XV
"La petite fête des Riserol a eu lieu, très réussie à ce qu'ils disent tous; mais je n'en ai pas été satisfaite comme je me le figurais.
Je ne suis cependant pas encore blasée sur ce genre de plaisir, moi qui commence à peine "à sortir", pour parler le langage d'aujourd'hui.
D'abord, j'espérais que tous les messieurs seraient fous de ma robe, et je crois que beaucoup l'ont regardée comme si elle était en simple calicot; comme si, également, Mlle d'Héristel ne valait pas la peine d'être un peu admirée.
Pourtant, depuis que je suis sortie du couvent, (que j'y enlaidissais,
Seigneur!) je n'ai plus les mains rouges, ce qui est un point capital.
Je suis obligée d'avouer que, si je ne les recherche pas, ce qui est indigne d'une femme intelligente et comme il faut, je ne crains pas les compliments.
Or, l'autre soir, ils ne sont pas tombés en masse sur ma personne, les compliments. A quoi donc servait alors ma jolie robe moirée? Moi qui l'avais achetée fort cher, non seulement pour taquiner ma tutrice et savourer la douceur du fruit presque défendu, mais aussi parce que sa teinte m'allait… comme un gant.
Encore une fois, c'était bien la peine: Robert ne l'a pas même regardée, lui dont j'estime le jugement, car il a un goût sûr et délicat.
Il ne fait donc plus attention à moi?…
Peut-être que chez les Riserol il a découvert une autre héritière plus riche que Mlle d'Héristel.
Dieu! que je suis méchante et que voilà une phrase que je voudrais effacer! Comment puis-je avoir de telles idées?
Mlle Dapremont et Miss Hangora, qui ne se quittent toujours pas, étaient chez les Riserol, l'une en foulard paille, l'autre en bleu vif.
On la trouve jolie, cette chère Antoinette; moi, c'est drôle, je ne me sens pas portée à tant d'indulgence pour sa personne.
Il faut avouer que sa robe paille lui allait bien.
Robert le lui a peut-être dit, lui qui n'a pas soufflé mot de la mienne."