XX
On était de retour à Paris.
Rue Spontini, la vie avait repris son cours paisible; mais si Mlle d'Héristel n'avait été si absorbée par son propre chagrin, elle aurait constaté avec étonnement que cette vie subissait des changements.
Ainsi, on ne gardait qu'une seule domestique en dehors d'Euphranie, servante inséparable d'Odette.
On prenait souvent l'omnibus, presque plus de voitures et l'on allait beaucoup à pied.
Les repas étaient tout aussi abondants, mais moins délicats que par le passé.
On n'avait pas renouvelé la garde-robe des demoiselles Samozane.
M. Samozane fumait de moins bons cigares; ces dames usaient leurs vieux vêtements.
Gui n'achetait plus de romans pour, le dimanche, se reposer des labeurs de la semaine; il n'allait plus aux courses ni au théâtre.
Mais, Odette ne s'apercevait de rien, ou, si parfois un changement la frappait, elle pensait, indifférente:
— Je conçois qu'on ne s'amuse pas en l'absence de Robert.
Il fallut une malencontreuse "distraction" de Gui pour ouvrir ces jolis yeux si bien fermés par l'ingénieuse bonté du jeune tuteur.
Un jour, Gui rentra… très gai, d'un lunch offert à l'issue d'un mariage où il avait quêté.
Il avait le champagne expansif.
— Ce n'est pas que j'en ai abusé, disait-il à Odette qu'il prenait pour confidente, l'ayant trouvée pensive, à la salle à manger, devant une carte d'Afrique étalée toute grande sur la table.
Ma foi! non, je n'ai pas bu plus de trois cigarettes et pas fumé plus de cinq coupes… Non, je veux dire tout le contraire. Mais tu me comprends, toi, cousinette.
— Oui, oui, c'est bon, va-t'en! fit Mlle d'Héristel impatientée, quoiqu'elle eût envie de rire, au fond.
— Oh! mais, à propos, poursuivit le jeune fou, comme illuminé par un soudain souvenir, j'ai vu un de tes prétendants, chez les Mivières.
— Je n'ai pas encore eu de prétendants, tu rêves, mon pauvre Guimauve; je suis trop jeune et pas assez aimable.
— Je te dis, moi, que Pierre Harvelet pensait à toi, l'hiver passé.
— Oh! si peu!
— Mais ne le regrette pas, va, il n'en vaut pas la peine; ce n'est pas un chic type.
— Pourquoi? demanda Odette, amusée malgré elle.
— Voyons, un garçon qui disait, il y a une heure: "La petite d'Héristel me plairait encore, mais, je n'ai pas assez d'argent pour épouser une fille sans dot."
— Et c'est de moi qu'il parlait? fit Odette incrédule, en souriant.
— Bien sûr, en toutes lettres. Quand je te dis qu'il n'en vaut pas la peine!
— Il me croit donc sans fortune?
— Dame! tu n'ignores pas que tout se sait, et que les choses se colportent avec une facilité!… Non, c'est à croire que les gens n'ont qu'à bavarder, en ce monde.
Bref, tu penses bien que l'histoire de ton procès perdu a vite fait le tour de notre petit cercle.
— Mon procès perdu?… répéta Mlle d'Héristel en ouvrant de grands yeux.
— S'il n'y avait que le procès encore, tant pis pour l'avocat! Mais tes pauvres sept cent mille francs rasés, envolés, fichus, pour parler le beau langage du siècle.
— Mais, qu'est-ce que tu racontes donc? s'écria Odette un peu pâle, se sachant si elle devait ajouter foi aux divagations de son cousin.
Avec un peu d'adresse, celui-ci eût encore pu reprendre pied; mais, pour cela, son cerveau était trop embrouillé par le champagne, et, au contraire, il mit plus avant dans le plat ses respectables semelles.
— Oui, Robert nous avait recommandé à tous un silence absolu à ton égard sur ce désastre.
On devait attendre son retour pour t'apprendre délicatement que tu es pauvre. Mais à quoi bon. Il vaut mieux que tu sois prévenue.
Il croisa les jambes, prit une mine grave, et ajouta:
— N'empêche que j'ai fait une gaffe. Vois-tu, c'est le Roederer qui en est cause.
Sois gentille, Nénette, et pour ne pas m'attirer de désagréments, ne dis rien, n'est-ce pas? tu feras l'ingénue jusqu'au jour où…
— Mais non, moi je veux savoir! cria Mlle d'Héristel qui était toute blanche, mais qui doutait encore. Explique-toi, Gui.
Le jeune homme passa la main dans ses cheveux d'un air de fatigue.
— M'expliquer?… Ah! pauvre petite! Ce sera dur! Je sens que je ne suis pas éloquent, aujourd'hui.
Odette qui n'avait pas la moindre envie de rire, s'élança vers son cousin et, lui pressant énergiquement le bras, comme pour le ramener à la saine raison:
— Gui, parle! Voyons, est-ce vrai ce que tu m'as appris?
Il prit une attitude tragique:
— Je ne mens jamais, fit-il en étendant une main large et maigre, aux ongles nets et très longs. Comme Mucius Scaevola, je me laisserais griller vif, plutôt que d'altérer la vérité; et lors même que je parviendrais à la maturité de Mathusalem (ce qui ne m'ennuierait pas si je restais bien conservé), mes lèvres ignoreraient le mensonge.
— Laissons là l'histoire ancienne, veux-tu?
— Si je le veux? J'ai fini mes études et, sans avoir positivement surmené mon cerveau, je désirerais le laisser reposer.
— Je te demande simplement si tu ne plaisantais pas en disant que je suis ruinée?
— Va t'informer auprès de ma tante, ou de papa, qui est redevenu ton retuteur… Ou plutôt, non, ne leur demande rien: ils me gronderaient d'avoir été indiscret.
Puis, un peu dégrisé, étonné de l'expression désespérée qui flottait sur le petit visage de sa cousine:
— Non, vrai, Nénette, ça t'ennuie tant que ça, cette perte d'argent?
Je te croyais plus désintéressée.
Elle éclata.
— Tu ne comprends donc rien, Gui?… Ce n'est pas d'être pauvre qui me navre.
Mais, est-ce que le… l'accident était arrivé avant… avant… Enfin, avant le jour où je suis allée me promener avec Robert?…
Gui enfonça ses deux mains dans son épaisse chevelure.
— Ca, tu sais… c'est assez difficile… Tu t'es promenée si souvent…
— Enfin, y a-t-il trois mois?
— Il y a trois mois, j'en suis absolument certain, puisque…
— Bien, cela me suffit. Mon Dieu! Mon Dieu! Et moi qui lui ai dit…
— Oh! je te pardonne, tu sais; entre nous, ça ne tire pas à conséquence, fit Gui croyant qu'il était en jeu.
Elle faillit trépigner.
— Est-ce que je parle de toi, voyons? Est-ce que je pense à toi seulement?
— Merci, tu me combles.
— Ce pauvre Robert que, méchamment, j'ai accusé en face, de chasser à la dot… juste à l'heure où, me voyant dépouillée de mon argent, il s'ingéniait à me cacher le malheur, à me laisser ignorer que je devais à lui et aux siens jusqu'au pain que je mange!
— Oh! ne parle pas de ça, Nénette, fit Gui qui n'avait entendu que la fin de cette phrase; d'abord, tu en manges si peu, de pain! et ensuite tu n'es pas réduite à la mendicité, sapristi! tu possèdes le bien de ta mère.
— Une somme infime que je dépense et au-delà en colifichets, à satisfaire de stupides fantaisies. Non, quand j'y pense!…
Elle était blême, sa respiration s'arrêtait dans sa gorge; elle fit signe au jeune homme d'ouvrir la fenêtre.
Il obéit mollement, en murmurant:
— Tu es verte, cousinette. Est-ce que tu te trouves mal? Ah! non, je t'en prie, ne remeurs pas; une fois passe encore, mais deux, c'est ennuyeux; et puis, je ne me sens pas la force de te ramasser, je suis un vrai poulet pour le moment.
Mais la petite nature énergique d'Odette d'Héristel reprit vite le dessus; elle laissa là son bavard de cousin et, les jambes encore flageolantes, elle gagna sa chambre, se jeta su son lit et pleura pendant deux heures consécutives, transperçant de ses larmes plusieurs mouchoirs et son oreiller.
Pendant ce temps, sérieux comme la statue de Napoléon aux Invalides,
Gui allait trouver sa mère.
— Maman, dit-il humblement, je viens de faire une jolie gaffe.
— Parle comme il faut, si tu veux que je te comprenne, répondit Mme
Samozane sans quitter des yeux son ouvrage.
— C'est que, mère, les mots "four, bévue, impair" ne me semblent pas assez forts pour qualifier ma bêtise.
— Grand Dieu! qu'as-tu bien pu faire? s'exclama la pauvre femme qui, cette fois, leva les yeux et, d'ahurissement, laissa tomber son aiguille.
Indolemment, Gui se mit à quatre pattes pour la chercher.
— Qu'est-ce que cette tenue? demanda la mère, quand il eut repris à peu près sa position normale.
— Cette tenue, c'est celle d'un jeune homme chic qui a quêté à un mariage…
— Et bu un peu trop de champagne au lunch.
— Peut-être, maman, mais il fallait bien porter des toasts à la santé des nouveaux mariés.
— Soit. Dis-moi, maintenant, quelle sottise tu as commise?
— J'ai trahi un secret de famille.
— Nous n'avons rien de caché; notre vie est au grand jour.
— Auprès d'Odette, poursuivit Gui, d'une voix creuse. Je lui ai dit qu'à présent qu'elle a perdu son procès et son bien, les messieurs ne la trouveront pas si gentille.
— Tu pouvais t'en dispenser.
— Eh! Je le sais bien, j'ai assez fait mon meâ culpâ, mère.
— Et Robert qui avait tant recommandé de nous taire jusqu'à son retour! dit seulement Mme Samozane en reprenant son dé.
Enfin, ce qui est fait est fait; mais tu es un fameux bavard, mon pauvre garçon.
— Je n'avais pas très bien ma tête à moi.
— Tu n'as pas besoin de me le dire. Et, maintenant, je t'engage à aller te reposer.
— Je ne fais que ça depuis que je suis rentré. Alors, mère, vous ne m'en voulez pas de trop de ma balourdise, puisque le mot gaffe vous agace?
— Ah! tu veux dire?… Mon Dieu! il n'y a que demi-mal, répliqua la mère après avoir cassé son fil avec ses dents.
Au fond, je n'étais pas de l'avis de Robert; je ne suis pas absolument fâchée que la petite sache un peu que la vie ne lui réserve pas seulement des roses.
A propos, qu'a-t-elle dit?
— Qui ça? demanda le jeune homme en étouffant un bâillement.
— Mais Odette; voyons, où as-tu la tête?
— Au-dessus de mon cou, mère chérie. Ah! oui, Odette, elle est devenue bleue, noire, jaune, verte, et a crié je ne sais plus quoi. Elle paraît très navrée; j'ai cru, un moment, qu'elle allait tourner de l'oeil.
— Gui, voilà que tu parles encore argot!
— C'est pour ne pas oublier le seul idiome que mon professeur ne m'ait pas enseigné. Bah! elle se consolera. Nénette d'Héristel, fille pauvre désormais et destinée, quoique jolie, à coiffer Sainte-Catherine. N'est-ce pas, maman, elle est jolie?
— Qui cela?
— Sainte-Cath… je veux dire, ma cousine Nénette.
— Oui, mais il y a mieux.
— Mieux, bien sûr, sous le rapport de la régularité des traits; et elle n'aura jamais cinq pieds trois pouces, la chérie; mais, je ne connais personne pour rivaliser avec elle du côté charme, grâce espiègle, finesse…
— Voilà que tu deviens lyrique, fit Mme Samozane, sans pouvoir s'empêcher de rire. Ne lui dis pas cela, au moins.
— A Nénette, pas de danger, mère. Vous savez bien que nous sommes tout le temps à nous disputer. Et puis, pour l'instant, les compliments ne tomberaient pas à pic; elle doit être affreuse, la pauvrette.
— Quel tour lui as-tu joué encore?
— Aucun, à part ce que vous savez. Mais elle est en train de pleurer comme une vigne; elle doit avoir les yeux cramoisis, le nez rouge et les joues luisantes.
— Vraiment? En ce cas, il faut que j'aille à elle, dit vivement Mme Samozane qui abandonna son siège et son ouvrage, et se dirigea vers l'appartement de sa nièce.
Elle trouva Odette à peu près dans l'état pittoresque dépeint par Gui, et attirant la jeune fille dans ses bras:
— Eh bien! chérie, cela nous fait donc tant de peine de nous savoir appauvrie?
Impétueusement, Odette embrassa l'excellente femme:
— Ah! tante, non, ce n'est pas surtout cela, car au fond, plaie d'argent n'est pas mortelle, mais depuis ma ruine, puisque ruine il y a, je vis à vos dépens.
— Qu'est-ce que cela, mignonne? Tu ne songes pas qu'auparavant, nous jouissions de ton bien-être; donc, la réciproque est juste.
— Tante, je veux, maintenant, devenir très raisonnable…
— Tu l'es déjà… depuis peu, il est vrai, mais enfin cela t'est venu.
— Je ne veux pas dire seulement raisonnable sous le rapport de la dépense, mais, je travaillerai.
Longtemps, elles restèrent ensemble, l'une consolant l'autre; mais
Odette ne livra pas à sa tante le secret de son coeur.