VIII
Il y a plus de six mois que Mlle Mauduit fait pour ainsi dire partie de la famille Daltier. Ce nest plus la jeune fille athée, railleuse et frivole qua élevée M. Simiès.
Gilberte est croyante, Gilberte est presque fervente; le miracle sest opéré doucement, lentement, dans ce milieu adorablement bon et pur.
Le deuxième dimanche après son arrivée à Marseille, Gilberte vit entrer chez elle ses cousines prêtes à partir pour la messe.
Tu nes pas habillée? Nous tavions bien dit que loffice est à dix heures. Dépêche-toi.
Je sais bien, mais…
Et devant le regard candidement étonné des fillettes, Gilberte, rouge et confuse, a pris son chapeau, ne voulant pas être pour elles un sujet de scandale.
Elle nosait pas non plus, le soir, à lheure de la prière faite en commun, séclipser sans bruit comme une païenne quelle était. Elle sagenouillait aussi, et, si elle ne priait pas, du moins elle nétonnait personne.
Puis, un jour, il lui tomba sous la main le premier volume de ce bel ouvrage de Bougaud: "Le Christianisme et les temps présents". Un sourire incrédule aux lèvres, elle louvrit machinalement au chapitre: "De la vraie nature de Dieu" et elle lut. Et ces vérités si nettement expliquées, et cette logique impossible à nier, et ce style noble et élevé, tout cela lentraîna si loin quelle passa plusieurs heures à dévorer ces pages, et quand Mme Daltier, inquiète de son absence prolongée, vint la trouver:
Cest beau, lui dit Gilberte sans relever la tête, cest beau.
Nosant interrompre cette lecture quelle attribuait à une grâce soudaine den haut, Mme Daltier sassit à côté delle sans parler.
Quand Gilberte ferma le livre avec un soupir, elle dit à sa tante:
Prêtez-le-moi, je vous en prie, je serai heureuse de le
terminer.
Bien volontiers, ma chère enfant, mais ceci est une lecture
nouvelle pour vous et peut-être peu intéressante.
Au contraire, ma tante.
Et, songeuse, elle ajouta:
Pourquoi ne ma-t-on jamais mis de ces choses-là entre les mains? Je ne serais pas ce que je suis. On ma fait lire du Renan, du Voltaire, du Darwin, du dAlembert, du Henri Heine, mais jamais de controverse. Laissez-moi achever ce livre-là, car je sens que la vérité est ici.
Après les cinq volumes de Bougaud, ce furent ceux plus abstraits, mais non moins beaux, de Nicolas. Et un jour vint où, émue et suppliante, elle dit à sa tante:
Instruisez-moi; je vois que je suis une ignorante.
Ce fut avec joie que Mme Daltier entreprit léducation religieuse de sa nièce; mais il arriva quelle fut prise à ce moment dune extinction de voix qui dura plusieurs semaines.
Elle ne voulut pas se faire remplacer par ses filles: il fallait une voix plus persuasive, un jugement plus mûr pour achever luvre commencée par les livres.
Albéric sera votre professeur de théologie si cela ne vous ennuie pas, dit-elle à la jeune fille, et il sacquittera mieux que moi de cette tâche, car il est doué dune éloquence peu ordinaire.
Et, à dater de ce jour, après les heures consacrées à ses travaux dingénieur, Albéric Daltier apprenait à Gilberte cette sublime doctrine enfermée en un tout petit et modeste livre que tant dhommes ont oublié de notre temps, et quelle-même ne connaissait pas.
Après linstruction religieuse, ils philosophaient souvent, car Gilberte était une intelligence avide et chercheuse, pouvant plonger à de grandes profondeurs.
A la fin, Albéric était devenu pour elle plus quun maître, un ami, un guide auquel elle ne craignait jamais de sadresser pour avoir un conseil, auquel elle disait tout.
Elle navait rien à cacher, et elle lui raconta toute sa vie passée.
Il frémit en songeant combien eût pu être dévoyée cette riche nature, cette âme quil comparait en lui-même à un diamant brut quun peu de travail rendrait splendide.
Il reconnut avec une satisfaction délicieuse que cette enfant, aussi fraîche que lor, navait point perdu lheureuse ignorance de la jeunesse, que le mal avait glissé sur elle sans la ternir.
On lui avait appris à tout nier, tout flétrir, tout railler: elle en avait souffert sans sen rendre compte. A présent, il lui apprenait au contraire à croire, à bénir et à respecter les choses bonnes et saintes.
Et elle lécoutait chaque jour avec ravissement, sa tête pensive appuyée sur sa main, ses yeux sur les siens, et elle sentait quil lui disait la vérité et quil voyait plus loin et plus haut que tous.
Mentalement elle le comparait à cette foule vicieuse et dorée au milieu de laquelle elle avait vécu adulée par devant, peut-être dénigrée par derrière, et dans laquelle elle navait jamais rencontré un être comme celui-ci, profond causeur et penseur, respectueux dans sa politesse caressante et fière, modeste dans son mérite; elle sentait que son âme vibrait à lunisson de la sienne tandis quelle écoutait sa voix aux cordes graves, parlant avec chaleur et conviction.
Elle était devenue douce et soumise avec cet homme, elle qui traitait jadis tous les autres, tantôt avec une désinvolture un peu cavalière, tantôt comme elle aurait traité des serviteurs.
Cette fois elle obéissait, car il avait le secret de la faire plier toujours, et elle sentait sous sa douceur une fermeté inébranlable.
Et lui désirait et appelait tous les jours lheure aimée où il devait sentretenir avec elle. Non, certes, ce nétait pas une fille superficielle et vide avec laquelle on est bientôt las de causer.
Il aimait à linstruire, à se faire interroger, à plonger dans cette âme dont une vie évaporée et une éducation bizarre navaient pu faner la fleur dinnocence; il aimait à surprendre lémotion grave et douce qui colorait ce fin visage et le rayon denthousiasme qui animait ces yeux caressants.
Ils parlaient de tout ensemble: de la fausseté du monde, de la bonté de Dieu, de la beauté de lâme, même de lamour.
Lamour était pourtant chose inconnue à Gilberte; elle lavait lu et lavait chanté, elle en parlait, mais sans le comprendre encore.
Elle nommait à son cousin ceux qui lui avaient fait la cour jadis chez son oncle, ou qui lui avaient juré une tendresse immuable.
Je ny ai pas cru, disait-elle, tandis quun sourire découvrait ses dents de nacre, et je les tenais à distance.
Vraiment, vous najoutiez pas foi à leurs sentiments?
Oh! non, car je me fais une autre idée de lamour, du véritable amour, et je sens que ce nest pas cela.
En disant ces mots, elle le regardait bien en face. Non certes, elle navait rien dans le cur qui pût linquiéter, la chère mignonne, et, pour le moment, elle ne songeait quà devenir bonne et pieuse comme Marie et Edmée.
Hélas! et cependant, sans sen apercevoir, elle y buvait à cette source fatale, la pauvre enfant; elle sattachait au jeune ingénieur chaque jour davantage, et dautant plus profondément que ce sentiment nétait pas éclos dun seul jet, comme un coup de foudre; il avait pris de profondes racines en elle; elle aimait celui qui lavait régénérée et qui la regardait au fond de lâme en lui expliquant ce que doit être la tendresse humaine qui fait passer Dieu avant tout.
Un jour vint où elle vit clair en elle-même. Ce jour-là déjà sa position avait changé: son oncle Simiès était mort, frappé subitement dapoplexie. Il navait pas eu le temps de la déshériter et, par son testament, léguait tous ses biens à Mlle Mauduit.
Gilberte souffrit de cette perte; après tout, Simiès lavait aimée et soignée pendant une partie de son enfance et de son adolescence, et elle avait espéré le ramener quelque jour à des sentiments plus chrétiens.
Dieu nen avait pas décidé ainsi; il avait puni brusquement lathée qui avait cru pouvoir se passer de lui toute sa vie et qui avait failli perdre lâme dune enfant en y jetant de funestes semences.
Lorsque Gilberte entra en possession de sa nouvelle fortune,
M. Daltier lui dit avec un sourire:
A présent, mignonne, vous pourrez vous marier magnifiquement à qui vous conviendra, car vous voilà devenue ce quon appelle de nos jours: un beau parti.
A cette plaisanterie, Gilberte fronça le sourcil et répondit, évitant les yeux dAlbéric qui cherchaient les siens:
Je ne veux pas me marier encore.
Le même soir, assise au piano, elle chantait, dune voix lente, cette naïve, mais expressive romance tirée de lopérette dOffenbach: "Robinson Crusoé":
Sil fallait quaujourdhui
Quelquun mourût pour lui,
A cet instant suprême
Je vous embrasserais
Et puis aussi jirais
Jirais moffrir moi-même,
Si cest aimer, je laime.
Je sens que sil partait
Mon cur éprouverait
Une douleur extrême;
Et je sens quavec lui
Senvolerait aussi
La moitié de moi-même.
Si cest aimer, je laime.
Quand elle abandonna le piano, elle rougit en voyant fixés sur elle les yeux étincelants de son cousin.