XXIII
— Tu ne nous aimes donc pas, Nénette, que tu nous quittes, comme cela, sans regret?
— D'abord, tu dis des bêtises, Guimauve. Sans regret? Qu'en sais-tu?
Ils causaient sérieusement tous les deux, Gui la tête en bas, les pieds en l'air, position très commode pour converser en se délassant, affirmait-il; Odette assise, les coudes sur la table, très grave, sa mince figure dans ses mains menues.
— Et puis, continuait l'acrobate improvisé, tu vas aller sur l'eau; il peut t'y arriver malheur, Nénette.
— Qu'est-ce que ça fait? On ne meurt qu'une fois.
De stupéfaction, Gui reprit la position verticale.
— Tu as envie de quitter ce bas monde, toi, Nénette?… s'exclama-t-il.
Elle secoua les épaules.
— Non, je ne souhaite pas encore cela; mais enfin, si la mort venait, je ne me désespérerais pas.
— Dame! tu en as déjà tâté: tu sais ce que c'est.
— Oh! il y a si longtemps, et puis ce n'était qu'une contrefaçon, soupira Odette d'un petit air triste. Mais rassure-toi, Gui, la traversée que je ferai ne sera pas longue: vingt-quatre à vingt-six heures au plus.
— Tu ne vas pas te marier là-bas? dit encore l'étourdi, très peiné par le prochain départ de sa cousine.
— Moi? pour quoi faire? répliqua-t-elle, distraite.
— Dame! pour… Tiens, pour avoir un mari et des enfants.
— Ah! je ne m'en soucie aucunement.
— Combien tu me soulages! ne put s'empêcher de s'écrier Gui.
— Pourquoi? fit encore Odette sincèrement étonnée.
— Ah! voilà, c'est mon secret. Je te le confierai plus tard. Pour le moment, revenons aux Merkar. Savoir si tu te plairas, chez eux.
— Pourquoi pas? Mon grand cousin est si gentil.
— Lui oui, mais sa femme?
— Je ne la connais pas encore.
— Donc, prends garde!
— Son mari ne parle jamais d'elle, c'est peut-être preuve qu'elle n'est pas agréable.
Et, dans un élan de fervente exaltation, Odette ajouta:
— Tant mieux, si le mariage est désuni.
Gui la considéra avec des yeux si arrondis par la stupeur, que, rieuse, elle se hâta de poursuivre:
— Parce que, vois-tu, mon bon Guimauve, en ce cas, j'aurais quelque chose de bon à faire; je me rendrais utile, j'apporterais la paix dans ce milieu troublé; je m'y appliquerais, du moins.
Gui pouffa de rire.
— Non, c'est trop drôle! Nénette raccommodeuse de ménages, je voudrais voir ça!
— Tu ne le verras peut-être pas, répliqua la jeune fille, toujours grave, mais cela pourra arriver.
Après un court silence, Gui continue:
— Là-bas, tu seras dévorée par les moustiques.
— Merci. Cesse de parler, Gui, si c'est pour abîmer tous les pays que je dois traverser.
Toutefois, les jeunes gens se réconcilièrent, et même, Gui aida sa cousine en ses préparatifs.
Il eût voulu qu'elle n'emportât que fort peu de choses, afin de revenir plus vite; mais elle, sérieuse, entassait dans ses malles presque tout ce qui lui appartenait. N'était-ce pas des souvenirs de sa chère jeunesse insouciante, des souvenirs aussi de Robert, et eût-elle pu consentir à les laisser derrière elle?
— Quel dommage qu'on ne soit pas riche! on t'accompagnerait au moins jusqu'à Marseille, disait le jeune Samozane, les bras chargés de jupons soyeux.
— Et quel dommage que je ne puisse t'offrir cette satisfaction! soupirait Odette, le nez dans une casse qui se remplissait peu à peu. Enfin! la vie est un tissu de sacrifices qui nous sont imposés et que nous devons…
— Avaler héroïquement, comme l'huile de foie de morue, acheva le jeune homme. Ah! Nénette, tu marches sur les brisées des prédicateurs. Pourvu que tu ne reviennes pas d'Afrique transformée en soeur prêcheuse, comme tu en as déjà eu la velléité un jour.
Mlle d'Héristel sourit à ce ressouvenir. Ah! que l'Odette de ce temps-là lui semblait loin.
A mesure que l'heure du départ approchait, les Samozane pensaient davantage au vide qu'allait faire au milieu d'eux la chère absente.
N'y avait-il pas assez d'un absent?
Odette se sentait le coeur gros, elle aussi, et, tout en essayant d'encourager son oncle et ses tantes, elle contenait un petit sanglot dans sa poitrine et se disait tout bas que jamais elle n'avait tant aimé sa famille adoptive qu'au moment de la perdre.