XXXIII
— C'est une ravissante habitation, disait M. Samozane avec autant d'enthousiasme que sa nature calme pouvait en témoigner; l'air y est d'une pureté de cristal, la vue telle, que l'on passerait ses soirées sur la terrasse à regarder le soleil se coucher et la lune se lever…
— Quand il y a de la lune! ajouta Gui avec sérieux.
— Et une maison d'un confortable, reprit Jeanne, qui aimait son bien-être; des cabinets de toilette à chaque chambre, une salle de bain…
— Mais voilà, c'est d'un prix inabordable pour nous, soupira Mme Samozane, et il n'en faut plus parler puisque nous devons nous contenter de la petite propriété du bas…
— Où nous serons serrés comme des anchois, acheva l'incorrigible Gui.
La voix claire d'Odette s'éleva:
— Pourquoi, tante, ne loueriez-vous pas, de juillet à octobre, c'est-à-dire dès que nous serions mariés, Robert et moi, la jolie villa dont vous parlez?
— Tu es folle: on nous en demande trois mille cinq cents francs; on l'aurait eue pour trois mille, mais puisque…
— Il faut, dès aujourd'hui, signer un engagement, répéta l'obstinée jeune fille.
Guillaume murmura dans sa moustache:
— Je crois que son mariage lui tourne la tête; elle ne comprend plus rien, la chère cousinette.
—Eh bien! moi, je vais écrire au propriétaire que c'est une affaire conclue, répliqua Odette en découpant son bifteck avec férocité, car on était au déjeuner.
— Avec quel argent paieras-tu? demanda malicieusement Jeanne.
— Avec le mien, riposta Odette qui était toute rose et qui posa fourchette et couteau sur son assiette pour se tourner vers Robert.
Pardonne-moi, poursuivit-elle, je t'ai caché quelque chose, Robert, mais, je vais me confesser aujourd'hui, en public, et j'espère que tu ne me gronderas pas.
— Savoir! grommela le jeune homme qui ajouta, les yeux au ciel:
"Grand Dieu! que va-t-elle m'apprendre?"
— Lis, s'écria Mlle d'Héristel, en lui mettant sous les yeux la lettre, que nous connaissons, de M. Garderenne.
Robert pâlit un peu en en prenant connaissance; puis, faisant passer le papier à ses parents, il demanda, la voix altérée:
— J'espère que vous avez refusé, Odette?
Les jolis yeux de la jeune fille exprimèrent un effarement subit.
— J'ai réfléchi, puis j'ai répondu… mais la lettre n'est pas partie, elle est là-haut sur ma table… cela te fâcherait donc, si je redevenais riche?
— Absolument; je ne veux pas que tu doives un sou à ce… monsieur.
— Il me semble, fit tranquillement Mme Samozane après avoir lu à son tour, que ce monsieur, comme tu dis peu aimablement, Robert, agit très bien en rendant à Odette une fortune qui revenait à la chère enfant, de par la volonté du légataire au moins.
— C'est tout à fait mon avis, dit Guillaume à qui l'on ne demandait rien.
— Mais ce n'est pas le mien et je crois avoir le droit de décider la question, s'écria Robert très animé.
Je ne veux tenir Odette que d'elle-même, je ne veux pas de cette dot…
— Qu'elle mérite pourtant bien, car cet argent aura été joliment trimballé, insinua Guillaume.
— C'est possible; mais je suis seul en cause, répliqua sèchement son frère.
Puis, se tournant vers Odette:
— Chérie, tiens-tu donc tant que cela à cette fortune?
L'enfant leva ses yeux purs sur son fiancé et répondit, soumise:
— J'y tenais pour vous tous, Robert, pour louer cette villa qui vous a séduits et où mon oncle reprendrait des forces. J'y tenais aussi pour Jeanne qui aurait la dot réglementaire et pourrait se marier selon son coeur… Mais, je ferai ce qu'il te plaira, Robert, je ne veux pas te contrarier.
Jeanne était devenue toute rose, elle aussi.
— Mon Dieu! dit-elle en joignant les mains, si tu faisais cela,
Nénette!
La famille entière était ébranlée; seul, Robert tenait toujours bon.
— Cependant, hasarda tante Bertrande, il ne faut pas exagérer certains sentiments: Robert, mon enfant, tu sais très bien que l'intention du légataire était de laisser sa fortune au père de Nénette.
Un vice de forme dans le legs a permis à M. Garderenne d'intenter et même de gagner un procès plus ou moins justement. Il reconnaît sa faute et veut restituer…
— C'est possible, mais il choisit mal son moment pour cela, gronda
Robert.
— Si j'avais su, je n'aurais rien dit encore, murmura Odette très marrie.
— Qu'as-tu dit à ce monsieur? demanda l'irritable fiancé.
— Je peux te montrer ma lettre, puisqu'elle n'est pas partie, répondit
Mlle d'Héristel.
On sonna Euphranie et on la pria d'aller chercher, dans la chambre de sa jeune maîtresse, une missive demeurée sur la table.
— La… le… l'enveloppe? fit la brave femme effarée; ah! y a beau temps que je l'ai jetée à la poste.
— Comment! tu t'es permis… commença Odette.
— C'est après avoir fait votre chambre, mademoiselle; j'allais au marché, j'ai vu la lettre et j'ai pensé comme ça que vous l'aviez oubliée, rapport à ce que vous avez la tête un peu perdue, sauf respect, depuis que vous vous épousez avec m'sieu Robert.
— Mais, malheureuse, elle n'était pas cachetée!
— Oh! j'y ai bien vu et j'ai léché l'enveloppe gommée avant de la jeter à la boîte… Mademoiselle ne doute pas de ma discrétion: je ne sais pas lire l'écriture écrite.
— Dieu a donc décidé lui-même, soupira tante Bertrande, point fâchée au fond de ce qui arrivait.
— Nanie, souffrez que je vous embrasse pour vous féliciter de votre bonne inspiration, s'écria Gui.
Et, sans façon, il effleura de sa moustache les joues ridées mais encore fraîches de la vieille femme ravie.
On la congédia et le cadet des frères Samozane, prenant une attitude théâtrale, la main sur la poitrine, parla en ces termes:
— Mes chers parents, mon frère, ma soeur, puisque tu deviens ma soeur de fait, par le mariage, ma chère Nénette.
Voyez le doigt de Dieu en ce qui nous arrive. Une servante fidèle, instrument de la Providence, a tranché la question sans le savoir.
D'ici peu, M. Garderenne va recevoir l'acceptation de Nénette, et nos aimables fiancés vont voir l'aisance, sinon la richesse couler sous leur toit.
— Sans compter que notre premier enfant est déjà doté, dit ingénument
Odette.
Tu as bien lu la lettre de M. Garderenne, répliqua-t-elle; il dit qu'il sera parrain de notre premier-né et lui donnera environ trois cent mille francs.
— C'est juste.
— Et maintenant, conclut Mlle d'Héristel, assez causé de ce qui est irréparablement fait. Je propose que nous allions visiter la fameuse villa où nous devons passer en famille un été délicieux.
La promenade fut arrangée; seul, Gui, qui avait à écrire, demeura à la maison, ce qui lui procura l'inestimable faveur de recevoir Mlle Dapremont.
Elle avait eu vent du retour de Robert et accourait, assez désappointée de ne trouver au logis que son frère.
Guillaume entra au salon, plus ennuyé que ravi.
— Vous ne semblez pas enthousiasmé de ma visite, lui dit un peu âprement la demoiselle en quête de mari.
— Moi! comment donc? se récria-t-il. C'est le bonheur qui me coupe la parole.
— Ainsi, votre frère est revenu. Ses dangereux voyages ne l'ont pas trop…
— Décati, acheva Gui, voyant qu'elle cherchait son mot. Pas le moins du monde; il reparaît frais comme une rose et Odette aussi.
— Ah! Odette aussi? Ils sont revenus… ensemble?
— Comme vous le dites; sous l'égide de tante Bertrande et bras dessus, bras dessous, ainsi que deux tourtereaux — fiancés qu'ils sont.
— Comment! Ils sont… elle est… ils… essaya de proférer Mlle Dapremont qui était verte et qui voyait le salon tourner devant ses yeux.
— Fiancés? Mais certainement, et dès la plus haute antiquité. Ne vous en doutiez-vous pas un brin?
— Nullement, car ils cachaient trop bien leur jeu, répliqua aigrement
Antoinette, recouvrant la voix pour exhaler son courroux.
Et puis, je ne pouvais supposer que Rob… que votre frère, si grave, si instruit, si sérieux, s'éprendrait d'une petite fille si folle.
— C'est que voilà, chère mademoiselle, ces petites filles, comme vous le dites, dissimulent parfois sous des airs évaporés les qualités les plus exquises. Un moment venu, les airs évaporés fichent le camp… pardon, je voulais dire, s'envolent pour de bon…
— Et les qualités exquises restent, fit avec ironie Mlle Dapremont.
— C'est l'absolue vérité. D'ailleurs, notre chère Nénette a fait la conquête de toute l'Algérie en quelques mois.
— Comme Charles X.
— Tout à fait, et sans le chercher, elle du moins. Si elle l'avait voulu, elle aurait épousé trois sheicks, cinq Anglais milliardaires et vingt-quatre Français des meilleures familles.
— M. Robert a d'autant plus de chance de se voir préféré, qu'il est peu fortuné lui-même et que sa fiancée n'a plus de dot.
Guillaume parut tomber des nues.
— Qui vous a dit cela? Ah! oui, je sais, le bruit a couru qu'elle allait être dépouillée de sa fortune; mais il n'en est rien, et celui qui voulait lui intenter un procès, a compris qu'il serait injuste d'agir ainsi.
— Ah!… alors tout est bien, mes compliments, en ce cas! conclut Mlle Dapremont qui se leva, de plus en plus verte et de plus en plus consternée.
— Je ne manquerai pas de les transmettre aux deux fiancés quand ils rentreront, répliqua l'impitoyable Gui en reconduisant la visiteuse.
Soudain, Mlle Dapremont se retourna brusquement:
— Mais… pardon! Vos parents, si chatouilleux sur la question… religion, comment tolèrent-ils cette union entre cousins?
Gui se mit à rire:
— Chère mademoiselle, notre saint Père le Pape lui-même vous dirait que la mariage entre des cousins aussi éloignés que nous le sommes avec Odette — pas du tout germains, comme vous semblez le croire — est archi autorisé. Vous entendez bien? archi autorisé. Par respect pour ses tuteurs, Odette donne à papa et à maman les noms d'oncle et de tante, quand ils ne sont que des cousins âgés.
— Allons! je suis battues à plate-couture, soupira l'envieuse fille.
Et elle alla conter sa peine à son amie la plus intime Miss Hangora, qui la consola en ces termes:
— Soyez certaine, my dear, que cette petite étourdie n'est pas du tout la femme qu'il faut à M. Samozane.
— Je ne le sais que trop, gémit l'autre; il sera très malheureux avec elle.
Cette prédiction ne se réalisera pas, car nous devons avouer au lecteur, que Robert et Odette ont déjà quatre enfants à l'heure qu'il est et ils s'aiment autant qu'au premier jour. Ils ont d'ailleurs bien mérité leur bonheur car, très respectueux des lois de l'Eglise qui maternellement tolère, mais n'autorise pas les unions entre cousins, Odette, Robert et les parents de celui-ci hésitèrent longtemps à enfreindre ces lois; ce n'est qu'après avoir rempli toutes les formalités nécessaires en pareille circonstance et reçu toutes les dispenses voulues, que le mariage fut célébré avec grande pompe; aucune ombre ne vint donc attrister la joie de ce jour; et sans aucun obstacle, les bénédictions du Ciel purent se répandre avec abondance sur les jeunes époux.
Erreurs typographiques corrigées silencieusement:
Chapitre 1: =prète à pleurer= remplacé par =prête à pleurer=
Chapitre 1: =me fit grand peur= remplacé par =me fit grand'peur"
Chapitre 1: =que je me plaîs= remplacé par =que je me plais=
Chapitre 1: =violette de de ses yeux= remplacé par =violette de ses yeux=
Chapitre 1: =Seigneur, Seigneur!…= remplacé par =Seigneur,
Seigneur!…"=
Chapitre 1: =Saint-Pierre= remplacé par =Saint Pierre=
Chapitre 1: =m'avais habillée= remplacé par =m'avait habillée=
Chapitre 1: =mon lit funêbre= remplacé par =mon lit funèbre=
Chapitre 1: =regarde-là= remplacé par =regarde-la=
Chapitre 1: =la lointain de la maison= remplacé par =le lointain de la maison=
Chapitre 1: =réserve le crèpe= remplacé par =réserve le crêpe=
Chapitre 1: =n'est-ce pas, Blanche!= remplacé par =n'est-ce ce pas,
Blanche!"=
Chapitre 1: =conversèrent:.= remplacé par =conversèrent.=
Chapitre 2: =ressucitée= remplacé par =ressuscitée=
Chapitre 2: =puis, impatente= remplacé par =puis, impatiente=
Chapitre 2: =ne se vit assiéger= remplacé par =ne se vît assiéger=
Chapitre 3: =n'a pas durée= remplacé par =n'a pas duré=
Chapitre 3: =glacer une crême= remplacé par =glacer une crème=
Chapitre 3: =armoir à glace= remplacé par =armoire à glace=
Chapitre 3: =Ousqu'à présent= remplacé par =Jusqu'à présent=
Chapitre 3: =son apprécition= remplacé par =son appréciation=
Chapitre 3: =heures plus terd= remplacé par =heures plus tard=
Chapitre 5: =notre niêce= remplacé par =notre nièce=
Chapitre 6: =l'offre!.= remplacé par =l'offre!=
Chapitre 6: =désinvolture?= remplacé par =désinvolture?"=
Chapitre 8: =affectation sincère= remplacé par =affectation, sincère=
Chapitre 10: =Jamozane d'un ton= remplacé par =Samozane d'un ton=
Chapitre 10: =Soyez tranquille= remplacé par =— Soyez tranquille=
Chapitre 10: =à cette exploiton= remplacé par =à cette explosion=
Chapitre 11: =je suis partis= remplacé par =je suis partie=
Chapitre 11: =chose à une fin= remplacé par =chose a une fin=
Chapitre 11: =les curieuse= remplacé par =les curieuses=
Chapitre 11: =Pépin d'Héristal= remplacé par =Pépin d'Héristel=
Chapitre 12: =mêre de famille= remplacé par =mère de famille=
Chapitre 12: =mouche, ajouta= remplacé par =mouche ajouta=
Chapitre 13: =puis, travail.= remplacé par =puis, travail."=
Chapitre 17: =tu es raison= remplacé par =tu as raison=
Chapitre 17: =à cette instant= remplacé par =à cet instant=
Chapitre 17: =je ne m)y fie= remplacé par =je ne m'y fie=
Chapitre 17: =c'est un chance= remplacé par =c'est une chance=
Chapitre 17: =elle eut donné= remplacé par =elle eût donné=
Chapitre 17: =poussé à dire= remplacé par =poussée à dire=
Chapitre 17: =suavité enviable!.= remplacé par =suavité enviable!=
Chapitre 19: =plaisanter quoi qu'il= remplacé par =plaisanter quoiqu'il=
Chapitre 19: =je t'ai dis= remplacé par =je t'ai dit=
Chapitre 20: =c'est bon, va-t-en= remplacé par =c'est bon, va-t'en=
Chapitre 20: =plaîrait encore= remplacé par =plairait encore=
Chapitre 20: =laissons-là l'histoire= remplacé par =laissons là l'histoire=
Chapitre 20: =absolement fâchée= remplacé par =absolument fâchée=
Chapitre 21: =d'un acacias= remplacé par =d'un acacia=
Chapitre 21: =deux ans.= remplacé par =deux ans."=
Chapitre 22: =de mêre de famille= remplacé par =de mère de famille=
Chapitre 23: =pourquoi faire= remplacé par =pour quoi faire=
Chapitre 23: =parler. Gui= remplacé par =parler, Gui=
Chapitre 23: =soeur précheuse= remplacé par =soeur prêcheuse=
Chapitre 24: =pous sa beauté= remplacé par =pour sa beauté=
Chapitre 24: =côte Provençale= remplacé par =côte provençale=
Chapitre 24: =force de vapeur,,= remplacé par =force de vapeur,=
Chapitre 24: =jamais usé.= remplacé par =jamais usé."=
Chapitre 25: =moi qui avait= remplacé par =moi qui avais=
Chapitre 26: =dix ans seulement!= remplacé par =dix ans seulement!"=
Chapitre 26: =grand hâte= remplacé par =grand'hâte=
Chapitre 26: =lui devint= remplacé par =lui devînt=
Chapitre 27: =personne lui fit= remplacé par =personne lui fît=
Chapitre 27: =porte bonheur!= remplacé par =porte bonheur!"=
Chapitre 27: =tout kabyle= remplacé par =tout Kabyle=
Chapitre 27: =et bjientôt= remplacé par =et bientôt=
Chapitre 28: =domestique Kabyle= remplacé par =domestique kabyle=
Chapitre 28: =prochain embarquement.= remplacé par =prochain embarquement."=
Chapitre 29: =charmante parisienne= remplacé par =charmante Parisienne=
Chapitre 30: =à mefaire= remplacé par =à me faire=
Chapitre 30: =souffrit moins= remplacé par =souffrît moins=
Chapitre 30: =noire comme de l'encre= remplacé par =noires comme de l'encre=
Chapitre 30: =quitta la large= remplacé par =quitta le large=
Chapitre 30: =prit place= remplacé par =prît place=
Chapitre 31: =méthamorphose de sa cousine= remplacé par =métamorphose de sa cousine=
Chapitre 31: =veux savoir!= remplacé par =veux savoir!"=
Chapitre 32: =circonstance,= C'est remplacé =par circonstance. C'est=
Chapitre 32: =dis-le nous= remplacé par =dis-le-nous=
Chapitre 32: =sans embage= remplacé par =sans embages=
Chapitre 33: =caché, quelque chose= remplacé par =caché quelque chose=