VII
Ce soir-là, le salon des Daltier présentait un gracieux tableau dintérieur; on y voyait encore suffisamment pour se passer de lumière, malgré les rideaux de dentelle épaisse abaissés devant les fenêtres pour garantir du mistral qui soufflait avec rage.
Sur un divan, Albéric, le fils aîné, causait avec abandon avec sa mère; un autre jeune homme dune quinzaine dannées, Henri, racontait une histoire à deux petites filles, ses nièces, car la fille aînée de Mme Daltier était mariée et avait, ce jour-là, laissé ses enfants rue Montgrand. Au piano, deux jeunes filles de dix-huit à vingt ans jouaient à quatre mains, tandis que, derrière elles, Gustave, le jumeau dHenri, battait la mesure à tour de bras, comme sil se fût agi de diriger un orchestre complet.
La porte souvrit; on crut que cétait un domestique qui apportait les lampes; cétait Joseph, en effet, mais il introduisait simplement une visiteuse, annonçant: "Mademoiselle Mauduit." A ce nom, Albéric se leva brusquement, fort étonné. Les pianistes cessèrent leur jeu et Mme Daltier, qui ne connaissait pas larrivante, savança au devant delle avec un sourire de bienvenue.
Gilberte? murmurait Albéric qui ne pouvait en croire ses yeux.
La jeune fille fit quelques pas vers Mme Daltier:
Ma tante, nest-ce pas? dit-elle timidement tandis que toute cette jeunesse parsemée dans le petit salon lobservait curieusement.
Votre tante, oui, ma chère enfant, votre tante qui est charmée de faire votre connaissance; et voici vos cousins et vos cousines, ajouta-t-elle en désignant ses enfants. Dailleurs, Albéric, plus heureux que nous, a déjà eu le plaisir de vous rencontrer. Asseyez-vous, Gilberte, et dites- nous par quel hasard vous êtes à Marseille, vous que nous croyions à Paris.
Mais Gilberte nusa point de linvitation; elle resta debout et, dun geste rapide, releva la gaze soyeuse qui lui voilait le visage, ce joli visage quAlbéric avait eu seul le loisir de considérer déjà. Il remarqua seulement que le teint en était beaucoup plus pâle et lexpression profondément triste.
Gilberte reprit en levant ses beaux yeux sur lui:
Mon cousin ma dit, un soir, pendant son rapide passage aux Marnes: "Le jour où vous souffrirez, où vous aurez besoin daide, venez nous trouver à Marseille, vous y serez bien reçue." Or, aujourdhui, je me trouve toute seule dans la vie, toute seule au monde, et je viens.
En disant cela, il y avait comme un sanglot dans sa douce voix.
Mais… votre oncle… M. Simiès, est-ce que vous lavez perdu? demanda Mme Daltier en jetant un regard surpris sur les vêtements de Gilberte qui, quoique de moire sombre, ne parlaient pas de deuil.
Il est mort pour moi, répondit Gilberte, puisquil ma chassée de sa maison.
Chassée?…
Mme Daltier plongea ses yeux scrutateurs dans les yeux de Gilberte: elle se demandait, troublée, de quelle faute avait pu se rendre coupable cette jeune fille pour encourir une telle disgrâce, et si elle, la prudente mère de famille, avait raison douvrir ses bras à cette fugitive.
Mais ce rapide examen la rassura: il ny avait que du chagrin sur ce jeune visage et pas de confusion; les prunelles gardaient leur limpidité avec quelque chose de mélancolique, dun peu révolté même, ce front de vingt ans ne se courbait pas sous la honte.
Soyez la bienvenue chez moi, dit Mme Daltier, en prenant la main de Gilberte quelle fit asseoir à côté delle, et croyez que nous ferons notre possible pour vous remplacer ce que vous perdez.
Elle ajouta avec un soupir:
Comme vous ressemblez à votre mère!
Gilberte releva ses yeux soudain adoucis:
Vous avez connu ma mère?
Elle poursuivit avec une point damertume:
Si elle vivait encore, je ne viendrais pas vous importuner de ma présence, au moins.
Ne parlez pas dêtre importune, ma chère enfant, nous aurons grand plaisir à vous posséder tout le temps que vous voudrez. Préférez-vous causer avec moi ou vous reposer? Vous avez fait un long voyage, vous êtes pâle et fatiguée…
Je nai pas besoin de me reposer, dit vivement Gilberte; je me suis arrêtée quelques heures au Terminus pour ne point me présenter avec la poussière du chemin. Jaime mieux vous raconter tout de suite ce qui a motivé mon bannissement immédiat de la maison de mon oncle.
Gilberte avait loreille délicate; elle démêlait dans laccent et même dans laffabilité de Mme Daltier comme un effort, une contrainte; elle tenait à la rassurer.
Lexcellente femme nignorait pas la bizarre éducation que lathée Simiès avait donnée à sa nièce; il était donc tout simple quelle salarmât secrètement et hésitât à admettre dans lintimité de ses enfants une jeune fille élevée si différemment deux-mêmes.
Mes chéries, dit-elle aux musiciennes, allez vous occuper de votre cousine: quon prépare la chambre bleue; veillez à ce que rien ny manque; emmenez les petites avec vous et vos frères aussi; ils peuvent vous aider.
Douée dun tact parfait, Mme Daltier jugeait inutile que toutes ces jeunes oreilles prissent part aux confidences de la voyageuse. Les enfants obéirent, saluant dun sourire au passage leur nouvelle parente.
Albéric se levait de son côté pour laisser sa mère et
Gilberte en tête à tête, mais cette dernière le retint:
Vous pouvez entendre ce que je vais dire, mon cousin; vous connaissez mon oncle Simiès, et cest grâce à vous que jai pensé à la seule famille à laquelle je pouvais demander asile.
Il se rassit et elle poursuivit, tandis quune émotion contenue faisait trembler sa voix:
Il y a huit jours, jétais encore bien heureuse et insouciante dans la vie. En peu dheures cela a changé par le subit caprice de mon tuteur.
Quy a-t-il donc eu entre vous? peut-être le mal nest-il pas sans remède? Vous avez été sans doute trop prompts tous les deux? Peut-être votre oncle regrette-t-il à lheure quil est une sévérité…
Gilberte secoua la tête:
Non, ma tante, ne croyez pas cela. Il ne me pardonnera jamais davoir désobéi à ses ordres, de lui avoir résisté formellement et de préférer être à jamais bannie de chez lui que daccéder à son désir.
Et quexigeait-il donc que vous ne pussiez satisfaire?
Une faible rougeur monta aux joues de Gilberte.
Il voulait me faire épouser un homme que jestime pas.
Il y eut un instant de silence: Mme Daltier semblait soulagée dun grand poids. Albéric examinait attentivement sa cousine.
Et qua donc fait cet homme pour mériter une si forte antipathie de votre part?
Ma tante, je ne sais; il me déplaît souverainement; il est vulgaire et jai horreur de la vulgarité; je ne parle pas dune absolue stérilité desprit qui le rend encore plus insupportable. Bref, puisque je ne laime pas, je ne peux pas lépouser.
Mme Daltier attira Gilberte à elle et mit un baiser sur ce joli visage irrité.
Cette enfant avait au moins gardé, dans le milieu dévoyé où elle avait vécu, une grande fraîcheur de sentiments.
Quant à Albéric, si Mlle Mauduit leût regardé cet instant, elle eût vu un sourire sesquisser sous sa moustache brune.
Et pourquoi votre oncle y tenait-il tant, à ce mariage?
M. Mahoni possède onze millions, alors!…
Mme Daltier sourit à son tour.
Et cela ne vous a point tentée, Gilberte?
Gilberte se mit à rire dun joli rire cristallin et frais.
Aucunement, ma tante.
Puis elle rougit, hésita un peu et reprit:
Mon oncle, qui… qui est légèrement… enfin qui a des idées très arrêtées et très bizarres quelquefois, se figure que largent peut seul faire le bonheur en ce monde et quune jeune fille arrive à la félicité la plus parfaite en contractant une union qui lui apporte une grosse fortune, beaucoup de diamants et une corbeille magnifique.
Et vous ne pensez pas comme lui?
Oh! non, la tante, fit Gilberte en levant ses grands yeux francs sur Mme Daltier. Aussi ai-je résisté à mon oncle, doucement, poliment, mais avec fermeté. Je lai supplié, jai tenté de ladoucir: il ma répondu par une insulte.
Les yeux dAlbéric et de sa mère linterrogeaient:
Il ma dit, sécria Gilberte indignée, il ma dit que je navais au cur que de lingratitude et que je ne désirais rester chez lui que pour…
Pour?…
Pour soigner mon héritage. Or, reprit-elle avec feu, je nen veux point de son argent, je nai jamais songé quil pourrait me léguer sa fortune, et, à présent, jaimerais mieux mendier mon pain que de lui demander la moindre chose. Alors je suis partie de chez lui le jour même quil men a chassée. Je ne savais où aller. Jai beaucoup damies, mais, sans que je puisse définir pourquoi, il me répugnait de me réfugier chez elles. Certainement elles sont fort gentilles, cependant nous ne saurions sympathiser ensemble de près comme de loin. Cest alors que je me suis souvenue des bonnes paroles de mon cousin et vous voyez que jen ai profité puisque je suis venue tout droit à vous.
Et vous ne pouviez mieux faire, ma chère enfant, dit Mme Daltier en attirant Gilberte contre elle. Marie et Edmée seront charmées de vous avoir pour compagne; elles vous aiment déjà, jen suis sûre, et moi jaurai une fille de plus.
Ces mots fondirent lâme encore un peu fermée de Gilberte. Jusqu'à présent elle navait pu pleurer; cette fois elle appuya sa tête sur lépaule de sa tante et pleura amèrement.
Toute son énergie était soudain tombée et elle était prise dun tremblement nerveux quelle ne pouvait réprimer.
Mme Daltier pria son fils daller chercher un verre deau pour Gilberte; celle-ci profita de labsence du jeune homme pour murmurer à loreille de sa tante:
Vous êtes bonne, oh! vous êtes bonne et je vous aimerai tant! Mais je ne vous imposerai pas longtemps ma présence, allez! A présent que je suis pauvre, je veux travailler, je ne souffrirai de me voir à la charge de personne. Je travaillerai.
Et à quoi, grand Dieu! pauvre enfant?
Ne craignez pas, laissez-moi faire. Quand jaurai recouvré ma tranquillité desprit, dans quelques jours, jaurai mûri mon plan et je chercherai de loccupation. On peut faire beaucoup de choses à mon âge et, par bonheur, mon instruction est bien complète.
"Non, pas complète, pensa Mme Daltier, soignée peut-être, complète non. Il y a un point capital qui a été négligé."
Sais-tu ce que me dit ta cousine? ajouta-t-elle en voyant rentrer Albéric. Eh bien! elle parle déjà de partir, à peine arrivée. Elle ne veut pas nous rester longtemps, elle veut gagner sa vie au dehors.
Elle sattendait à une protestation de la part de son fils, mais il ne répondit pas.
Mme Daltier rappela les enfants; Marie et Edmée accaparèrent leur cousine et lentourèrent de soins et dattentions.
Elles la conduisirent à la chambre qui lui avait été préparée, simple, mais confortable.
Cest trop bon pour moi, dit Gilberte à Mme Daltier qui les avait suivies. Le coin le plus modeste de votre maison meût suffi.
Nous ne laurions pas souffert, mignonne; dailleurs vous ne trouverez pas ici le luxe auquel vous étiez habituée à Paris.
Eh! que mimporte? Croyez-vous que jy tienne tant que cela? Je serai si bien ici!
Gilberte demeura seule quelques instants pour échanger son costume de voyage contre un autre plus frais, puis ses cousines vinrent laider à vider sa malle et à ranger ses effets, tout en la distrayant par leur gai babil.
Pendant ce temps, Mme Daltier racontait à son mari, qui rentrait avec son gendre et sa fille aînée, comment Mlle Mauduit allait désormais partager leur vie de famille.
M. Daltier approuvait toujours les décisions de sa femme; ce soir-là, il eut un léger froncement de sourcils.
Croyez-vous, dit-il, que cette jeune fille, élevée si différemment de nos enfants, ne puisse être pour eux un exemple pernicieux, un sujet… détonnement, sinon de scandale? car, enfin, elle doit professer les théories de son oncle, et…
Mon ami, voyez-la et vous jugerez. Gilberte ma paru simple et bonne, douée de trop de tact et dintelligence pour exposer sa profession de foi devant nos enfants. Si cela arrivait cependant, contre mes prévisions, il serait toujours temps de lui faire entendre que nous ne pouvons le subir.
Lorsque Mlle Mauduit vint tendre la main à son oncle, celui- ci fut conquis tout de suite par sa grâce dénuée dartifice et son air triste, et il dissimula ladmiration que lui inspirait ce beau visage.
Certes, les demoiselles Daltier étaient bien jolies avec leurs yeux rieurs de méridionales, leur teint chaud et leurs tailles rondes, mais elles natteignaient pas à lexquise beauté de leur cousine et ne songeaient pas à lenvier.
Gilberte fut présentée à M. et Mme Martelli dont elle avait déjà caressé les gentils babies, et lon se mit à table.
Gilberte parla peu et mangea moins encore, non quelle se sentît gênée dans ce milieu cordial, mais elle avait encore le cur un peu gros.
Cette réunion de famille, égayée par les saillies des jeunes gens, était rendue intéressante par la causerie intelligente des grandes personnes; là pas un mot nétait prononcé qui pût faire rougir les jeunes oreilles; un accord amical régnait entre tous, et les petits garçons, suivant lexemple de leurs aînés, témoignaient une sorte de courtoisie gracieuse aux dames. Pas une phrase ne sonnait faux, nétait déplacée dans la conversation, et Gilberte se sentit surprise dy trouver un charme extrême.
Sans le souvenir de sa récente humiliation, elle eût été presque heureuse.
Le dîner terminé, M. Martelli lui offrit le bras; on prit le café au salon et lon envoya les petits jouer à la salle détude.
On pria Gilberte de se mettre au piano, car on la savait bonne musicienne.
Un instant Albéric se demanda avec effroi si elle nallait point gratifier ses auditeurs dune de ces lestes chansons quil lavait entendue chanter aux Marnes. Mais Gilberte déclina linvitation, prétextant sa fatigue, et comme elle était fort pâle et semblait, en effet, à bout de forces, Marie et Edmée, sur le conseil de leur mère, la conduisirent à sa chambre pour quelle se couchât.
Gilberte avait grand besoin de repos après deux journées agitées et une nuit passée en wagon; elle sendormit rapidement, mais son sommeil fut pénible et hanté de cauchemars. Le lendemain, elle séveilla avec la fièvre et ne put parvenir à se tenir debout.
Ce malaise dura plusieurs jours, ce qui fit que, le dimanche suivant, comme elle était encore faible et incapable de sortir, nul ne sétonna de ne point la voir escorter la famille Daltier aux offices.
Pendant cette réclusion forcée, Gilberte fut à même dapprécier, dabord lexquise bonté de sa tante qui la soigna avec une sollicitude touchante, puis le dévoûment de ses gentilles cousines qui se privèrent de promenades et de plaisirs pour lui tenir compagnie.
Albéric seul demeurait un peu froid; il serrait la main de Gilberte soir et matin, senquérait avec soin de sa santé, mais ne semblait pas, comme les autres, prendre à tâche de consoler la pauvre exilée.
La santé revint vite à celle-ci; elle retrouva ses fraîches couleurs et sa gaîté, mais non plus cette gaîté mordante et sceptique quelle avait chez M. Simiès.