XVII
— Odette, veux-tu que je t'emmène?
— Je veux bien, avait répondu Mlle d'Héristel.
— J'essaie le nouveau cheval de mon ami Bertheret; il n'est pas très commode. Tu n'auras pas peur?
— Ah! Dieu! non, fit Odette, indifférente.
Elle acceptait cette promenade avec le cousin tuteur, comptant provoquer une explication, et même lui demander carrément s'il allait épouser Mlle Dapremont, ou bien s'il jouait simplement un rôle d'assidu auprès d'elle avant de prendre pour femme une héritière plus jeune… et… moins agréable sans doute.
Certes, ces idées saugrenues ne fussent point venues dans cette petite cervelle surexcitée, si Antoinette Dapremeont n'eût tenu à la pauvre enfant les propos que nous savons.
Et puis, le dépit, le chagrin s'en mêlant, Odette se montait l'imagination, s'incitant elle-même à se montrer dure et méchante.
Elle avait le plus grand tort.
Elle ne se doutait guère que, la veille, une lettre était venue à
Chaville, concernant ses propres affaires en pitoyable état.
Le procès étant perdu, Mlle d'Héristel se trouvait réduite à la très minime pension qui lui venait de sa mère.
Mais tout ceci demeurait un secret entre les membres de la famille
Samozane, sauf Jeanne et Blanche.
Robert avait stipulé formellement:
— Laissons la pauvre petite dans l'ignorance de ce désastre; son insouciance de l'avenir est sui douce! Je me charge de lui servir la somme mensuelle de ses menus plaisirs en la diminuant sans qu'elle s'en aperçoive trop…
— Tu as raison, avait ajouté le père.
— Tu as tort, mais fais comme tu l'entendras, avaient soupiré les deux femmes.
— Il n'y a pas deux tuteurs de ton calibre sous la coupole céleste, avait conclu Gui.
Et personne n'avait ouvert les yeux à l'innocente pupille, guère innocente toutefois à cet instant où elle méditait la confusion de son cousin modeste.
Quelques remarques s'échangèrent d'abord, au début de la promenade, vagues de la part de l'un, mêlées d'insinuations peu bienveillantes de la part de l'autre.
Il arriva un moment où Robert fut obligé de descendre devant un atelier de charronnage pour y faire une commission qu'il ne pouvait confier à personne.
Un peu inquiet, il avait dit à sa compagne:
— Tiens les rênes, Odette, un peu fermes; la bête s'est montrée docile jusqu'ici, mais je ne m'y fie qu'à moitié. Du reste, j'en ai pour une seconde.
— Oh! tu sais, ne te presse pas, je n'ai pas peur, avait répliqué la jeune fille.
Mais, Samozane avait raison de se méfier.
D'abord, se sentant guidé par une main virile, le jeune cheval s'était conduit d'une manière exemplaire; quand il ne se vit plus retenu que par les doigts frêles d'une fillette, il osa se montrer indépendant et rageur.
— Ho! ho! Doucement, doucement, faisait Odette, mais sans succès.
Puis, voyant reparaître son cousin sous la vaste porte du charron, elle voulut faire preuve d'adresse et de vigueur et asséna un léger coup du manche du fouet sur le rebord de la voiture.
Le bruit suffit pour affoler l'animal qui partit à fond de train, avant même que Samozane pût crier:
— Pour Dieu! Odette, ne le taquine pas; me voici!
Le danger n'était pas très grand, toutefois; Mlle d'Héristel tenait les rênes le plus court possible et eut soin de diriger la bête capricieuse vers un pré non entouré de haies, par bonheur, qui verdoyait là-bas.
— Pourvu que cette prairie ne soit pas bordée d'une rivière! pensa
Odette. Bah! je connais Robert: il m'aura bientôt rejointe.
Ce fut ce qui arriva; par malchance, la frêle voiture avait versé déjà et la jeune personne, fort humiliée, touchait le sol pas trop durement, mais dans un bouleversement de toilette et de coiffure, ce qui mit sa coquetterie mal à l'aise.
— Odette! Es-tu blessée? s'écria une voix mâle angoissée.
Preste, la coupable se relevait, très rouge et vexée.
— Non, je n'ai pas une égratignure, et le cheval non plus, paraît-il.
C'est une chance; mais me voilà bien, avec mon chapeau défoncé.
— Qu'importent le chapeau et le cheval! tu es saine et sauve, cela suffit. Combien j'ai été imprudent!… Tu pouvais être tuée…
Dans sa confusion un peu rageuse, Odette évitait de regarder son tuteur; sans cela, à sa pâleur et à son trouble, elle aurait compris quelle place immense elle tenait dans son coeur.
Mais, hargneuse, elle murmura tandis qu'il relevait le cheval et la voiture à peine endommagée:
— Au fait, les imprudences réussissent parfois à qui les provoque.
— Que voulez-vous dire? fit-il, étonné, ne comprenant pas et ne la tutoyant plus.
— Dame! si j'avais trépassé dans… l'accident, vous héritiez de mes biens et pouviez épouser sans arrière-pensée la toute charmante mais peu fortunée Mlle Dapremont.
Elle débita cette petite méchanceté les dents serrées, la joue en feu, tout en rattachant sa chevelure dénouée.
Dans sa surprise et sa douleur, Robert faillit de nouveau laisser échapper le cheval.
— Oh! Odette! fit-il seulement.
Et, trop généreux pour ouvrir les yeux à cette ingrate enfant qui lui brisait le coeur, il se tut désormais, dédaignant de la détromper.
Elle sentit qu'elle l'avait froissé au delà de tout, et elle eût donné les beaux cheveux dont elle était si fière pour rattraper ses méchantes paroles.
En retournant à la maison, au trot de l'animal revenu à de meilleurs sentiments, les promeneurs ne prononcèrent pas un mot.
Il avait le coeur trop serré pour parler; elle avait trop de regret de sa sottise pour oser même murmurer une phrase d'excuse.
"Il ne me pardonnera jamais! se disait-elle. Et il aura bien raison, hélas! Je ne sais quel démon m'a poussée à dire une chose que je ne pensais pas du tout… Certes non, pas du tout. Et je l'ai irrévocablement et irrémédiablement blessé… Tout cela, c'est la faute de cette vilaine Antoinette Dapremont que je déteste. Si elle n'existait pas, je ne serais pas jalouse d'elle et rien d'ennuyeux n'arriverait."
Elle retint un petit sanglot qui lui montait à la gorge; soit par un reste d'orgueil, soit de crainte d'étonner Robert, elle ne voulait pas qu'il s'aperçût de sa détresse morale.
Mais, s'en serait-il aperçu seulement?
Pensif, enfoncé dans ses méditations, Samozane ne semblait même pas s'apercevoir que sa pupille occupait le siège à côté de lui, un peu meurtrie par sa chute et beaucoup plus, moralement, par son incomparable maladresse.
Gui seul, assista à leur morne retour.
— Bon! pensa-t-il en les voyant descendre l'un après l'autre de voiture sans aucune de ces attentions, de la part du cavalier, dont Robert était coutumier. Voilà déjà le pauvre tuteur qui a maille à partir avec l'endiablée pupille. Quand je lui prédisais que ses nouvelles fonctions ne seraient pas d'une suavité enviable!
Odette ne parut pas au déjeuner.
— Le soleil lui a fait mal à la tête, expliqua simplement Robert, sans voir les sourires que ces paroles amenaient sur les lèvres de tous. Ce jour-là, le ciel demeurait couvert sans laisser pénétrer le plus pâle rayon jusqu'aux pauvres mortels.
Odette se montra le soir seulement au dîner, mais si pâle et silencieuse, avec des yeux si rougis et l'air tellement absorbé, que tous la crurent, en réalité, victime d'une migraine atroce.
Gui, qui manquait rarement l'occasion de mettre ses vastes pieds "dans le plat", pour parler son propre langage, eut soin de s'enquérir de la promenade matinale.
S'était-on amusé?
— Beaucoup, répondit le tuteur, avec une âpreté qui lui était si peu habituelle que tous le regardèrent avec étonnement.
Odette baissa le nez, contemplant avec attention son assiette de porcelaine vierge de mets.
— Le cheval s'était-il bien comporté?
— Mieux qu'on ne l'espérait.
Guy cessa d'interroger.
Décidément, il s'était passé quelque chose.
Un froid planait sur l'assemblée, rieuse encore naguère.
N'entendant pas causer les autres, M. Samozane dégustait son repas en silence; Mme Samozane, affligée, promenait son regard effaré de sa nièce à son fils aîné; tante Bertrande se répandait en soupirs; Jeanne songeait à M. de Grandflair; Blanche n'osait élever la voix.
"Si encore on savait pourquoi ils se sont chamaillés, pensait Gui, on y porterait remède. C'est bête comme tout, ces querelles; au fond, je suis sûr qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat, mais ça n'est pas amusant pour nous, les jeunes, qui sommes obligés de prendre des airs à bonnet de nuit.
Odette boude… Non, ce n'est pas de la bouderie; elle souffre; et ce n'est pas de migraine non plus; au moindre bobo, d'ordinaire, elle se plaint, devient câline, dolente, aime à se faire dorloter… Aujourd'hui, ce n'est pas cela. Pardieu! Je le sais! Robert a profité du tête à tête pour lui apprendre que sa fortune s'est fondue, évaporée dans les brouillards; et, ma foi! ce n'est jamais agréable à savoir, cette chose-là!"
Au premier moment libre, le jeune homme attira son frère à lui.
— Dis donc, mon vieux Bob, tu lui as dit?… Elle sait?… Voilà pourquoi elle nous fait la tête…
— De qui parles-tu? J'ai dit quoi? fit Robert ahuri.
— Tu as dit à Nénette l'issue du procès?
— Ah! l'issue!…
Une seconde, Robert hésita. Quelle belle revanche que d'instruire, en effet, l'ingrate, de sa triste situation nouvelle! Combien elle serait mortifiée et rendrait enfin justice à celui qu'elle avait si cruellement blessé!
Mais non; cela était indigne de Robert.
Se redressant, un peu brusque, il répliqua:
— Mais, pas le moins du monde. A quoi vas-tu penser? Il n'est pas temps encore de tout lui dire. Je te répète qu'elle a mal à la tête, voilà tout.