“L’Appel aux Vivants”

La mort règne sur le monde. Vivants, secouez son joug! Il ne lui suffit pas d’anéantir les peuples. Elle veut qu’ils la glorifient, qu’ils y courent en chantant; et leurs maîtres exigent qu’ils célèbrent leur propre sacrifice... «C’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie!...»—Ils mentent! Vive la vie! Seule, la vie est sainte. Et l’amour de la vie est la première vertu. Mais les hommes d’aujourd’hui ne la possèdent plus. Cette guerre le démontre—et déjà, depuis quinze ans, chez beaucoup (avouez-le!) le monstrueux espoir de ces bouleversements. Vous n’aimez pas la vie, vous qui n’en voyez pas d’emploi meilleur à faire que de la jeter en pâture à la mort. Votre vie vous est à charge: à vous, riches, bourgeois, serviteurs du passé, conservateurs qui boudent, par manque d’appétit, par dyspepsie morale, âme et bouche pâteuses, amères, par ennui,—et à vous, prolétaires, pauvres et malheureux, par découragement du lot qui vous est attribué. Dans la médiocrité maussade de votre vie, dans le peu d’espérance de la transformer jamais (hommes de peu de foi!) vous n’aspirez qu’à en sortir par un acte de violence qui vous soulève au-dessus du marécage, l’espace d’une minute au moins,—la dernière. Les plus forts, ceux de vous qui ont le mieux conservé l’énergie des instincts primitifs—anarchistes ou révolutionnaires,—font appel à eux seuls pour accomplir cet acte qui les libère. Mais la masse du peuple est trop lasse pour prendre l’initiative. C’est pourquoi elle accueille avec avidité la puissante lame de fond qui remue les patries,—la guerre. Elle s’y abandonne avec une sombre volupté. C’est le seul instant de leur vie, où ces pâles existences sentent passer en elles le souffle de l’infini. Et cet instant est celui de l’anéantissement!...

Ah! le bel emploi de la vie!... N’être capable de l’affirmer qu’en la niant—au profit de quel dieu carnassier? Patrie, Révolution... qui fait claquer ses mâchoires sur les os de millions d’hommes...

Mourir, détruire. La glorieuse affaire! C’est vivre qu’il faudrait. Et vous ne le savez pas! Vous n’en êtes pas dignes. Jamais vous n’avez goûté la bénédiction de la minute vivante, de la joie qui circule dans la lumière. Ames moribondes qui veulent que tout meure avec elles, frères malades à qui nous tendons la main pour les sauver, et qui nous tirent à eux, rageusement, dans l’abîme...

Mais ce n’est pas à vous, malheureux, que j’en ai; c’est à vos maîtres. Vous, les maîtres de l’heure, nos maîtres intellectuels, nos maîtres politiques, maîtres de l’or, du fer, du sang et de la pensée! Vous qui tenez ces États, vous qui remuez ces armées, vous qui avez façonné ces générations, par vos journaux, vos livres, vos écoles, vos Églises, et qui de ces âmes libres avez fait des troupeaux! Toute leur éducation—votre œuvre d’asservissement—éducation laïque, éducation chrétienne, exalte également, avec une joie malsaine, le néant de la gloire militaire et de la béatitude; elle tend, au bout de la ligne de l’Église ou de l’État, la mort comme un appât...

Scribes et Pharisiens, hypocrites, malheur à vous! Politiciens et prêtres, artistes, écrivains, coryphées de la mort, vous êtes pleins, au dedans, d’ossements et de pourriture. Ah! vous êtes bien les fils de ceux qui tuèrent le Christ. Comme eux, vous écrasez les épaules des hommes de fardeaux monstrueux que vous ne remueriez pas seulement du bout du doigt. Comme eux, vous crucifiez; et ceux qui veulent aider les peuples infortunés, ceux qui viennent parmi vous, portant dans leurs mains la paix, la paix bénie, vous les emprisonnez et vous les outragez, et, comme dit l’Écriture, vous les pourchasserez de cité en cité, jusqu’à ce que tout le sang répandu sur la terre retombe en pluie sur vous.

Pourvoyeurs de la mort, vous ne travaillez que pour elle. Vos patries ne sont faites que pour asservir l’avenir au passé et ligoter aux morts pourrissants les vivants. Vous condamnez la vie nouvelle à perpétuer peureusement les rites vides des tombeaux... Ressuscitons! Sonnons les Pâques des vivants!

Hommes, il n’est pas vrai que vous soyez les esclaves des morts et, par eux, enchaînés comme les serfs à la terre. Laissez les morts enterrer les morts et s’enterrer avec eux! Vous êtes fils des vivants, et, à votre tour, vivants. Frères jeunes et sains, brisez la torpeur neurasthénique, secouée d’accès de frénésie, qui pèse sur les âmes asservies aux patries du passé. Soyez maîtres du jour, et maîtres du passé, pères et fils de vos œuvres! Soyez libres! Chacun de vous est l’Homme,—non pas la chair gâtée qui pue dans les tombeaux, mais le feu crépitant de vie qui lave la pourriture, qui dévore les cadavres des siècles gisants, et toujours feu nouveau, jeune feu, ceint la terre de ses bras brûlants. Soyez libres! O vainqueurs de la Bastille, vous n’avez pas encore conquis celle qui est en vous, la fausse Fatalité, qu’ont bâtie, pour vous emprisonner, tous ceux depuis des siècles qui, esclaves ou tyrans, (ils sont de la même chiourme), ont peur que vous preniez conscience de votre liberté. L’ombre massive du passé—religions, races, patries, science matérialiste—couvre votre soleil. Marchez à sa rencontre! La Liberté est là, derrière ces remparts et ces tours de préjugés, de lois mortes, de mensonges sacrés, que gardent les intérêts de quelques augures, l’opinion des masses enrégimentées, et vos doutes en vous. Osez vouloir! Et soudain, derrière les murs du faux Destin écroulés, vous reverrez le soleil et l’horizon illimité.

Au lieu d’être sensible à la flamme révolutionnaire de cet appel, le Comité du journal ne s’attacha qu’aux trois ou quatre lignes où Clerambault semblait mettre dans le même sac les violences de toute mouture, celles de gauche, comme de droite. A quel titre ce poète venait-il, dans un journal du Parti, donner des leçons aux socialistes? Au nom de quelle doctrine? Était-il seulement socialiste? Qu’on renvoie à la bourgeoisie ce bourgeois tolstoïen et anarchiste, avec ses exercices de style!—Vainement, quelques esprits plus larges protestèrent qu’avec ou sans étiquette une pensée libre devait être accueillie, et que celle de Clerambault, si ignorante qu’elle fût de la doctrine, était plus vraiment socialiste que celle de socialistes associés à l’œuvre de tuerie nationale. On passa outre; et l’article de Clerambault lui fut, après avoir dormi quelques semaines au fond d’un tiroir, rendu, sous prétexte que l’actualité était exigeante et qu’on avait trop de copie.

Clerambault porta l’article à une petite revue, plus attiré par son renom littéraire que par ses idées. Le résultat fut que la revue fut fauchée, suspendue par arrêté de police, le lendemain de la parution de l’article, blanchi pourtant jusqu’à la corde.

Clerambault s’entêta. Il n’est pires révoltés que, si on les y force, ceux qui ont été soumis toute leur vie. J’ai souvenir d’avoir vu, une fois, un grand mouton qui, harcelé par un chien, finit par foncer sur lui; et le chien, atterré par ce renversement inattendu des lois de la nature, s’enfuit en aboyant, de stupeur et de peur. Le chien-État est trop sûr de ses crocs, pour s’inquiéter de quelques moutons révoltés. Mais le mouton-Clerambault ne mesurait plus l’obstacle: il donnait de la tête à tort et à travers. Le propre des cœurs faibles et généreux est de passer sans transition d’une exagération à l’autre. De l’excès du sentiment grégaire Clerambault avait sauté, d’un bond, à l’excès de l’individualisme isolé. Parce qu’il le connaissait bien, il ne voyait plus partout que le fléau de l’obéissance, cette suggestion sociale, dont les effets s’étalaient dans tous les milieux: passivité héroïque des armées qu’on exalte jusqu’à la frénésie, comme les millions de fourmis enclavées dans le gros de la tribu; servilité moutonnière des Assemblées qui, tout en méprisant un chef de gouvernement, le soutiennent de leurs votes, jusqu’au hasard d’une explosion provoquée par la révolte d’un seul; soumission maussade, mais enrégimentée, des partis mêmes de liberté, sacrifiant à l’idole absurde de l’Unité abstraite jusqu’à leur raison de vivre. Cette passion d’abdiquer était pour lui l’ennemi. Et sa tâche lui sembla, en réveillant le doute, l’esprit qui ronge les chaînes, de rompre, s’il pouvait, la grande suggestion.


Le foyer du mal était l’idée de nation. On ne pouvait toucher à ce point envenimé, sans faire hurler la bête. Clerambault l’attaqua sans ménagements.

... Qu’ai-je à faire de vos nations? Vous me demandez d’aimer, de haïr des nations? J’aime, ou je hais des hommes. Il en est, dans chaque nation, de nobles, de vils, de médiocres. Et dans chaque nation, les nobles et les vils sont peu, et les médiocres sont foule. J’aime, ou je n’aime point un homme pour ce qu’il est, et non pour ce que sont les autres. Et n’y eût-il qu’un seul homme que j’aime dans une nation, cela me suffirait pour ne pas la condamner.—Vous me parlez de luttes et de haines de races? Les races sont les couleurs du prisme de la vie: c’est leur faisceau qui fait la lumière. Malheur à qui le brise! Je ne suis pas d’une race. J’appartiens à la vie, à la vie tout entière. Dans toutes les nations, alliées ou ennemies, j’ai des frères; et les plus proches ne sont pas toujours ceux que vous prétendez m’imposer comme compatriotes. Les familles des âmes sont dispersées à travers le monde. Reformons-les! Notre tâche est de détruire les nations chaotiques, et de tresser à leur place des groupes harmonieux. Rien ne l’empêchera. Les persécutions mêmes forgeront sur la souffrance commune la commune affection des peuples torturés.

D’autres fois, sans nier l’idée de nation, et même en admettant les nations comme un fait naturel,—(car il ne se piquait pas de logique, et cherchait seulement à atteindre l’idole, à tous les défauts de la cuirasse),—il affirmait brutalement son détachement de leurs rivalités. Cette attitude n’était pas la moins dangereuse.

Je ne puis m’intéresser aux querelles de suprématie entre vos nations. Il m’est indifférent que triomphe sur le ring telle ou telle couleur. Quel que soit le gagnant, c’est l’humanité qui gagne. Il est juste que le peuple le plus vivant, le plus intelligent, et le plus travailleur, l’emporte dans les luttes pacifiques du travail. Le monstrueux serait que les concurrents évincés, ou sur le point de l’être, eussent recours à la violence pour l’éliminer du marché. Ce serait sacrifier les intérêts de tous les hommes à ceux d’une raison commerciale. La patrie n’est pas une raison commerciale. Il est certes fâcheux que la hausse des uns fasse la baisse des autres; mais quand le grand commerce de mon pays ruine le petit commerce de mon pays, vous ne dites pas que c’est un crime de lèse-patrie; et pourtant, cette lutte fait des ruines plus tristes et plus imméritées. Tout le système actuel d’économie du monde est funeste et vicieux: il faut y remédier. Mais la guerre, qui cherche à escroquer le concurrent plus habile ou plus heureux, au profit du plus maladroit ou du plus paresseux, ne fait qu’empirer le vice du système: elle enrichit quelques-uns, et ruine la communauté.

Tous les peuples ne peuvent, sur la même route, marcher du même pas. A tour de rôle, les uns dépassent les autres, et sont dépassés à leur tour. Qu’importe, s’ils ne forment qu’une même colonne! Point de sot amour-propre! Le pôle de l’énergie du monde se déplace constamment. Dans un même pays, il a souvent changé: de la Provence romaine, il a passé en France à la Loire des Valois, il est maintenant à Paris, il n’y restera pas toujours. La terre tout entière obéit à un rythme alterné de printemps fécond et d’automne qui s’endort. Les voies commerciales ne demeurent pas immuables. Les richesses du sous-sol ne sont pas inépuisables. Un peuple qui s’est, pendant des siècles, dépensé sans compter, s’achemine, par sa gloire, à son déclin; il ne subsistera qu’en renonçant à la pureté de son sang et le mêlant aux autres. Il est vain, il est criminel de prétendre prolonger sa maturité passée, en empêchant celle des autres. Tels nos vieillards d’aujourd’hui qui envoient les jeunes hommes à la mort. Cela ne les rend pas plus jeunes. Et ils tuent l’avenir.

Au lieu de s’enrager contre les lois de la vie, un peuple sain cherche à comprendre ces lois; il voit son vrai progrès, non dans une volonté stupide qui s’entête à ne pas vieillir, mais dans un effort constant pour progresser avec l’âge, devenir autre et plus grand. A chaque âge, sa tâche! S’agripper, toute sa vie, à la même, c’est paresse et faiblesse. Apprenez à changer! Le changement, c’est la vie. L’usine de l’humanité a du travail pour tous. Peuples, travaillons tous, et que chacun soit fier du travail de tous! La peine, le génie de tous les autres sont nôtres.

Ces articles paraissaient de-ci de-là, quand ils pouvaient, dans quelque petite feuille d’avant-garde, anarchiste et littéraire, où les violences contre les personnes dispensaient d’un combat raisonné contre le régime. Ils étaient à peu près illisibles, hachés par la censure, qui, d’ailleurs, quand l’article était reproduit dans un autre journal, laissait passer, avec un oubli capricieux, ce que la veille elle avait haché, et hachait ce qu’elle avait laissé passer. Pour en démêler le sens, il fallait s’appliquer. L’étonnant, c’était qu’à défaut des amis, les adversaires de Clerambault s’appliquaient. D’ordinaire, à Paris, les bourrasques durent peu. Les pires ennemis, rompus à la guerre de plume, savent très bien que le silence étouffe mieux que l’injure et font taire leur animosité, pour plus sûrement l’exercer. Mais dans la crise d’hystérie qui tordait les âmes d’Europe, il n’était plus de boussole, même pour la haine. La violence des attaques d’Octave Bertin venait, à tout moment, rappeler Clerambault au public. Il avait beau dire dédaigneusement aux autres: «N’en parlons plus!» Il le disait, à la fin de chaque article où il venait de décharger sa bile.

Il était trop bien au courant de toutes les faiblesses intimes, de tous les défauts d’esprit, des petits ridicules de l’ancien ami. Il ne résistait pas au plaisir de les toucher d’une flèche sûre. Et Clerambault, atteint au vif, pas assez sage pour ne pas le montrer, se laissait entraîner dans le combat, ripostait, et prouvait qu’il pouvait, lui aussi, blesser l’autre jusqu’au sang. Une inimitié ardente se déchaîna entre eux.

Le résultat était à prévoir. Jusque-là, Clerambault avait été inoffensif. Il se bornait, somme toute, aux dissertations morales; sa polémique ne sortait pas du cercle des idées; elle eût pu aussi bien s’appliquer à l’Allemagne, à l’Angleterre,—ou à la Rome antique,—qu’à la France d’aujourd’hui. Pour dire la vérité, il ignorait les faits politiques à propos desquels il déclamait,—comme les neuf dixièmes des hommes de sa classe et de sa profession. Aussi sa musique ne pouvait guère troubler les maîtres du jour. La bruyante passe d’armes de Clerambault avec Bertin, au milieu du charivari de la presse, eut une double conséquence: d’une part, elle habitua Clerambault dans son escrime à un jeu plus précis, elle l’obligea à se tenir sur un terrain moins creux que celui des logomachies; de l’autre, elle le mit en rapport avec des hommes qui, mieux au courant des faits, lui fournirent une documentation. Depuis peu, s’était formée en France une petite Société, à demi clandestine, de recherche indépendante et de libre critique sur la guerre et les causes qui l’avaient amenée. L’État, si vigilant à écraser toute tentative de pensée libre, avait jugé sans danger ces hommes sages, tranquilles, hommes d’études avant tout, qui ne cherchaient pas l’éclat et se contentaient de discussions privées; il avait cru plus politique, tout en les surveillant, de les enfermer entre quatre murs. Il se trompait dans ses calculs. La vérité modestement, laborieusement trouvée, ne fût-elle d’abord connue que de cinq ou six, ne peut plus être déracinée; elle monte de terre avec une force irrésistible. Clerambault apprit, pour la première fois, l’existence de ces chercheurs passionnés de vérité, qui rappelaient ceux des temps de l’Affaire Dreyfus; leur apostolat à huis clos prenait, dans l’oppression générale, je ne sais quelle apparence de petite société chrétienne des Catacombes. Grâce à eux, il découvrit, à côté des injustices, les mensonges de la «Grande Guerre». Il en avait jusque-là un faible pressentiment. Mais il ne soupçonnait pas à quel point l’histoire qui nous touche de plus près avait été falsifiée. Il en fut suffoqué. Même à ses heures de plus sévère examen, sa naïveté n’avait jamais imaginé les trompeuses assises sur lesquelles repose une croisade du Droit. Et comme il n’était pas homme à garder pour lui sa découverte, il la cria dans des articles que la censure interdit, puis sous forme satirique, ironique, symbolique, dans de petits récits, des apologues Voltairiens, qui passaient quelquefois, par l’inattention du censeur, et qui désignèrent Clerambault au pouvoir comme un homme décidément dangereux.

Ceux qui croyaient le connaître se trouvaient bien surpris. Il était traité couramment de sentimental par ses adversaires. Et certes, il l’était. Mais il le savait et, parce qu’il était Français, il avait la faculté d’en rire, de se railler. Bon pour les sentimentaux d’Allemagne, de croire opaquement en eux! Au fond d’un Clerambault éloquent et sensible, le regard du Gaulois, toujours sur le qui-vive au cœur de ses grands bois, observe, ne perd rien, et de tout est prêt à rire. Le plus surprenant est que ce fond émerge, au moment où on l’attend le moins, dans la plus dure épreuve et le danger pressant. Le sens du ridicule universel venait tonifier Clerambault. Son caractère prenait soudain une complexité vivante, à peine s’était-il dégagé des conventions où il était enroulé. Bon, tendre, combatif, irritable, dépassant la mesure, et le reconnaissant, et la passant de plus belle, larmoyant, ironique, sceptique et croyant, il s’étonnait lui-même, en se voyant dans le miroir de ce qu’il écrivait. Toute sa vie, sagement, bourgeoisement renfermée en lui, faisait irruption, développée par la solitude morale et l’hygiène de l’action.

Et Clerambault s’aperçut qu’il ne se connaissait pas. Il était comme re-né, depuis la nuit d’angoisse. Il apprit à goûter une espèce de joie, dont il n’avait pas idée,—la joie vertigineuse et détachée de l’homme libre dans le combat: tous ses sens ajustés, comme un arc bien tendu, et jouissant de ce parfait bien-être.


Mais ceux qui l’entouraient n’en avaient nul profit. Mᵐᵉ Clerambault ne récoltait de la lutte que les désagréments, une animosité générale, qui finissait par se faire jour jusque chez les petits fournisseurs du quartier. Rosine dépérissait. Sa peine de cœur, qu’elle tenait secrète, l’étiolait en silence. Si elle ne se plaignait point, sa mère le faisait pour deux. Elle associait dans une égale amertume les sots qui lui faisaient des affronts et l’imprudent Clerambault qui les lui valait. C’étaient, à chaque repas, des reproches maladroits, pour l’amener à se taire. Rien n’y faisait: blâmes muets ou bruyants glissaient sur Clerambault; sans doute, il était contrit; mais il s’abandonnait à l’ardeur de la lutte; un égoïsme inconscient et un peu enfantin lui faisait écarter ce qui contrariait ce plaisir nouveau.

Les circonstances vinrent en aide à Mᵐᵉ Clerambault. Une vieille parente, qui l’avait élevée, mourut. Elle habitait en Berry et léguait aux Clerambault sa petite propriété. Mᵐᵉ Clerambault utilisa son chagrin pour s’éloigner de Paris, que maintenant elle abhorrait, et pour arracher son mari à ce milieu dangereux. Elle sut faire valoir, avec son deuil, les raisons d’intérêt et la santé de Rosine, qui se trouverait bien de ce changement d’air. Clerambault céda. Ils allèrent tous les trois prendre possession de leur petit héritage, et restèrent en Berry l’été et l’automne.

C’était à la campagne. Une vieille maison bourgeoise, à la sortie d’un village. De l’agitation de Paris Clerambault passa brusquement à un calme stagnant. Dans le silence des journées, le chant des coqs dans les fermes, les meuglements des bestiaux dans les prés, ponctuaient les heures monotones. Le cœur de Clerambault était trop enfiévré pour s’adapter au rythme placide et lent de la nature. Jadis, il l’avait aimée jusqu’à l’adoration; jadis, il était en harmonie avec ce peuple des campagnes, d’où sa famille était issue. Mais aujourd’hui, les paysans avec qui il essaya de causer lui firent l’effet d’hommes d’une autre planète. Certes, ils n’étaient pas infectés par le virus de la guerre; ils ne se passionnaient point, ils ne montraient pas de haine contre l’ennemi. Mais ils n’en montraient aucune non plus contre la guerre. Ils l’acceptaient comme un fait. Ils n’en étaient pas dupes: (certaines réflexions d’une bonhomie malicieuse faisaient voir qu’ils savaient ce qu’il valait). En attendant, ce fait, ils l’utilisaient. Ils faisaient de grasses affaires. Sans doute, ils perdaient leur fils; mais leurs biens ne perdaient point. Ils n’étaient pas insensibles; leur deuil, pour s’exprimer peu, n’en était pas moins inscrit en eux. Mais enfin, les vies passent, et la terre demeure. Eux du moins n’avaient pas, comme les bourgeois des villes, envoyé par fanatisme national leurs enfants à la mort. Seulement, leur sacrifice, ils savaient le mettre en valeur; et il est probable que les fils sacrifiés l’eussent trouvé naturel. Pour perdre ce qu’on aime, doit-on perdre la tête? Les paysans ne l’ont point perdue. La guerre a fait, dit-on, dans les campagnes de France, près d’un million de nouveaux propriétaires.

La pensée de Clerambault se sentait exilée. Elle ne parlait point la même langue. Ils échangeaient avec lui quelques vagues doléances. Quand il parle au bourgeois, le paysan se plaint toujours, par habitude: c’est une façon de se défendre contre un possible appel à son escarcelle. Ils eussent parlé sur le même ton d’une épidémie de fièvre aphteuse. Clerambault restait, pour eux, le Parisien. S’ils pensaient quelque chose, ils n’auraient pas été le lui dire. Il était d’une autre tribu.

L’absence de résonance étouffait la parole de Clerambault. Impressionnable comme il était, il en venait à ne plus l’entendre. Silence. La voix des amis inconnus et lointains qui tentaient de le rejoindre était interceptée par l’espionnage postal,—une des hontes qui déshonoraient ce temps. Sous prétexte de réprimer l’espionnage étranger, l’État d’alors faisait de ses propres citoyens des espions. Il ne se contentait pas de surveiller la politique, il violait les pensées; il dressait ses agents au métier de valets qui vont écouter aux portes. Cette prime offerte à la bassesse remplissait le pays (tous les pays) de policiers volontaires, gens du monde, gens de lettres, en grand nombre embusqués, qui achetaient leur sécurité en vendant celle des autres, et couvraient leurs dénonciations du nom de la patrie. Grâce à ces délateurs, les pensées libres qui se cherchaient ne parvenaient point à se donner la main. L’énorme monstre, l’État, avait une peur soupçonneuse de la demi-douzaine de personnalités libres, seules, faibles, démunies,—tant lui cuisait l’épine de sa mauvaise conscience! Et chacune de ces âmes libres, encerclée par une surveillance occulte, se rongeait dans sa geôle; et, ne pouvant savoir que d’autres souffraient de même, se mourait lentement, dans les glaces polaires, gelée en son désespoir.

L’âme que Clerambault portait sous sa peau était trop brûlante pour se laisser recouvrir par le linceul de neige. Mais l’âme ne suffit pas. Le corps est une plante qui a besoin de terre humaine. Privé de sympathie, réduit à se nourrir de sa propre substance, il dépérit. Tous les raisonnements de Clerambault pour se prouver que sa pensée répondait à celle de milliers d’inconnus, ne remplaçaient pas le contact réel d’un seul cœur vivant. La foi suffit à l’esprit. Mais le cœur est saint Thomas. Il a besoin de toucher.

Clerambault n’avait pas prévu cette défaillance physique. L’asphyxie. La peau sèche, le sang bu par le corps brûlé, les sources de vie taries. Sous la cloche pneumatique. Un mur le séparait de l’air.

Or, un soir qu’il avait, comme un phtisique par une lourde journée, erré de pièce en pièce à travers la maison, à la quête d’un souffle à respirer, une lettre arriva, qui avait réussi à passer entre les mailles du filet. Un vieil homme comme lui, un instituteur de village, dans une vallée perdue du Dauphiné, disait:

«La guerre m’a tout pris. De ceux que je connaissais, elle a tué les uns; les autres, je ne les reconnais plus. Tout ce qui me faisait vivre, mon espoir de progrès, ma foi en un avenir de raison fraternelle, ils trépignent dessus. Je mourais de désespoir, quand le hasard d’un journal qui vous insultait m’a fait connaître vos articles «Aux morts» et «A celle qu’on a aimée». Je les ai lus et j’ai pleuré de joie. On n’est donc point tout seul? On ne souffre pas tout seul? Vous y croyez encore, Monsieur, à cette foi, dites-moi, vous y croyez? Elle existe toujours, ils ne la tueront pas? Ah! que cela fait du bien! Je finissais par douter. Pardon. Mais on est vieux, on est seul, on est bien las... Je vous bénis, Monsieur. Maintenant, je mourrai tranquille. Maintenant, je sais, grâce à vous, que je ne me suis pas trompé...»

Ce fut, instantanément, comme si l’air rentrait par une fissure. Les poumons se gonflèrent, le cœur se remit à battre, la source de vie se rouvrit et recommença de remplir le lit de l’âme desséchée. O besoin que l’on a de l’amour les uns des autres!... Main tendue, à l’heure de mon angoisse, main qui m’as fait sentir que je n’étais pas une branche arrachée de l’arbre, mais que je tiens au cœur, je te sauve et tu me sauves; je te donne ma force, elle meurt si tu ne la prends. La vérité solitaire est comme une étincelle qui jaillit du caillou, sèche, cinglante, éphémère. Elle va s’éteindre? Non. Elle a touché une autre âme. Une étoile s’allume au fond de l’horizon...


Il ne la vit qu’un instant. Elle rentra sous le nuage, et pour toujours disparut.

Clerambault écrivit, le jour même, à l’ami inconnu; il lui confiait avec effusion ses épreuves et ses dangereuses convictions. La lettre resta sans réponse. Après quelques semaines, Clerambault récrivit, sans plus de succès. Telle était sa faim d’un ami, avec qui échanger la douleur et l’espoir, qu’il prit le train pour Grenoble, et de là fit à pied la route, jusqu’au village dont il avait l’adresse. Mais quand, le cœur joyeux de la surprise qu’il allait causer, il frappa à la porte de l’école, celui qui lui ouvrit ne comprit rien à ce qu’il dit. Après explication, il sut que l’instituteur qui lui parlait était nouveau venu au village. Le prédécesseur avait été déplacé, un mois auparavant, et envoyé, par disgrâce, dans une région éloignée. Mais il n’avait pas eu la peine de faire le voyage. Une fluxion de poitrine l’avait enlevé, la veille du jour où il devait quitter ce pays qu’il habitait depuis trente ans. Il l’habitait encore. Il était en terre. Clerambault vit la croix sur le tertre encore frais. Et il ne sut jamais si l’ami disparu avait au moins reçu ses paroles d’affection.—Il était mieux pour lui de rester dans le doute. Non, l’ami disparu n’avait pas reçu ses lettres; ils lui avaient dérobé même cette lueur de joie...

La fin de l’été en Berry fut une des périodes les plus arides de la vie de Clerambault. Il ne causait avec personne. Il n’écrivait plus rien. Il n’avait aucun moyen de communiquer directement avec le peuple ouvrier. Dans les rares occasions où il s’était trouvé en contact avec lui (dans des foules, des fêtes, des Universités ouvrières) il se faisait aimer. Mais une timidité, au reste réciproque, empêchait de se livrer. D’un côté comme de l’autre, on avait le sentiment, orgueilleux ou gêné, de son infériorité: car Clerambault se croyait en bien des choses, et des plus essentielles, inférieur aux ouvriers intelligents.—(Il avait raison: c’est dans leurs rangs que se recruteront les chefs de l’avenir.)—L’élite ouvrière comptait alors de probes et virils esprits, qui eussent été faits pour comprendre Clerambault; avec un idéalisme intact, ils restaient fermement attachés au réel; habitués par la vie quotidienne au combat, aux déceptions, aux trahisons, ces hommes, dont plusieurs étaient, quoique jeunes encore, des vétérans de la lutte sociale, étaient dressés à la patience; et ils eussent pu l’apprendre à Clerambault. Ils savaient que tout s’achète, que l’on n’a rien pour rien, que ceux qui veulent le bonheur des hommes à venir doivent le payer de leurs souffrances propres, que le moindre progrès se conquiert pas à pas, et, souvent, se perd vingt fois avant d’être acquis définitivement... (Rien n’est définitif...)—Clerambault aurait eu grand besoin de ces hommes solides et patients comme la terre. Et sa chaude intelligence les eût ensoleillés.

Mais ils portaient, eux et lui, la peine du système de castes, archaïque, blessant, funeste à la communauté non moins qu’à l’individu, que crée entre les citoyens prétendus égaux de nos menteuses «démocraties» l’inégalité excessive des fortunes, de l’éducation, de la vie. Ils ne communiquaient de caste à caste que par les journalistes, qui, formant une caste à part, ne représentent ni les uns ni les autres. La voix seule des journaux remplissait le silence de Clerambault. Rien n’était capable de troubler leur «Brékékékex! coax! coax!».

Les résultats désastreux d’une nouvelle offensive les trouvèrent, comme toujours, intrépides au poste. Les oracles optimistes des pontifes de l’arrière étaient une fois de plus démentis. Nul ne paraissait le remarquer. D’autres oracles succédaient, débités et gobés avec la même assurance. Ni ceux qui écrivaient, ni ceux qui les lisaient, ne reconnaissaient qu’ils s’étaient trompés. En toute sincérité, ils ne s’en apercevaient pas. Ce qu’ils avaient dit la veille, ils ne se le rappelaient plus. Que diable peut-on fonder sur ces animaux-là? Cervelles d’écureuils! Tête en haut, tête en bas. On ne peut en tout cas leur refuser le don de se retrouver sur leurs pattes, après leurs cabrioles. Une conviction par jour. La qualité n’importe, puisqu’on la renouvelle...

Vers la fin de l’automne, pour soutenir le moral qui fléchissait, à l’idée des tristesses de l’hiver, on refit dans la presse une nouvelle propagande d’atrocités germaniques. Elle «rendit» parfaitement. Le thermomètre de l’opinion remonta brusquement à la fièvre. Jusque dans le placide village du Berry, pendant quelques semaines, les langues s’agitèrent en des propos cruels; le curé s’y associa, fit un prône de vengeance. Clerambault, qui l’apprit de sa femme, au déjeuner, manifesta sans ménagement ce qu’il en pensait, devant la domestique qui servait à table. Le soir, tout le village savait qu’il était un Boche; et, chaque matin, depuis, Clerambault put le lire, inscrit sur sa porte. L’humeur de Mᵐᵉ Clerambault n’en fut pas adoucie. Et Rosine, qui, dans le juvénile chagrin de son amour déçu, passait par une crise de religiosité, était trop occupée de son âme endolorie et de ses métamorphoses, pour songer aux peines des autres. Les plus tendres natures ont leurs heures de naïf et parfait égoïsme.


Livré seul à lui-même, privé de moyens d’agir, Clerambault retourna contre lui sa fièvre de pensée. Plus rien ne le retint sur la voie de l’âpre vérité. Rien n’en venait plus tempérer la lumière cruelle. Il se sentait l’âme brûlée de ces fuorusciti qui, rejetés des murailles de la dure cité, la regardent du dehors, avec des yeux sans piété. Ce n’était plus la vision douloureuse de la première nuit d’épreuves, dont les blessures saignantes l’unissaient encore à son groupe humain. Tous les liens étaient rompus. Son esprit trop lucide descendait, en girant, sur l’abîme. La descente aux enfers. Lentement, de cercle en cercle, et seul, dans le silence...

«Je vous vois donc, troupeaux, peuples, myriades d’êtres, qui avez besoin de vous serrer en bancs, pour frayer et penser! Chacun de vos groupements a son odeur spéciale, qui lui paraît sacrée. Comme chez les abeilles: la puanteur de leur reine fait l’unité de la ruche et leur joie au travail. Comme chez les fourmis: qui ne pue pas comme moi et ma race, je le tue. Ruches d’hommes, chacune a votre odeur de race, de religion, de morale, de coutumes rituelles. Elle imprègne vos corps, votre cire, votre couvain. Elle enduit votre vie, de la naissance à la mort. Malheur à qui se lave!

«Qui veut humer le relent de cette pensée d’essaims, cette sueur des nuits hallucinées d’un peuple, qu’il regarde à distance les rites et les croyances dans les lointains de l’histoire! Qu’il aille demander au narquois Hérodote de tourner devant lui le film de la divagation humaine, ce long panorama de coutumes sociales, ignobles ou ridicules, mais toujours vénérées, des Scythes, des Issédons, des Gètes, des Nasamons, des Gindares, des Sauromates, des Lydiens, des Lybiens et des Égyptiens, des bipèdes de tout cuir, de l’Orient au Couchant et du Nord au Midi. Le Grand Roi, esprit fort, par jeu invite les Grecs qui brûlent leurs morts à les manger, et les Hindous qui les mangent à les brûler; et il rit de leur indignation. Mais le sage Hérodote, qui ôte son bonnet, tout en souriant derrière la coiffe, se défend de les juger et blâme qui les raille, car «si l’on proposait à tous les hommes de faire un choix parmi les meilleures lois des divers pays, chacun se déciderait pour celles de sa patrie: tant il est vrai que chacun est persuadé qu’il n’en est point de plus belles! Aussi, rien de plus vrai que le mot de Pindare: La coutume est la reine de tous les hommes...»

«Chacun boit à son auge. Mais au moins devrait-il supporter que les autres boivent à la leur. Point! Pour qu’il jouisse de la sienne, il faut qu’il crache dans celle du voisin. Le dieu le veut. Car il lui faut un dieu—quel qu’il soit, homme ou bête, fût-il même un objet, une ligne rouge ou noire, ainsi qu’au Moyen Age, une merlette, un corbeau, un blason,—pour se décharger sur lui de ses insanités.

«Aujourd’hui qu’au blason a succédé le drapeau, nous nous proclamons affranchis des superstitions! Quand furent-elles plus épaisses? Maintenant le dogme nouveau, l’Égalité, nous oblige tous à puer exactement les uns comme les autres. Nous ne sommes même plus libres de dire que nous ne sommes pas libres: ce serait un sacrilège! Il faut, le bât sur le dos, braire: «Vive la liberté!»—La fille de Chéops, sur l’ordre de son père, s’était faite putain, afin de contribuer, avec l’argent de son ventre, à élever la Pyramide. Pour élever la pyramide de nos massives Républiques, les millions de citoyens putanisent leur conscience, se prostituent âme et corps au mensonge, à la haine... Oh! nous sommes passés maîtres dans le grand art de mentir!... Certes, on le sut toujours. Mais la différence avec ceux du passé est qu’ils se savaient menteurs et n’étaient pas loin d’en convenir naïvement, comme d’un besoin naturel, qu’en bonnes gens du Midi, on satisfait devant les passants:—«Je mentirai,» dit Darius, ingénument, «car quand il est utile de mentir, il ne faut point s’en faire scrupule. Ceux qui mentent désirent la même chose que ceux qui disent la vérité: on ment, dans l’espoir d’en retirer quelque profit; on dit la vérité, en vue de quelque avantage et pour s’attirer confiance. Ainsi, quoique nous ne suivions pas la même route, nous n’en tendons pas moins au même but: car s’il n’y avait rien à gagner, il serait indifférent à celui qui dit la vérité de dire plutôt un mensonge, et à celui qui ment de dire la vérité.»—Mais nous, mes contemporains, nous sommes bien plus pudiques; nous ne nous regardons pas mentir, au coin d’une borne: nous mentons à huit clos; nous mentons à nous-mêmes. Et nous ne l’avouons jamais, même à notre bonnet. Non, nous ne mentons pas. Nous «idéalisons»...—Allons, qu’on voie vos yeux, et que vos yeux voient, hommes libres!

«Libres! De quoi êtes-vous libres? Et qui de vous est libre, dans vos nations d’aujourd’hui?—D’agir? Non, puisque l’État dispose de votre vie, fait de vous des assassins ou des assassinés.—De parler et d’écrire? Non, puisqu’on vous emprisonne, quand vous dites votre pensée.—De penser pour vous seul? Non, si vous ne le cachez bien; et le fond d’une cave n’est pas encore assez sûr. Taisez-vous, méfiez-vous! vous êtes bien gardés... Garde-chiourme pour l’action: sous-offs et galonnés. Garde-chiourme pour l’esprit: Églises et Universités, qui prescrivent ce qu’il faut croire et ce qu’il faut nier... De quoi vous plaignez-vous? (Mais vous ne vous plaignez pas!) Point de fatigue de pensée! Répétez le catéchisme!

«Vous dites que ce catéchisme a été librement consenti par le peuple souverain?—Belle souveraineté! Nigauds, qui se gonflent les joues du mot de Démocratie!... La Démocratie, c’est l’art de se substituer au peuple et de lui tondre la laine, en son nom solennel, pour le profit de quelques bons apôtres. En temps de paix, le peuple ne sait rien de ce qui se passe que ce que lui en disent, dans leur presse à l’attache et gavée, ceux qui ont intérêt à le berner. La vérité est mise sous clef. En temps de guerre, c’est mieux. C’est le peuple qui est mis sous clef. En admettant qu’il ait jamais su ce qu’il veut, il ne lui est plus possible d’en dire le moindre mot. Obéir. Perinde ac cadaver... Dix millions de cadavres... Les vivants ne valent guère mieux, soumis pendant quatre ans au régime déprimant de bourdes patriotiques, de parades de foire, de tam-tam, de menaces, de forfanteries, de haines, de délations, de procès de trahison, d’exécutions sommaires. Les démagogues ont convoqué jusqu’à l’arrière-ban des forces d’obscurantisme, pour éteindre les dernières lueurs de bon sens qui s’obstineraient dans leur peuple, et pour achever de le crétiniser.

«L’asservir ne suffit pas. Il faut le rendre si stupide qu’il veuille être asservi. Les formidables autocraties d’Égypte, de Perse, d’Assyrie, qui se jouaient de la vie des millions d’hommes, puisaient le mystère de leur pouvoir dans le rayonnement surnaturel de leur pseudo-divinité. Toute monarchie absolue a dû être, jusqu’à l’extrême limite des siècles de crédulité, une théocratie.—Dans nos démocraties, il est tout de même impossible de croire à la divinité d’un pitre, comme nos ministres véreux et méprisés: on les a vus de trop près, on connaît leurs couyonneries... Alors, ils ont inventé de mettre Dieu derrière la toile de leur baraque. Dieu, c’est la République, la Patrie, la Justice, la Civilisation. Elles sont peintes à l’entrée. Chaque baraque de foire étale, en affiches multicolores, sa belle Géante. Et ils sont des millions qui se ruent pour la voir. Mais on ne dit pas ce qu’en pensent ceux qui sortent. Ils seraient bien embarrassés pour en penser quelque chose! Les uns ne sortent plus, et les autres n’ont rien vu. Mais ceux qui sont restés devant l’estrade, à bayer, ceux-là voient. Dieu est là. Il est là, en peinture.—Les dieux, c’est le désir que chacun a d’y croire.

«Mais pourquoi la flambée furieuse de ce désir?—Parce qu’on ne veut pas voir la réalité.—Et donc, parce qu’on la voit.—C’est là tout le tragique de l’humanité qu’elle ne veut pas voir et savoir. Il lui faut, désespérément, diviniser sa fange.—Nous, osons la regarder!

«L’instinct de meurtre est inscrit au cœur de la nature. Instinct vraiment diabolique, puisqu’il semble avoir créé les êtres, non seulement pour manger, mais pour être mangés. Une espèce de cormorans mange les poissons de mer. Les pêcheurs exterminent les oiseaux. Les poissons disparaissent, car ils se nourrissaient des excréments des oiseaux qui se nourrissaient d’eux. Ainsi, la chaîne des êtres est un serpent enroulé, qui se mange... Si du moins la conscience n’avait pas été créée, pour assister à son propre supplice! Échapper à cet enfer... Deux seules voies: celle du Bouddhâ, qui efface en lui l’Illusion douloureuse de la vie,—et la voie des Illusions religieuses, qui jettent le voile d’un mensonge éclatant sur le crime et la douleur: le peuple qui dévore les autres est le Peuple Élu; il travaille pour Dieu; le poids des iniquités, qui enfonce un des plateaux de la vie, trouve son contrepoids dans l’au-delà des rêves, où sont pansées les blessures et les peines. Les formes de cet au-delà varient, de peuple à peuple et d’époque à époque. Et leurs variations sont appelées Progrès. Mais c’est toujours le même besoin d’illusion. Il faut bourrer la gueule à cette terrible Conscience, qui voit, qui voit, et qui demande compte de l’injuste loi! Si on ne lui trouve un aliment à broyer, une foi, elle hurle de faim et d’effroi.—Croire!... Croire, ou mourir!—Et c’est pourquoi ils se sont mis en troupeau. Pour s’affermir. Pour faire de leurs doutes individuels une commune certitude.

«Que venons-nous donc faire avec la vérité? La vérité, elle est pour eux l’ennemi.—Mais ils ne se l’avouent pas. D’une entente tacite, ils appellent vérité l’amalgame écœurant de peu de vérité et de beaucoup de mensonge. Le peu de vérité sert à maquiller le mensonge. Mensonge et servitude: servitude éternelle... Ce ne sont pas les monuments de la foi et de l’amour qui sont les plus durables. Ceux de la servitude le sont bien davantage. Reims et le Parthénon tombent en ruines. Mais les Pyramides d’Égypte défient les siècles. Autour d’elles, le Désert, ses mirages et ses sables mouvants... Quand je pense aux milliers d’indépendants, que l’esprit de servitude a engloutis, au cours des siècles,—hérétiques et révolutionnaires, insoumis, réfractaires laïques et religieux,—je ne m’étonne plus de la médiocrité qui s’étend sur le monde, comme une eau plate et grasse...

«Nous, qui surnageons encore sur la morne étendue, que ferons-nous en face de l’implacable univers, où le plus fort écrase éternellement le plus faible et trouve éternellement un plus fort pour l’écraser à son tour? Nous résoudre au sacrifice volontaire, par pitié douloureuse et lassée? Ou bien participer à l’égorgement du faible, sans même l’ombre d’une illusion sur l’aveugle cruauté cosmique? Ou, que nous reste-t-il? Tenter de nous évader de la mêlée sans espérance, par l’égoïsme, ou la sagesse, qui est un autre égoïsme?...»

Car, dans la crise de pessimisme aigu qui rongeait Clerambault, en ces mois d’isolement inhumain, il n’envisageait même plus la possibilité du progrès,—ce Progrès, en qui il avait cru jadis, comme d’autres croient au bon Dieu. Maintenant, il voyait l’espèce humaine vouée au destin meurtrier. Après avoir ravagé la planète, exterminé les autres espèces, elle s’anéantissait de ses mains. C’était la loi de Justice. L’homme n’est devenu souverain de la terre que par usurpation, par la ruse et la force (mais surtout par la ruse). De plus nobles que lui ont peut-être—certainement—disparu sous ses coups. Il a détruit les uns, dégradé, abruti les autres. Il a feint, depuis des millénaires qu’il partage la vie avec les autres êtres, de ne pas les comprendre, (il ment!) de ne pas voir en eux des frères, comme lui, souffrant, aimant, rêvant. Pour mieux les exploiter, pour les torturer sans remords, il s’est fait dire par ses hommes de pensée que ces êtres ne pensaient point, que lui seul avait ce privilège. Et il n’est pas éloigné de le dire aujourd’hui des autres peuples humains, qu’il dépèce et détruit... Bourreau! Bourreau! Tu n’as pas eu de pitié. De quel droit la réclames-tu aujourd’hui?...


Des vieilles amitiés qui naguère entouraient Clerambault, une seule lui était restée, celle de Mᵐᵉ Mairet, dont le mari venait d’être tué en Argonne.

François Mairet, qui n’avait pas encore atteint la quarantaine, quand il tomba obscurément dans la tranchée, était un des premiers biologistes français. Savant modeste, grand travailleur, chez qui couvait un patient génie, et que la célébrité fût venue trouver plus tard. Il n’était pas pressé de recevoir la visite de cette belle prostituée: on partage ses faveurs avec trop d’intrigants. Il lui suffisait des joies silencieuses que donne à ses élus l’intimité de la science, et d’un seul cœur sur terre avec qui les goûter. Sa femme était de moitié dans toutes ses pensées. Un peu plus jeune que lui, de famille universitaire, elle était de ces âmes sérieuses, aimantes, faibles et fières, qui ont besoin de se donner, mais qui ne se donnent qu’une fois. Elle vivait de la vie spirituelle de Mairet. Peut-être aurait-elle pu aussi bien partager celle d’un autre homme, si les circonstances l’avaient unie à lui. Mais, ayant épousé Mairet, elle l’avait épousé tout entier. Comme beaucoup de femmes et des meilleures, son intelligence était apte à comprendre celui que son cœur avait choisi. Elle s’était faite son élève, pour devenir son associée. Elle participait à ses travaux, à ses recherches de laboratoire. Ils n’avaient point d’enfants et communiaient dans la pensée. L’un et l’autre, libres d’esprit, avec un haut idéal affranchi de toute religion, comme de toute superstition nationale.

En 1914, Mairet, mobilisé, alla simplement accomplir son devoir, sans aucune illusion dans la cause, que les hasards des temps et des patries lui imposaient de servir. Il envoyait du front des lettres stoïques et lucides. Jamais il n’avait cessé de voir l’ignominie de la guerre; mais il se croyait obligé au sacrifice, pour obéir au destin qui l’avait incorporé aux erreurs, aux souffrances et aux luttes confuses d’une pauvre espèce animale, évoluant lentement vers une fin ignorée.

Il connaissait Clerambault. Des relations de province entre les deux familles, avant que l’une et l’autre se fussent transplantées à Paris, avaient été la base de rapports amicaux, plus solides qu’intimes—car Mairet ne livrait qu’à sa femme son cœur—et faits surtout d’estime indestructible.

Depuis le commencement de la guerre, chacun étant pris par ses soucis, ils n’avaient pas correspondu. Ceux qui se battaient ne dispersaient pas leurs lettres entre beaucoup d’amis; ils les concentraient sur un seul être aimé, à qui ils disaient tout. Mairet, plus que jamais, avait fait de sa compagne l’unique dépositaire de ses confidences. Ses lettres étaient un journal, où il pensait tout haut. Dans l’une des dernières, il parlait de Clerambault. Il avait eu connaissance de ses premiers articles, par les journaux nationalistes seuls tolérés au front, qui en citaient des extraits, afin de les insulter. Il disait à sa femme quel soulagement lui avait fait cette parole d’honnête homme, outragé; et il la priait de faire savoir à Clerambault que sa vieille amitié pour lui en était devenue plus étroite et plus chaude. Peu après, il mourait, avant d’avoir reçu les articles suivants qu’il demandait à Mᵐᵉ Mairet de lui envoyer.

Lorsqu’il eut disparu, celle qui vivait uniquement pour lui chercha à se rapprocher des êtres qui lui avaient été proches, aux dernières heures de sa vie. Elle écrivit à Clerambault. Lui, qui se dévorait dans sa retraite de province, sans avoir l’énergie de s’y arracher, reçut comme une délivrance l’appel de Mᵐᵉ Mairet. Il revint à Paris. Ils trouvèrent tous deux une amère douceur à évoquer ensemble la figure de l’absent. Ils prirent l’habitude de se réserver une soirée par semaine pour s’enfermer avec lui. Clerambault était le seul des amis de Mairet, qui pût comprendre la tragédie cachée d’un sacrifice, que ne dorait aucune illusion patriotique.

D’abord, Mᵐᵉ Mairet goûta un soulagement à lui livrer tout ce qu’elle avait reçu. Elle lui lisait les lettres, les confidences désabusées; ils les méditaient avec émotion, et elles les amenaient à remettre en question les problèmes qui avaient causé la mort de Mairet et celle de millions d’autres. Dans cet âpre examen, rien n’arrêtait Clerambault. Et elle n’était pas femme à reculer, dans la recherche de la vérité.—Et pourtant...

Clerambault s’aperçut bientôt d’un malaise, que ses paroles causaient en elle, tandis qu’il disait tout haut ce qu’elle savait bien, ce que constataient clairement les lettres de Mairet: la criminelle inutilité de ces morts et l’infécondité de cet héroïsme. Elle essaya de reprendre ce qu’elle avait confié; elle en discutait le sens, avec une passion qui ne semblait pas toujours de très bonne foi; elle retrouva dans son souvenir des paroles de Mairet, qui le montraient plus près de l’opinion commune et paraissant l’approuver. Un jour, Clerambault, l’écoutant relire une lettre, que déjà elle lui avait lue, remarqua qu’elle en passait une phrase, où s’exprimait le pessimisme héroïque de Mairet. Et comme il insistait, elle parut froissée; ses manières se firent plus distantes; sa gêne, progressivement, se mua en froideur, puis en irritation, puis même en une sorte d’animosité sourde. Elle finit par l’éviter; et, sans rupture avouée, il sentit qu’elle lui en voulait et qu’elle ne le verrait plus.

C’est qu’à mesure que se poursuivait l’impitoyable analyse de Clerambault, qui ruinait les fondements des croyances actuelles, il se faisait chez Mᵐᵉ Mairet un travail inverse de reconstruction et d’idéalisation. Son deuil avait besoin de se convaincre qu’il avait, malgré tout, une cause sainte. Le mort n’était plus là, pour l’aider à porter la vérité. La vérité la plus redoutable,—à deux,—est encore une joie. Mais, à qui reste seul, elle est mortelle.

Clerambault le comprit. Sa sensibilité frémissante perçut qu’il faisait souffrir; et la peine de cette femme lui devint sienne. Et il ne fut pas loin d’approuver sa révolte contre lui. Il vit l’immense douleur cachée et l’inefficacité de la vérité qu’il apportait pour y remédier. Bien plus! Le mal qu’elle ajoute au mal qui existe déjà...

Insoluble problème! Ces infortunés ne peuvent se passer des illusions meurtrières, dont ils sont les victimes! On ne peut plus les y arracher, sans que leurs souffrances deviennent intolérables. Ces familles qui ont perdu des fils, des maris, des pères, ont besoin de croire que c’est pour une œuvre juste et vraie. Ces hommes d’État, qui mentent, sont forcés de continuer à mentir, aux autres et à soi. S’ils cessaient un instant, la vie ne leur serait plus supportable, ni à ceux dont ils ont la charge. Malheureux homme, la proie de ses idées, et qui leur a tout donné, il faut qu’il leur donne chaque jour davantage, ou qu’il trouve sous ses pas le vide, et qu’il tombe... Quoi! après quatre ans de peines et de ruines sans nom, il nous faudrait admettre que ç’a été pour rien,—que non seulement la victoire sera ruineuse, mais qu’elle ne pouvait être autrement, que la guerre était absurde, que nous nous sommes trompés!... Jamais! Mieux vaut mourir jusqu’au dernier. Un homme seul, qu’on force à reconnaître que sa vie a été perdue, sombre dans le désespoir. Que serait-ce d’une nation, de dix nations, de l’entière civilisation!...

Clerambault entendait le cri de la foule humaine:

—Vivre! coûte que coûte! Nous sauver, à tout prix!

—Mais justement, vous ne vous sauvez pas! Votre route vous mène à des catastrophes nouvelles, à une somme infinie de souffrances.

—Si affreuses qu’elles soient, elles le sont encore moins que ce que tu nous offres. Mourir avec l’illusion, plutôt que vivre sans illusion! Vivre sans illusion... non! c’est la mort vivante.

Celui qui a déchiffré le secret de la vie et qui en a lu le mot, dit la voix harmonieuse d’Amiel, le désenchanté, échappe à la grande Roue de l’existence, il est sorti du monde des vivants... L’illusion évanouie, le néant reprend son règne éternel, la bulle d’air colorée a crevé dans l’espace infini, et la misère de la pensée s’est dissoute dans l’immuable repos du Rien illimité.

Mais ce repos du Rien est la pire torture pour l’homme de race blanche. Plutôt tous les tourments, tous les tourments de la vie! Ne me les arrache pas! Meurtrier, qui m’enlève le mensonge déchirant, dont je vis!...

Clerambault, amèrement, s’appliquait le titre que lui avait donné, par dérision, un journal nationaliste: L’un contre tous.—Oui, l’ennemi commun, le destructeur des illusions qui font vivre...

Et il n’en voulait pas. Il souffrait trop de la pensée de faire souffrir.—Comment donc sortir de la tragique impasse? De quelque côté qu’il se tournât, toujours le dilemme insoluble: ou l’illusion mortelle, ou la mort sans illusion.

—Je ne veux ni l’une ni l’autre.

—Que tu le veuilles ou non, plie! La route est fermée.

—Je passerai quand même.

QUATRIÈME PARTIE


Clerambault traversa une nouvelle zone de dangers. Son voyage dans la solitude était pareil à une ascension de montagne, où l’on se trouve subitement enveloppé de brouillards, agrippé au rocher, sans pouvoir avancer. Il ne voyait plus devant lui. De quelque côté qu’il se tournât, il entendait bruire, au fond, le torrent de la souffrance. Et cependant, il ne pouvait rester immobile. Il surplombait l’abîme, et l’appui menaçait de céder.

Il était à un de ces tournants crépusculaires. Par surcroît, en ce jour, les nouvelles du dehors, que la presse aboyait, étreignaient l’âme de leur insanité: hécatombes inutiles, que trouvait naturelles l’égoïsme suggestionné des lecteurs de l’arrière, cruautés de toutes parts, représailles criminelles des crimes,—que les ci-devant braves gens réclamaient et acclamaient. Jamais l’horizon qui enferme les pauvres bêtes humaines dans leur terrier n’avait paru plus sombre et plus dénué de pitié.

Clerambault se demandait si la loi d’amour qu’il sentait en lui n’était point faite pour d’autres mondes et d’autres humanités. Dans son courrier, il venait de trouver des lettres nouvelles de menaces; et sachant que, dans la tragique absurdité des temps, sa vie était à la merci du premier fou venu, il souhaitait secrètement que cette rencontre ne se fît pas trop attendre. Cependant, de bonne race et bien enracinée, il continuait sa route, ainsi qu’à l’ordinaire, accomplissait méthodiquement ses actes quotidiens et s’y tenait fermement, afin d’aller jusqu’au bout, quel qu’il fût, du chemin qu’il s’était fixé,—tête haute, sans plier.

Il se souvint, ce jour-là, qu’il devait aller voir sa nièce Aline, qui venait d’accoucher. Elle était fille d’une sœur qui était morte et qu’il aimait. De peu l’aînée de Maxime, elle avait été sa compagne d’enfance. Jeune fille, elle avait un caractère compliqué: inquiet, insatisfait, rapportant tout à soi, voulant se faire aimer, voulant tyranniser, trop curieuse, attirée par les expériences dangereuses, un peu sèche, passionnée, rancunière, rageuse, et pouvant subitement se faire tendre, et séduire. Entre Maxime et elle, le jeu avait été loin; il avait fallu y veiller. Maxime se laissait prendre, malgré son ironie, aux dures petites prunelles qui le transperçaient de leurs décharges électriques; et Aline était irritée, attirée par l’ironie de Maxime. Ils s’étaient bien aimés et bien fait enrager.—Et puis, ils avaient passé à d’autres exercices. Elle avait jeté le trouble dans deux ou trois autres cœurs; et elle s’était mariée, fort raisonnablement, quand elle avait jugé l’heure et l’occasion venues,—(il y a temps pour tout)—avec un honorable commerçant qui faisait de bonnes affaires, à la tête d’un magasin de meubles d’art et de piété, rue Bonaparte. Elle se trouvait enceinte, quand son mari fut envoyé au front. On n’en pouvait douter, elle fut ardente patriote: qui s’aime bien, aime les siens; et ce n’est pas chez elle que Clerambault eût cherché quelque compréhension pour ses idées de pitié fraternelle. Elle en avait peu pour les amis. Elle n’en avait aucune pour les ennemis. Elle les eût bien pilés dans un mortier, avec la même joie froide qu’elle mettait jadis à torturer des cœurs ou des insectes, pour se venger des ennuis que d’autres lui avaient causés.

Mais à mesure que mûrissait le fruit qu’elle portait, voici que son attention se concentrait sur lui; les forces de son cœur refluaient à l’intérieur. La guerre s’éloignait; elle n’entendait plus le canon de Noyon. Lorsqu’elle en parlait,—un peu moins, chaque jour,—il semblait qu’il s’agît d’expéditions coloniales. Des dangers de son mari, sans doute, elle se souvenait; certes, elle le plaignait:—«Pauvre garçon!»—avec un petit sourire apitoyé qui avait l’air de dire: «Il n’a vraiment pas de chance! Il n’est pas très adroit!...» Mais elle ne s’attardait pas sur ce sujet, et il ne laissait pas de traces, grâce à Dieu! La conscience était en repos, elle avait payé son écot. Et vite, elle retournait à la seule tâche sérieuse. On eût dit que la grande affaire pour l’univers, c’était l’œuf qu’elle allait pondre.

Clerambault, absorbé par ses luttes, n’avait pas vu Aline depuis des mois; il n’avait donc pu suivre ce changement d’esprit. Si Rosine en avait dit quelques mots devant lui, son attention était ailleurs. Mais il venait d’apprendre, coup sur coup, en vingt-quatre heures, la naissance du petit, et la nouvelle que le mari d’Aline était, comme Maxime, «disparu». Il avait aussitôt imaginé la peine de la jeune mère. Il la voyait comme il l’avait toujours connue,—entre une joie et une douleur, plus capable de sentir celle-ci que celle-là, s’y livrant tout entière et, jusque dans la joie, s’acharnant à trouver des raisons de douleur, violente, amère, agitée, agressive contre le sort, et en voulant à tous. Il n’était même pas sûr qu’elle ne lui en voulût pas, à lui, personnellement, pour ses idées de réconciliation, quand elle ne devait plus respirer que vengeance. Il savait que son attitude était un scandale pour la famille, et que nul n’était moins disposé à le tolérer qu’Aline. Mais, bien ou mal accueilli, il tenait à lui apporter l’aide de son affection. Et, baissant le dos sous l’averse qui allait choir, il monta l’escalier et sonna à la porte de sa nièce.

Il la trouva sur son lit, étendue, le visage reposé, rajeunie, embellie, attendrie, rayonnante de bonheur, auprès de son petit enfant, qu’elle avait fait déposer à côté d’elle: elle avait l’air d’une radieuse grande sœur du bébé chiffonné; elle le contemplait avec des rires d’adoration amusée, tandis que, sur le dos, il remuait en l’air ses pattes de hanneton, bouche ouverte, englouti dans la torpeur de l’avant-vie, rêvant encore de la nuit dorée et de la chaleur du ventre. Elle accueillit Clerambault par des accents de triomphe:

—Ah! mon bon oncle! Que vous êtes gentil! Venez vite, venez voir ce trésor de mamour!

Elle exultait de faire montre de son chef-d’œuvre, et elle en était reconnaissante aux spectateurs. Jamais Clerambault ne l’avait trouvée aussi tendre et jolie. Il se pencha sur l’enfant, mais il ne le regardait guère, tout en lui faisant les grimaces de politesse et les exclamations admiratives que la mère attendait et happait au vol, comme une hirondelle. C’était elle qu’il voyait, c’était ce visage heureux, ces bons yeux qui riaient, ce bon rire enfantin!... Que c’est beau, le bonheur, et que c’est bienfaisant!... Tout ce qu’il avait à lui dire avait disparu de sa mémoire,—inutile, déplacé. Il n’avait qu’à regarder la merveille et partager complaisamment l’extase de la petite poule pondeuse. Quel délicieux vaniteux innocent petit chant!

Par instants, cependant, sur ses yeux repassait l’ombre de la guerre, des carnages ignobles et sans but, du fils mort, du mari disparu; et, penché sur l’enfant, avec un sourire triste, il ne pouvait s’empêcher de songer:

—Hélas! Pourquoi faire des enfants, si c’est pour cette boucherie? Et que verra-t-il dans vingt ans, le pauvre petit?

Mais elle ne s’en préoccupait guère! L’ombre venait mourir au bord de son soleil. De ces soucis proches ou lointains,—tous lointains,—elle ne percevait rien, elle rayonnait...

—«J’ai fait un homme!...»

Cet homme, en qui s’incarnent, pour chaque mère, à son tour, tous les espoirs de l’humanité... Tristesses et folies de l’heure actuelle, où êtes-vous?... Qu’importe! C’est lui peut-être, c’est lui, qui y mettra fin... Il est, pour chaque mère, le miracle, le Messie!...

A la fin de la visite, Clerambault hasarda un mot de sympathie attristée, au sujet du mari. Elle fit un gros soupir:

—Ce pauvre Armand! dit-elle. Il doit être prisonnier...

Clerambault demanda:

—Tu as appris quelque chose?

—Oh! non... Mais c’est probable... Je suis presque tout à fait sûre... Autrement, on saurait...

Elle écarta de la main, comme une mouche, la fin de la pensée désagréable... (Allez-vous-en!... Comment l’a-t-on laissée entrer?...)

Déjà le petit rire revenait dans ses yeux...

—Et, tu sais, ajouta-t-elle, c’est bien mieux pour lui... Il pourra se reposer... Je suis plus rassurée de le savoir là maintenant que dans sa tranchée...

Et puis, sans transition, la conversation revint au merle blanc:

—Oh! ce qu’il sera content, quand il verra mon petit amour du bon Dieu!...

Seulement quand Clerambault se leva pour partir, elle daigna se souvenir qu’il y avait encore des chagrins sur terre; elle se rappela la mort de Maxime, et dit gentiment son petit mot de sympathie... qu’on sentait si indifférent, si indifférent, au fond!... mais plein de bonne volonté. Et la bonne volonté était, chez elle, chose neuve...—Plus surprenant encore! Dans la tendresse du bonheur qui la baignait, elle entrevit, l’espace d’une seconde, le visage et le cœur fatigués du vieil homme; il lui revint à l’esprit, vaguement, qu’il avait fait des sottises, qu’il avait des ennuis; et, au lieu de le gronder, ainsi qu’elle aurait dû, elle lui accorda tacitement son pardon, d’un sourire magnanime; comme une petite princesse, elle dit, d’un ton affectueux, où perçait une nuance protectrice:

—Il ne faut pas t’inquiéter, mon bon oncle, tout s’arrange... Embrasse-moi!...

Et Clerambault s’en retourna, amusé de la consolatrice qu’il était venu consoler. Il sentait le peu de chose que sont nos souffrances, pour le sourire indifférent de la Nature. L’important est, pour elle, de fleurir au printemps. Feuilles mortes, tombez! L’arbre n’en poussera que mieux, le printemps fleurira pour d’autres... Cher printemps!


Mais que tu es cruel envers ceux pour qui tu ne fleuriras plus, printemps! Ceux qui ont perdu leurs aimés, leurs espoirs, leur force et leur jeunesse, toutes leurs raisons de vivre!...

Le monde était plein d’âmes et de corps mutilés, que rongeait l’amertume, les uns des bonheurs perdus, les autres, plus lamentables encore, des bonheurs qu’ils n’avaient pas eus, dont on les avait frustrés, en plein épanouissement de l’amour et de leurs vingt ans!

Un soir de fin janvier, mouillé de brume et transi, Clerambault rentrait d’un stationnement à un chantier de bois. Après avoir fait queue, des heures, dans la rue, la foule, parmi laquelle il attendait son tour, avait été prévenue qu’on ne ferait plus de distribution aujourd’hui. A la porte de sa maison, il entendit son nom. Un jeune homme le demandait au concierge, en présentant une lettre. Clerambault s’avança. Le jeune homme parut gêné de la rencontre. Sa manche droite était épinglée à l’épaule; l’œil droit, caché sous un bandeau; il était blême, on voyait qu’il sortait de longs mois de maladie. Clerambault l’accosta amicalement et voulut prendre la lettre, que le jeune homme retira avec brusquerie, disant que ce n’était plus la peine. Clerambault l’invita à venir causer chez lui. L’autre hésitait; et si Clerambault eût été plus fin, il eût remarqué que son visiteur cherchait à s’esquiver. Mais, un peu long à lire dans les pensées, il dit bonnement:

—C’est vrai que mon étage est un peu haut...

Piqué dans son amour-propre, l’autre répliqua aussitôt:

—Je suis encore capable de monter.

Et il s’engagea dans l’escalier.

Clerambault comprit qu’en plus des autres blessures, il en avait une au cœur qui était à vif.

Ils s’assirent dans le cabinet de travail sans feu. Comme la chambre, l’entretien fut lent à se dégeler. Clerambault n’obtenait de son interlocuteur que des réponses raides, brusques, pas très claires, et faites sur un ton qui semblait irrité. Il sut que l’autre s’appelait Julien Moreau, qu’il était étudiant à la Faculté des Lettres, et qu’il venait de passer trois mois au Val-de-Grâce. Il vivait seul, à Paris, dans une chambre du Quartier Latin, bien qu’il eût à Orléans sa mère, veuve, et quelque famille. Il ne dit pas d’abord pourquoi il ne les rejoignait pas.

Brusquement, après un silence, il se décida à parler. D’une voix étranglée, qui se faisait rude pour sortir, puis peu à peu s’adoucit, il dit à Clerambault le bien que lui avait fait la lecture de ses articles, apportés dans les tranchées par un permissionnaire et circulant de main en main. Ils répondaient au cri de l’âme étouffée: «Ne pas mentir!» Les journaux, les écrits, qui avaient l’impudence de présenter aux armées le tableau imposteur des armées, des lettres truquées du front, un héroïsme cabotin, des plaisanteries déplacées, la forfanterie abjecte de pitres à l’abri, qui font de la rhétorique avec la mort des autres,—les jetaient dans la fureur. Les sales baisers empoissés, dont les mouillaient ces prostitués de la presse, leur étaient un outrage: c’était comme si on tournait en dérision leurs souffrances. Enfin, dans Clerambault, ils trouvaient un écho... Non pas qu’il les comprît! Nul ne pouvait les comprendre, qui n’eût partagé leur sort. Mais il avait pitié d’eux. Il parlait simplement, avec humanité, des malheureux de tous les camps. Il osait dire les injustices, communes à toutes les nations, qui avaient amené ces souffrances communes. Il ne supprimait pas leur peine; mais il l’élevait dans une sphère d’intelligence respirable.

—... Si vous saviez comme on a besoin d’une parole de vraie sympathie! On a beau être durs, après tout ce qu’on a vu, souffert et fait souffrir,—on a beau être vieux, (il y a parmi nous des grisons aux épaules voûtées),—nous sommes, à des moments, tous des enfants perdus qui cherchent leur mère, pour se faire consoler. Et ces mères, souvent... ah! ces mères! elles sont si loin de nous, elles aussi!... On reçoit de la famille des lettres qui consternent... On est livré par les êtres de son sang...

Clerambault se cacha la figure dans ses mains et se mit à gémir.

—Qu’avez-vous? dit Moreau. Vous êtes souffrant?

—Vous venez de me rappeler le mal que j’ai fait.

—Vous? Mais non, ce sont les autres.

—Moi, comme les autres. Pardonnez-nous à tous.

—Vous êtes le dernier qui devriez le dire.

—Je dois être le premier, car je suis un des rares qui se rendent compte de leur crime.

Et il commença un réquisitoire contre sa génération,—qu’il interrompit, d’un geste découragé.

—Tout cela ne répare rien. Dites-moi ce que vous avez souffert.

Il y avait dans sa voix tant d’humilité que Moreau se sentit inondé d’affection pour le vieil homme qui s’accusait. Sa défiance s’était fondue. Il ouvrit la porte secrète de sa pensée amère et meurtrie. Il avoua que, plusieurs fois déjà, il était venu jusqu’à l’entrée de la maison, sans se décider à remettre sa lettre,—(que, du reste, il se refusait à montrer).—Depuis sa sortie de l’hôpital, il n’avait pu causer avec personne. Les gens de l’arrière le révoltaient par l’étalage de leurs petites préoccupations, de leurs affaires, de leurs plaisirs, des restrictions à leurs plaisirs, de leur égoïsme, de leur ignorance et de leur incompréhension. Il était un étranger parmi eux, plus que chez les sauvages d’Afrique. D’ailleurs,—(il s’interrompit, reprit, par demi-mots gênés et irrités, qui lui restaient accrochés au gosier)—ce n’était pas seulement parmi eux, c’était parmi tous les hommes, qu’il était un étranger; retranché de la vie normale, des joies et des labeurs de tous, par ses infirmités qui faisaient de lui une épave: il était borgne et manchot; il en avait une honte absurde, qui le brûlait. Les regards de commisération hâtive, qu’il avait cru surprendre dans la rue, le faisaient rougir, comme une aumône qu’on jette de côté, en détournant la tête du spectacle déplaisant. Car, dans son amour-propre, il s’exagérait sa laideur. Il avait le dégoût de la difformité. Il pensait aux joies perdues, à sa jeunesse saccagée; il était jaloux des couples qu’il voyait passer et il s’enfermait pour pleurer.

Ce n’était pas tout encore; et lorsqu’il se fut déchargé du gros de son amertume dans la compassion de Clerambault, qui l’encourageait à parler, il atteignit au fond du mal, que lui et ses compagnons portaient avec terreur, comme un cancer qu’on n’ose pas regarder. Au travers de ses paroles obscures, violentes, tourmentées, Clerambault aperçut ce qui dévastait l’âme de ces jeunes gens: ce n’était pas uniquement leur jeunesse ruinée, leur vie sacrifiée (encore que ce fût une douleur terrible... Oh! comme il est facile aux cœurs secs, aux vieux égoïstes, aux intellectuels décharnés, de blâmer rigidement cet amour de la jeune vie et le désespoir de la perdre!...). Mais le plus affreux était de ne pas savoir pourquoi on sacrifiait cette vie, et le soupçon empoisonné qu’elle était gâchée pour rien. Car ce n’était pas l’appât grossier d’une vaine suprématie de race, ou d’un lopin de terre disputé entre États, qui pouvait apaiser la douleur des victimes. Ils savaient maintenant de quelle longueur de terre l’homme a besoin pour mourir, et que le sang de toutes les races est le même fleuve de vie qui s’y perd.

Et Clerambault, à qui la conscience de son devoir de grand aîné auprès de ces jeunes gens prêtait le calme, que seul il n’aurait pas eu, chargea leur messager de paroles d’espoir et de consolation.

—Non, vos souffrances ne sont pas perdues. Elles sont le fruit d’une erreur cruelle. Mais les erreurs mêmes ne sont point perdues. Le fléau d’aujourd’hui est l’explosion d’un mal qui ronge l’Europe depuis des siècles. Orgueil et cupidité, Étatisme sans conscience, peste capitaliste, machine monstrueuse de la «Civilisation», faite d’intolérance, d’hypocrisie et de violence. Tout craque, tout est à refaire, et la tâche est immense. Ne parlez point de découragement! Vous avez la plus grande œuvre qui soit offerte à une génération. Il s’agit de voir clair, par delà le feu des tranchées et les gaz asphyxiants dont vous aveuglent, autant que l’ennemi, les excitateurs de l’arrière. De voir le vrai combat. Il n’est pas contre un peuple. Il est contre une société malsaine, fondée sur l’exploitation et la rivalité des peuples, sur l’asservissement de la conscience libre à la machine-État. Les peuples résignés ou sceptiques ne l’eussent pas reconnu, avec cette tragique évidence, sans les souffrances de cette guerre qui les labourent. Je ne bénis pas la souffrance. Laissons cette aberration aux dévots des vieilles religions! Nous n’aimons pas la douleur, et nous voulons la joie. Mais quand la douleur vient, au moins qu’elle nous serve! Ce que vous souffrez, que d’autres ne le souffrent plus! Allons, ne pliez point! On vous enseigne qu’une fois donné, dans la bataille, l’ordre d’attaque, il est encore plus dangereux de reculer que d’avancer. Ne vous retournez donc plus, laissez derrière vous vos ruines, et marchez vers le monde nouveau!

A mesure qu’il parlait, il voyait les yeux de son jeune auditeur, qui semblaient dire:

—Encore! Encore plus! Plus que des espérances! Donne-moi des certitudes, donne-moi la victoire prochaine!

Il y a chez tous les hommes un tel besoin de leurre! Même chez les meilleurs. En échange de leurs sacrifices à l’idéal entrevu, il faut qu’on leur promette la réalisation prochaine de cet idéal, ou au moins une compensation éternelle, comme font les religions. Jésus ne fut suivi que parce qu’on lui prêta l’assurance d’une victoire ici-bas, ou là-haut.—Mais qui veut être vrai ne peut pas promettre la victoire. Il ne peut pas ignorer les risques: peut-être ne sera-t-elle pas atteinte; en tout cas, pas d’ici à longtemps. Pour les disciples, une telle pensée est d’un pessimisme accablant. Le maître cependant, lui, n’est pas pessimiste. Il a le calme de l’homme qui, après une montée, embrasse d’en haut l’ensemble de la contrée. Eux ne voient que la pente aride à monter. Comment leur communiquer ce calme?... Mais s’ils ne peuvent pas voir par les yeux du maître, ils peuvent voir ses yeux, où se reflète la vision qui leur est refusée; ils y puisent l’assurance que lui qui sait la vérité (ils le croient!...) est délivré de leurs troubles.

Cette sécurité de l’âme, cette harmonie intérieure, que les yeux de Julien Moreau cherchaient dans les yeux de Clerambault, Clerambault, tourmenté, ne la possédait point... Ne la possédait-il point?...—Or, regardant Julien, en souriant humblement, comme pour s’excuser, il vit... il vit que Julien l’avait trouvée en lui... Et voici que, de même qu’en montant au milieu du brouillard on est soudain dans la lumière, il vit que la lumière était en lui. Elle était venue à lui, parce qu’il lui fallait en éclairer un autre.


L’infirme était parti, rasséréné. Clerambault demeurait étourdi d’une légère ivresse. Il se taisait, goûtant le bonheur étrange qu’éprouve une âme, personnellement infortunée, à sentir qu’elle participe au bonheur d’autres âmes, présentes ou à venir. Le bonheur, l’instinct profond, la plénitude de l’être... Tous les êtres y aspirent, mais il n’est pas le même pour tous. Les uns veulent avoir; pour d’autres, voir c’est avoir; et pour d’autres, croire, c’est voir. Et tous ne forment qu’une chaîne, que cet instinct relie: depuis ceux qui ne cherchent que leur bien, celui de leur famille, celui de leur nation, jusqu’à l’être qui embrasse les millions d’êtres, tout le bonheur total. Et tel qui n’a point le bonheur, le porte pour les autres, ainsi que Clerambault, et ne s’en doute point: car les autres voient déjà la lumière sur son front, quand ses yeux sont encore dans l’ombre.

Le regard du jeune ami venait de révéler au pauvre Clerambault sa richesse inconnue. Et la conscience du message divin dont il était chargé rétablissait son union perdue avec les hommes. Ils ne le combattaient que parce qu’il était leur pionnier téméraire, leur Christophe Colomb qui s’obstine, sur l’Océan désert, à leur ouvrir la voie du Nouveau Monde. Ils l’insultent, mais ils le suivent. Car toute pensée vraie, qu’elle soit ou non comprise, est le vaisseau lancé qui remorque à sa suite les âmes du passé.

A partir de ce jour, il détourna les yeux du fait irréparable de la guerre et des morts, pour se tourner vers les vivants et vers l’avenir qui est dans nos mains. Si fascinante que soit l’obsession de ceux que nous avons perdus, et quelque douloureux attrait qui nous invite à nous engloutir avec eux, il faut nous arracher aux souffles maléfiques qui montent, comme à Rome, de la Voie des Tombeaux. Marche! Ne t’arrête point! Tu n’as pas droit encore à leur repos. D’autres ont besoin de toi. Regarde-les là-bas, qui pareils aux débris de la Grande Armée, se traînent en cherchant dans la morne étendue le chemin effacé...

Clerambault vit le noir pessimisme qui menaçait d’accabler ces jeunes gens, après la guerre, et il en fut transpercé. Le danger moral était grand. Les gouvernants ne s’en inquiétaient pas. Ils étaient comme ces mauvais cochers, qui enlèvent à coups de fouet leur cheval, pour lui faire avaler au galop une pente raide. Le cheval arrive au haut; mais la route continue, et le cheval s’abat: il est fourbu, pour la vie... De quel cœur ces jeunes gens s’étaient lancés à l’assaut, dans les premiers mois de la guerre! Et puis, l’ardeur était tombée; mais la bête restait attelée, soutenue par les brancards; on entretenait autour d’elle une exaltation factice, on arrosait d’espoirs magnifiques sa ration de chaque journée; et bien que l’alcool en fût, chaque jour, plus éventé, elle ne pouvait pas tomber. Elle ne se plaignait même pas: les forces lui manquaient pour penser; et pour qui se fût-elle plainte? Le mot d’ordre, autour de ces victimes, était de ne pas entendre: être sourds et mentir.

Mais, un jour après l’autre, la marée des batailles rejetait, en se retirant, sur le sable, ses épaves,—mutilés et blessés; et par eux affleuraient à la lumière les frémissements des profondeurs de l’océan humain. Ces malheureux, arrachés brusquement au polype dont ils étaient un membre, s’agitaient dans le vide, incapables de rien étreindre, ni des passions d’hier, ni des rêves de demain. Et ils se demandaient, angoissés, les uns obscurément, un petit nombre avec une cruelle clarté, pourquoi ils avaient vécu,—pourquoi on vit...

«Poichè quel che è distrutto patisce, e quel che distrugge non gode, e a poco andare è distrutto medesimamente, dimmi quello che nessun filosofo sa dire: a cui piace o a chi giova cotesta vita infelicissima dell’universo, conservata in damno e con morte di tutte le creature che lo compongono?...»[2]

Il était urgent de répondre, de leur trouver des raisons de vivre. Un homme de l’âge de Clerambault n’en a pas besoin: il a vécu, il lui suffit de libérer sa conscience: c’est comme son testament public. Mais les jeunes gens, qui ont devant eux toute leur vie, il ne peut leur suffire de voir la vérité sur un champ de cadavres. Quel que soit le passé, l’avenir compte seul pour eux. Déblayez les ruines!

De quoi souffrent-ils le plus? De leur souffrance même?—Non. De leur doute en la foi à qui cette souffrance fut offerte en sacrifice. (Regretterait-on de s’être sacrifié pour la femme qu’on aime, ou bien pour son enfant?) Ce doute les empoisonne; il leur enlève la force de poursuivre leur route, parce qu’ils craignent le désespoir, au bout. C’est pourquoi l’on vous dit: «Prenez garde d’ébranler l’idéal de patrie! Restaurez-le plutôt!»—Dérision! Comme si l’on pouvait jamais conserver par la volonté une foi qu’on a perdue! On se ment à soi-même. Et on le sait, au fond: cette conscience inavouée tue le courage et la joie.

Soyez braves, et rejetez la foi, en qui vous ne croyez plus! Les arbres, pour reverdir, doivent se dépouiller de leur chevelure d’automne. De vos illusions passées, faites, comme les paysans, des feux de feuilles mortes: l’herbe, la foi nouvelle en poussera plus drue. Elle attend. La nature ne meurt point, elle change incessamment de formes. Comme elle, laissez tomber la robe du passé.

Regardez bien! Faites le compte de ces dures années! Vous avez combattu, souffert pour la patrie. Et qu’avez-vous gagné? Vous avez découvert la fraternité des peuples qui se battent et qui souffrent. Est-ce trop payé? Non, si vous laissez parler votre cœur, si vous osez l’ouvrir à la foi nouvelle qui est venue à vous, quand vous ne l’attendiez pas.

Ce qui trompe et ce qui désespère, c’est qu’on reste attaché au but qu’on avait, en commençant; et, lorsqu’on n’y croit plus, on pense que tout est perdu. Or, jamais une grande action ne produit l’effet qu’on s’en proposait. Et c’est tant mieux, car presque toujours l’effet produit dépasse l’effet prévu, et est tout autre que lui. La sagesse n’est pas de partir avec la sagesse toute faite, mais de la cueillir sincèrement, le long de sa route. Vous n’êtes plus les mêmes hommes aujourd’hui qu’en 1914. Osez vous l’avouer! Osez l’être! Ce sera le gain principal—le seul peut-être,—de cette guerre... Mais oserez-vous vraiment? Tant de raisons conspirent à vous intimider: la fatigue de ces années, les habitudes anciennes, la peur de l’effort à faire pour regarder en vous, éliminer ce qui est mort, affirmer ce qui est vivant, on ne sait quel respect superstitieux du vieux, une préférence lassée pour ce qu’on connaît déjà, même mauvais, même mortel, ce besoin paresseux de facile clarté qui fait que l’on revient à l’ornière tracée, plutôt que de chercher à s’ouvrir une voie nouvelle! L’idéal de la plupart des Français n’est-il pas de recevoir, dès l’enfance, leur plan de vie tout fait, et de n’en plus changer!... Ah! que du moins la guerre qui a tant détruit de vos foyers vous contraigne à sortir de vos décombres, à fonder d’autres foyers, à chercher d’autres vérités!


Ce n’était pas le désir de rompre avec le passé et d’entrer dans les terres inconnues qui manquait à beaucoup de ces jeunes gens. Ils eussent bien plutôt voulu brûler l’étape. Ils n’étaient pas encore sortis de l’Ancien Monde qu’ils prétendaient s’emparer du Nouveau. Sans retard. Point de milieu! Des solutions nettes. Ou la servitude consentie au passé, ou la Révolution.

Ainsi l’entendait Moreau. De l’espoir de Clerambault en une rénovation sociale il fit une certitude; et dans ses exhortations à conquérir patiemment, jour par jour, la vérité, il entendit un appel à l’action violente qui l’impose sur-le-champ.

Il conduisit Clerambault dans deux ou trois cercles de jeunes intellectuels, d’esprit révolutionnaire. Ils n’étaient pas nombreux; et ici et là, on retrouvait les mêmes. Le pouvoir les faisait surveiller, ce qui leur prêtait plus d’importance qu’ils n’en auraient eue sans lui. Misérable pouvoir, armé jusqu’aux dents, disposant de millions de baïonnettes, d’une police, d’une justice, dociles, bonnes à tout faire,—et toujours inquiet, ne pouvant supporter qu’une douzaine d’esprits libres s’assemblent pour le juger! Ils n’avaient pourtant pas l’allure de conspirateurs. Ils faisaient tout le possible pour être persécutés; mais leur activité se bornait à des mots. Qu’auraient-ils pu faire d’autre? Ils étaient séparés de la masse de leurs compagnons de pensée, que pompait la machine de la guerre, qu’engloutissait l’armée, et qu’elle ne restituait que quand ils étaient hors d’usage. De la jeunesse d’Europe, que restait-il, à l’arrière? A part les embusqués, qui se prêtaient trop souvent aux plus tristes besognes pour faire battre les autres, afin qu’on oubliât qu’ils ne se battaient pas, les représentants—rari nantes—des jeunes générations, restés dans la vie civile, étaient des réformés pour graves raisons de santé, auxquels étaient venues se joindre quelques épaves de la guerre, comme Moreau. En ces corps mutilés ou minés, les âmes étaient des chandelles allumées dans une chambre aux vitres cassées; elles se consumaient, se tordaient, et fumaient; un souffle menaçait de les éteindre. Mais habituées à ne pas compter avec la vie, elles n’en étaient que plus ardentes.

Elles avaient des sautes brusques du pessimisme extrême à l’optimisme extrême. Ces oscillations violentes du baromètre ne correspondaient pas toujours à la courbe des événements. Le pessimisme ne s’expliquait que trop. L’optimisme était plus étonnant. On eût été bien embarrassé pour en donner des raisons. Ils étaient une poignée, sans action, sans moyens d’action; et chaque jour semblait infliger un nouveau démenti à leurs idées. Mais plus les choses allaient mal, plus ils semblaient contents. Ils avaient l’optimisme du pire, cette croyance forcenée des minorités fanatiques et opprimées: il leur faut l’Antichrist, pour que revienne le Christ; elles attendent l’ordre nouveau, des crimes de l’ordre ancien qui le mènent à la ruine; et elles ne s’inquiètent pas si elles-mêmes seront ruinées, et avec elles leurs rêves. Les jeunes intransigeants, que voyait Clerambault, étaient surtout occupés d’empêcher la réalisation partielle de leurs rêves dans l’ordre ancien. Tout ou rien. Rendre le monde moins mauvais? Fi donc! Le rendre parfait, ou qu’il crève! C’était un mysticisme du grand bouleversement, de la Révolution; il enfiévrait les cerveaux de ceux qui croyaient le moins aux rêves des religions. Religieux, ils l’étaient plus que ceux des Églises... O folle espèce humaine! Toujours cette foi dans l’absolu, qui mène aux mêmes ivresses, mais aux mêmes désastres, les fous de la guerre des nations, les fous de la guerre des classes, et les fous de la paix! On dirait que l’humanité, quand elle sortit le nez des boues brûlantes de la Création, a reçu un coup de soleil, dont elle ne s’est pas guérie, et qui la fait, par accès, retomber dans la fièvre chaude...

Ou bien, faut-il voir dans ces mystiques de la Révolution des signes avant-coureurs de la mutation qui couve dans l’espèce,—qui peut couver des siècles,—et qui peut-être n’éclora jamais? Car il est, dans la nature, des milliers de possibilités latentes pour une seule réalisation dans le temps attribué à notre humanité.

Et c’est peut-être ce sentiment obscur de ce qui pourrait être et ne sera point, qui parfois communique au mysticisme révolutionnaire une autre forme, plus rare et plus tragique,—le pessimisme exalté, l’attrait fiévreux du sacrifice. Combien en avons-nous vus, de ces Révolutionnaires, secrètement convaincus de la force écrasante du mal et du fatal échec de leur foi, qui s’enivrent de l’amour pour la belle vaincue...

«... sed victa Catoni...»

et de l’espoir de mourir pour elle, de détruire et d’être détruits! Que d’aspirations la Commune écrasée a fait naître, non pas à sa victoire, mais à un pareil écrasement!—Il semble que veille toujours, au cœur des plus matérialistes, un reste de la flamme éternelle, de l’espoir souffleté, nié, affirmé quand même, du recours impérissable de tous les opprimés à l’au-delà meilleur.


Ces jeunes gens accueillirent Clerambault avec une affectueuse estime. Ils tâchèrent de l’annexer: les uns, naïvement, lisant dans sa pensée ce qu’eux-mêmes ils pensaient; les autres, convaincus que l’honnête vieux bourgeois, dont le cœur était jusque-là le seul guide, généreux mais insuffisant, se laisserait instruire par leur ferme science et saurait, comme eux, suivre jusqu’à l’extrême bout les conséquences logiques des principes posés. Clerambault se défendait faiblement, car il savait qu’il n’y a rien à faire pour convaincre un jeune homme qui vient de s’incruster dans un système. A cet âge de la vie, la discussion est vaine. On peut agir sur lui, dans les années d’avant, où ce bernard-l’hermite cherche encore sa coquille; et on le peut après, quand la coquille s’effrite ou le gêne aux entournures. Mais quand l’habit est neuf, il n’y a qu’à l’y laisser: l’habit est à sa mesure. S’il grandit—ou rapetisse—il en prendra un autre. Ne contraignons personne! Mais que personne ne nous contraigne!

Personne, dans ce milieu,—au moins, les premiers temps,—ne songeait à contraindre Clerambault. Mais sa pensée se trouvait quelquefois étrangement costumée, à la mode de ses hôtes. Quels échos imprévus elle avait dans leur bouche! Clerambault laissait parler ses amis, et il ne parlait guère. Quand il revenait de là, il était troublé et un peu ironique:

—Et c’est là ma pensée? se demandait-il.

Ah! qu’il est difficile de communiquer son âme aux autres hommes! Impossible peut-être. Et qui sait?... La nature est plus sage que nous... Peut-être que c’est un bien...

Dire toute sa pensée! Le peut-on? Le doit-on? On est venu à elle, lentement, péniblement, par une suite d’épreuves: elle est comme la formule de l’équilibre fragile entre les éléments intérieurs. Changez les éléments, leurs proportions, leur nature, la formule ne vaut plus et a d’autres effets. Jetez votre pensée dans un autre, tout d’un coup, tout entière, elle risque de l’affoler. Il est même des cas où, si l’autre comprenait, il pourrait en être tué. Mais la prudente nature a pris ses précautions. L’autre ne vous comprend pas, il ne peut pas vous comprendre, son instinct l’en défend; il ne prend de votre pensée que le choc sur la sienne; et, ainsi qu’au billard, la bille rebondit; mais il est moins facile de prévoir vers quel point du tapis. Les hommes n’écoutent pas avec un esprit pur, mais avec leurs passions et leur tempérament. Dans ce que vous leur donnez, chacun reprend son bien et rejette le reste. L’obscur instinct de défense! L’esprit ne s’ouvre pas à la pensée nouvelle. Il fait le guet, au guichet. Et n’entre que ce qu’il veut. La haute pensée des sages, des Jésus, des Socrate, qu’en a-t-on fait? De leur temps, on les a tués. A vingt siècles de distance, on en a fait des dieux: c’est une autre façon de les tuer; on rejette leur pensée dans le royaume éternel. Si on la laissait s’accomplir dans le monde d’ici-bas, le monde serait fini. Eux-mêmes le savaient. Et le plus grand de leur âme n’est peut-être pas ce qu’ils ont dit, mais ce qu’ils n’ont pas dit. Éloquence pathétique des silences de Jésus, beau voile des symboles et des mythes antiques, faits pour ménager les yeux faibles et peureux! Trop souvent, la parole qui pour l’un est la vie, est pour l’autre la mort, ou, ce qui est pis, le meurtre.

Que faire, si l’on a la main pleine de vérités? Lancer le grain à toute volée? Mais le grain de la pensée peut pousser mauvaise herbe ou poison!...

Allons, ne tremble pas! Tu n’es pas le maître du destin; mais tu es aussi le destin, tu es une de ses voix. Parle donc! C’est ta loi. Dis toute ta pensée, mais dis-la avec bonté. Sois comme une bonne mère, à qui il n’est pas donné de faire de ses enfants des hommes, mais qui leur enseigne patiemment à le devenir, s’ils veulent. On n’affranchit pas les autres, malgré eux ou sans eux; et même si c’était possible, à quoi bon? S’ils ne s’affranchissent eux-mêmes, demain ils seront retombés esclaves. Donne l’exemple et dis: «Voici le chemin! Vous voyez, on peut se faire libre...»


En dépit de ses efforts pour agir bravement et laisser faire aux dieux, il était heureux que Clerambault ne pût voir toutes les suites de sa pensée. Sa pensée aspirait au règne de la paix. Et très probablement, elle contribuerait, pour une part qui n’était pas infime, au déchaînement des luttes sociales. Comme tout vrai pacifisme,—si paradoxal que ce semble. Car il est une condamnation du présent.

Mais Clerambault ne se doutait pas des forces redoutables qui, un jour, se réclameraient de lui. Par un effet opposé, son esprit conquérait parmi ces jeunes gens plus d’harmonie, en réagissant contre leur violence. Il sentait d’autant plus le prix de la vie qu’ils en faisaient si bon marché. En cela, ils ne se distinguaient pas beaucoup des nationalistes qu’ils voulaient combattre. Bien peu aimaient la vie plus que l’idée. (C’est, dit-on, une grandeur de l’homme...)

Tout de même, Clerambault fut bien aise de rencontrer un homme qui aimait la vie pour la vie. Un camarade de Moreau, grand blessé comme lui, Gillot: dans le civil, jeune ouvrier dessinateur pour industries. Un obus l’avait lardé, du haut en bas; il avait une jambe de moins et le tympan brisé. Mais Gillot réagissait plus énergiquement contre le sort que Moreau. Ce petit homme brun avait des yeux vifs, où brûlait malgré tout, une flamme de gaieté. D’accord avec Moreau pour juger le non-sens de la guerre et le crime de la société, il avait vu les mêmes faits, les mêmes hommes, mais non avec les mêmes yeux; et les deux jeunes gens étaient souvent en discussion.

—Oui, disait Gillot un jour que Moreau venait de raconter à Clerambault un souvenir lugubre de la vie des tranchées, c’était bien comme ça... Seulement, il y a quelque chose de pire: c’est que ça ne nous faisait rien,—rien, aucun effet.

Moreau protestait, indigné.

—Toi, peut-être, et, si tu veux, deux ou trois, par-ci par-là. Mais les autres!... On finissait par ne plus le remarquer.

Il continuait, pour arrêter une protestation nouvelle:

—Je ne dis pas ça, mon petit, pour nous faire valoir. Il n’y a pas de quoi! Je dis, parce que ça est... Voyez-vous,—(s’adressant à Clerambault)—ceux qui reviennent de là et qui le mettent dans des livres, ils disent bien ce qu’ils sentent; mais ils sentent beaucoup plus que le commun des mortels, parce qu’ils sont des artistes. Tout les écorche. Nous autres, on est tanné. C’est même le plus terrible, à cette heure que j’y pense. Quand vous lisez ici une de ces histoires qui vous font dresser les cheveux ou vous donnent la nausée, il vous manque le bouquet: des gars qui, plantés devant, fument leur pipe, blaguent, ou pensent à autre chose. Il faut bien! Sans ça, on crèverait... Tout de même, l’animal humain a une facilité à s’adapter à tout!... Il trouverait moyen de prospérer, au fond d’un dépotoir. Vrai, c’est à dégoûter de soi! J’ai été ainsi, moi qui vous parle. Il ne faut pas vous figurer que je passais mon temps, comme le petit fait ici, à méditer sur mon crâne. Je trouvais, comme tout le monde, ce qu’on faisait, idiot. Mais puisque toute la vie est idiote, n’est-ce pas?... On faisait ce qu’il y avait à faire, pour autant qu’il faudrait, en attendant la fin... La fin?... Une fin ou l’autre. La mienne, celle de ma peau, ou bien celle de la guerre. C’est toujours une fin... En attendant, on vit: on mange, on dort, on chie... Pardon! Faut dire les choses... Et le fond de tout ça, monsieur, voulez-vous le savoir? Eh bien, c’est qu’on n’aime pas la vie. On ne l’aime pas assez. Vous avez bien raison de le dire, dans un de vos articles: elle est fameuse, la vie! Seulement, ils ne sont pas beaucoup, ceux qui ont l’air de s’en douter à présent. Pas beaucoup de vivants. Ce sont plutôt des dormants. En attendant le grand somme. Ils se disent: «Comme ça, on est tout couchés. On n’a plus à se déranger...»—Non, on ne l’aime pas assez, la vie! On n’apprend pas à l’aimer. On fait tout ce qu’on peut pour vous en dégoûter. Depuis qu’on est petit, on nous chante la mort, la beauté de la mort, ou bien ceux qui sont morts. L’histoire, le catéchisme, «Mourir pour la patrie...» Ou bien c’est la calotte, ou bien les patriotes. Et puis, la vie embête. Cette vie d’aujourd’hui, on dirait qu’on s’arrange pour vous la rendre la plus emmerdante possible. Plus d’initiative. Tout est mécanisé. Avec ça, aucun ordre. On ne fait plus de travail, on fait des bouts de travail, on ne sait pas avec quoi ça s’agence; et le plus souvent, ça ne s’agence pas. C’est un sacré gâchis, dont on ne profite même pas. On est comme mis en caque, empilés au hasard. On ne sait pas pourquoi. On ne sait pas pourquoi on vit. On vit. On n’avance pas.—Il y a, dans la nuit des temps, nos grands-pères qui, dit-on, nous ont pris la Bastille. Alors, il paraîtrait, d’après ces farceurs-là,—ceux qui tiennent le manche,—qu’il n’y aurait plus pour nous rien à faire aujourd’hui, que c’est le Paradis. Est-ce que ce n’est pas écrit sur tous nos monuments? On sent bien que ce n’est pas vrai, qu’il y a là-bas devant nous un autre orage qui chauffe, une autre Révolution... Mais celle qui a eu lieu a si mal réussi! Et tout est si peu clair!... Non, on n’a pas confiance, on ne voit pas son chemin, on n’a personne qui nous montre par-dessus toutes ces mares à crapauds, quelque chose de haut, quelque chose de beau... Ils font bien tout ce qu’ils peuvent, maintenant, pour nous emballer: Droit, Justice, Liberté... Mais le lard est éventé... On peut mourir pour ça. Mourir, on ne refuse jamais... Mais vivre, c’est autre chose!...

—Et maintenant? demanda Clerambault.

—Ah! maintenant, maintenant qu’on ne peut plus revenir en arrière, je pense: «Si c’était à recommencer!»

—Quand avez-vous changé?

—C’est bien le plus curieux!... Sitôt que j’étais blessé. Je n’avais pas sorti une jambe de la vie que j’aurais voulu l’y rentrer. Qu’elle y était donc bien! Et on ne s’en doutait pas! Imbécile, va! Crétin!... Tenez, je me vois encore, quand j’ai repris connaissance, sur un champ ravagé, encore plus étripé que les corps qui gisaient, enchevêtrés, tête-bêche, comme un jeu de jonchets; la terre, qui poissait, elle-même, semblait saigner. Nuit complète. Je ne sentais rien d’abord. Il gelait. J’étais collé... Quel était le morceau qui me manquait, au juste? Je n’étais pas pressé de faire l’inventaire, je me méfiais de ce qui viendrait, je ne voulais pas bouger. Le sûr, c’est que je vivais. Peut-être plus qu’un moment. Attention à ne pas le perdre!... Et je vis dans le ciel une petite fusée. Ce qu’elle signifiait, je ne m’en occupais plus. Mais la courbe, la tige et la fleur de feu... Je ne peux pas vous dire comme j’ai trouvé ça beau... Je la cueillais de l’œil... Je me suis revu tout enfant, près de la Samaritaine, un soir de feu d’artifice, sur la Seine. Je regardais cet enfant comme si c’était un autre, qui me faisait amusement et pitié. Et ensuite, j’ai pensé que c’était pourtant bon d’être planté dans la vie, et de pousser, et d’avoir quelque chose, quelqu’un, n’importe quoi, à aimer... Tiens, rien que cette fusée!... Et puis, la douleur est venue, je me suis mis à hurler. Et j’ai repiqué la tête au fond du trou... Après, c’était l’ambulance. Il ne faisait plus bon vivre. Le mal était un chien qui vous rongeait les moelles... Autant rester dans le trou!... Et pourtant, même alors, alors surtout, quel paradis ça vous semblait de vivre comme autrefois, de vivre tout bonnement, de vivre sans douleur, comme on vit tous les jours... Et on ne le remarque pas! Sans douleur... Sans douleur... Et vivre!... Mais c’est un rêve! Lorsqu’elle s’arrêtait... Une minute de paix, à sentir seulement le goût de l’air sur sa langue et le corps si léger après qu’on a souffert... Cristi!... Et toute la vie, avant, était ainsi! Et on ne s’en doutait pas!... Bon Dieu, qu’on est bête d’attendre pour la comprendre que l’on en soit privé! Et, quand on l’aime enfin et qu’on lui demande pardon de n’avoir pas su l’apprécier, elle vous répond: «Trop tard!»

—Il n’est jamais trop tard, dit Clerambault.


Gillot ne demandait qu’à le croire. Cet ouvrier instruit était bien mieux armé pour la lutte que Moreau et même que Clerambault. Rien ne l’abattait longtemps. On tombe, on se relève, on prendra sa revanche... Au fond, il pensait des obstacles qui barrent l’avenir:

—On les aura!

Et il était prêt à marcher—sur l’unique patte qui lui restait—contre eux, tant qu’on voudrait. Le plus tôt serait le mieux. Car lui aussi était, comme les autres, un dévot de la Révolution. Il trouvait moyen de l’accommoder avec son optimisme, qui la voyait d’avance réalisée en douceur. Il était sans rancune.

Pourtant, il ne fallait pas s’y fier. Ces natures populaires réservent de telles surprises! Elles sont si malléables et prêtes à changer... Clerambault l’entendit, avec un camarade du front, Lagneau, venu en permission, parler de tout chambarder quand les poilus rentreraient, après la guerre finie, et peut-être même avant... L’homme du peuple de France, qui est souvent charmant, vif, alerte, courant au-devant de votre pensée avant que vous ayez eu le temps de l’exprimer complètement,—grand Dieu! comme il oublie! Ce qu’on a dit, ce qu’il a dit, ce qu’il a vu, ce qu’il a cru, et ce qu’il a voulu... Mais il est toujours sûr de ce qu’il veut, de ce qu’il dit, de ce qu’il voit, de ce qu’il croit. Gillot, avec Lagneau, développait tranquillement des arguments contraires à ceux qu’il défendait, la veille, avec Clerambault. Et ce n’étaient pas seulement ses idées qui changeaient, mais c’était—eût-on dit—son tempérament. Le matin, rien d’assez violent pour son besoin d’action et de démolition! Le soir, il ne rêvait plus que d’un petit commerce, gagner gros, manger bien, élever sa nichée, et se foutre du reste. Et s’ils se disaient tous sincèrement internationalistes, il en était bien peu parmi ces poilus qui n’eussent conservé les vieux préjugés français de supériorité de race—pas méchante, mais gouailleuse et solidement ancrée—à l’égard du reste du monde, ennemis et alliés, et, dans leur pays même, de ceux des autres provinces, ou, s’ils étaient provinciaux, de Paris. Point geignards, francs du collier, toujours prêts à marcher, comme Gillot, capables certes de faire une Révolution, et puis de la défaire, et puis de la refaire, et puis... lanlaire... d’envoyer tout par terre, et de s’en remettre au gré du premier aventurier.—Ils ne le savent que trop bien, les renards de la politique! La meilleure tactique pour tuer les révolutions est, quand l’heure est venue, de la laisser passer en amusant les gens.

L’heure semblait bien proche. Un an avant la fin de la guerre, il y eut dans les deux camps quelques mois, quelques semaines, où l’infinie patience des peuples martyrisés sembla sur le point de craquer, et où une grande clameur allait rugir: «Assez!» Pour la première fois, s’étendait parmi eux l’impression d’une sanglante duperie. Comment ne pas comprendre l’indignation d’hommes du peuple qui constataient le jeu effréné des milliards dans la guerre, alors qu’avant la guerre leurs maîtres lésinaient avec quelques cent mille francs, pour les œuvres sociales? Plus que tous les discours, certains chiffres avaient le don de les exaspérer. On avait fait le calcul que la guerre dépensait environ 75.000 francs pour tuer un homme! Et pour la même somme qui faisait dix millions de morts, on eût pu faire dix millions de rentiers... Les plus bornés prenaient conscience de l’énormité de la richesse terrestre et de son emploi monstrueux. Gaspillage éhonté, pour un but illusoire; et, la pire abjection: d’un bout de l’Europe à l’autre, cette vermine que la mort engraisse, les profiteurs de la guerre, les détrousseurs de cadavres...

—Ah! pensaient ces jeunes gens, qu’on ne nous parle plus de la lutte des démocraties contre les autocraties! Car c’est la même crasse sous toutes ces craties. Et dans toutes, la guerre a désigné à la vengeance des peuples les classes dirigeantes, l’indigne bourgeoisie, politique, financière, intellectuelle, qui en un seul siècle de toute-puissance a accumulé sur le monde plus d’exactions, de crimes, de ruines et de folies qu’en dix siècles ces fléaux, les rois et les Églises...

Aussi, quand retentit au loin, dans la forêt, la hache de Lénine et Trotsky, les bûcherons héroïques, bien des cœurs opprimés frissonnèrent d’espoir. Et dans chaque pays, plus d’un prépara sa cognée. Quant aux classes dirigeantes, d’un bout de l’Europe à l’autre, dans les deux camps ennemis, elles se hérissèrent contre le danger commun. Il n’était pas besoin de négociations entre elles pour s’entendre là-dessus. Leur instinct avait parlé. La presse des bourgeoisies ennemies de l’Allemagne donnait tacitement carte blanche au Kaiser, pour étrangler la Liberté russe, qui menaçait l’injustice sociale, dont toutes également vivaient. Dans l’absurdité de leur haine, elles cachaient mal leur joie de voir le militarisme prussien—le monstre qui devait ensuite se retourner contre elles—les venger de ces grands révoltés. Et naturellement, elles attisaient ainsi, dans les masses qui souffraient et chez le petit nombre d’esprits indépendants, l’admiration pour ceux qui tenaient tête à l’univers,—pour les Excommuniés.

La chaudière bouillait. Pour l’arrêter, les gouvernements d’Europe l’avaient hermétiquement bouchée et s’asseyaient dessus. La stupide bourgeoisie dirigeante, en entretenant le feu, s’étonnait des grondements sinistres. Elle attribuait la révolte des Éléments au mauvais esprit de quelques francs parleurs, à de mystérieuses intrigues, à l’or de l’ennemi, aux pacifistes. Et elle ne voyait point—ce qu’un enfant aurait vu—que la première chose à faire pour empêcher l’explosion était d’éteindre le feu. Le dieu de tous les pouvoirs, quelle que fût leur étiquette, empires ou républiques, était le poing, la Force, gantée, masquée, fardée, mais dure et sûre de soi. Et elle devenait aussi, par la loi du ressac, la foi des opprimés. C’était une lutte sourde entre deux pressions contraires. Où le métal était usé,—en Russie tout d’abord,—la chaudière avait sauté. Où le couvercle tenait moins,—dans les pays neutres,—la brûlante vapeur s’échappait en sifflant. Un calme trompeur régnait dans les pays en guerre, sur qui pesait l’oppression. Aux oppresseurs, ce calme semblait donner raison: armés contre l’ennemi, ils ne l’étaient pas moins contre leurs concitoyens; la machine de guerre est toujours à deux fins, par devant, par derrière; le couvercle ferme bien, fait du meilleur acier, et vissé à écrous. Il ne sauterait pas. Non.—Gare que tout éclate, d’un coup!

Comprimé comme les autres, Clerambault voyait autour de lui la révolte s’amasser. Il la comprenait, il la croyait même fatale; mais ce n’était pas une raison pour qu’il l’aimât. Il ne pratiquait pas l’Amor Fati. Comprendre suffit. Le tyran n’a pas droit à l’amour.


Ces jeunes gens ne lui marchandaient pas le leur. Et ils s’étonnaient que Clerambault ne montrât pas plus de chaleur pour la nouvelle idole qui leur venait du Nord: la Dictature du Prolétariat. Ils ne s’embarrassaient pas de scrupules timorés et de demi mesures pour rendre le monde heureux, à leur façon—si ce n’était à la sienne. Ils décrétaient d’emblée la suppression de toutes les libertés qui pouvaient leur être opposées. La bourgeoisie déchue était privée du droit de réunion, du droit de vote, du droit de presse...

—Fort bien! disait Clerambault. A ce compte, elle deviendra le nouveau prolétariat. L’oppression change de place.

—Ce ne sera que pour un temps. La dernière oppression qui tuera l’oppression.

—Oui, toujours la guerre pour le Droit et pour la Liberté; toujours la dernière guerre, qui doit tuer la guerre. En attendant, elle ne s’en porte que mieux; et le Droit, comme la Liberté, sont foulés aux pieds.

Ils protestaient, indignés, contre la comparaison. Ils ne voyaient qu’infamie dans la guerre et dans ceux qui la font.

—Pourtant, disait Clerambault doucement, plusieurs de vous l’ont faite, et presque tous y ont cru... Mais non, ne protestez pas! Le sentiment qui vous y poussait avait aussi sa noblesse. On vous montrait un crime, et vous vous êtes jetés dessus, pour l’écraser. Votre ardeur était belle. Seulement, vous vous imaginiez qu’il n’y avait qu’un crime, et qu’une fois que le monde en aurait été purgé, il redeviendrait innocent, comme aux jours de l’Age d’Or. J’ai déjà vu cette étrange naïveté, aux temps de l’Affaire Dreyfus. Les braves gens de toute l’Europe—(j’en étais)—semblaient n’avoir jamais entendu dire qu’un innocent eût pu être, jusqu’alors, injustement condamné. Leur vie en fut bouleversée. Ils remuèrent l’univers, pour laver cette iniquité... Hélas! quand la lessive fut faite—(elle ne le fut même pas, les blanchisseurs se découragèrent au milieu de la tâche, et le blanchi, lui-même)—le monde était aussi noir qu’avant. Il semble que l’homme ne puisse pas embrasser l’ensemble de la misère humaine. Il a trop peur de voir l’immensité du mal; pour n’en être pas accablé, il se fixe un seul point, il y localise tout le mal du monde, et il s’interdit de regarder autour.—Tout cela se comprend, c’est humain, mes amis. Mais il faut être plus brave. La vérité, c’est que le mal est partout; il est chez l’ennemi, et il est aussi chez nous. Vous l’avez découvert peu à peu dans notre État. Avec la même passion qui vous faisait incarner en l’ennemi le Mal universel, vous allez vous retourner contre vos gouvernements, dont vous voyez les tares. Et si jamais vous reconnaissez que ces tares sont aussi en vous—(comme il est à craindre après les révolutions qui s’allument et où les justiciers se retrouveront, à la fin, sans comprendre comment, les mains et le cœur souillés)—vous vous acharnerez contre vous-mêmes, avec un sombre désespoir... Grands enfants, quand vous déshabituerez-vous de vouloir l’absolu?

Ils auraient pu lui répondre qu’il faut vouloir l’absolu, pour pouvoir le réel. La pensée peut s’amuser aux nuances. L’action n’en comporte point. C’est tout un, ou tout autre. Que Clerambault choisît entre eux et leurs adversaires! Pas d’autre choix possible...

—Oui, Clerambault le comprenait. Pas d’autre choix possible, sur le plan de l’action. Ici, tout est déterminé d’avance. De même que la victoire injuste amène fatalement la revanche qui sera injuste à son tour, de même l’oppression capitaliste amènera la révolution prolétarienne qui sera oppressive, à son exemple. C’est une chaîne sans fin. Il y a là une Dikè d’airain, que reconnaît l’esprit, qu’il peut même honorer comme une Loi de l’univers. Mais le cœur ne l’accepte pas. Le cœur refuse de s’y soumettre. Sa mission est de rompre la Loi de guerre éternelle. Le pourra-t-il jamais?... Qui le sait? En tout cas, il est clair que son espoir, son vouloir, sortent de l’ordre naturel. Sa mission est d’ordre surnaturel, et proprement religieux.

Mais Clerambault, qui en était pénétré, n’osait encore se l’avouer. Il n’osait pas, du moins, s’avouer ce mot: religieux. Ce mot, que les religions—(si peu religieuses)—ont aujourd’hui discrédité.


Si Clerambault ne faisait pas encore tout à fait le jour dans sa pensée, ses jeunes amis avaient de bonnes raisons pour ne pas y voir clair. L’eussent-ils vue d’ailleurs, ils ne l’eussent jamais comprise. Ils ne supportaient pas qu’un homme qui condamnait l’état de choses présent, comme mauvais et meurtrier, se refusât aux moyens les plus énergiques de le supprimer. Ils n’avaient pas tort, de leur point de vue, qui était celui de l’action immédiate. Le champ de l’Esprit est plus vaste; les batailles qu’il livre embrassent un large espace; il ne les compromet pas en des escarmouches sanglantes. Et même en admettant que les moyens préconisés par ses amis fussent les plus efficaces, Clerambault n’acceptait pas cet axiome de l’action, que «la fin justifie les moyens». Il croyait au contraire que les moyens sont encore plus importants au vrai progrès que la fin... La fin? Est-il jamais une fin?

Mais ils s’irritaient contre cette pensée trop complexe et diffuse. Elle les entretenait dans une animosité dangereuse, qui depuis cinq ans s’était levée dans le peuple ouvrier—contre les intellectuels. Certes, ceux-ci n’avaient que trop fait pour la mériter. Qu’ils étaient loin, les temps où les hommes de pensée marchaient en tête des Révolutions! A présent, ils faisaient bloc avec toutes les forces de réaction. Et même le nombre infime de ceux qui s’étaient tenus à l’écart de la bande, en blâmant ses erreurs, se montraient incapables, comme Clerambault, de renoncer à leur individualisme, qui les avait sauvés une fois, et qui les tenait prisonniers aujourd’hui,—incapables de s’incorporer aux mouvements nouveaux des foules. De cette constatation faite par les révolutionnaires, à déclarer la déchéance des intellectuels, il n’y avait pas loin. L’orgueil de caste ouvrière, qui s’affirmait déjà dans des articles, des discours, en attendant qu’il pût, comme en Russie, se manifester par des actes, prétendait que les intellectuels obéissent servilement aux maîtres prolétaires. Il était remarquable que quelques intellectuels fussent parmi les plus ardents à réclamer cet abaissement de la confrérie. Ils eussent voulu faire croire qu’ils n’en étaient point. Ils l’oubliaient!...—Moreau ne l’oubliait pas. Il n’en était que plus amer à répudier la classe, dont la tunique de Nessus lui tenait à la peau. Il y apportait une violence extrême.

Il montrait maintenant envers Clerambault des sentiments bizarrement agressifs; dans la discussion, il l’interrompait, sans politesse, avec une sorte d’aigreur ironique et irritée. On eût dit qu’il cherchât à le blesser.

Clerambault ne s’en offensait point. Il était plein de pitié pour lui, car il savait que Moreau souffrait, et il imaginait l’amertume d’une jeune vie sacrifiée, à qui ne peut convenir la nourriture morale—patience, résignation,—dont s’accommodent les estomacs de cinquante ans.

Un soir que Moreau s’était montré particulièrement désagréable, et pourtant s’obstinait à reconduire Clerambault chez lui, comme s’il ne pouvait se décider à le quitter,—taciturne, renfrogné, cheminant à ses côtés,—Clerambault s’arrêta un instant, et, lui prenant amicalement le bras, dit, avec un sourire:

—Mon pauvre garçon, ça ne va donc pas?

Moreau, interloqué, se ressaisit, et demanda sèchement à quoi l’on pouvait bien voir que «ça n’allait pas».

—A ce que vous étiez si méchant, ce soir, répondit Clerambault avec bonhomie.

Moreau protesta.

—Mais si. Vous vous donniez tant de mal pour me faire du mal!... Oh, un peu, un petit peu seulement... Je sais bien que vous ne voulez pas vraiment... Et quand un homme comme vous cherche à faire souffrir, c’est qu’il souffre... Pas vrai?

—Excusez-moi, dit Moreau. C’est vrai. Je souffrais de voir que vous ne croyez pas à notre action.

—Et vous? demanda Clerambault.

Moreau ne comprenait pas.

—Et vous? répéta Clerambault. Vous y croyez?

—Si j’y crois! s’écria Moreau, indigné.

—Mais non, dit doucement Clerambault.

Moreau fut sur le point de s’emporter, puis dit en faiblissant:

—Mais si!

Clerambault avait repris sa marche.

—Bon, dit-il, cela vous regarde. Vous savez mieux que moi ce que vous pensez.

Ils marchèrent sans parler. Après quelques minutes, Moreau, saisissant Clerambault par le bras, lui dit:

—Comment avez-vous pu savoir?...

Sa résistance était brisée. Il confessa le désespoir caché sous sa volonté agressive de croire et d’agir. Il était rongé de pessimisme. Conséquence naturelle d’un idéalisme excessif, dont les illusions avaient été cruellement mortifiées. Les âmes religieuses d’autrefois étaient bien tranquilles: elles plaçaient le royaume de Dieu dans un au-delà qu’aucun événement ne pouvait atteindre. Mais celles d’aujourd’hui qui l’installent sur la terre, dans l’œuvre de la raison humaine et de l’amour, quand la vie soufflette leur rêve, la vie leur fait horreur. Il y avait des jours où Moreau se serait ouvert les veines! L’humanité lui semblait un fruit qui pourrissait; il voyait avec désespoir la défaite, la faillite, le ratage, inscrits dès l’origine dans les destinées de l’espèce, le ver pondu dans la fleur; et il ne pouvait supporter l’idée de cette absurde et tragique Destinée, à laquelle les hommes ne se déroberont jamais. Comme Clerambault, il sentait, pour l’avoir dans les veines, le poison de l’intelligence; mais, au lieu que Clerambault, qui avait surmonté la crise, ne reconnaissait le danger que dans le dérèglement de l’esprit et non dans son essence, Moreau s’affolait, à l’idée que le poison était constitutif de l’intelligence. Son imagination exaspérée ne savait qu’inventer, afin de le torturer; elle lui montrait la pensée comme une maladie, qui marque l’espèce humaine de sa tare indélébile. Il se représentait d’avance les cataclysmes où elle menait: déjà, n’assistait-on pas au spectacle de la raison titubant d’orgueil devant les forces que la science lui livrait, ces démons de la nature que lui asservissaient les formules magiques conquises par la chimie, et, dans l’égarement de cette puissance trop soudaine, la tournant au suicide!

Et cependant, la jeunesse de Moreau se refusait à rester sous le poids de ces terreurs. Agir à tout prix, pour ne pas rester seul avec elles! Ne nous empêchez pas d’agir! Excitez-nous plutôt!

—Mon ami, dit Clerambault, on ne doit pousser les autres à l’action dangereuse que si l’on agit soi-même. Je ne puis souffrir les excitateurs, même sincères, qui poussent les autres au martyre, sans donner l’exemple. Il n’est qu’un seul type de révolutionnaire vraiment sacré: c’est le Crucifié. Mais très peu d’hommes sont faits pour l’auréole de la croix. Le mal est qu’on s’assigne toujours des devoirs surhumains, inhumains. Il est mal sain pour le commun des hommes de s’évertuer à l’Uebermenschheit, et ce ne peut être pour eux qu’une source de souffrance inutile. Mais chaque homme peut aspirer à rayonner dans son petit cercle la lumière intime, l’ordre, la paix, la bonté. Et c’est là le bonheur.

-Ce n’est pas assez pour moi, dit Moreau. Cela laisse trop de place au doute. Il nous faut tout ou rien.

-Oui, votre Révolution ne laisse plus de place au doute. O cœurs brûlants et durs, cerveaux géométriques! Tout ou rien. Plus de nuances! Et qu’est la vie sans nuances? C’est là sa beauté même, c’est aussi sa bonté. Beauté fragile, frêle bonté, partout faiblesse, il faut l’aimer. Aimer, aider. Au jour le jour, et pas à pas. Le monde ne se transforme ni par des coups de force, ni par des coups de grâce, tout entier, tout d’un coup. Mais seconde par seconde, il mue dans l’infini; et le plus humble qui le sent prend part à l’infini. Patience! Une seule injustice effacée ne délivre pas l’humanité. Mais elle éclaire une journée. D’autres viendront, d’autres lumières. D’autres journées. Chacune apporte son soleil. Voudriez-vous l’arrêter?

-Nous ne pouvons attendre, dit Moreau. Nous n’avons pas le temps. La journée que nous vivons pose des problèmes dévorants. Il nous faut les résoudre, sur-le-champ. Si nous n’en sommes pas les maîtres, nous en serons les victimes... Nous?... Pas seulement nos personnes. Elles sont déjà victimes. Mais tout ce que nous aimons, ce qui nous retient encore à la vie: l’espoir en l’avenir, le salut de l’humanité... Voyez tout ce qui nous presse, les angoissantes questions pour ceux qui viendront demain, pour ceux qui ont des enfants: cette guerre n’est pas terminée, et il est trop évident qu’elle sème déjà par ses crimes et par ses mensonges des guerres nouvelles, prochaines. Pour quoi élève-t-on ses enfants? Pour quoi grandiront-ils? Est-ce pour être offerts à des tueries semblables? Quelles solutions possibles? On en a vite fait le tour... Quitter ces nations enragées, ce Vieux Continent fou, émigrer? Où? Reste-t-il sur le globe cinquante arpents de terre, où puissent s’abriter les libres honnêtes gens?—Prendre parti?... Vous voyez bien qu’il faut se décider! Ou pour la nation, ou pour la Révolution.—Sinon, que reste-t-il? La non-résistance? Est-ce là ce que vous voulez? Elle ne peut avoir de sens que si l’on a la foi, une foi religieuse: autrement, elle est une résignation de moutons qu’on égorge.—Mais le plus grand nombre, hélas! ne se décident pour rien, aiment mieux ne pas penser, détournent leurs yeux de l’avenir, se leurrent que plus jamais ne recommencera ce qu’ils ont vu et souffert... C’est pourquoi nous devons décider à leur place et, de gré ou de force, leur faire sauter le pas, les sauver malgré eux. La Révolution, c’est quelques hommes qui veulent, pour toute l’humanité.

—Je n’aimerais pas beaucoup, dit Clerambault, qu’un autre voulût pour moi, et il ne me plairait pas non plus de vouloir pour un autre. Je préférerais aider chacun à être libre et à ne pas gêner la liberté des autres. Mais je sais que je demande trop.

—Vous demandez l’impossible, dit Moreau. Quand on commence à vouloir, on ne s’arrête plus en chemin. Il n’y a que deux sortes d’hommes: ceux qui veulent trop—Lénine et tous les grands (ils sont bien deux douzaines dans toute l’histoire des siècles!)—et ceux qui veulent trop peu, ceux qui ne savent rien vouloir: c’est tous les autres; c’est nous, c’est moi-même!... Vous l’avez trop bien vu!... Je ne veux que par désespoir...

—Pourquoi désespérer? dit Clerambault. La destinée de l’homme se fait, chaque jour, et nul ne la connaît; elle est ce que nous sommes; être découragé, c’est la décourager.

Mais Moreau disait, avec abattement:

—Nous n’aurons pas la force, nous n’aurons pas a force... Croyez-vous que je ne voie pas quelles chances infimes de succès a, chez nous, la Révolution dans les conditions actuelles, après les destructions, es anéantissements économiques, la démoralisation, a lassitude mortelle, causés par ces quatre ans de guerre?...

Et il avoua:

—J’ai menti, la première fois que je vous ai vu, quand je prétendais que tous mes camarades sentaient comme nous la souffrance, la révolte. Gillot vous l’a bien dit: nous ne sommes qu’un petit nombre. Les autres, pour la plupart, bonnes gens, mais faibles, faibles!... Ils jugent assez bien les choses; mais plutôt que de se heurter la tête contre un mur, ils aiment mieux n’y pas songer, ils se vengent par le rire. Ah! ce dire français, notre richesse et notre ruine! Qu’il est beau, mais quelle proie il offre aux oppresseurs!... «Qu’ils cantent pourvu qu’ils payent!» disait cet Italien... «Qu’ils rient, pourvu qu’ils meurent!»—Et puis, cette terrible accoutumance, dont vous parfait Gillot. A quelques conditions, absurdes et pénibles, qu’on veuille astreindre l’homme, pourvu qu’elles se prolongent et qu’il soit en troupeau, il s’habitue à tout, il s’habitue au chaud, au froid, à la mort, ou au crime. Toute la force de résistance, on l’use à s’adapter; et après, on se tasse dans un coin, sans bouger, de peur que, si on changeait, on ne réveillât la souffrance engourdie. Il y a une telle fatigue qui pèse sur nous tous! Quand les armées reviendront, elles n’auront qu’un désir: oublier et dormir.

—Et Lagneau enragé, qui parle de tout chambarder?

—Lagneau? Je l’ai connu, depuis le commencement de la guerre. Je l’ai vu, tour à tour, cocardier, revanchard, annexionniste, internationaliste, socialiste, anarchiste, bolcheviste, je-m’en-fichiste. Il finira réactionnaire. On l’enverra se faire percer le flanc, rata plan, par l’ennemi qu’il plaira demain à nos gouvernants de choisir, parmi nos ennemis ou nos amis d’aujourd’hui... Le peuple est de notre opinion? Oui, et de l’opinion des autres. Le peuple est de toutes les opinions, à tour de rôle.

—Vous êtes le révolutionnaire, par découragement, dit en riant Clerambault.

—Il y en a beaucoup parmi nous.

—Gillot pourtant est sorti de la guerre plus optimiste qu’avant.

—Gillot peut oublier, dit amèrement Moreau, je ne lui envie pas son bonheur.

—Il ne faut pas le lui troubler, dit Clerambault. Aidez Gillot, il a besoin de vous.

—De moi? disait Moreau, incrédule.

—Il a besoin, pour être fort, que l’on croie en sa force. Croyez.

—Croit-on, par volonté?

—Vous en savez quelque chose!... Non, n’est-ce pas?... Mais on croit, par amour.

—Par amour de ceux qui croient?

—Est-ce que ce n’est pas toujours par amour, et seulement par amour, que l’on croit?

Moreau était touché. Sa jeunesse intellectuelle, brûlante et desséchée par la soif de connaître, souffrait comme les meilleurs de sa classe bourgeoise, du manque d’affection fraternelle. La communion humaine est bannie de l’éducation d’aujourd’hui. Ce sentiment vital, constamment refoulé, s’était avec méfiance réveillé, dans les tranchées, ces fossés de chair vivante, souffrante, empilée ensemble. Mais on craignait de s’y livrer. L’endurcissement commun, la peur de la sentimentalité, l’ironie, engainaient le cœur. Depuis la maladie de Moreau, l’enveloppe d’orgueil était moins résistante. Clerambault n’eut pas de peine à la briser. Le bienfait de cet homme était qu’à son contact les amours-propres fondaient, car il n’en avait point; et l’on se montrait à lui, comme il se montrait à vous, avec sa vraie nature, ses faiblesses et ses cris, qu’une fausse fierté enseigne à étouffer. Moreau, qui avait reconnu au front, sans trop se l’avouer, la supériorité d’hommes d’un rang social inférieur, ses compagnons ou ses gradés, éprouvait pour Gillot une sympathie à laquelle il était heureux que Clerambault fît appel. Clerambault lui formulait son secret désir qu’un autre eût besoin de lui.

Et Clerambault soufflait à Gillot d’être optimiste pour deux, de soutenir Moreau. Ainsi tous deux puisèrent une aide dans le besoin d’aider l’autre. Le grand principe de vie:

«Qui donne, il a.»

En quelque temps qu’on soit, quels que soient les désastres, rien n’est perdu, tant que reste dans l’âme de la race une étincelle de virile amitié. Réveillez-la! Rapprochez ces cœurs isolés, qui ont froid! Qu’un des fruits de cette guerre des nations soit du moins la fusion de l’élite des classes, l’union des deux jeunesses,—le monde du travail manuel et celui de la pensée, qui doivent, en se complétant, renouveler l’avenir.


Mais si le moyen de s’unir n’est pas que l’un des deux veuille dominer l’autre, il ne l’est pas davantage qu’il veuille être dominé par l’autre. C’est à quoi cependant les jeunes intellectuels de ces groupes révolutionnaires mettaient un étrange amour-propre. Ils rabrouaient doctrinalement Clerambault, au nom de ce principe que l’intelligence doit être mise au service du prolétariat... «Dienen, dienen!...», le mot final de l’orgueilleux Wagner. C’est aussi le mot de plus d’un orgueil déçu. Ou ils veulent être maîtres, ou être serviteurs.

—Le plus rare, en ce monde, c’est (pensait Clerambault) de trouver de braves gens qui veuillent, bonnement, être mes égaux. S’il faut y renoncer, tyrannie pour tyrannie, je préfère encore celle qui tenait les corps d’Ésope et d’Épictète esclaves, mais libres leurs esprits, à celle qui nous promet la liberté matérielle et l’esclavage d’âme...

Cette intolérance lui fit sentir son incapacité à se lier à un parti, quel qu’il fût. Entre deux partis opposés, la Révolution et la guerre, il pouvait affirmer—(il le faisait franchement)—ses préférences pour l’un: la Révolution; car elle seule offrait un espoir de renouveau; et l’autre tuait l’avenir. Mais préférer un parti ne signifie pas lui aliéner son indépendance d’esprit. C’est l’erreur et l’abus des démocraties de vouloir que tous aient les mêmes devoirs et s’attellent aux mêmes tâches. Dans une communauté en marche, les tâches sont multiples. Tandis que le gros de l’armée combat pour conquérir un progrès immédiat, d’autres doivent maintenir les valeurs éternelles au-dessus des vainqueurs de demain comme d’hier, car elles les dépassent tous, en les éclairant tous: leur lumière se projette sur la route, bien au delà des fumées du combat. Clerambault s’était laissé trop longtemps aveugler par ces fumées, pour se replonger dans celles d’une nouvelle bataille. Mais en ce monde d’aveugles, la prétention de voir semble une inconvenance, et peut-être un délit.

Il venait de constater cette ironique vérité, dans un entretien où ces petits Saint-Just lui avaient fait la leçon, en le comparant assez impertinemment à «l’Astrologue qui se laissa choir au fond d’un puits»:

—«... On lui dit: Pauvre bête.
Tandis qu’à peine à tes pieds tu peux voir,
Penses-tu lire au-dessus de ta tête?»

Et comme il n’était pas dénué d’humour, il trouvait quelque justesse à la comparaison. Oui, il appartenait un peu à la confrérie...

«... De ceux qui bayent aux chimères,
Cependant qu’ils sont en danger,
Soit pour eux soit pour leurs affaires...»

Mais quoi? Votre République pense-t-elle se passer d’astronomes, comme l’autre, la première, n’avait pas besoin de chimistes? Ou prétendez-vous les mobiliser? C’est alors que nous aurons chance de choir, de compagnie, tous, au fond du puits! C’est ce que vous voulez? Eh! je ne dis pas non, s’il ne s’agissait que de partager votre sort. Mais partager vos haines!

—Vous avez bien les vôtres! lui dit un de ces jeunes gens.

Et juste, à ce moment, un autre qui entrait, un journal à la main, cria à Clerambault:

—Eh bien, je vous félicite, l’ennemi Bertin est mort...

L’irascible journaliste venait d’être enlevé en quelques heures par une pneumonie infectieuse. Depuis six mois, il ne cessait de poursuivre avec rage tous ceux qu’il soupçonnait de chercher, de vouloir, ou même de désirer la paix. Car, de degré en degré, il en était venu à regarder comme sacrée, non plus même la Patrie, mais la Guerre. Parmi ceux qui étaient en butte à sa méchanceté, Clerambault bénéficiait d’un traitement de faveur; Bertin ne pardonnait pas à celui qu’il avait attaqué d’oser lui tenir tête. Les ripostes de Clerambault l’avaient d’abord exaspéré. Le silence dédaigneux que Clerambault opposa ensuite à ses invectives lui fit perdre toute mesure. La bouffissure de sa vanité hypertrophiée en ressentit une blessure, que seul pouvait venger l’écrasement total, définitif, de l’adversaire. Clerambault lui apparut non seulement comme un ennemi personnel, mais comme un ennemi public; et il s’acharna à en trouver les preuves: il fit de lui le centre d’un grand complot pacifiste, dont le ridicule eût sauté aux yeux, en d’autres temps; mais en ce temps-là, on n’avait plus d’yeux. Dans les dernières semaines, la polémique de Bertin avait dépassé en verve et en violence tout ce qu’il avait encore écrit; elle était une menace pour tous ceux qui étaient convaincus ou suspects de tremper dans l’hérésie de la paix.

Aussi, la nouvelle de sa mort fut-elle accueillie, dans la petite réunion, avec une satisfaction bruyante; et l’on fit son oraison funèbre en un style qui ne le cédait en énergie à aucun des maîtres du genre. Clerambault entendait à peine, plongé dans la lecture du journal. Un de ceux qui l’entouraient lui tapa sur l’épaule, et lui dit:

—Eh bien, cela vous fait plaisir?

Clerambault sursauta:

—Plaisir!... dit-il... Plaisir! répéta-t-il.

Il prit son chapeau et partit.

Il se retrouva dans la nuit de la rue, dont les lumières étaient éteintes, à cause d’une alerte aérienne.

Il revoyait dans sa pensée un fin visage d’adolescent, au teint d’une pâleur chaude, aux beaux yeux bruns caressants, les cheveux bouclés, la bouche mobile et rieuse, le timbre de voix chantant:—Bertin, tel qu’il était, à leur première rencontre, quand ils avaient l’un et l’autre dix-sept ans. Leurs longues veillées ensemble, les chères confidences, les discussions, les rêves... En ce temps, Bertin aussi rêvait! Même son sens pratique, sa précoce ironie, ne le défendaient pas des espoirs impossibles, des généreux projets de rénovation humaine. Ah! que l’avenir était beau à leurs regards d’enfants! Et comme à ces visions, en des minutes ravies, leurs deux cœurs se fondaient d’amoureuse amitié!...

Et voilà ce que la vie avait fait de tous deux! Cette lutte haineuse, cet acharnement insensé de Bertin à piétiner ses rêves de jadis et l’ami qui les gardait! Et lui, lui, Clerambault, qui s’était laissé prendre au même courant meurtrier, cherchant à rendre coup pour coup, à faire saigner l’adversaire... Et qui, au premier moment, en apprenant la mort de l’ancien ami—(il eut horreur de se l’avouer)—en avait éprouvé un sentiment de soulagement!... Mais qu’est-ce qui nous tient donc? Quel vertige de méchanceté, qui se retourne contre nous!...

Absorbé dans ses pensées, il s’était égaré. Il s’aperçut qu’il allait dans la direction opposée à sa maison. Dans le ciel sillonné par les antennes des projecteurs, on entendait d’énormes explosions: les zeppelins sur la ville, les grondements des forts, un combat aérien. Ces peuples enragés qui se déchirent... pour quel but?—Pour en arriver tous où en était Bertin. Au néant qui attendait également tous ces hommes, et toutes ces patries... Et ces autres, révoltés, qui discutent d’autres violences, d’autres idoles assassines à opposer aux premières, de nouveaux dieux de carnage, que l’homme se forge à lui-même pour tâcher d’ennoblir ses instincts malfaisants!

Ah! Dieu, comment ne sentent-ils pas l’imbécillité de leurs furieuses agitations, en face du gouffre où s’abîme, en chaque agonisant, l’entière humanité! Comment des millions d’êtres qui n’ont plus qu’un instant à vivre s’acharnent-ils à le rendre infernal, par leurs atroces et ridicules dissentiments d’idées! Des gueux qui se massacrent, pour une poignée de sous, qu’on leur jette, et qui sont faux! Tous, ils sont des victimes, également condamnées; et au lieu de s’unir, ils se combattent entre eux!... Malheureux! Donnons-nous le baiser de paix. Sur chaque front qui passe, je vois la sueur de l’agonie...

Mais un flot humain qu’il croisa,—hommes et femmes—criaient, hurlaient de joie:

—Il tombe! Il y en a un qui tombe! Il tombe! Les cochons brûlent!...

Et les oiseaux de proie, ceux qui planaient là-haut, jubilaient dans leur cœur, à chaque poignée de mort qu’ils semaient sur la ville. Comme des gladiateurs, qui s’enferrent dans l’arène, pour la satisfaction de quel Néron invisible?

O mes pauvres compagnons de chaînes!

CINQUIÈME PARTIE


They also serve who only stand and wait,
Milton

Une fois encore, il se retrouva dans la solitude. Mais elle lui apparut, cette fois, comme il ne l’avait jamais vue, belle et calme, avec un visage de bonté, des yeux affectueux, et de très douces mains qui posaient sur son front leur fraîcheur apaisante. Et il sut que, cette fois, la divine compagne l’avait élu.

Il n’est pas donné à tout homme d’être seul. Beaucoup gémissent de l’être, avec un secret orgueil. C’est la plainte des siècles. Elle prouve, à l’insu de ceux qui se plaignent, que la solitude ne les a pas choisis: ils ne sont pas ses familiers. Ils ont poussé la première porte et se morfondent dans le vestibule; mais ils n’ont pas eu la patience d’attendre leur tour d’entrer! ou leurs récriminations les ont fait éconduire. On ne pénètre pas dans le cœur de l’amie solitude, sans le don de la grâce, ou le bienfait de l’épreuve pieusement acceptée. Il faut laisser à sa porte la poussière de la route, les voix criardes du dehors et les pensées mesquines, égoïsme, vanité, pitoyables révoltes des affections déçues, des ambitions blessées. Il faut que, pareille aux pures ombres Orphiques, dont les tablettes d’or nous ont transmis la voix mourante, «l’âme enfuie du cercle des douleurs» se présente seule et nue «à la fontaine glacée qui sort du lac de Mémoire».

C’est le miracle de la Résurrection. Celui qui vient de laisser sa dépouille mortelle et pense avoir tout perdu, découvre que d’aujourd’hui il entre dans son vrai bien. Non seulement soi-même et les autres lui sont rendus; mais il voit que jusqu’alors il ne les avait jamais eus. Dehors, dans la cohue, comment pourrait-il voir par-dessus les têtes de ceux qui l’enserrent? Et les plus proches mêmes qui, pressés contre sa poitrine, l’entraînent, il ne lui est pas possible de les regarder longuement dans les yeux. Le temps manque et le recul. On ne sent que les heurts des corps qui s’écrasent, dans leur commun destin étroitement coincés, et que charrie le torrent vaseux de la vie multitudinaire. Son fils, Clerambault ne l’a vu qu’après qu’il était mort. Et l’heure fugitive où lui et sa fille se sont reconnus était celle où les liens de l’illusion maléfique venaient d’être dénoués par l’excès de la douleur.

Or, voici qu’à présent où il s’était, dans la solitude, par la voie d’éliminations successives, retranché (eût-on dit) des passions des vivants, il les retrouvait tous dans une intimité lucide. Tous, non seulement les siens, sa femme, ses enfants, mais tous ces millions d’êtres qu’il avait cru faussement jusqu’alors embrasser, dans un amour oratoire. Ils venaient tous se peindre au fond de la chambre noire. Sur la sombre rivière du Destin qui emporte l’humanité, et qu’il avait confondue avec elle, lui apparaissaient les millions d’épaves vivantes qui se débattaient,—les hommes. Et chaque homme était soi, à lui seul un monde de joies et de souffrances, de rêves et d’efforts. Et chaque homme était moi. Je me penche sur lui, et c’est moi que je vois. «Moi», me disent ses yeux; et son cœur me dit: «Moi!» Ah! comme je vous comprends! Que vos erreurs sont miennes! Jusque dans l’acharnement de ceux qui me combattent, je te reconnais, mon frère, je ne suis pas dupe: c’est moi!


Alors, Clerambault se mit à regarder ces hommes, non plus avec ses yeux, avec les yeux de la tête, mais avec son cœur,—non plus avec sa pensée de pacifiste, de tolstoïen, ce qui est une autre folie,—mais avec la pensée de chacun, et en se muant en lui. Et il découvrit ces gens qui l’entouraient, ceux qui lui étaient le plus hostiles, ces intellectuels, ces politiciens. Il aperçut leurs rides, leurs cheveux blancs, le pli amer de leur bouche, leur dos courbé, leurs jambes cassées... Tendus, crispés, près de crouler... Comme ils avaient vieilli depuis six mois! Dans les premiers temps, l’exaltation de la lutte les soutenait. Mais à mesure que le combat se prolongeait et que, quelle que fût l’issue, les ruines devenaient certaines, chacun avait ses deuils, et chacun pouvait craindre de perdre le peu—l’infini—qui lui restait. Ils ne voulaient pas trahir leur angoisse; ils serraient les dents,.. Quelle souffrance! Et chez les plus croyants, le doute avait fait sa fissure!... Chut! Il ne fallait pas le dire. Si vous me le dites, vous me tuez... Clerambault, se souvenant de Mᵐᵉ Mairet, pénétré de pitié, promettait de se taire.—Mais il était trop tard; on savait ce qu’il pensait: il était la négation, le remords vivant. Et on le haïssait. Clerambault ne leur en voulait plus. Il les eût presque aidés à replâtrer leur illusion.

Quelle passion de foi à l’intérieur de ces âmes qui la sentaient menacée! Elle avait un caractère de grandeur tragique et pitoyable. Chez les politiciens, elle se compliquait du ridicule apparat de déclamations charlatanesques; chez les intellectuels, de l’entêtement burlesque de cerveaux maniaques. Mais, malgré tout, on voyait la plaie désespérée; on entendait le cri d’angoisse qui veut croire, l’appel à l’illusion héroïque. Chez de jeunes cœurs plus simples, cette foi prenait un caractère touchant. Pas de déclamations, pas de prétentions au savoir; mais une affirmation d’amour éperdu, qui a tout donné, et qui, en retour, attend une seule parole, la réponse: «C’est vrai!... Tu existes, bien-aimée, patrie, puissance divine, toi qui m’as pris ma vie et tout ce que j’aimais!...» On a envie de s’agenouiller au pied de ces pauvres petites robes noires,—mères, épouses et sœurs,—de baiser ces mains maigres qui tremblent de l’espoir et de la peur de l’au-delà, et de leur dire: «Ne pleurez pas! Vous serez consolées!»

Oui, mais comment les consoler quand on ne croit pas à l’idéal qui les fait vivre et qui les tue?—La réponse longtemps cherchée lui était venue maintenant sans qu’il l’eût vue entrer: «Il faut aimer les hommes plus que l’illusion et plus que la vérité.»


L’amour de Clerambault n’était pas payé de retour. Bien que depuis plusieurs mois il n’eût rien publié, il n’avait jamais été autant attaqué. En l’automne de 1917, les violences contre lui étaient montées à un diapason inouï. Risible disproportion entre ces fureurs et la faible parole de cet homme! Il en était de même en tous les pays du monde. Une douzaine de chétifs pacifistes, isolés, encerclés, sans moyens de se faire entendre dans aucun grand journal, élevant à peine la voix, honnête mais sans éclat, déchaînaient une frénésie d’injures et de menaces. A la moindre contradiction, le monstre Opinion tombait en épilepsie.—Le sage Perrotin, qui pourtant ne s’étonnait de rien, restant coi prudemment et laissant Clerambault se perdre (puisque le cœur lui en disait!) secrètement s’effarait devant ce débordement de stupidité tyrannique. Dans l’histoire, à distance, on en rit. Mais de près, on voit la raison humaine à deux doigts de craquer. Pourquoi les hommes ont-ils plus universellement perdu leur calme dans cette guerre que dans toute autre du passé? A-t-elle été réellement plus atroce? Enfantillage! Oubli intéressé de tout ce qui s’est fait, en notre temps, sous nos yeux: Arménie, Balkaniques, répression de la Commune, guerres coloniales, nouveaux conquistadores de la Chine ou du Congo... De tous les animaux, l’espèce la plus féroce fut toujours, nous le savons, l’humaine.—Est-ce donc que les hommes ont cru davantage à la guerre d’aujourd’hui?... Bien au contraire! Les peuples d’Occident en étaient arrivés au point d’évolution, où la guerre devient si absurde que, pour la faire, il n’est plus possible de conserver sa raison. Il faut la soûler. Délirer, sous peine de mort, de mort désespérée dans le noir pessimisme. Et c’est pourquoi la voix d’un seul qui conservait sa raison jetait dans la fureur les autres qui voulaient l’oublier. Ils avaient la terreur que cette voix ne les réveillât, et qu’ils ne se retrouvassent dégrisés, tout nus, et avilis.

De plus, en ce moment, les affaires tournaient mal pour la guerre. Les grandes espérances de victoire et de gloire, tant de fois rallumées, vacillaient. Il paraissait probable que, de quelque côté qu’on l’envisageât, la guerre serait pour tous une très mauvaise affaire. Ni les intérêts, ni les ambitions, ni les idéalismes n’y trouveraient leur compte. Et l’amère déception vue à court terme, des millions de sacrifices, pour un résultat nul, faisait cabrer de colère les hommes qui se savaient moralement responsables. Il leur fallait s’accuser, ou se venger sur d’autres. Le choix fut vite fait. Tous ceux qui avaient prévu, dénoncé leur échec et tâché de le prévenir, ils le leur attribuèrent. Chaque recul d’armée, chaque bévue de diplomates, se découvrit une excuse dans les machinations des pacifistes. Ces hommes impopulaires et que nul n’écoutait se trouvèrent investis par leurs adversaires du pouvoir formidable d’organiser la défaite. Pour que nul ne s’y trompât, on leur passa au cou l’écriteau: «Défaitiste»; comme les hérétiques du bon vieux temps, leurs frères, il ne restait plus qu’à les brûler. En attendant le bourreau, ses valets ne manquaient point.

On commença par prendre, pour se faire la main, des gens inoffensifs—des femmes, des instituteurs, obscurs, ou peu connus, sachant mal se défendre.—Et puis, on s’attaqua à de plus gros morceaux. L’occasion était bonne pour les hommes politiques de se débarrasser de rivaux dangereux, détenteurs de secrets redoutables et maîtres du lendemain. Surtout, on s’appliqua, selon la vieille recette, à mêler savamment les accusations, cousant en un même sac de vulgaires aigrefins et ceux dont le caractère ou l’esprit inquiétaient,—afin qu’en ce micmac le public éberlué n’essayât même plus de distinguer un brave homme d’un gredin. Ainsi, ceux qui n’étaient pas suffisamment compromis par leurs actes l’étaient par leurs relations. En manquaient-ils, on pouvait leur en prêter: on se chargeait même, au besoin, de leur en fournir de toutes faites sur mesure de l’acte d’accusation.

Pouvait-on assurer que Xavier Thouron était, quand il vint trouver Clerambault, en service commandé? Il était bien capable de venir pour son propre compte. Et qui donc eût pu dire exactement dans quelle intention? Le savait-il lui-même? Il y a toujours eu dans les marécages des grandes villes des aventuriers sans scrupules, fiévreusement désœuvrés, qui vont cherchant partout, comme les loups, «quem devorent». Ils ont d’énormes appétits et une curiosité de même. Pour remplir ce tonneau sans fond, tout leur est bon. Ils peuvent faire le blanc, ils peuvent faire le noir, il ne leur en coûte pas plus. Ils sont aussi bien prêts à vous jeter à l’eau qu’à s’y flanquer pour vous sauver: ils ne craignent pas pour leur peau; mais il faut nourrir l’animal qui est dedans,—et aussi, l’amuser.—S’il cessait un moment de grimacer et de bâfrer, il périrait d’ennui et de dégoût de son néant. Mais il n’y a point de risques; il est trop intelligent! Il ne s’arrêtera point pour penser, qu’il ne crève de sa belle mort, et debout, comme l’empereur romain.

Nul n’aurait donc pu dire ce que Thouron voulait au juste, lorsqu’il vint pour la première fois chez Clerambault. Il était comme toujours affairé, affamé, sans but, flairant un os. Il était de ceux très rares dans la profession (ce sont les grands journalistes), qui, sans se donner la peine de lire ce dont ils parlent, peuvent s’en faire hâtivement une idée vive, brillante, qui souvent, par prodige, se trouve même assez juste. Il récita sans trop d’erreurs à Clerambault son «Évangile», et il semblait y croire. Il y croyait peut-être, pendant qu’il le disait. Pourquoi pas? Il était aussi pacifiste, à ses heures: cela dépendait du vent et de l’attitude de certains confrères, dont il prenait la suite, ou bien le contre-pied. Clerambault fut touché. Il ne s’était jamais guéri d’une confiance enfantine en le premier venu qui y faisait appel. Et puis, il n’était pas gâté par la presse de son pays. Il se laissa donc extraire, d’abondance de cœur, ses plus intimes pensées. L’autre grugeait, dévotement.

Une connaissance aussi étroitement engagée ne pouvait en rester là. Il y eut échange de lettres, où l’un faisait parler, et où l’autre parlait. Thouron engageait Clerambault à mettre sa pensée en petits tracts populaires; et il se faisait fort de la répandre dans les milieux ouvriers. Clerambault hésitait, refusait. Non pas qu’il réprouvât, en principe, comme le font hypocritement les partisans de l’ordre et de l’injustice régnants, la propagande secrète d’une vérité nouvelle, quand nulle autre propagande n’est possible (toute foi opprimée couve dans les Catacombes). Mais, pour son compte, il ne se sentait pas fait pour cette action: dire tout haut ce qu’il pensait, et accepter ensuite les conséquences de sa parole, c’était son rôle; la parole se répandra d’elle-même: il n’avait pas à s’en faire le colporteur. D’ailleurs, un instinct secret, dont il eût rougi s’il lui avait permis de s’énoncer, le tenait en méfiance contre les offres de service de son commis voyageur. Il ne put toutefois mettre un frein à son zèle. Thouron publia dans son journal une apologie de Clerambault; il y racontait ses visites et ses conversations; il exposait les pensées du maître, et il les paraphrasait. Clerambault s’étonnait, en les lisant: il ne s’y reconnaissait plus. Cependant, il ne pouvait en rejeter la paternité, car il trouvait, enchâssées dans les commentaires de Thouron, des citations de ses lettres, dont les termes étaient exacts. Il s’y reconnaissait encore moins. Les mêmes mots, les mêmes phrases, prenaient dans le contexte où ils étaient greffés, un accent, une couleur, qu’il ne leur avait point donnés. Ajoutez que la censure, investie du salut de l’État, avait, dans les citations, coupé de-ci de-là des demi-lignes, des lignes, des fins de paragraphes, parfaitement innocents, mais dont la suppression suggérait à l’esprit surchauffé du lecteur les pires iniquités. L’effet d’une telle campagne ne se fit pas attendre; c’était de l’huile sur le feu. Clerambault ne savait à quel saint se vouer, pour décider son défenseur à se taire. Il ne pouvait lui en vouloir, car Thouron ramassait sa part de menaces et d’injures, largement, sans sourciller; son cuir en avait vu d’autres!

Quand ils eurent été tous deux copieusement arrosés, Thouron s’attribua des droits sur Clerambault; et, après avoir essayé de lui faire prendre des actions de son journal, il l’inscrivit, sans le prévenir, dans le Comité d’honneur. Il trouva fort mauvais que Clerambault qui l’apprit, quelques semaines plus tard, n’en fût pas satisfait. Leurs relations en furent refroidies, sans qu’il cessât, pourtant, d’arborer, de loin en loin, dans ses articles, le nom de «son illustre ami»... Celui-ci se laissait faire, trop heureux d’en être quitte, à ce compte. Il l’avait perdu de vue, lorsqu’il apprit, un jour, que Thouron était arrêté. On l’inculpait dans une affaire d’argent, assez malpropre, où la hantise du temps voyait la main de l’ennemi. La justice, docile au mot d’ordre d’en haut, ne pouvait manquer de trouver un lien entre ces tripotages et l’activité soi-disant pacifiste que Thouron exerçait dans son journal, d’une façon irrégulière, incohérente, en la coupant de brusques accès d’exterminisme. On le rattacha, comme il convenait, au «grand complot Défaitiste»; et le dépouillement de sa correspondance permit d’y compromettre tous ceux que l’on voulut: comme il avait eu soin de garder toutes ses lettres, et qu’il en avait de tous les partis, on n’avait que l’embarras du choix. On choisit.

Clerambault apprit, par les journaux, qu’il était un des élus. Ils exultaient!—Enfin! On le tenait donc! Tout s’expliquait maintenant. Car, n’est-ce pas? pour qu’un homme pense autrement que tout le monde, il faut qu’il y ait là-dessous quelque vilain mobile; cherchez, et vous trouverez... On avait trouvé. Sans plus attendre, un journal parisien annonça «la trahison» de Clerambault. Il n’y en avait point trace dans les dossiers de justice; mais la justice laisse dire, elle ne rectifie pas: ce n’est pas elle qui est en cause. Clerambault, convoqué chez le juge d’instruction, priait en vain qu’on lui dît son délit. Le juge était poli, lui montrait les égards qu’on devait à un homme de sa notoriété; mais il ne semblait nullement pressé d’en finir; il avait l’air d’attendre... Quoi donc?—Le délit.


Mᵐᵉ Clerambault n’avait pas l’esprit d’une Romaine—ou de cette fière Israélite, dans l’affaire célèbre qui divisa la France, il y a quelque vingt ans—que l’injustice publique, liguée contre le mari, liait plus étroitement à lui. Elle avait le respect instinctif et peureux de la bourgeoisie française pour la justice officielle. Bien qu’elle eût toutes les raisons de savoir que l’inculpation de Clerambault était sans fondement, être inculpé lui paraissait un déshonneur, dont elle se sentait éclaboussée. Elle ne le supporta pas en silence. En réponse à ses reproches, Clerambault prit, sans le faire exprès, l’attitude la plus propre à l’exaspérer. Au lieu de riposter, ou du moins de se défendre, il disait:

—Ma pauvre femme!... Mais oui, je te comprends... C’est malheureux pour toi... Mais oui, tu as raison...

Et il attendait que la douche fût finie. Cette acceptation démontait Mᵐᵉ Clerambault, qui enrageait de ne pas trouver prise; elle savait parfaitement que, tout en lui donnant raison, il ne modifierait rien à sa façon d’agir. En désespoir de cause, elle lui cédait la place et s’en allait déverser sa rancœur dans le sein de son trère. Léo Camus ne s’embarrassait pas de ménagements. Il l’engageait à divorcer. Il lui en faisait un devoir. C’était trop demander. La répugnance traditionnelle au divorce, réveillant en cette honnête bourgeoise sa fidélité profonde, lui faisait trouver le remède pire que le mal. Les deux époux restaient ensemble; mais leur intimité était perdue.

Rosine était presque toujours absente: pour oublier sa peine, elle préparait un examen d’infirmière, et une partie de ses journées se passait hors de la maison. Même quand elle y était, sa pensée n’y était point. Clerambault n’avait pas repris sa place d’autrefois dans le cœur de sa fille; un autre l’occupait: Daniel. Elle répondait froidement aux avances affectueuses de son père: c’était une façon de le punir d’avoir causé sans le vouloir l’éloignement de l’ami. Elle s’en rendait compte, et elle était trop juste pour ne pas se le reprocher; mais elle n’y changeait rien: l’injustice soulage.

Daniel n’oubliait pas plus qu’il n’était oublié. Il n’était pas fier de sa conduite; et, pour s’en atténuer le remords, il en attribuait la responsabilité à son entourage, dont l’opinion tyrannique avait fait pression sur lui. Il n’en était pas plus satisfait.

Le hasard vint au secours des deux boudeurs amoureux. Blessé assez sérieusement, bien que sans danger, Daniel fut ramené à Paris. Pendant sa convalescence, il rencontra Rosine. C’était près du square du Bon Marché. Il hésita, un instant. Mais elle n’hésita pas; elle vint à lui, ils entrèrent dans le square et commencèrent un long entretien qui, d’abord embarrassé, entrecoupé de reproches et d’aveux, aboutit à un parfait accord. Ils étaient si bien absorbés dans leurs tendres explications qu’ils ne virent point passer Mᵐᵉ Clerambault. La bonne dame, suffoquée de cette rencontre à laquelle elle était loin de s’attendre, se hâta de rentrer au logis pour faire part de la nouvelle à Clerambault:—car elle ne pouvait se tenir de lui parler, malgré leur mésentente. A son récit indigné, (elle ne pouvait admettre l’intimité de sa fille avec un homme dont la famille leur avait fait un affront), Clerambault ne répondit rien, selon sa nouvelle habitude. Il souriait, hochait la tête, et finalement il dit:

—Parfait.

Mᵐᵉ Clerambault s’interrompit, haussa les épaules, et fit mine de sortir; près de la porte de la chambre, elle se retourna et dit avec dépit:

—Ces gens t’ont insulté; ta fille et toi vous étiez d’accord pour qu’on cessât de les voir. A présent, ta fille qui s’est fait refuser par eux leur fait des avances; et tu trouves cela parfait! Il n’y a plus moyen de comprendre. Vous êtes fous.

Clerambault essaya de lui prouver que le bonheur de sa fille n’était pas qu’elle pensât comme lui, et que Rosine avait bien raison de réparer pour son compte les sottises de son père.

—Tes sottises... Oh! pour cela, fit Mᵐᵉ Clerambault, c’est la seule parole sensée que tu aies dite de ta vie.

—Tu vois bien! dit Clerambault.—Et il lui fit promettre de ne parler de rien à Rosine: qu’elle fût fibre d’arranger à sa guise son petit roman.

Quand Rosine rentra, elle était radieuse, mais ne raconta rien. Mᵐᵉ Clerambault eut grand’peine à se taire. Clerambault observait avec un affectueux amusement le bonheur revenu sur le visage de sa fille. Il ne savait pas exactement ce qui s’était passé; mais il s’en doutait bien:—Rosine l’avait gentiment jeté par-dessus bord. Les deux amoureux avaient conclu leur entente, aux dépens des parents. Tous deux avaient blâmé, avec une admirable équité, les exagérations opposées de ces vieilles gens. Les années de souffrance dans la tranchée avaient, sans ébranler son patriotisme, désabusé Daniel de l’étroit fanatisme de sa famille. Et Rosine—donnant donnant—avait admis doucement que son père s’était trompé. Elle n’avait pas eu un grand effort à faire pour mettre d’accord son cœur pieux et un peu fataliste avec l’acquiescement stoïque de Daniel à l’ordre établi. Ils étaient bien décidés à aller leur chemin ensemble, sans plus se soucier des dissentiments de ceux qui, comme on dit, venaient avant eux,—que, plus exactement, ils laissaient derrière eux. Ils ne voulaient pas davantage se préoccuper de l’avenir. Comme des millions d’êtres, ils ne demandaient au monde que leur part de bonheur actuel et fermaient les yeux sur le reste.

Mᵐᵉ Clerambault était sortie, dépitée que sa fille n’eût rien dit de sa rencontre. Clerambault et Rosine rêvassaient, chacun de son côté: Clerambault, assis à sa fenêtre et fumant; Rosine, tenant un journal, qu’elle ne lisait pas. Ses yeux heureux, qui erraient, cherchant à revoir les détails de la scène de tout à l’heure, rencontrèrent le visage fatigué de son père. Il avait une expression de mélancolie qui la frappa. Elle se leva et, debout derrière lui, elle posa la main sur l’épaule de Clerambault et dit, avec un petit soupir de compassion qui dissimulait mal la joie intérieure:

—Pauvre papa!

Clerambault, levant les yeux, regarda Rosine, dont les traits rayonnaient malgré elle.

—Et elle, dit-il, la petite, elle n’est donc plus pauvre?

Rosine rougit.

—Pourquoi dis-tu cela? fit-elle.

Clerambault la menaça du doigt. Rosine penchée sur lui, par derrière, appuya sa joue contre la joue de son père.

—Elle n’est plus pauvre? répéta-t-il.

—Non, dit-elle, elle est très riche, au contraire.

—Dis un peu ce qu’elle a...

—Elle a... d’abord, son cher papa...

—Oh! la petite menteuse! dit Clerambault, essayant de se dégager et de la regarder en face.

Rosine lui couvrit les yeux, la bouche avec ses mains.

—Non, je ne veux plus que tu regardes, je ne veux plus que tu parles...

Elle l’embrassa, et redit, en le câlinant:

—Pauvre papa!


Elle avait donc échappé aux soucis de la maison; et elle ne tarda même pas à s’envoler du nid. Elle avait achevé ses examens d’infirmière et fut envoyée à un hôpital de province. Les Clerambault sentirent plus péniblement le vide de leur foyer.

Le plus solitaire des deux n’était pas Clerambault. Il le savait, et plaignait sincèrement sa femme, pas assez forte pour le suivre, ni pour se détacher de lui. Lui, quoi qu’il arrivât maintenant, ne serait plus jamais dénué de sympathies. La persécution même les ferait naître, ou pousserait les plus réservées à s’exprimer.—Et juste à ce moment, lui en vint une bien chère.

Un jour qu’il était seul dans l’appartement, on sonna; il ouvrit. Une dame qu’il ne connaissait pas lui tendit une lettre, en disant son nom. Dans l’obscurité du vestibule, elle croyait s’adresser à un domestique, puis s’aperçut de la méprise. Il voulut la faire entrer.

—Non, dit-elle, je ne suis que la messagère.

Elle partit. Mais après son départ, il trouva un petit bouquet de violettes, qu’elle avait déposé sur le coffre près de la porte.

La lettre disait:

«Tu ne cede malis,
sed contra audentior ito...

«Vous combattez pour nous. Notre cœur est en vous. Versez-nous votre souffrance. Je vous verse mon espérance, ma force et mon amour,—moi qui ne puis agir,—qui ne puis agir que par vous.»

Cette chaleur juvénile et les derniers mots, un peu mystérieux, émurent et intriguèrent Clerambault. Il évoquait l’image de la visiteuse, sur son seuil. Elle n’était plus très jeune: des traits bien dessinés, des yeux bruns et sérieux qui souriaient dans un visage fatigué. Où l’avait-il vue déjà? Tandis qu’il la fixait, l’image s’effaça.

Il la retrouva, deux ou trois jours après, à quelques pas de lui, dans une allée du Luxembourg. Elle passait. Il traversa l’allée, pour la rejoindre. Elle s’arrêta, en le voyant venir. Il lui demanda, la remerciant, pourquoi elle était partie si vite, sans se faire connaître. Et il s’aperçut à ce moment qu’il la connaissait depuis longtemps. Il la rencontrait naguère au Luxembourg, ou dans les rues autour, avec un grand garçon qui devait être son fils. Chaque fois qu’il les croisait, leurs regards le saluaient d’un sourire de respect familier. Et sans qu’il sût leur nom, sans qu’ils eussent jamais échangé une parole, ils faisaient partie, pour lui, de ces ombres amicales qui escortent notre vie quotidienne, et que nous ne remarquons pas toujours quand elles sont là, mais qui nous laissent un vide quand elles ont disparu. C’est pourquoi sa pensée se reporta aussitôt de la femme qui était devant lui au jeune compagnon qui manquait, à ses côtés. Et il dit, dans un élan d’intuition imprudente: (car, en ces temps de deuil, qui savait ceux qui étaient encore du nombre des vivants?)

—C’est votre fils qui m’a écrit?

—Oui, dit-elle. Il vous aime bien. Nous vous aimons depuis longtemps.

—Qu’il vienne!

Une ombre de tristesse enveloppa le visage de la mère.

—Il ne le peut pas.

—Où donc est-il? Au front?

—Ici.

Après un instant de silence, Clerambault demanda:

—Il est blessé?

—Voulez-vous le voir? dit la mère.

Clerambault l’accompagna. Elle se taisait. Il n’osait la questionner. Il dit:

—Du moins, vous, vous l’avez toujours...

Elle comprit et lui tendit la main:

—Nous sommes bien proches l’un de l’autre.

Il insista:

—Mais pourtant, vous l’avez.

—J’ai son âme, dit-elle.

Ils étaient arrivés à la maison,—une vieille demeure XVIIᵉ siècle, dans une de ces rues étroites et antiques, entre le Luxembourg et Saint-Sulpice, où subsiste encore la fierté recueillie du vieux Paris. La grande porte, même en plein jour, était fermée. Mᵐᵉ Froment, devançant Clerambault, monta le perron de quelques marches, au fond de la cour dallée, et entra dans l’appartement du rez-de-chaussée.

—Mon petit Edme, dit-elle en ouvrant la porte de la chambre, une surprise!... Devine!...


Clerambault vit un jeune homme, étendu dans un lit, et qui le regardait. La blonde figure de vingt-cinq ans, que rosissait le soleil du soir, était illuminée par deux yeux intelligents, et paraissait si saine et si reposée qu’on ne pensait pas à la maladie, d’abord, en la voyant.

—Vous!... dit-il, vous ici!...

Une joyeuse surprise rendit ses traits plus jeunes encore. Mais ni le corps, ni les bras que les draps recouvraient ne firent un mouvement; et Clerambault, s’approchant, remarqua que la tête seule vivait.

—Maman, tu m’as trahi... disait Edme Froment.

—Vous ne vouliez donc pas me voir? demanda Clerambault, penché sur l’oreiller.

—Ce n’est pas tout à fait cela, dit Edme. Je ne tenais pas beaucoup à être vu.

—Et pourquoi? dit Clerambault, d’une bonne voix, qu’il tâchait de faire rieuse.

—Parce qu’on n’invite pas les gens à venir, quand on n’est plus chez soi.

—Et où donc êtes-vous?

—Ma foi, je pourrais jurer... dans une momie d’Egypte.

Il indiqua du regard le lit, son corps immobile.

—La vie n’y est plus, dit-il.

—Tu es le plus vivant de nous tous, protesta une voix près de lui.

Clerambault remarqua, de l’autre côté du lit, un grand jeune homme, de l’âge d’Edme Froment, qui semblait plein de force et de santé. Edme Froment sourit et dit à Clerambault:

—Mon ami Chastenay a tant de vie qu’il m’en prête.

—Ah! si je pouvais te la donner! dit l’autre.

Les deux amis échangèrent un regard affectueux.

Chastenay continua:

—Je ne ferais que te rendre une partie de ce que j’ai reçu de toi.

Et s’adressant à Clerambault:

—C’est lui qui nous soutient tous. N’est-ce pas, Madame Fanny?

La mère dit tendrement:

—Mon grand fils!... C’est bien vrai.

—Vous abusez, dit Edme, de ce que je ne peux plus me défendre... (Parlant à Clerambault.) Vous le voyez, je suis pris, je ne puis bouger.

—Blessé?

—Paralysé.

Clerambault n’osa pas demander de détails.

—Vous ne souffrez pas? dit-il.

—Je devrais peut-être le souhaiter; la douleur est encore un lien qui nous rattache au rivage. Mais j’avoue que je m’accommode du lourd silence de ce corps où je suis engainé... N’en parlons plus. Du moins, l’esprit est libre. S’il n’est pas vrai qu’il «agitat molem», il s’en évade souvent.

—L’autre jour, dit Clerambault, il est venu me visiter.

—Ce n’est pas la première fois. Souvent, il est allé à vous.

—Je me croyais si bien seul...

—Vous souvenez-vous, dit Edme, de la parole de Randolph à Cecil: «La voix d’un homme seul est capable en une heure de mettre en nous plus de vie que le fracas de cinq cents clairons sonnant sans trêve?»

—C’est aussi vrai de toi, dit Chastenay.

Froment sembla ne pas l’entendre et reprit:

—Vous nous avez éveillés.

Clerambault regarda les beaux yeux courageux et calmes du gisant, et dit:

—Ces yeux n’en avaient pas besoin.

—Ils n’en ont plus besoin, dit Edme. On voit mieux à distance, quand on s’est éloigné. Mais quand j’étais tout près, je ne distinguais rien.

—Dites-moi ce que vous voyez...

—Il se fait tard, dit Edme, je suis un peu fatigué... Voulez-vous une autre fois?

—Je reviendrai demain.

Clerambault sortit, et Chastenay le rejoignit. Il éprouvait le besoin de confier à un cœur qui pût en sentir la peine et la grandeur la tragédie dont son ami était le héros et la victime. Edme Froment, atteint d’un éclat d’obus à la colonne vertébrale, frappé en pleine vigueur, était un des jeunes chefs intellectuels de sa génération, beau, ardent, éloquent, débordant de vie et de rêve, amoureux et aimé, noblement ambitieux. Maintenant, un mort vivant. Sa mère, qui avait mis en lui tout son orgueil et son amour, le voyait condamné. Leur peine devait être immense; mais chacun la cachait à l’autre; et cette contrainte les défendait. Ils étaient fiers l’un de l’autre. Elle le soignait, le lavait, le faisait manger, comme un petit enfant. Et lui, se faisant calme pour lui donner le calme, la portait à son tour sur les ailes de son esprit.

—Ah! disait Chastenay, on devrait avoir des remords de vivre et d’être sain, de posséder des bras pour étreindre la vie, des jarrets souples pour marcher et bondir, de boire à pleine poitrine cette fraîcheur d’air bénie...

Il ouvrait les bras en parlant, levait la tête, respirait largement.

—Et le pire, reprit-il, baissant la tête et la voix, comme honteux,—le pire, c’est que je n’en ai pas.

Clerambault ne put s’empêcher de sourire.

—Oui, ce n’est pas héroïque, continua Chastenay. Et pourtant, j’aime Froment, comme nul autre au monde. Je me désole de son sort... Mais c’est plus fort que moi. Quand je pense à ma chance, parmi tant de sacrifiés, d’être ici en ce moment, ici avec tous mes sens, j’ai beaucoup de peine à ne pas montrer ma joie... Ah! c’est trop bon de vivre tout entier!... Pauvre Froment!... Vous me trouvez terriblement égoïste?

—Mais non, dit Clerambault. Vous parlez selon la saine nature. Si tous étaient sincères comme vous, l’humanité ne serait pas la proie du plaisir vicieux de la gloire dans la souffrance. Vous avez d’ailleurs tous les droits de savourer la vie, après avoir passé par l’épreuve.

(Il montrait la croix de guerre sur la poitrine du jeune homme).

—J’y ai passé et j’y retourne, dit Chastenay. Mais croyez bien que je n’y ai aucun mérite! Car je ne le ferais pas, si je pouvais faire autrement. Inutile de nous jeter de la poudre aux yeux. La poudre, aujourd’hui, sert à d’autres usages. On n’arrive pas à sa troisième année de guerre, en ayant conservé l’amour du risque ou l’indifférence au danger, si tant est qu’on l’eut au commencement. Et je l’avais, je dois l’avouer. J’étais un bon puceau de l’héroïsme. Mais il y a beau temps que j’ai perdu ma virginité! Elle était faite d’ignorance autant que de rhétorique. Une fois qu’elles sont tombées, le non-sens de la guerre, l’idiotie des massacres, la laideur, la duperie de ces affreux sacrifices crèvent les yeux des plus bornés. Et s’il ne serait pas viril de fuir l’inévitable, on ne fait rien non plus pour chercher ce qu’on peut éviter. Le grand Corneille était un héros de l’arrière. Ceux de l’avant que j’ai connus étaient, presque toujours, des héros malgré eux.

—C’est l’héroïsme vrai, dit Clerambault.

—C’est celui de Froment, répondit Chastenay. Le héros faute de mieux, faute de pouvoir être un homme... Mais ce qui le rend si cher, c’est qu’il est, malgré tout, un homme.


Clerambault vérifia la justesse de cette parole, dans le long entretien qu’il eut, le lendemain, avec Froment. Si la fierté de Froment ne se démentait pas dans la ruine de sa vie, il y avait d’autant plus de mérite qu’il n’avait jamais professé le culte de l’abnégation. Il avait eu de vastes espoirs, de robustes ambitions, que justifiaient ses dons et sa jeunesse heureuse. Pas un jour, il ne s’était fait, comme Chastenay, d’illusions sur la guerre. Il en avait tout de suite percé à jour la désastreuse ineptie. Il ne le devait pas seulement à son ferme esprit, mais à l’inspiratrice qui, depuis son enfance, avait tissé l’âme de son fils du plus pur de la sienne.

Mᵐᵉ Froment, que Clerambault trouvait presque toujours quand il venait voir Edme, se tenait à l’écart, assise près de la fenêtre, travaillant, de temps en temps enveloppant son fils d’un regard tendre. Elle était une de ces femmes qui, sans posséder une intelligence exceptionnelle, ont le génie du cœur. Veuve d’un médecin beaucoup plus âgé qu’elle, et dont l’ample intelligence avait fécondé la sienne, elle n’avait eu dans sa vie que ces deux profondes affections, bien différentes entre elles: presque filiale pour le mari, presque amoureuse pour le fils.

Le docteur Froment, homme instruit, d’esprit original, qu’il dissimulait sous des formes d’une douce politesse attentive à ne pas blesser les autres en se distinguant d’eux, avait été grand voyageur, pendant une partie de sa vie; il avait visité à peu près toute l’Europe, l’Égypte, la Perse et l’Inde; curieux non seulement de science, mais de religion, il s’intéressait particulièrement aux expressions nouvelles de la foi dans le monde: Bâbisme, Christian Science, doctrines théosophiques. En relations avec le mouvement pacifiste, ami de la baronne de Suttner, qu’il avait connue à Vienne, il voyait venir depuis longtemps la grande catastrophe, à laquelle l’Europe et ceux qu’il aimait étaient promis. Mais homme de courage, habitué à regarder les injustices de la nature, il avait cherché moins à se faire illusion ou à leurrer les siens sur l’avenir, qu’à leur faire l’âme forte pour supporter l’assaut de la vague qui accourait. Bien plus que ses paroles, son exemple avait eu sur sa femme—sinon sur le fils encore enfant, à l’époque de sa mort,—une vertu sacrée. Atteint du mal lent et cruel qui devait l’enlever,—un cancer de l’intestin,—il avait, jusqu’au dernier jour, poursuivi tranquillement sa tâche accoutumée, entourant ses aimés de sa sérénité.

Mᵐᵉ Froment avait conservé dans son cœur cette noble image, comme un dieu intérieur. La piété pour son compagnon mort tenait en elle la place de la religion chez d’autres. Sans croyance arrêtée sur l’autre vie, elle le priait, chaque jour, surtout aux heures intenses, comme un ami toujours présent, qui veille et qui conseille. Par ce singulier phénomène de reviviscence qu’on observe souvent après la mort d’un être cher, l’essence de l’âme du mari semblait avoir passé en elle. C’est pourquoi son fils avait grandi dans une atmosphère de pensée aux calmes horizons, bien différents des paysages fiévreux, où poussait la jeune génération d’avant 1914, inquiète, ardente, agressive, irritée par l’attente... Quand la guerre éclata, Mᵐᵉ Froment n’eut pas besoin de se défendre ni de défendre son fils contre les entraînements de la passion nationale: à tous deux elle était étrangère. Ils n’essayèrent pas non plus de résister à l’inévitable. Il y avait si longtemps que le malheur était en marche! Il s’agissait de le soutenir sans plier, en sauvant ce qui devait être sauvé: la fidélité de l’âme à sa foi. Mᵐᵉ Froment n’estimait pas qu’il fût nécessaire d’être «au-dessus de la mêlée», pour la dominer; et ce que firent par leurs articles deux ou trois écrivains de France, d’Angleterre, d’Allemagne, pour la réconciliation internationale, elle l’accomplit dans sa sphère limitée, plus simplement, mais plus efficacement. Elle avait conservé ses anciennes relations; et sans paraître gênée dans ces milieux infectés d’esprit de guerre, sans jamais entreprendre de vaines démonstrations contre la guerre, elle était, par sa seule présence, par sa parole tranquille, son lucide regard, son jugement mesuré, par le respect qu’inspirait sa bonté, le meilleur frein aux exagérations insanes de la haine. Elle répandait aussi dans les foyers susceptibles d’en être touchés les messages des libres Européens, les articles de Clerambault, qui n’en sut jamais rien; et elle eut la satisfaction de voir qu’ils atteignaient les cœurs. Sa plus grande joie fut que son fils lui-même en fut transformé.

Edme Froment n’avait rien d’un pacifiste tolstoyen. Au début de la guerre, il la jugeait une bêtise, encore bien plus qu’un crime. Si on l’eût laissé libre, il se fût retiré de l’action, comme Perrotin, dans le haut dilettantisme de l’art et de la pensée. Il n’eût pas essayé de combattre l’opinion, car il le jugeait vain: il ressentait alors pour la folie du monde plus de mépris que de pitié. Sa participation forcée à la guerre l’avait contraint à reconnaître que cette folie était si largement payée par la souffrance qu’il était superflu d’ajouter le mépris à la condamnation. L’homme se faisait à lui-même son enfer sur la terre: il n’avait pas besoin d’un autre arrêt. Et dans le même temps, la parole de Clerambault, qui lui était parvenue pendant une permission à Paris, lui avait révélé qu’il avait mieux à faire qu’à s’ériger en juge de ses compagnons de chaîne: en partageant leur charge, tâcher de les délivrer.

Seulement, le jeune disciple allait plus loin que le maître. Clerambault, dont la nature affectueuse, un peu faible, trouvait sa joie dans sa communion avec les autres hommes, et qui souffrait de s’en séparer, même dans leurs erreurs, doutait perpétuellement de soi, regardait à droite, à gauche, cherchait dans les yeux de la foule humaine un assentiment à sa propre pensée, et s’épuisait en efforts infructueux pour concilier sa loi intérieure avec les aspirations et les luttes sociales de son temps. Froment, le gisant, qui était doué d’une âme de chef dans un corps asservi, affirmait, sans un doute, le devoir absolu, pour qui porte la flamme d’un idéal puissant, de le dresser au-dessus des têtes de ses compagnons. Pourquoi chercherait-il à l’effacer timidement et à la fondre parmi la masse des autre lueurs? Il est faux, le lieu-commun des démocraties, que «Voltaire a moins d’esprit que Tout-le-monde»!... «Democritus ait: Unus mihi pro populo est... L’un vaut pour moi les milliers»...—La foi de notre temps voit dans le groupe social le faîte de l’évolution humaine. Qui le prouve? Moi, je vois, disait Froment, ce faîte dans l’individualité supérieure. Des millions d’hommes ont vécu et sont morts pour que surgisse une fleur suprême de pensée. Car telles sont les manières fastueuses et prodigues de la nature. Elle dépense des peuples, pour créer un Jésus, un Bouddhâ, un Eschyle, un Vinci, un Newton, un Beethoven. Mais sans ces hommes, que seraient-ils, ces peuples? Que serait l’humanité?... Nous ne relevons pas l’idéal égoïste du Surhomme. Un homme qui est grand est grand pour tous les hommes. Son individualité exprime des millions d’hommes, et souvent elle les guide. Elle est l’incarnation de leurs forces secrètes, de leurs plus hauts désirs. Elle les concentre, et déjà elle les réalise. Le seul fait qu’un homme a été Christ, a exalté, soulevé au-dessus de la terre, des siècles d’humanité et a versé en eux des énergies divines. Et bien que dix-neuf siècles se soient écoulés depuis, les millions d’hommes n’ont jamais atteint à la hauteur du modèle, mais ne se lassent pas d’y aspirer.—L’idéal individualiste ainsi compris est plus fécond pour la société humaine que l’idéal communiste, qui conduit à la perfection mécanique de la fourmilière. A tout le moins, est-il indispensable à l’autre, comme correctif et comme complémentaire.

Ce fier individualisme, que Froment exprimait en paroles brûlantes, affermissait l’esprit toujours un peu chancelant de Clerambault, indécis par bonté, doute de soi, et effort pour comprendre les autres.

Froment lui rendit encore un autre service. Plus instruit que lui de la pensée mondiale, ayant, par sa famille, des relations parmi les intellectuels de tous les pays, et lisant quatre ou cinq langues étrangères, Froment révéla à Clerambault les autres grands isolés qui, dans chaque nation, combattaient pour les droits de la conscience libre,—tout ce travail souterrain de la pensée comprimée, qui s’acharnait à chercher la vérité. Spectacle bien consolant: que l’époque de la plus effroyable tyrannie morale qui ait pesé, depuis l’inquisition, sur l’âme de l’humanité, ait échoué à étouffer dans une élite de chaque peuple l’indomptable volonté de rester libre et vrai!

Certes, ces individualités indépendantes étaient rares, mais leur pouvoir en était d’autant plus grand. Leur silhouette se découpait, saisissante, sur l’horizon vide. Dans la chute des peuples au fond du précipice où s’écrasent les millions d’âmes en un tas informe, leur voix retentissait comme le seul verbe humain. Et leur action s’affirmait par la rage de ceux qui la niaient. Il y a un siècle, Chateaubriand écrivait:

«Lutter désormais est vain. Être est la seule chose qui importe.»

Mais il ne voyait pas qu’ «être», en notre temps, être soi, être libre, est le plus grand des combats. Les êtres qui sont eux-mêmes dominent, par le seul fait du nivellement des autres.


Clerambault n’était pas le seul à éprouver le bienfait de l’énergie de Froment. Presque à chaque visite, il rencontrait au chevet du jeune homme quelque ami qui venait, sans se l’avouer peut-être, autant pour chercher du réconfort que pour en apporter. Deux ou trois jeunes gens, de l’âge de Froment; les autres, hommes âgés, ayant passé la cinquantaine, vieux amis de la famille, ou qui connaissaient Froment déjà avant la guerre. L’un d’eux, vieil helléniste, au sourire fin et distrait, avait été son professeur. Il y avait aussi là un sculpteur aux cheveux gris, masque huileux et creusé de sillons tragiques; un gentilhomme campagnard, qui avait le poil ras, le teint rouge, et la tête carrée d’un rude paysan; et un médecin à barbe blanche, figure fatiguée, empreinte de douceur, où le regard frappait par l’expression complexe des deux yeux: l’un, qui observait bien, avec une lueur de scepticisme, et l’autre, mélancolique, qui paraissait rêver.

Ces hommes qui se trouvaient quelquefois réunis chez le malade, ne se ressemblaient guère. On eût noté dans le petit groupe toutes les nuances de pensée,—du catholique au libertaire, et même au bolcheviste, (comme prétendait l’être un des jeunes camarades de Froment). On eût retrouvé en eux les empreintes des ancêtres intellectuels les plus variés: de Lucien l’ironique, dans le vieil helléniste; des chroniqueurs français de la collection Michaud, chez le comte de Coulanges, qui, le soir, dans son domaine, se délassait de l’élevage et des engrais chimiques, en savourant la langue de drap d’or de Froissart et celle, buissonneuse et juteuse, de ce fripon de Gondi. Le sculpteur ravinait son front à découvrir une métaphysique dans Beethoven et Rodin. Et le docteur Verrier, qui avait pour le paradis des religions le sourire désabusé de l’homme de science, transposait dans le royaume d’hypothèses de la biologie, ou dans les équations fulgurantes de la physique et de la chimie modernes, le coin de merveilleux dont il avait besoin. Bien qu’il participât douloureusement aux épreuves du jour, l’ère de guerre s’effaçait à ses yeux, déjà dans le lointain, avec sa gloire gluante, devant les découvertes héroïques de la pensée, qu’un nouveau Newton, le libre Allemand Einstein, accomplissait, parmi l’égarement humain.

Ainsi, entre ces hommes, tout semblait différent: et la forme de l’esprit, et le tempérament. Mais tous étaient d’accord en ceci, qu’ils ne dépendaient d’aucun parti, que tous pensaient par eux-mêmes, et que tous avaient le respect et l’amour de la liberté,—de la leur et de celle des autres. Que compte le reste? A l’époque où nous sommes, tous les cadres anciens, les partis politiques, religieux, ou sociaux, s’effondrent; et c’est un mince progrès de se dire socialiste, ou bien républicain, plutôt que monarchiste, si ces castes s’accommodent de nationalisme d’État, ou de foi, ou de classe. Il n’est plus aujourd’hui que deux sortes d’esprits: ceux qui s’enferment dans des barrières; et ceux qui sont ouverts à tout ce qui est vivant, ceux qui portent en eux l’humanité entière, jusqu’à leurs ennemis. Ces hommes, si peu nombreux qu’ils soient, forment sans le savoir, la vraie Internationale, celle qui repose sur le culte de la vérité et de la vie universelles. Et trop faibles chacun (ils le savent), pour embrasser leur immense idéal, leur idéal les embrasse tous. Et tous unis en lui, ils s’acheminent, chacun par un chemin différent, vers le Dieu inconnu.

Ce qui attirait en ce moment ces libres âmes diverses autour d’Edme Froment, c’est qu’elles percevaient obscurément en lui le point où se rencontraient leurs lignes, le carrefour d’où l’on voit tous les chemins de la forêt. Froment n’avait pas toujours été celui qui réunit. Tant qu’il était resté maître de son corps et sain, il suivait, lui aussi, sa route à part des autres. Mais depuis que sa course avait été brisée, il s’était établi—après une période d’amère désespérance, dont il ne laissa rien voir aux yeux de ceux qui l’entouraient—à la croix des chemins. L’impossibilité même où il était d’agir lui permettait d’embrasser l’ensemble de l’action et d’y participer en esprit. Il voyait les courants divers—patrie, révolution, lutte d’États ou de classes, science et foi,—comme les forces mêlées d’une rivière torrentueuse, avec ses rapides, ses remous et ses ensablements: elle semble se briser parfois, ou revenir en arrière, ou dormir; mais elle avance toujours, irrésistiblement. Et la réaction même est poussée en avant. Et lui, le jeune crucifié à la croix des chemins, il épousait tous les courants, le fleuve entier.

Clerambault retrouvait en lui quelques traits de Perrotin. Mais des mondes séparaient Froment de Perrotin. Car si, comme ce dernier, il ne niait rien de ce qui est, et s’il cherchait à tout comprendre, c’était avec une âme enflammée. Tout était, dans son cœur, mouvement et passion ordonnée. Tout, la vie et la mort, tout marchait et montait. Et lui-même, immobile.


Cependant, l’heure était sombre. On venait de passer le tournant de l’année 17 à 18. Les nuits d’hiver brumeuses étaient lourdes de l’attente de la ruée suprême des armées allemandes. Depuis des mois, elle s’annonçait par de menaçantes rumeurs; les raids des Gothas sur Paris, déjà, y préludaient. Les hommes de la guerre jusqu’au bout affectaient l’assurance, les journaux continuaient de hâbler, et Clemenceau n’avait jamais mieux dormi. Mais la tension des esprits se manifestait à l’âpreté croissante des haines civiles. On détournait sur les suspects de l’intérieur—les défaitistes, les pacifistes,—les angoisses publiques. Les procès de trahison réchauffaient, amusaient, le moral de l’arrière. On voyait se multiplier les mouchards Cornéliens, les dénonciateurs patriotiques, les témoins fanatiques; et l’aboiement de l’Accusateur public poursuivait furieusement durant des jours entiers les misérables bêtes traquées. Aussi, quand se leva, vers la fin du mois de mars, l’offensive allemande suspendue sur Paris, la haine sacrée entre concitoyens atteignit son zénith; et nul doute que si l’invasion avait fait sa trouée, avant qu’elle eût atteint les portes de la Ville, le poteau de Vincennes, cet autel de la Patrie vindicative et menacée, eût reçu ses victimes, innocentes ou coupables, prévenues ou jugées.

Clerambault fut plusieurs fois apostrophé dans la rue. Il ne s’en émouvait pas. Peut-être ne se rendait-il pas très bien compte du danger. Moreau le trouva, un jour, en train de discuter, au milieu d’un groupe de passants, avec un jeune bourgeois à l’air rageur, qui l’avait interpellé d’une façon blessante. Tandis qu’il parlait, on entendit à proximité l’explosion d’un obus de la «grosse Bertha». Clerambault ne parut pas le remarquer; et tranquillement il continuait d’exposer au colérique sa façon de penser. Il y avait quelque chose de comique dans cette obstination; et le cercle d’auditeurs qui, en bons Français, le sentirent, échangea des quolibets, pas très polis, mais dépourvus de méchanceté. Moreau prit le bras de Clerambault, pour l’entraîner. Clerambault s’arrêta, regarda les gens qui riaient, saisit à son tour le comique de la situation, et rit avec les autres.

—Quel vieux fou!... Hein! dit-il à Moreau qui l’entraînait.

—Il y en a d’autres. Qu’il prenne garde! dit Moreau, assez impertinemment.

Mais Clerambault ne voulait pas comprendre.

L’instruction de son procès venait d’entrer dans une phase nouvelle. Clerambault était inculpé d’infraction à la loi du 5 août 1914, «réprimant les indiscrétions en temps de guerre»: on l’accusait de propagande pacifiste dans les milieux ouvriers, où Thouron, disait-on, répandait les écrits de Clerambault, d’accord avec l’auteur. Rien n’était moins fondé: Clerambault n’avait connaissance d’aucune propagande de ce genre, et il ne l’avait pas autorisée. Thouron en pouvait témoigner.—Mais voici que, justement, Thouron n’en témoignait pas. Son attitude était étrange. Au lieu d’établir les faits, il biaisait, il avait l’air de cacher quelque chose; il y mettait même une sorte d’ostentation: il eût voulu éveiller les soupçons qu’il ne s’y fût pas mieux pris. Le malheur était que ces soupçons dérivaient vers Clerambault. Certes, il ne disait rien contre lui, contre quiconque. Il se refusait à rien dire. Mais il laissait entendre que s’il voulait parler... Il ne le voulait pas. On le confronta avec Clerambault. Il fut parfait, vraiment chevaleresque. Il mit la main sur son cœur; il protesta de son admiration filiale pour le «Maître», pour l’ «Ami». Clerambault, impatienté, le pressa de faire le récit exact de tout ce qui s’était passé entre eux; l’autre continuait d’attester son dévouement «indéfectible»: il ne dirait rien de plus, il n’ajouterait rien à ses dépositions, il prenait tout sur lui...

Il sortit de là grandi, et Clerambault suspect de se laisser abriter par le sacrifice de son leude. La presse n’hésita point: elle l’accusa de lâcheté. Cependant, les convocations succédaient aux convocations; depuis près de deux mois, Clerambault se rendait aux interrogatoires oiseux que le juge lui posait, sans qu’aucune décision se dessinât encore. Il eût semblé qu’un homme accusé sans preuves, maintenu si longtemps sous l’injurieux soupçon, eût droit à la sympathie publique. Mais on lui en voulait, au contraire, bien plus qu’auparavant; on lui en voulait de n’être pas encore condamné. Des racontars absurdes circulaient dans la presse. On prétendait que les experts avaient découvert, à la forme de certaines lettres, à des coquilles relevées dans une plaquette de Clerambault, qu’elle avait été imprimée par des Allemands. Ces niaiseries trouvaient accès dans la crédulité fabuleuse d’hommes qui avaient été intelligents (on l’assurait), avant la guerre... il y avait quatre ans de cela, mais il semblait des siècles...

Bref, les braves gens condamnaient un des leurs, sans plus ample informé; ce n’était pas la première fois, ce ne serait pas la dernière. L’opinion, bien stylée, s’indignait que Clerambault continuât de circuler en liberté; et les journaux de la réaction, qui craignaient que la proie ne leur échappât, accusaient la justice, tâchaient de l’intimider, réclamaient que le parquet civil fût dessaisi de l’affaire et qu’elle fût portée devant la juridiction militaire. Très vite, l’excitation monta à un de ces paroxysmes, qui sont, à Paris, généralement brefs, mais effrénés. Car ce peuple sensé délire périodiquement. On peut se demander comment des hommes qui, pour la plupart, ne sont point méchants et seraient naturellement portés à la tolérance mutuelle, voire à l’indifférence, peuvent en arriver à ces explosions de fanatisme colérique, où ils abdiquent à la fois leur cœur et leur bon sens. D’autres diront que ce peuple est femme par ses vertus, ainsi que par ses vices, que la finesse de ses nerfs, que sa sensibilité, qui ont toujours fait le prix de son art et de son goût, le livrent, par accès, à des crises d’hystérie. Mais je pense que tout peuple n’est homme que par accident, si l’on entend, par homme, animal raisonnable,—ce qui est bien flatteur, mais qui ne s’appuie sur rien. Les hommes n’usent de la raison que de loin en loin. Ils sont tout de suite fourbus par l’effort de penser. On les soulage en voulant pour eux, en voulant ce qui demande le moins d’efforts. Il n’en faut guère pour haïr une pensée nouvelle. Ne les condamnons point! L’Ami de tous les persécutés l’a dit, avec son héroïsme indulgent: «Ils ne savent ce qu’ils font.»

Il se trouva une feuille d’action nationaliste, pour attiser les instincts malfaisants qui couvent dans ces pauvres hommes. Elle vivait de l’exploitation du soupçon et de la haine. Elle appelait cela: travailler à la régénération de la France. La France se réduisait, pour elle, à soi et à ses amis. Elle publia contre «Cleramboche» une suite d’articles égorgeurs, comme ceux qui avaient si bien réussi contre Jaurès; elle ameutait l’opinion, clamant que des influences occultes s’employaient à protéger le traître, et que si l’on n’y veillait, on le laisserait échapper. Et elle fit appel à la justice populaire.


Victor Vaucoux haïssait Clerambault.

Il ne le connaissait point. La haine n’a point besoin de connaître. Mais s’il l’avait connu, il l’eût haï encore plus. Avant de savoir que Clerambault existât, il était son ennemi-né. Il y a des races d’esprits qui sont, dans chaque pays, plus ennemies entre elles que les races de peaux, ou que celles d’uniformes.

De bourgeoisie aisée de l’Ouest de la France, il appartenait à une famille de fonctionnaires de l’Empire et de l’Ordre Moral, retirée depuis quarante ans dans la hargne d’une opposition stérile. Il avait, en Charente, des propriétés, où il passait l’été; le reste du temps, à Paris. Une famille raréfiée,—phénomène courant dans sa classe. Il retournait contre elle et contre lui les instincts de gouvernement, dont il ne trouvait pas l’emploi dans la vie. Cette compression leur avait donné un caractère tyrannique. Il despotisait ses proches. Sans le savoir. Comme un droit et un devoir qui ne se discutent point. Le mot de tolérance n’avait pas de sens pour lui. Il ne pouvait pas se tromper. Cependant, il avait de l’intelligence, de la vigueur morale,—et même un cœur, mais le tout ligoté et serré sous un épais aubier, comme un vieux tronc noueux. Ses forces, privées d’expansion, s’étaient tassées. Il n’absorbait rien du dehors. Quand il lisait, quand il voyageait, c’était avec des yeux hostiles et le désir de se retrouver chez soi. Rien n’entamait l’écorce; toute sa vie lui venait du pied de l’arbre, de la terre:—des Morts.

Il était le type de cette fraction de la race qui, forte mais vieillie, n’a plus assez de vie pour se répandre au dehors, et se ramasse dans un sentiment de défense agressive. Elle observe avec méfiance, avec antipathie, les jeunes forces neuves qui débordent autour d’elle, dans son peuple et hors de son peuple, les nations et les classes qui grandissent, tous les efforts passionnés, maladroits, de rénovation sociale et morale. Elle a besoin, comme ce pauvre Barrès et son héros rabougri[3], de murailles, de barrières, de frontières, d’ennemis.

Dans cet état de siège, Vaucoux vécut et fit vivre les siens. Sa femme, douce, morose, effacée, avait trouvé l’unique moyen d’en sortir: elle était morte. Resté seul avec son deuil,—qu’il défendait jalousement, comme il défendait tout ce qui était à lui,—possesseur d’un fils unique de treize ans, il avait monté la garde autour de sa jeunesse et il lui avait appris à la monter avec lui. Étrange! Faire des fils, pour lutter contre l’avenir!... Abandonné à lui-même, le jeune garçon eût, d’instinct, trouvé la vie. Mais dans la geôle du père, il fut la proie du père. Une maison fermée. Peu de relations. Peu de livres. Peu de journaux. Une seule feuille, dont les principes pétrifiés répondaient au besoin de conservation (au sens cadavérique) de Vaucoux. Sa victime,—son fils,—ne pouvait lui échapper. Il lui inocula ses maladies d’esprit, comme ces insectes qui injectent leurs œufs dans le corps vivant d’un autre. Et quand la guerre éclata, il le mena au bureau de recrutement et le fit engager. Pour un homme de sa sorte, la Patrie était le plus pur de l’être, le saint des saints. Il n’avait pas besoin, pour en trouver l’ivresse, de l’aspirer dans l’air vibrant des suggestions de la foule: (il ne se mêlait pas à la foule.) La Patrie était en lui. La Patrie, le Passé, le Passé éternel.

Et son fils fut tué, comme celui de Clerambault, comme ceux de millions de pères, pour la foi de ces pères, pour l’idéal du passé, auquel ils ne croyaient pas.

Mais Vaucoux ne connut point les doutes de Clerambault. Douter! il ne savait point ce que c’était que douter! S’il se le fût permis, il se fût méprisé. Cet homme dur aimait passionnément son fils, quoiqu’il ne le lui eût jamais montré. Et il ne concevait pas d’autre façon de le prouver que par une haine passionnée contre qui l’avait tué. Il ne se comptait pas au nombre des meurtriers.

Les moyens de vengeance lui étaient mesurés. Rhumatisant, ankylosé d’un bras, il voulut s’engager, et ne fut pas accepté. Il fallait pourtant agir. Il ne le pouvait que par la pensée. Seul, dans sa maison déserte, avec pour compagnie, sa femme morte, son fils mort, il était, pendant des heures, livré à ses violentes méditations. Comme une bête en cage, qui secoue ses barreaux, elles tournaient furieusement dans le cercle de la guerre, que barraient les tranchées,—attendant pour se ruer et guettant la trouée.

Les articles de Clerambault, signalés par les hurleurs de la presse, l’exaspérèrent. Quoi! on parlait de lui arracher des dents l’os de la haine!... Par le peu qu’il connaissait de Clerambault, déjà, avant la guerre, il ne pouvait le souffrir. L’écrivain lui était antipathique par ses formes d’art nouvelles, et l’homme par son amour de la vie et des hommes, par son idéalisme démocratique, son optimisme un peu benêt, et ses aspirations européennes. Du premier coup d’œil, avec l’instinct du rhumatisant (d’esprit et d’articulations), Vaucoux avait classé Clerambault parmi ceux qui font des courants d’air dans la maison aux portes et fenêtres closes,—la Patrie. La Patrie, comme il l’entendait: pour lui, il n’en était pas d’autre. Il n’eut pas besoin des excitations des journaux pour voir dans l’auteur de l’Appel aux Vivants et du Pardon aux Morts, l’agent de l’ennemi,—l’ennemi.

Et sa fièvre de vengeance, qui se rongeait, se jeta sur cet aliment.


Ah! Dieu! qu’il est commode de haïr sans comprendre ceux qui ne pensent pas comme vous!

Clerambault n’avait plus cette ressource. Il comprenait ceux qui le détestaient. Il les comprenait parfaitement. Ces braves gens souffraient, jusqu’à la fureur, de l’injustice de l’ennemi. Sans doute, parce qu’elle les atteignait. Mais aussi, loyalement, parce qu’elle était l’Injustice, l’Injustice avec un grand I: car, comme ils étaient myopes, elle leur paraissait énorme et unique, elle bouchait le champ de leur vision. Combien est limitée, chez un homme ordinaire, la capacité de sentir et de juger! Submergé dans l’espace, il se raccroche aux premiers débris flottants; de même qu’il réduit à quelques couleurs le ruisseau de la lumière aux nuances infinies, le bien et le mal qui coulent dans les veines de l’univers ne lui sont perceptibles que s’il les embouteille dans quelques exemples choisis auprès de lui. Tout le bien, tout le mal du monde, tient dès lors dans le flacon. Il projette là-dessus toute sa puissance d’amour et de répulsion. Pour des milliers d’excellentes gens, la condamnation de Dreyfus, ou le torpillage du Lusitania, reste le Crime du siècle. Et les excellentes gens ne voient pas que le crime pave la route de la société, et qu’ils marchent dessus, sans qu’ils s’en doutent: car ils bénéficient d’injustices inconnues, et ils ne font rien pour les empêcher. De toutes ces injustices, quelles sont les plus affreuses, de celles qui retentissent, en longs et profonds échos dans la conscience du monde, ou de celles que connaît seule la victime étouffée?... Mais nos excellentes gens n’ont pas les bras assez larges pour embrasser toutes les misères. Qui trop embrasse, mal étreint. Ils n’en embrassent qu’une, mais ils l’étreignent bien. Et quand ils ont fait choix d’un crime pour le haïr, il absorbe toute la force de haine qui est dans leurs viscères; le chien ronge son os: garde-toi d’y toucher!

Clerambault y avait touché. S’il était mordu, il ne pouvait pas se plaindre. Il ne se plaignait pas. Les hommes ont raison de combattre l’injustice qu’ils voient. Et ce n’est pas leur faute s’ils ne voient que son gros orteil. Gulliver à Brobdignac. Chacun fait ce qu’il peut.

Ils mordaient.


C’était le Vendredi-Saint. La grande marée de l’invasion montait à l’assaut de l’Ile-de-France. Le jour de deuil sacré n’avait pas suspendu le massacre. La guerre laïque ne connaît plus la Trêve de Dieu. Christ venait d’être bombardé, dans une de ses églises. La nouvelle de l’explosion meurtrière de Saint-Gervais, à la tombée du jour, se répandait, avec la nuit, dans Paris sans lumière, qui s’enveloppait de deuil, de fureur et de peur.

Les amis attristés étaient réunis chez Froment. Sans s’être donné le mot, chacun était venu, parce qu’il savait trouver les autres. Ils voyaient de tous côtés la violence, dans le présent, dans l’avenir, chez l’ennemi, chez les leurs, dans le camp de la réaction comme de la révolution. Ils fondaient leur angoisse et leurs doutes en une même pensée. Et le sculpteur disait:

—Nos saintes convictions, notre foi dans la paix, dans la fraternité humaine, reposent en vain sur la raison et l’amour. N’y a-t-il donc aucun espoir qu’elles conquièrent les hommes? Nous sommes trop faibles!...

Et Clerambault, sans y penser, récita les paroles d’Isaïe, qui lui montaient à la mémoire:

—«Les ténèbres couvrent la terre,
L’ombre enveloppe les peuples...»

Il s’était arrêté. Mais, de son lit à peine éclairé, Froment invisible continua:

—«Lève-toi, car sur la cime des monts
La Lumière vient...»

—Elle vient, répéta dans l’ombre la voix de Mᵐᵉ Froment, assise au pied du lit à côté de Clerambault. Clerambault lui saisit la main. Ce fut comme un frisson d’eau qui passa par la chambre.

—Pourquoi dites-vous cela? demanda le comte de Coulanges.

—Parce que je le vois.

—Je le vois aussi, dit Clerambault.

Le docteur Verrier lui demanda:

—Qui?

Mais avant que la réponse eût été prononcée, tous savaient déjà le mot qui allait être dit:

—Celui qui porte la Lumière... Le Dieu qui vaincra.

—Attendre un Dieu! fit le vieil helléniste. Vous croyez au miracle?

—Le miracle, c’est nous. N’est-ce pas un miracle que, dans ce monde de perpétuelle violence, nous gardions la foi perpétuelle en l’amour et l’union des hommes?

Coulanges dit âprement:

—On attend le Christ pendant des siècles. Quand il vient, on l’ignore et on le crucifie. Ensuite, il est oublié, sauf par une poignée de pauvres gueux qui sont bons et bornés. Cette poignée grossit. Pendant une vie d’homme la foi est dans sa fleur. Après, on la dénature, elle est trahie par le succès, les disciples ambitieux, l’Église. Et il y en a pour des siècles... Adveniat regnum tuum... Où est-il, le règne de Dieu?

—En nous, dit Clerambault. La chaîne de nos épreuves et de nos espérances forme le Christ éternel. Nous devrions être heureux, en pensant au privilège que nous avons reçu d’abriter dans notre cœur, comme l’enfant dans la crèche, le Dieu nouveau.

—Et qui nous est le gage de sa venue? demanda le médecin.

—Notre existence, dit Clerambault.

—Nos souffrances, dit Froment.

—Notre foi méconnue, dit le sculpteur.

—Le seul fait que nous sommes, reprit Clerambault,—ce paradoxe jeté à la face de la Nature, qui le nie. Cent fois la flamme se rallume et s’éteint, avant de rester allumée. Chaque Christ, chaque Dieu s’est essayé à l’avance par une série de précurseurs. Ils sont partout, perdus, isolés dans l’espace, isolés dans les siècles. Mais ces solitaires, qui ne se connaissent pas, voient tous à l’horizon le même point lumineux. Le regard du Sauveur. Il vient.

Froment dit:

—Il est venu.

Quand ils se séparèrent, avec une émotion de mutuelle tendresse, et presque sans paroles, afin de ne point rompre le charme religieux qui les tenait, chacun se retrouva seul, dans la nuit de la rue, conservant le souvenir d’un éblouissement, qu’il ne pouvait plus comprendre. Le rideau était retombé; mais ils n’oublièrent plus qu’ils l’avaient vu se lever.


Quelques jours après, Clerambault, qui s’était rendu à la convocation du juge instructeur, rentra à sa maison, tout maculé de boue. Son chapeau, qu’il tenait à la main, était une loque; il avait les cheveux trempés par la pluie. En le voyant, la domestique poussa une exclamation. Il lui fit signe de se taire, et se dirigea vers sa chambre. Rosine était absente. Et les deux époux, restés seuls dans l’appartement vide, ne se voyaient plus qu’aux repas, où ils se parlaient le moins possible. Mais au cri de la domestique, Mᵐᵉ Clerambault pressentit un malheur nouveau; et les explications de la servante confirmant ses craintes, elle entra dans la chambre de Clerambault et s’exclama, à son tour:

—Ah, mon Dieu! Qu’est-ce que tu as fait, encore?

Clerambault, honteux, souriait timidement, s’excusait:

—J’ai glissé.

Il tâchait de dissimuler les traces du délit.

—Tu as glissé?... Tourne-toi!... Comme tu t’es arrangé!... Mon Dieu! on ne peut donc plus avoir un instant de tranquillité avec toi!... Tu ne regardes pas à tes pieds... Tu as de la boue jusqu’aux yeux... Et là, là, sur la joue...

—Oui, je crois que je me suis heurté...

—Ah! qu’on est malheureux!... Tu «crois» que tu t’es heurté... Tu as glissé?... tu es tombé?...

Elle le regarda en face:

—Ce n’est pas vrai!

—Je t’assure...

—Ce n’est pas vrai... Dis-moi la vérité... On t’a frappé?...

Il ne répondit pas.

—Ils t’ont frappé!... Ah! les sauvages!... Mon pauvre homme! Ils t’ont frappé!... Toi, si bon, toi qui dans toute ta vie n’as fait de mal à personne... Ah! c’est trop de méchanceté!...

Elle l’embrassa en sanglotant.

—Ma bonne femme! disait-il, très ému. Ça n’en vaut pas la peine. Et puis, je te salis, il ne faut pas me toucher...

—Cela ne fait rien, disait-elle. J’en ai trop sur le cœur. Pardon!

—Pardon de quoi!... Qu’est-ce que tu dis donc là?

—Moi aussi, j’ai été mauvaise pour toi. Je ne t’ai pas compris... (je ne te comprendrai jamais)... mais je sais bien que, quoi que tu fasses, tu ne veux rien que le bien. Et j’aurais dû te défendre, et je ne l’ai pas fait. Je t’en voulais, de ta sottise, (c’est moi qui suis une sotte), je t’en voulais de nous mettre mal avec tous... Mais, maintenant... non, c’est trop injuste!... Des hommes qui ne seraient pas dignes de dénouer les lacets de tes chaussures... Ils t’ont frappé!... Laisse-moi, que j’embrasse ta pauvre figure abîmée!

C’était bon de se retrouver, après s’être perdus! Quand elle eut bien pleuré au cou de Clerambault, elle l’aida à se rhabiller; elle lui baigna la joue avec de l’arnica; elle emporta ses vêtements pour les brosser. A table, elle le couvait de ses yeux fidèles et inquiets. Et lui s’efforçait de la distraire de ses craintes, en causant de vieilles choses familières. D’être tous deux seuls, ce soir, et sans enfants, les reportait aux anciennes années, aux premiers temps du mariage. Cette commémoration secrète avait une douceur mélancolique et apaisée, comme l’Angélus du soir répand dans l’ombre qui vient un dernier rayonnement, attiédi, de l’Angélus de midi.

Vers dix heures, on sonna. C’était Julien Moreau, avec son camarade Gillot. Ils avaient lu les journaux du soir qui racontaient l’incident, à leur manière. Les uns parlaient d’une correction exemplaire infligée par le mépris public, et ils rendaient hommage à l’indignation «spontanée» de la foule. Les autres, les journaux graves, voulaient bien déplorer, en principe, la justice populaire qui s’exerce sur la voie publique; mais ils en rejetaient la responsabilité sur la faiblesse du pouvoir, qui hésitait à faire la lumière tout entière. Il n’était pas impossible que leur blâme du gouvernement fût inspiré par le gouvernement: les politiciens avisés savent, à l’occasion, se faire forcer la main, pour accomplir ce qu’ils veulent, mais dont ils ne sont pas fiers. L’arrestation de Clerambault semblait donc imminente. Moreau et son ami se montraient inquiets. Clerambault leur fit signe de se taire, en présence de sa femme; et après avoir causé quelque temps de l’événement du jour, sur un ton de plaisanterie, il les emmena dans son cabinet. Il leur demanda ce qui les troublait. Ils lui montrèrent un article haineux de la feuille nationaliste, qui depuis des semaines s’acharnait contre Clerambault. Mise en goût par la manifestation du soir, elle convoquait ses amis, pour la renouveler le lendemain. Moreau et Gillot prévoyaient des scènes de violence, quand Clerambault se rendrait au Palais; et ils venaient l’engager à ne pas sortir de chez lui. Connaissant son caractère timide, ils pensaient n’avoir pas besoin d’insister. Mais pas plus que le jour où Moreau l’avait trouvé discutant au milieu d’un attroupement, Clerambault n’avait l’air d’entendre.

—Ne pas sortir? Pourquoi donc? Je ne suis pas souffrant.

—Ce serait plus prudent.

—Cela me fera du bien, au contraire.

—On ne sait pas ce qui peut arriver.

—On ne le sait jamais. Il est assez temps, lorsque c’est arrivé.

—Enfin, pour parler franc, il y a du danger. Depuis trop longtemps, on les excite. Vous êtes haï. Votre nom suffit à faire sortir les yeux de la tête à quelques-uns de ces imbéciles, qui ne vous connaissent que par leurs journaux. Et ceux qui les mènent cherchent un éclat. Par la maladresse même de vos ennemis, votre parole a eu plus de retentissement qu’ils ne pensaient. Ils craignent que ces idées ne se propagent, et ils veulent faire un exemple, qui effraie ceux qui vous suivent.

—Eh bien, mais, dit Clerambault, si vraiment il en est qui me suivent—(ce que je ne savais pas)—ce n’est pas le moment de me dérober; et puisqu’on veut faire de moi un exemple, je ne peux pas refuser.

Il semblait si bonhomme qu’ils se demandèrent s’il avait compris.

—Je vous dis que vous risquez gros, insista Gillot.

—Eh, mon ami, répliqua Clerambault, aujourd’hui, tout le monde risque.

—Il faut au moins que ce soit utile. Pourquoi faire leur jeu et aller se jeter dans la gueule du loup?

—Eh bien, je crois au contraire que cela peut nous être très bon, dit Clerambault, et que, quoi qu’il arrive, c’est le loup qui sera volé. Je vais vous expliquer... Ils répandent nos idées. La violence consacre la cause qu’elle persécute. Ils veulent effrayer. Ils effraieront... les leurs, les hésitants, les timorés. Laissons-les être injustes. Ce sera à leurs dépens.

Il paraissait oublier que ce serait aussi aux siens.

Ils virent qu’il était décidé; et, leur respect croissant avec leur inquiétude, ils déclarèrent:

—En ce cas, nous viendrons avec nos amis, pour vous accompagner.

—Non, non... Quelle idée! Vous voulez me rendre ridicule... Et d’abord, je suis sûr qu’il ne se passera rien du tout.

Leurs insistances furent inutiles.

—Vous ne m’empêcherez toujours pas de venir, moi, dit Moreau. Je suis aussi entêté que vous. Vous n’y couperez pas. Plutôt que de vous manquer, je passerai la nuit, assis sur le banc en face de votre porte.

—Allez vous coucher dans votre lit, mon cher ami, dit Clerambault, et dormez tranquillement. Vous viendrez demain, puisque vous le voulez. Mais vous perdrez votre temps. Il n’arrivera rien. Embrassez-moi, tout de même.

Ils l’embrassèrent affectueusement.

—Voyez-vous, dit Gillot sur le pas de la porte, on a charge de vous. On est un peu votre fils.

—C’est vrai, dit Clerambault, avec un bon sourire.

Il pensait à son fils. Et, refermant la porte, il fut quelques minutes avant de s’apercevoir qu’il rêvait debout, la lampe à la main, immobile, dans l’antichambre où il venait de reconduire ses jeunes amis. Il était près de minuit, et Clerambault était las. Cependant, au lieu de rentrer dans la chambre conjugale, il retourna machinalement dans son cabinet. L’appartement, la maison, la rue, étaient endormis. Il s’assit et retomba dans son immobilité. Il regardait devant lui, vaguement, sans la voir, le reflet de la lumière sur le cadre vitré d’une gravure de Rembrandt, la Résurrection de Lazare, clouée à l’un des montants de sa bibliothèque... Il souriait à une chère figure. Elle venait d’entrer sans bruit. Elle était là.

—Cette fois, tu es content? pensait-il. C’est bien ce que tu voulais?

Et Maxime disait:

—Oui.

Il ajoutait avec malice:

—Ce n’a pas été sans peine que je t’ai formé, papa.

—Oui, disait Clerambault, nous avions bien des choses à apprendre de nos fils.

Ils se regardaient en silence, et ils se souriaient.


Clerambault se coucha. Sa femme était endormie. Aucun souci ne lui avait fait perdre la paix de ces sommeils profonds, où certaines âmes s’engouffrent comme dans une tombe. Celle de Clerambault était moins pressée d’y entrer. Étendu sur le dos, il resta, les yeux ouverts, immobile, toute la nuit.

Pâles lueurs de la rue, douces demi-ténèbres. De tranquilles étoiles battaient, dans le ciel sombre. Une d’elles glissait et décrivit un cercle: un avion qui veillait sur la ville endormie. Les yeux de Clerambault le suivaient dans son vol et planaient avec lui. Son oreille attentive percevait maintenant le ronflement lointain de la planète humaine. Une musique des sphères, que n’avaient point prévue les sages d’Ionie...

Il était heureux. Son corps et son esprit lui semblaient allégés; ses membres, détendus ainsi que ses pensées, se laissaient porter, flottaient... Les images de la journée fiévreuse et fatiguée le rencontrèrent au passage, mais ne l’arrêtèrent point... Un vieil homme bousculé par une bande de jeunes bourgeois... Trop de gestes, trop de bruit!... Mais ils sont déjà loin. Telles, des figures qu’on voit un instant grimacer aux portières d’un train en marche. Le train a fui. La vision s’enfonce dans le tunnel qui gronde... Et sur le ciel nocturne, l’étoile mystérieuse continue de glisser. Autour, les espaces taciturnes, la sombre transparence et la fraîcheur glacée de l’air sur l’âme nue. Infini de la vie dans une goutte de vie, dans l’étincelle d’un cœur qui est près de s’éteindre, mais qui s’est affranchi et sait qu’il rentrera bientôt dans le grand foyer.

Et, comme le bon intendant d’un bien qui lui a été confié, Clerambault dressait le bilan de sa journée. Il revoyait ses essais, ses efforts, ses élans, ses erreurs. Qu’il restait peu de sa vie! Presque tout ce qu’il avait construit, il l’avait ensuite détruit, de ses mains; il avait nié, du même cœur qu’il avait affirmé; il n’avait pas cessé d’errer dans la forêt des doutes et des contradictions, meurtri, saignant, n’ayant pour s’orienter que les étoiles entrevues, qui paraissaient et disparaissaient entre les branches. Quel sens avait cette longue course tumultueuse, qui se brisait dans la nuit?—Un seul. Il avait été libre...

Libre... Qu’était-ce donc que cette Liberté, qui l’inondait de son impérieuse ivresse,—Liberté dont il se sentait le maître et la proie,—cette Nécessité d’être libre? Il n’en était pas dupe; il savait bien que, pas plus que les autres, il n’était libre de l’enchaînement éternel; mais la consigne qu’il avait reçue était différente des autres, car tous n’ont pas la même. Le mot de Liberté n’exprime qu’un des ordres—haut et clair—de l’invisible Souveraine qui régit les mondes,—la Nécessité. C’est elle qui suscite la révolte des Précurseurs et qui les met aux prises avec le lourd passé, que traînent les aveugles multitudes. Car elle est le champ de bataille de l’éternel Présent, où luttent éternellement le Passé et l’Avenir. Et sur ce champ se brisent sans cesse les lois anciennes, afin de faire place aux lois nouvelles, qui seront brisées à leur tour.

O Liberté, tu portes toujours des chaînes, mais ce ne sont plus celles, trop étroites, du passé; chacun de tes mouvements élargit ta prison. Qui sait? Qui sait?... Plus tard!... A force d’écarter les murs de la prison...

En attendant, ceux que tu veux sauver s’acharnent à te perdre. Tu es l’Ennemie publique. Tu es L’Un contre tous—(Ainsi l’ont-ils nommé, le faible, l’incertain, le médiocre Clerambault; mais ce n’est pas à lui qu’il songe en ce moment; c’est à Celui qui fut toujours, depuis qu’il y a des hommes, Celui qui n’a cessé de combattre leurs folies pour les en délivrer,—L’Un contre qui ils sont tous)... Combien de fois, dans les siècles, l’ont-ils rejeté, écrasé! Mais au sein de l’angoisse, une joie surnaturelle l’envahit et l’emplit. Il est le grain sacré, le grain d’or de la Liberté. Dans le noir Destin du monde—(de quel épi, tombée?)—roule, depuis le chaos, la semence de lumière. Au fond du cœur sauvage de l’homme, la frêle s’incrusta. Le long du flot des âges, elle subit l’assaut des lois élémentaires, qui ploient et broient la vie. Mais inlassablement, le grain d’or a grandi. L’homme, de toutes les bêtes, la bête la plus désarmée, marcha contre la Nature et lui livra combat. Et chacun de ses pas fut payé de son sang. Dans ce duel gigantesque, il a eu à poursuivre, non seulement hors de lui, mais en lui, la Nature, puisqu’il y participe. C’est la plus dure bataille, celle que l’homme, divisé, livre contre lui-même. Qui vaincra? D’un côté, la Nature sur son chariot d’airain, qui emporte les mondes, les peuples, dans l’abîme. De l’autre, le Verbe libre. Esclaves, riez de lui!... «Ridicule!» disent-ils, ces dévots de la Force. «Un roquet qui jappe sous les roues d’un rapide!»—Oui, si l’homme n’était qu’un morceau de matière, qui saigne et crie en vain, sous le marteau-pilon de la Fatalité! Mais l’Esprit est en lui,—l’éclair qui sait frapper Achille droit au talon et Goliath au front. Qu’il arrache un écrou, et le rapide culbute, et sa course est brisée!... Tourbillons planétaires, obscures masses humaines, roulez à travers les siècles, sillonnées des éclairs de l’Esprit libérateur: Bouddhâ, Jésus, les Sages, et les Briseurs de chaînes... L’éclair vient, je le sens qui crépite dans mes os, comme sous le fer des chevaux le feu dans le silex. L’air tremble, les grandes ondes courent... Le frisson précurseur... Les nuées étouffantes de la haine se resserrent, elles se choquent... O feu! tu vas jaillir!... Vous qui êtes seuls contre tous, de quoi gémissez-vous? Vous avez échappé au joug qui vous écrasait. Comme en un cauchemar où l’on est englouti, on se débat, on s’arrache aux eaux noires du rêve, on surnage, on replonge, on suffoque... Et voici que, d’un coup de reins désespéré, on se rejette hors du flot, et on retombe... Sauvé!... sur les cailloux de la rive... Ils me meurtrissent. Tant mieux! Je m’éveille à l’air libre...

Maintenant, monde menaçant, je suis libre de tes fers, tu ne peux plus m’y remettre. Et vous qui me combattez, ma volonté détestée, ma volonté est en vous. Vous voulez, comme moi, être libres. Vous souffrez de ne point l’être. Et c’est votre souffrance qui vous fait mes ennemis. Mais quand vous me tueriez, la lueur qui est en moi et que vous avez vue, il ne dépend plus de vous de ne plus l’avoir vue, ni, l’ayant vue une fois, de renoncer à l’avoir. Frappez donc! En luttant contre moi, vous luttez contre vous: d’avance, vous êtes vaincus. Et moi, en me défendant, c’est vous que je défends. L’Un contre tous est l’Un pour tous. Et il sera bientôt l’Un avec tous...

Je ne resterai pas seul. Je ne l’ai jamais été. A vous, frères du monde! Si loin que vous soyez, répandus sur la terre comme une volée de grain, vous êtes tous ici, à mes côtés: je le sais. Car jamais la pensée de l’homme solitaire n’est, comme lui, isolée. L’idée qui surgit en l’un germe déjà en d’autres; et quand un malheureux, méconnu, outragé, la sent lever dans son cœur, qu’il ait joie! C’est que la terre se réveille... La première étincelle qui brille en une âme seule est la pointe du rayon qui va percer la nuit. Viens donc, lumière! Brûle la nuit qui m’entoure et celle qui me remplit!... «Clerambault!»


Elle était revenue, la fraîche lumière du jour. Aussi jeune, aussi neuve. Les souillures des hommes ne l’effleurent pas. Le soleil les boit, comme une brume.

Mᵐᵉ Clerambault s’éveilla, et elle vit son mari, les yeux ouverts. Elle crut qu’il venait de s’éveiller aussi:

—Tu as eu un bon sommeil, dit-elle. Tu n’as pas bougé, de la nuit.

Il ne la démentit pas, mais sourit aux longs voyages qu’il avait faits. L’Esprit, l’oiseau fougueux, qui vole à travers la nuit...—Il reprit pied. Il se leva.

A la même heure, un autre se levait, qui n’avait pas dormi plus que lui, cette nuit, qui avait, comme lui, évoqué son fils mort, et qui pensait à lui—à lui, Clerambault, qu’il ne connaissait pas—avec la fixité de la haine.

Une lettre de Rosine arriva, par le premier courrier. Elle confiait à son père le secret que Clerambault avait deviné depuis longtemps. Daniel s’était déclaré. Ils se marieraient, à son prochain retour du front. Elle demandait, pour la forme, le consentement des parents. Elle savait si bien qu’ils voulaient ce qu’elle voulait! Sa lettre rayonnait un bonheur dont rien ne venait troubler la certitude triomphante. L’énigme funèbre du monde déchiré avait maintenant un sens! Ce jeune amour absorbant ne trouvait pas que la souffrance universelle fût un prix trop élevé pour la fleur qu’il cueillait sur ce rosier sanglant. Elle gardait pourtant son cœur compatissant. Elle n’oubliait point les autres et leur peine, son père et ses soucis; mais elle les entourait de ses bras heureux; elle avait l’air de leur dire, avec une naïve et tendre outrecuidance:

—«Chers amis, ne vous tourmentez donc plus toujours de vos idées! Vous n’êtes pas raisonnables. Il ne faut pas être tristes. Vous voyez bien que le bonheur vient...»

Clerambault, attendri, riait en lisant la lettre...

Sans doute, le bonheur vient! Mais tout le monde n’a pas le temps de l’attendre... Salue-le de ma part, petite Rose, et ne le laisse plus partir...

Vers onze heures, le comte de Coulanges passa prendre de ses nouvelles. Il avait trouvé Moreau et Gillot, qui montaient la garde, à la porte. Ainsi qu’ils l’avaient promis, ils venaient escorter Clerambault; mais, comme ils étaient arrivés une heure plus tôt qu’il n’était nécessaire, ils n’osaient se présenter. Clerambault les fit appeler et les plaisanta de leur excès de zèle. Ils convinrent qu’ils se méfiaient de lui; ils craignaient qu’il ne déguerpît de la maison, sans les attendre. Et Clerambault avoua qu’il y avait songé.

Les nouvelles du front étaient bonnes. Depuis peu, l’offensive allemande paraissait arrêtée, et d’étranges symptômes de fléchissement se faisaient sentir; des bruits, qui semblaient fondés, laissaient supposer dans cette masse formidable un travail secret de désorganisation. Elle avait, disait-on, atteint la limite de ses forces, et elle l’avait dépassée. L’athlète était fourbu. On parlait de contagion de l’esprit révolutionnaire, rapporté de Russie par les troupes allemandes du front oriental.

Avec la mobilité coutumière de l’esprit français, les pessimistes d’hier criaient la victoire prochaine. Moreau et Gillot escomptaient l’apaisement des passions et, dans un bref délai, le retour au bon sens, la réconciliation des peuples, le triomphe des idées de Clerambault. Clerambault les engagea à ne pas se faire trop d’illusions. Et il s’amusa à leur décrire ce qui se passerait, quand la paix serait signée (car il fallait bien qu’elle le fût, un jour!).

—Il me semble, dit-il, que je vois, en planant sur la ville, comme le Diable boiteux, la nuit, la première nuit qui suivra l’armistice. Je vois, dans les maisons dont les volets sont clos aux cris de joie de la rue, les innombrables cœurs en deuil; tendus pendant des années dans la dure pensée d’une victoire qui donne à leur misère un sens, un faux semblant de sens, maintenant, ils vont pouvoir se détendre, ou se briser, dormir, mourir enfin! Les politiciens songent à la façon la plus preste et la plus lucrative d’exploiter la partie gagnée, ou d’opérer un rétablissement sur le trapèze, s’ils ont mal calculé. Les professionnels de la guerre cherchent à faire durer le plaisir, ou, s’il ne leur est pas permis, à le renouveler, le plus tôt qu’il sera possible. Les pacifistes d’avant-guerre se retrouvent au poste, tous sortis de leurs trous; ils s’étalent en démonstrations émouvantes. Les vieux maîtres, qui ont battu le tambour à l’arrière pendant cinq ans, reparaissent, la palme d’olivier à la main, souriants, la bouche en cœur, parlant d’amour. Les combattants qui juraient, dans la tranchée, de ne jamais oublier, sont prêts à accepter toutes les explications, les congratulations et les poignées de main qu’on voudra leur donner. Il est bien trop pénible de ne pas oublier! Cinq ans de fatigues écrasantes disposent aux complaisances, par lassitude, par ennui, par désir d’en finir. Les flonflons de la victoire étouffent les cris de douleur des vaincus. Le plus grand nombre ne penseront qu’à reprendre les vieilles habitudes somnolentes d’avant-guerre. On dansera sur les tombes, et puis, on dormira. La guerre ne sera plus qu’une vanterie de veillée. Et qui sait? Ils réussiront peut-être si bien à ne plus se souvenir, qu’ils aideront les maîtres de la danse (la Camarde) à la recommencer. Pas tout de suite, mais plus tard, quand on aura bien dormi... Ainsi, ce sera la paix partout—en attendant que ce soit partout la guerre nouvelle. Paix et guerre, mes amis, au sens où on les entend, ne sont que deux étiquettes pour un même flacon. Comme disait le roi Bomba de ses vaillants soldats, «habillez-les en rouge, habillez-les en vert, ils foutront le camp tout de même!» Vous dites paix, vous dites guerre; il n’y a ni paix ni guerre, il y a servitude universelle, mouvements de multitudes entraînées, comme un flux et un reflux. Et il en sera ainsi, tant que de fortes âmes ne s’élèveront pas au-dessus de l’océan humain et n’oseront pas la lutte, qui paraît insensée, contre la fatalité qui remue ces lourdes masses.

—Lutter contre la Nature? dit Coulanges. Vous voulez forcer ses lois?

—Il n’y a pas, dit Clerambault, une seule loi immuable. Les lois, comme les êtres, vivent, changent et meurent. Et le devoir de l’esprit, bien loin de les accepter, comme disaient les stoïciens, est de les modifier, de les recouper à sa mesure. Les lois sont la forme de l’âme. Si l’âme grandit, qu’elles grandissent avec elle! Il n’est de juste loi que celle qui est juste à ma taille... Ai-je tort de vouloir que le soulier soit fait pour le pied, et non le pied pour le soulier?

—Je ne dis pas que vous ayez tort, reprit le comte. Vouloir forcer la nature, nous le faisons en élevage. Même la forme et l’instinct des bêtes peuvent être modifiés. Pourquoi pas la bête humaine?... Non, je ne vous blâme point. Je soutiens au contraire que le but et le devoir de tout homme digne de ce nom est justement, comme vous dites, de forcer la nature humaine. C’est la source du vrai progrès. Même tenter l’impossible a une valeur concrète.—Mais cela ne veut point dire que ce que nous tentons, nous le réussirons.

—Nous ne le réussirons pas, pour nous et pour les nôtres. C’est possible. C’est probable. Notre malheureuse nation, peut-être notre Occident, est sur une pente funeste; j’ai peur qu’il ne s’achemine très vite à son déclin, par le fait de ses vices et de ses vertus qui ne sont pas beaucoup moins meurtrières, de son orgueil et de ses haines, de ses jalouses rancunes de grand village, de l’écheveau sans fin de ses revanches, de son aveuglement obstiné, de sa fidélité accablante au passé, de sa conception surannée de l’honneur et du devoir, qui conduit à sacrifier l’avenir aux tombeaux. Je crains bien que le suprême avertissement de cette guerre n’ait rien appris à son héroïsme tumultueux et paresseux... En d’autres temps, j’aurais été accablé par cette pensée. Maintenant, je me sens détaché, comme de mon propre corps, de ce qui doit mourir; je n’ai plus avec lui d’autre lien que la pitié. Mais mon esprit est frère de ce qui, sur quelques points du globe, reçoit le feu nouveau. Connaissez-vous les belles paroles du Voyant de Saint-Jean-d’Acre[4]?

«Le Soleil de Vérité est comme l’astre des cieux, qui a des orients nombreux. Un jour, il se lève au signe du Cancer, un autre au signe de la Balance. Mais le soleil est un soleil unique. Une fois, le Soleil de Vérité lança ses feux du zodiaque d’Abraham, puis il se coucha au signe de Moïse et embrasa l’horizon; ensuite, il se leva au signe du Christ, brûlant et resplendissant. Ceux qui étaient attachés à Abraham, le jour où la lumière brilla sur le Sinaï, ceux-là devinrent aveugles. Mais mes yeux seront toujours,—à quelque point qu’il se lève,—attachés au soleil levant. Même si le soleil se levait à l’Occident, il serait toujours le soleil.»

—C’est du Nord aujourd’hui que nous vient la lumière, dit Moreau, en riant.


Bien que la convocation ne fût que pour une heure, et que midi vînt à peine de sonner, Clerambault était pressé de sortir; il craignait d’être en retard.

Il n’eut pas loin à aller. Ses amis n’eurent pas à le défendre contre la meute qui l’attendait aux abords du Palais, fort clairsemée d’ailleurs: car les nouvelles du jour la distrayaient de celles de la veille. A peine quelques lâches mâtins, plus bruyants qu’inquiétants, eussent tâché, tout au plus, de donner un coup de dent, prudemment, par derrière.

Ils étaient arrivés au coin de la rue de Vaugirard et de la rue d’Assas. Clerambault, s’apercevant d’un oubli, quitta un moment ses amis, pour remonter prendre des papiers dans son appartement. Ils restèrent, à l’attendre. Ils le virent traverser la chaussée. Sur le trottoir d’en face, près d’une station de voitures, un homme de son âge, un bourgeois aux cheveux gris, pas très grand, un peu lourd, l’aborda. Ce fut si bref qu’ils n’eurent même pas le temps de crier. Un échange de mots, un bras qui se tend, un coup qui claque. Ils le virent chanceler et coururent.—Trop tard!

Ils l’étendirent sur un banc. Une foule, plus curieuse qu’émue (on en avait tant vu! on en avait tant lu!) se pressait, regardait:

—Qui est-ce?

—Un Défaitiste.

—Ça va bien, alors. Ces salauds nous ont fait assez de mal!

—Il y a plus grand mal que de souhaiter que la guerre finisse.

—Il n’y a qu’un moyen qu’elle finisse, c’est de la faire jusqu’au bout. Ce sont les pacifistes qui prolongent la guerre.

—Tu peux dire qu’ils l’ont causée. Sans eux, il n’y en aurait pas eu. Le Boche comptait sur eux...

Et Clerambault, dans une demi-conscience, pensait à la vieille femme, qui traînait son fagot au bûcher de Jean Huss... «Sancta simplicitas!»

Vaucoux n’avait pas fui. Il s’était laissé prendre des mains le revolver. On lui tenait les bras. Il restait immobile et regardait sa victime, qui le regardait. Tous deux pensaient à leurs fils.

Moreau menaçait Vaucoux. Impassible, raidi dans sa foi haineuse, Vaucoux dit:

—J’ai tué l’ennemi.

Gillot, penché sur Clerambault, le vit faiblement sourire, en regardant Vaucoux:

—Mon pauvre ami! pensait-il. C’est en toi qu’est l’ennemi...

Il referma les yeux... Les siècles passent...

—Il n’y a plus d’ennemis...

Clerambault goûtait la paix des mondes à venir.


Comme il avait déjà perdu connaissance, ses amis le portèrent dans la maison de Froment, qui était à quelques pas. Mais avant qu’ils entrassent, sa vie l’abandonna.

Ils l’avaient déposé sur un lit, dans la chambre à côté de celle où gisait, entouré de ses compagnons, le jeune paralytique. La porte restait ouverte. L’ombre de l’ami mort leur semblait auprès d’eux.

Amèrement, Moreau s’indignait de l’absurdité du meurtre qui, au lieu de frapper ou l’un des grands forbans de la réaction triomphante, ou l’un des chefs reconnus des minorités révolutionnaires, atteignait un homme inoffensif, indépendant, fraternel à tous, et presque trop porté à tout comprendre.

Mais Edme Froment dit:

—La haine ne se trompe pas. Un sûr instinct la guide... Non, elle a bien visé. Souvent, l’ennemi voit plus clair que l’ami. N’essayons point de nous faire illusion! Le plus dangereux adversaire de la société et de l’ordre établis, de ce monde de violences, de mensonges et de basses complaisances,—c’est, ce fut toujours l’homme de paix absolue et de libre conscience. Jésus n’a pas été mis en croix par hasard. Il devait être, il serait encore supplicié. L’homme de l’Évangile est le révolutionnaire, de tous le plus radical. Il est la source inaccessible, d’où jaillissent entre les brèches de la terre dure, les Révolutions. Il est le principe éternel de la non-soumission de l’Esprit à César, quel qu’il soit, à l’injuste Force. Ainsi se légitime la haine des valets de l’État, des peuples domestiqués, contre le Christ-aux-outrages qui les regarde et se tait, et contre ses disciples,—nous, les éternels réfractaires, les Conscientious Objectors aux tyrannies d’en haut comme à celles d’en bas, à celles de demain comme à celles d’aujourd’hui.—nous, les Annonciateurs de Celui plus grand que nous, qui portera au monde la parole qui sauve, le Maître mis au tombeau, qui «sera en agonie jusqu’à la fin du monde» et toujours renaîtra,—l’Esprit libre, le Seigneur Dieu.

Sierre, 1916—Paris, 1920.

NOTES:

[1]L’UN CONTRE TOUS” était le titre primitif sous lequel ce roman a été publié, d’abord, partiellement, en décembre 1917. Titre non sans ironie, qui s’inspire, en retournant les termes, de celui de La Boëtie: Le Contr’Un. Il ne doit point donner à penser que l’auteur ait l’extravagante prétention d’opposer un seul homme à tous les hommes. Mais il sonne l’appel au combat, nécessaire aujourd’hui, de la conscience individuelle contre le troupeau.

[2] «Puisque celui qui est détruit souffre, et que celui qui détruit ne jouit pas et bientôt est détruit pareillement, dis-moi ce qu’aucun philosophe ne sait dire: à qui plaît, ou à qui sert cette vie infortunée de l’univers, qui se conserve au détriment et par la mort de toutes les créatures qui le composent?» (Leopardi.)

[3] «Simon et moi, nous comprîmes alors notre haine des étrangers, des barbares, et notre égotisme où nous enfermons avec nous-mêmes toute notre petite famille morale. Le premier soin de celui qui veut vivre, c’est de s’entourer de hautes murailles; mais dans son jardin fermé il introduit ceux que guident des façons de sentir et des intérêts analogues aux siens.» (Un Homme libre.)

En trois lignes, trois fois cet «homme libre» exprime l’idée d’«enfermer»... «fermer»... «s’entourer de murailles»...

[4] «Les Leçons de Saint-Jean d’Acre», par Abd-Oul-Béha, recueillies dans sa prison par Laura Clifford Barney. Ce grand esprit universaliste, apparenté à celui de Tolstoy, dont il était le contemporain, fut le troisième chef du Bâbisme persan, ou Bébaïsme.