XXXI
— Positivement, elle a embelli s'exclamait Guimauve, le monocle à l'oeil et examinant son ancienne "ennemie" retour d'Algérie.
— Qu'importe cela, si elle nous aime toujours autant! murmurait Mme
Samozane qu'Odette couvrait de caresses.
En pouvait-elle douter, alors?
On avait accueilli avec autant de joie l'arrivante que le voyageur. Gui, qui n'avait pas changé, lui, ne pouvait s'empêcher de s'extasier sur la métamorphose de sa cousine.
— Pourvu que tu ne sois pas trop sérieuse, au moins, Nénette, continuait-il; c'est que ce ne serait plus du tout amusant, sais-tu?
— Je serai sérieuse, oui monsieur, répondait-elle, parce que je dois mener une vie laborieuse. Je vais me reposer quelques jours, puis, je me mettrai à gagner mon pain.
— Si on te le permet, Odette, dit tranquillement Robert qui la regardait, sans sourire.
Elle releva sa crête:
— Il faudra bien qu'on me laisse faire, s'écria-t-elle. Ce n'est pas pour des prunes que j'ai bûché… pardon, travaillé comme un nègre en ces huit mois.
— A propos, fillette, reprit M. Samozane qui avait des moments de distraction, tu as été demandée en mariage, là-bas?
— Moi? fit Odette, en rougissant jusqu'aux oreilles.
— Elle? fit Robert dont le sourcil se fronça.
— Qui vous a dit?… commença la jeune fille, troublée.
— Dame! M. de Merkar, qui nous remplaçait auprès de toi, avait bien le droit de nous mettre au courant…
— Eh bien! oui, répliqua Odette très vite et comme pour se débarrasser d'un interrogatoire déplaisant; j'ai été demandée, en effet, par un monsieur très riche…
— Qui pourrait être ton père. Et ne le pouvant pas, poursuivit M.
Samozane, il se contente d'être ton cousin.
— Vraiment? fit encore Robert en tordant sa moustache fauve. Quel peut-il être?
— Tu ne devines pas? M. Garderenne…
— Ah! celui qui… s'écria Guillaume.
— Oui, celui qui a dépouillé notre Nénette d'une fortune. Fortune qui, en définitive, lui revenait.
— Il a un fier toupet! gronda le fils cadet des Samozane.
— Mon Dieu! non, il a trouvé Odette à son goût et, pour lui, c'était une manière fort agréable de lui rendre son bien en l'épousant.
— Et tu n'as pas voulu de lui? Oh! Nénette, que je t'aime pour cela! dit le jeune fou en déposant un baiser retentissant sur la main de sa cousine.
Seul, Robert ne riait pas. Il pensait à sa pupille, à M. Garderenne, et il se disait, avec une émotion sans pareille, qu'il s'en était peut-être fallu de peu que la pauvrette épousât ce quinquagénaire.
Eh! n'aurait-elle pas été excusable? Elle était si seule, si abandonnée, là-bas?
— Qu'as-tu, Robert? Tu as l'air soucieux, demanda soudain Odette, remarquant son silence.
— Rien, répondit-il en passant la main sur son front comme pour en chasser une pénible impression.
Et, obligeant ses lèvres à sourire, il ajouta:
— Si, au lieu de quêter tout de suite tant de détails de cette pauvre Odette, vous nous laissiez aller nous reposer? Songez que, la nuit dernière, nous n'avons pas fermé l'oeil, étant en chemin de fer, et que, depuis quatre heures que nous sommes arrivés, nous devons répondre aux questions multiples que vous nous posez.
— Bah! pour Nénette, il n'y a pas grand danger… elle ne sortira pas de son lit demain avant onze heures, fit observer Gui.
Mlle d'Héristel se rebiffa:
— Tu te trompes, Guimauve, dit-elle; en Algérie, sache que j'ai été d'une sagesse exemplaire et que j'y ai pris des habitudes matinales qui vous étonneront.
— Soit; mais demain tu feras exception à la règle, fillette, commanda Mme Samozane, car je ne te trouve pas très bonne mine et tu dois, en effet, avoir besoin de repos.
— Robert a raison, dit Odette, il faut se coucher, on meurt de sommeil… Je dois, dorénavant, avoir des égards pour ma santé qui me sera nécessaire, à l'avenir. Tantes, adieu. Mon oncle, bonsoir.
Elle tendit sa joue à tous et s'en fut coucher pour s'endormir bientôt d'un sommeil d'enfant.
Ses tantes vinrent la voir et la trouvèrent si gentille ainsi, que, ravies de la posséder de nouveau, elles ne purent résister à la tentation de glisser un baiser sur son front.
Les jours qui suivirent furent pleins de charme pour toute la famille.
A son tour, Robert raconta ce qu'Odette ignorait encore: ses expéditions dans les terres soudanaises, les travaux qu'il avait dû y faire, les dangers qu'il y avait courus, lui et ses compagnons…
Et Mlle d'Héristel l'admira du fond de son coeur et se trouva bien petite et bien misérable à côté de lui, elle qui croyait avoir fait beaucoup en secouant sa paresse et sa frivolité et en s'essayant à devenir studieuse, bonne et sérieuse.
Comme le voyageur avait un congé indéterminé pour se reposer de ses fatigues, les Samozane pensaient à louer, pour la saison s'été, une petite maison à la campagne où M. Samozane se remettrait aussi de sa secousse récente et où ils vivraient tous dans l'intimité la plus douce.
Or, il arriva, quelques jours avant qu'on se décidât à signer un bail de six mois, que Mlle d'Héristel reçut la lettre suivante qu'elle ne montra d'abord à personne:
"Ma chère enfant,
"Mon âge et mon titre de parent me donnent le droit de vous appeler ainsi, croyez-le.
"J'espère que vous ne garderez pas un trop mauvais souvenir de votre vieux cousin Garderenne qui vous aime aujourd'hui paternellement et veut vous le prouver.
"La somme que je vous ai enlevée, par un procès qui me semblait équitable tant que je ne vous connaissais pas, me pèse lourdement à présent.
"Cependant, je ne veux pas vous la restituer tout entière: vous seriez trop riche, cela pourrait vous rendre comme autrefois (c'est vous qui me l'avez dit), futile et vaniteuse, et votre main serait peut-être sollicitée parce qu'elle contiendrait beaucoup d'or.
"Si donc, vous me faites savoir un jour qu'un brave garçon veut vous épouser pauvre, j'applaudirai de tout mon coeur à cette union et, le lendemain des fiançailles, je verserai à votre nom la somme de quatre cent mille francs, à peu près la moitié de celle que vous a reprise ma rapacité.
"Jusque-là, que ce soit un secret entre nous.
"Si vous ne vous mariez pas, le jour de vos vingt-cinq ans, cette restitution vous sera faite, et je suis sûr que vous emploierez sagement cet argent.
"Mais permettez-moi d'espérer que j'assisterai plutôt et… plus tôt à votre mariage; vous êtes faite pour donner beaucoup de bonheur autour de vous.
"Quant au reste de la somme, puisque je suis assez riche pour m'en passer sans vivre plus mal pour cela, je la placerai sur la tête de votre premier-né, si vous voulez bien me faire l'honneur de me prendre pour parrain.
"Et maintenant, chère enfant, je n'ai plus qu'à vous souhaiter d'être heureuse et de rencontrer celui qui vous rendra telle.
"Ne pensez plus à moi avec amertume, et surtout ne refusez pas la donation très légitime que je veux vous faire.
"Vous ne voulez pas peiner un vieillard qui a déjà trop connu les déboires de la vie, n'est-ce pas? Si vous n'acceptiez pas cet argent, (le vôtre en définitive), il irait grossir le trésor des pauvres.
"Mais entre vos mains, chère enfant, il ne sera pas moins bien placé.
"Veuillez croire à mon absolu dévouement et à ma paternelle affection."
O. GARDERENNE.
Le mince papier dans ses doigts, les yeux dans le vide, ne regardant rien, Mlle d'Héristel murmurait de temps à autre:
"C'est drôle, c'est bizarre; mais c'est bien agir. Seulement, dois-je accepter?…
— Je sais! Je tiens mon affaire! s'écria-t-elle soudain; Je vais tenter une épreuve, et que le ciel me pardonne si je joue une petite comédie qui doit m'éclairer sur ce que je veux savoir!"
Comme un pas alerte se faisait entendre derrière la porte, elle enferma la lettre de M. Garderenne dans son corsage, prit une mine indifférente et pensa:
"Guimauve doit savoir moins que tout autre ce qui m'arrive.
Taisons-nous."
Et, à l'entrée de son cousin, elle parla de la pluie et du beau temps; il la trouva parfaitement inepte contre son ordinaire, mais il ne le lui dit pas.