XXIV

"C'est moi la plus à plaindre, puisque je quitte les miens et qu'ils restent ensemble, eux, bien affectueusement serrés dans le cher nid de la rue Spontini.

Moi, je suis à peu près seule… quoique en compagnie de huit personnes au moins, parce que ces personnes me sont encore à peu près inconnues.

Je les ai cueillies à Livron, en me dirigeant vers Marseille.

Le père, je l'avais déjà vu; il est bon et aimable; sa femme est l'indolence même. D'un air mourant, elle m'a souhaité la bienvenue; puis, m'a présenté ses enfants, de beaux bambins aux yeux de gazelle et à la nature de salpêtre, à ce qu'il m'a paru.

L'institutrice, Mlle Gratienne, a la physionomie résignée d'une personne attachée à la famille de ses élèves, mais qui en voit de drôles chaque jour.

Le voyage s'est bien passé jusqu'à Marseille.

Je ne connaissais pas cette ville, qui m'a plu. J'ai trotté dans ses rues et le long de ses ports ensoleillés qui ont des murs ou des pavés trop blancs sous un ciel presque trop bleu.

Car ici, on se croirait encore en été et l'on a très chaud.

J'ai vu la Cannebière grouillante, gaie, pleine de bruit, de travailleurs et de paresseux, de gens qui s'embrassent ou se disputent, au bout de laquelle se dressent les bateaux immobiles.

Le nôtre, dort à la Joliette, paraît-il, nous irons le voir demain.

Comme il me semble que je serai loin, de l'autre côté de cette eau si bleue, mais aux dimensions si grandes!

Mon cousin de Merkar est tout entier pris par les affaires, par les derniers préparatifs du départ aussi, car c'est sur lui que retombe tout. Je n'aperçois presque pas sa femme.

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A bord.

Et, maintenant, nous voilà à bord du Chanzy qui roule un peu… mais si peu, parce que nous sommes dans le golfe du Lion.

Mon cousin fume comme un pacha, joue avec les petits, cause et fait une manille avec un ami, enfin, jouit de ses dernières heures de vacances; car, une fois à Alger, il se remettra au travail.

Ma cousine soupire dans sa cabine, au fond de sa couchette d'où, prétend-elle, elle ne parvient même pas à braver le mal de mer.

Pauvre femme! Je suis de l'avis de son mari: si elle consentait à se secouer un peu, elle se porterait beaucoup mieux.

Elle est encore fort jolie, mais mon cousin, qui l'a épousée d'un coup de tête, pour sa beauté, m'a fait entendre que ce n'était pas la compagne qu'il lui fallait.

Je vois que je suis tombée dans un ménage désuni et dans une maison qui va cahin caha, mal dirigée, ou plutôt point dirigée du tout, par une main indolente et inhabile.

Mais qu'importe! Ne vais-je pas me décourager avant même de toucher au port, c'est le cas de le dire?

Et puis, où donc se trouve la perfection?

J'ai beau admirer la mer, le ciel, le bateau sur lequel j'écris en ce moment, je me sens triste de me savoir si loin des Samozane; il me semble que quelque chose s'est détaché de moi pour rester là-bas, auprès d'eux, pendant que moi, je flotte vers l'inconnu, peut-être vers une tristesse plus grande encore. Tout à l'heure, comme nous quittions la côte provençale à force de vapeur, une voix a prononcé tout près de moi: "On n'aperçoit plus la terre!" et ce mot a fait déborder l'amertume de mon coeur; j'ai senti que j'allais pleurer et j'ai répondu je ne sais quoi à M. de Merkar qui me félicitait sur ma crânerie à supporter le roulis.

Pourtant, il se montre plein de délicates attentions à mon égard, les enfants s'apprivoisent et je leur conte des histoires abracadabrantes qui les mettent en joie. Mlle Gratienne semble s'attacher à moi, pauvre fille qui a peu de compensations à sa vie d'exilée.

Je l'étudie et je me répète que telle est la destinée qui m'attend.

Je me vois, dans un avenir peu lointain, assujettie comme elle à un devoir quotidien, fatigant, auprès d'enfants turbulents, pas toujours soumis, élevées à la diable par une mère trop faible.

O Robert! toi que j'ai offensé, que tu me manques pour me montrer ce que je dois faire et pour soutenir mon courage!

Mais aussi, j'ai bien fait de prendre ce parti en son absence; s'il eût été à Paris le mois dernier, il ne m'eût pas laissé suivre les Merkar; il eût usé de son autorité de tuteur pour me retenir.

Jusqu'à présent, je n'ai pas à me plaindre: voyage, traversée, tout s'effectue bien.

Le ciel n'a pas un nuage; voici la nuit qui s'annonce splendide, irradiée d'étoiles, et la lune, en croissant tout mince, semble nous suivre d'un oeil souriant dans notre course sur les ondes.

Peu de bruit: celui de la vague heurtant la coque du navire, la voix de deux passagers causant sur la passerelle, et, dans le milieu du bâtiment, la trépidation de la machine.

Tout est beau, calme, lumineux.

Si toute ma vie pouvait ressembler à cette soirée magique!…

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J'ai passé une nuit presque bonne, quoique un peu secouée dans ma couchette, tandis que ma petite compagne Yanette, dormait à poings fermés au-dessus de moi.

Longtemps, j'ai admiré hier la soirée superbe que nous traversions silencieusement et qui m'inspirait des idées graves, saintes, un recueillement que l'on doit ressentir surtout devant ces splendides spectacles.

Ah! ce matin, quel changement!

Certes, tout est aussi beau, aussi bleu; mais le moyen de se recueillir au milieu des bavardages des enfants, des bruits de la manoeuvre, des coups de cloche, des causeries des passagers!

"Voici un oiseau de terre! Alger n'est pas loin!" a crié quelqu'un.

En effet, déjà dans une brume bleuâtre la côte s'esquisse blanche et jolie.

Voici maintenant la ville étalée le long du port, et Raoul me désigne Mustapha, que nous irons voir et qui s'étage sur la colline en villas fleuries et blanches aussi.

Mon coeur se dilate devant l'idéale beauté de la ville dans laquelle je vais vivre.

Vivre, oui, longtemps? Qu'en sais-je? Tout cela dépendra de ceux qui m'entourent, et de moi, de mon courage.

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Arrivée, débarquement, ahurissement.

Foule d'Arabes en burnous blancs ou en fez rouge crasseux, aux pieds nus, qui nous prennent de force nos colis, en nous disant dans un sourire aux blanches dents:

"Yé té suis. Pas peur. Yé té suis."

Heureusement que mon cousin vient à la rescousse, nous délivre des importuns, nous empile tous dans deux voitures et reste sur le port à s'occuper de la douane et de nos bagages.

Mes bagages à moi, ont encore un poids et des dimensions ordinaires, mais ceux de ma cousine de Merkar sont incommensurables et innombrables. Je riais tout bas de la "tête" que faisait son mari en les comptant.

— Que peuvent bien contenir tant de caisses? murmura-t-il effaré.

— Mon Dieu! répondit la gouvernante avec un sourire indulgent: des robes, des jupons, des corsages, des chapeaux…

— Et aussi des petits pots de rouge et de blanc que maman se met sur la figure, ajouta Yannette, l'enfant terrible.

Dieu du ciel! quand je pense que j'ai failli devenir presque aussi frivole que cette chère cousine de Merkar! à part les petits pots de rouge et de blanc, bien entendu, dont je n'ai jamais usé."