XVI

Euphranie et Mlle Dapremont étaient décidément destinées à jouer un rôle néfaste auprès de Mlle d'Héristel; l'une involontairement, par pure ignorance ou par bêtise; l'autre, mue par le secret désir de détacher Odette de Robert sur lequel elle avait jeté son dévolu.

Non qu'elle fût réellement une méchante fille; mais la meilleure ne devient-elle pas un peu cruelle dès que son coeur est en jeu?

Or, depuis quelques mois, Antoinette trouvait Robert Samozane fort à son goût; elle possédait une dot modeste et le jeune homme n'avait d'autre fortune que celle qu'il gagnerait par son labeur et son intelligence vraiment remarquable.

Mais, Mlle Dapermont n'avait pas les penchants coûteux d'Odette d'Héristel; de plus, elle se jugeait elle-même fort au-dessus de "cette petite fille" étourdie et vaine, donc fort incapable de faire le bonheur d'un homme sérieux.

— Tout au plus, serait-elle bonne pour ce pauvre Gui qui mérite encore mieux, se disait-elle en voyant ces deux fous rire et jouer ensemble comme des enfants.

Chaque année, aux vacances, les Samozane louaient une modeste villa en pleine campagne, pas trop loin de Paris cependant, où les jeunes filles, anémiées par les chaleurs estivales, reprenaient des couleurs et de l'appétit, où les jeunes gens se reposaient de leurs travaux de l'année.

Mlle Dapremont s'y était vu inviter, ou plutôt s'y était fait inviter quelques jours, et elle remarquait, avec une secrète joie, que Robert semblait plus assidu auprès d'elle que l'an dernier.

Cela n'était pas, en réalité; ou, du moins, l'aîné des Samozane souvent retenu au dedans par des pluies fréquentes de ce mois d'août-là, prenait plaisir à écouter la musique que faisait Antoinette. Meilleure pianiste, (sans être d'une grande force), qu'Odette d'Héristel et que les demoiselles Samozane, médiocres en tout, elle s'appliquait adroitement à jouer les morceaux préférés du jeune homme en même temps que ceux où elle pouvait briller sans trop de peine.

Eh! mon Dieu! pourquoi Robert, qui aimait la musique et qui en était un peu sevré chez lui, n'eût-il pas goûté celle de cette femme complaisante et sensée, comme il paraissait goûter ses entretiens généralement sérieux?

C'est ce que, adroitement, la belle Antoinette avait soin d'insinuer à
Odette, quand elle pouvait saisir cet oiseau farouche.

Un jour, Mlle d'Héristel interrogea Euphranie au sujet de leur invitée.
La vieille femme, maladroite sans le vouloir, s'écria:

— Je serai contente quand cette demoiselle sera loin d'ici et ne fera plus le joli coeur auprès de M. Robert.

— Sans doute qu'elle plaît à mon cousin, fit Odette avec un soupir. Et puis, tu as beau dire, Nanie, elle a du charme.

— Peuh! en a-t-elle tant que ça?

— Elle a une si belle taille, et des mains, et des pieds!…

— Pas plus que vous, Mademoiselle.

Odette se mit à rire.

— Non, pas plus que moi comme nombre, mais autrement bâtis.

— Enfin, je maintiens qu'il n'y a pas à vous comparer à elle, mon petit; de plus, vous êtes riche, et elle, paraît qu'y n'y a rien de trop.

— Elle a de la chance; au moins, elle ne pourra pas dire qu'on l'épouse pour son argent. Tandis que moi!…

— Oh! vous, il y a de quoi, heureusement pour vous. Mais vous avez autre chose avec, Mademoiselle, qui fait désirer aux beaux messieurs de s'épouser avec vous.

Sur ce, Odette alla jeter un coup d'oeil au dehors et s'assurer que Mlle Dapremont n'était pas en train de causer ou de faire une lecture intéressante avec Robert.

Ne pouvant s'éterniser à Chaville, celle-ci partit, avec regret sans doute, sans emporter d'espoir bien précis, mais avec la consolation d'avoir "jeté des jalons", c'est-à-dire d'avoir insinué à Odette d'Héristel qu'elle ne "ferait jamais l'affaire" de son cousin Robert.

Tout ceci ne laissa pas que d'inquiéter la pauvrette. Des idées bizarres lui traversaient la cervelle et, quoiqu'elle connût le noble caractère et l'orgueil de l'aîné des Samozane, elle se demandait parfois si, malgré son désintéressement, il n'escomptait pas l'avenir et ne fondait pas des espérances sur la fortune de la petite cousine.

S'il n'épousait pas Mlle Dapremont (ce qui ravirait Odette), c'était parce qu'il la trouvait trop pauvre.

S'il l'épousait, il se montrait peut-être plus désintéressé; mais il devait avoir une idée de derrière la tête.

Dans ces conditions-là, l'été ne pouvait passer agréablement pour
Odette.

Quand Mlle Dapremont fut partie, voyait-elle Robert demeurer pensif et inoccupé, ce qui lui arrivait rarement, elle se disait:

"Il rêve à elle, il la regrette, il s'ennuie sans elle. La musique et les lectures dont elle le berçait lui manquent."

Moi, je n'ai pas ainsi le talent de l'intéresser, et je ne veux pas essayer de le faire: j'aurais l'air de chercher à imiter Antoinette.

Un malaise planait donc sur le petit cercle des Samozane, toujours à cause d'Odette qui n'était plus comme autrefois.