loin! murmura Blanche, et l'on en revient vite.

— Non, ce n'est pas loin, aussi ne ferai-je que passer dans cette ville; je m'embarquerai le jour suivant…

— Pour un voyage au long cours, fit Guillaume, au courant de la nouvelle depuis peu, et essayant de plaisanter quoiqu'il n'en eût guère envie.

— Hélas! soupira Mme Samozane en baissant les yeux pour dissimuler les larmes qui y montaient.

— Voyons, pas d'erreur, reprit Robert très grave; il ne s'agit point d'un voyage au long cours, comme l'insinue ce fou de Guy; la Société de Géographie envoie une mission… utile au Soudan; j'ai demandé à en faire partie; vous le savez tous, j'ai mes brevets d'ingénieur et si, jusqu'à présent, je ne m'en suis guère servi, tournant mes aptitudes d'un autre côté, je compte bien maintenant me féliciter de les avoir acquis. Nous ne perdrons pas notre temps là-bas, je l'espère.

— Non, mais vous pouvez y perdre votre santé, murmura la pauvre mère, navrée.

— Je suis robuste, protesta Robert en souriant.

Plus bas, il ajouta:

"Et qu'importe la vie, une fois qu'on en a fait le sacrifice!"

— Mais, quand reviendras-tu? demanda Jeanne, angoissée elle aussi.

— Le sais-je? Dans deux ans, trois ans au plus… Aujourd'hui, les voyages se font si rapidement.

— Tu appelles cela rapidement! fit Blanche.

Seule, Odette ne soufflait mot, quoiqu'au fond, elle eût envie de crier de douleur et de remords, car elle pensait:

"Bien sûr, c'est moi qui le fais partir. Il ne peut se souffrir dans un lieu où il rencontre à chaque instant une créature horriblement méchante qui l'a calomnié et blessé à vif.

Décidément, il y a sur moi quelque chose de fatal, de maudit, qui fait que je suscite du mal à ceux que j'aime le plus; et tout cela retombe sur moi ensuite. Ce n'est que justice."

Le lendemain seulement, rencontrant comme par hasard son cousin qu'elle savait au salon, Mlle d'Héristel s'approcha de lui et dit d'un petit ton contrit et désolé:

— Robert, est-ce que c'est… est-ce ce que c'est à cause de moi que tu t'en vas?

Il sourit, d'un sourire à la fois amer et ironique, et répondit:

— Quelle idée, Odette! Et pourquoi cela serait-il?

— Mon Dieu! tu te rappelles… l'autre matin… quand j'étais… sur l'herbe… à quatre pattes, comme le cheval, je t'ai dit des choses désagréables…

— Vraiment? Je ne m'en souviens pas, fit Robert d'un air de suprême indifférence, en continuant à feuilleter une revue scientifique étalée sur la table.

Cette froideur voulue produisit plus d'effet sur la coupable que ne l'eussent fait les reproches les plus douloureux.

Elle fondit en larmes.

— Robert, qu'est-ce que je t'ai fait?… Ah! oui, je sais bien… des tas de sottises, de méchancetés; et tu m'en veux, au fond.

Mais tu ne te doutes pas… tu ignores…

Ici l'aveu ne pouvant venir, elle cria à travers de gros sanglots qui lui soulevaient la poitrine:

— Je suis bien malheureuse, va!

En voyant cette désolation sincère, ce repentir, cette confiance, il fut pris de l'envie folle d'attirer dans ses bras la petite créature si séduisante et si terrible à la fois, qui lui demeurait chère envers et contre tout; il eut le désir de la consoler comme lorsqu'elle était petite et qu'elle souffrait; de la bercer et de l'abriter sur sa poitrine, pour la défendre de tout mal.

— Ne pars pas, Robert, murmurait-elle toujours pleurante. Pense donc, si tu mourais là-bas, loin de nous! Si c'est pour gagner de l'argent que tu veux entreprendre cet affreux voyage, ne t'en inquiète pas: je te donnerai tout le mien.

Pauvre chérie! elle parlait de donner son argent, et elle n'en avait plus!

Il se contint pour ne pas l'embrasser. Mais non, pourquoi s'attendrir?

Ne fallait-il pas quelle souffrît un peu, qu'elle pleurât parfois, cette jeune insoumise à qui tout souriait trop dans la vie?

Elle cachait sa figure menue dans ses mains qui tremblaient, puis la relevant:

— Alors, c'est à moi de te laisser la place, Robert; à moi de te rendre à tes parents, à ta vie de famille; à moi de partir, enfin.

— Et tu irais où, pauvre petite?

Elle demeura interdite une minute, puis soudain:

— Je travaillerai! Je serai institutrice.

— Non, petite, abandonne cette idée. Ecoute-moi plutôt. Essaie de travailler, de devenir instruite et posée. Ne perds pas pour cela ta belle gaieté…

— Ah! oui, parles-en, de ma gaieté, mon pauvre ami!

— Si. Tu dois être rieuse et sereine, d'abord parce que tu es à l'âge où l'on rit, ensuite parce que…

— Parce que? répéta Odette attentive et voyant qu'il s'arrêtait.

Un peu ému, il poursuivit:

— Si je venais à mourir, là-bas…

— Oh! fit-elle en un mouvement d'angoisse.

— Mettons les choses au pire, il est plus sage de tout prévoir, enfant. Donc, si je venais à mourir, je te demande, Odette, d'être la consolation et la joie de mes parents.

— Comment pourrais-je être joyeuse, en ce cas, Robert?

— Tu l'essaieras; et d'ailleurs, c'est dans ta nature. Allons, je puis compter sur toi.

Alors, Odette d'Héristel comprit que la vie est parfois réellement triste.