Réponse de l’Aimée

Ta parole, mon fils, est la pierre qu’un enfant lance contre le ciel. Elle ne m’atteint pas. C’est sur toi qu’elle retombe. Celle que tu outrages, qui usurpe mon nom, est l’idole que tu as sculptée. Elle est à ton image, et non pas à la mienne. La vraie Patrie est celle du Père. Elle est commune à tous. Elle vous embrasse tous. Ce n’est pas sa faute, si vous la rapetissez à votre taille... Malheureux hommes! Vous souillez tous vos dieux, il n’est pas une grande idée que vous n’avilissiez. Le bien qu’on veut vous faire, vous le tournez en poison. La lumière qu’on vous verse vous sert à vous brûler. Je suis venue parmi vous, pour réchauffer votre solitude. J’ai rapproché vos âmes grelottantes, en troupeaux. J’ai fait de vos faiblesses dispersées un faisceau. Je suis l’amour fraternel, la grande Communion. Et c’est en mon nom, ô fous, que vous vous détruisez!...

Je peine, depuis des siècles, à vous délivrer des chaînes de la bestialité. J’essaie de vous faire sortir de votre dur égoïsme. Sur la route du Temps, vous avancez en ahanant. Les provinces, les nations, sont les bornes milliaires qui jalonnent vos haltes essoufflées. C’est votre débilité qui seule les a plantées. Pour vous mener plus loin, j’attends que vous ayez repris haleine. Mais vous êtes si pauvres de souffle et de cœur que de votre impuissance vous vous faites une vertu; vous admirez vos héros, pour les limites auxquelles ils ont dû s’arrêter, épuisés, et non parce qu’ils ont su y atteindre les premiers! Parvenus sans effort au point où ces héros avant-coureurs sont tombés, vous croyez être des héros à votre tour!... Qu’ai-je à faire aujourd’hui de vos ombres du passé? L’héroïsme dont j’ai besoin n’est plus celui des Bayard, des Jeanne d’Arc, chevaliers et martyrs d’une cause à présent dépassée, mais d’apôtres de l’avenir, de grands cœurs qui se sacrifient pour une patrie plus large, pour un idéal plus haut. En marche! Franchissez les frontières! Puisqu’il faut encore ces béquilles à votre infirmité, reportez-les plus loin, aux portes de l’Occident, aux bornes de l’Europe, jusqu’à ce que pas à pas vous arriviez au terme et que la ronde des hommes fasse le tour du globe, en se donnant la main...

Misérable écrivain, qui m’adresses des outrages, redescends en toi-même, ose t’examiner! Je t’ai donné le pouvoir de parler pour guider les hommes de ton peuple; et tu en as usé pour te tromper toi-même et pour les égarer; tu as enfoncé dans leur erreur ceux que tu devais sauver, tu as eu le triste courage de sacrifier à ton mensonge ceux que tu aimais:—ton fils. Maintenant, pauvre ruine, oseras-tu du moins t’offrir en spectacle aux autres et dire: «Voilà mon œuvre, ne l’imitez pas!»—Va, et que ton infortune puisse éviter ton sort à ceux qui viendront après! Ose parler! Crie-leur:

«Peuples, vous êtes fous. Vous tuez la patrie, en croyant la défendre. La patrie, c’est vous tous. Vos ennemis sont vos frères. Embrassez-vous, millions d’êtres!»


Le même silence parut engloutir ce nouveau cri. Clerambault vivait en dehors des milieux populaires, où ne lui eût point manqué la chaude sympathie des cœurs simples et sains. D’un écho éveillé par sa pensée, il ne percevait rien.

Mais quoiqu’il se vît seul, il savait qu’il ne l’était point. Deux sentiments extrêmes, qui paraissaient contraires,—sa modestie et sa foi,—s’unissaient pour lui dire: «Ce que tu penses, d’autres le pensent. Ta vérité est trop grande, et tu es trop petit, pour qu’elle n’existe qu’en toi. Ce que tu as pu voir, avec tes mauvais yeux, d’autres yeux en reçoivent, comme toi, la lumière. En ce moment la Grande Ourse s’incline à l’horizon. Des milliers de regards la contemplent peut-être. Tu ne vois pas les regards. Mais la flamme lointaine les marie à tes yeux.»

La solitude de l’esprit n’est qu’une illusion. Amèrement douloureuse, mais sans réalité profonde. Nous appartenons tous, même les plus indépendants, à une famille morale. Cette communauté d’esprits n’est pas groupée en un pays, ou en un temps. Ses éléments sont dispersés à travers les peuples et les siècles. Pour un conservateur, ils sont dans le passé. Les révolutionnaires et les persécutés les trouvent dans l’avenir. Avenir et passé ne sont pas moins réels que le présent immédiat, dont le mur borne les regards satisfaits du troupeau. Et le présent, lui-même, n’est pas tel que voudraient le faire croire les divisions arbitraires des États, des nations, et des religions. L’humanité actuelle est un bazar de pensées; sans les avoir triées, on les a mises en tas, que séparent des clôtures hâtivement construites: ainsi, les frères sont séparés des frères, et parqués avec des étrangers. Chaque État englobe des races différentes, qui ne sont nullement faites pour penser et agir ensemble; chacune des familles ou des belles familles morales qu’on appelle des patries, enveloppe des esprits qui, en fait, appartiennent à des familles différentes, actuelles, passées, ou à venir. Ne pouvant les absorber, elle les opprime; ils n’échappent à la destruction que par des subterfuges:—soumission apparente, rébellion intérieure,—ou par la fuite:—exilés volontaires, Heimatlos. Leur reprocher d’être insoumis à la patrie, c’est reprocher aux Irlandais, aux Polonais, d’échapper à l’engloutissement par l’Angleterre ou par la Prusse. Ici et là, ces hommes restent fidèles à la vraie Patrie. O vous qui prétendez que cette guerre a pour but de rendre à chaque peuple le droit de disposer de soi, quand rendrez-vous ce droit à la République dispersée des libres âmes du monde entier?

Cette République, Clerambault, isolé, savait qu’elle existait. Comme la Rome de Sertorius, elle était toute en lui. Toute en chacun de ceux,—les uns aux autres, inconnus,—pour qui elle est la Patrie.


Brusquement, la muraille de silence qui bloquait la parole de Clerambault, tomba. Et ce ne fut pas la voix d’un frère qui répondit à la sienne. Où la force de sympathie eût été trop faible pour rompre les barrières, la sottise et la haine aveuglément firent une brèche.

Après quelques semaines, Clerambault se croyait oublié et songeait à une publication nouvelle, quand un matin Léo Camus tomba chez lui, avec fracas. Il était crispé de colère. Avec un front tragique, il tendit à Clerambault un journal grand ouvert:

—Lis!

Et, debout derrière lui, tandis que Clerambault lisait:

—Qu’est-ce que cette saloperie?

Clerambault, consterné, se voyait poignardé par une main qu’il croyait amie. Un écrivain notoire, en bons termes avec lui, collègue de Perrotin, homme grave, honorable, avait, sans hésiter, assumé le rôle de dénonciateur public. Bien qu’il connût depuis assez longtemps Clerambault pour n’avoir aucun doute sur la pureté de ses intentions, il le présentait sous un jour déshonorant. Historien habitué à manipuler les textes, il détachait de la brochure de Clerambault quelques phrases tronquées, et il les brandissait, comme un acte de trahison. Sa vertueuse indignation ne se fût point satisfaite d’une lettre privée; elle avait fait choix du plus bruyant journal, basse officine de chantage, dont un million de Français méprisaient, mais avalaient les bourdes, bouche bée.

—Ce n’est pas possible! balbutiait Clerambault, que cette animosité inattendue trouvait sans défense.

—Pas un instant à perdre! dit Camus. Il faut répondre.

—Répondre? Que puis-je répondre?

—D’abord, naturellement, démentir cette ignoble invention.

—Mais ce n’est pas une invention, dit Clerambault, en relevant la tête et regardant Camus.

Ce fut au tour de Camus d’être frappé de la foudre.

—Ce n’est pas...? Ce n’est pas...? bégaya-t-il, de saisissement.

—La brochure est de moi, dit Clerambault; mais le sens en est dénaturé par cet article...

Camus n’avait pas attendu la fin de la phrase pour hurler:

—Tu as écrit ça, toi, toi...!

Clerambault, essayant de calmer son beau-frère, le priait de ne pas juger avant de savoir exactement. Mais l’autre le traitait, à tue-tête, d’aliéné, et criait:

—Je ne m’occupe pas de cela. Oui, ou non, as-tu écrit contre la guerre, contre la patrie?

—J’ai écrit que la guerre est un crime, et que toutes les patries en sont souillées...

Camus bondit, sans permettre à Clerambault de s’expliquer davantage, fit le geste de l’empoigner au collet, et se retenant, il lui souffla à la face que le criminel, c’était lui, et qu’il méritait de passer illico en conseil de guerre.

Aux éclats de sa voix, la domestique écoutait à la porte. Mᵐᵉ Clerambault, accourue, tâchait d’apaiser son frère, avec un flot de paroles sur le mode suraigu. Clerambault, assourdi, offrait vainement à Camus de lui lire la brochure incriminée mais Camus s’y refusait avec fureur, disant qu’il lui suffisait de connaître de cette ordure ce que les journaux en exposaient. (Il traitait les journaux de menteurs; mais il ratifiait leurs mensonges.) Et, se posant en justicier, il somma Clerambault d’écrire sur-le-champ, devant lui, une lettre de rétractation publique. Clerambault haussa les épaules; il dit qu’il n’avait de comptes à rendre qu’à sa conscience,—qu’il était libre...

—Non! cria Camus.

—Quoi! Je ne suis pas libre, je n’ai pas le droit de dire ce que je pense?

—Non, tu n’es pas libre! Non, tu n’as pas le droit! criait Camus, exaspéré. Tu dépends de la patrie. Et d’abord, de la famille. Elle aurait le droit de te faire enfermer!

Il exigea que la lettre fût écrite, à l’instant. Clerambault lui tourna le dos. Camus partit, en frappant les portes, criant qu’il ne remettrait plus les pieds ici: entre eux, tout est fini.

Après, Clerambault eut à subir les questions éplorées de sa femme qui, sans savoir ce qu’il avait fait, se lamentait de son imprudence et lui demandait «pourquoi, pourquoi il ne se taisait pas? N’avaient-ils pas assez de malheur? Quelle démangeaison de parler? Et quelle manie surtout de vouloir parler autrement que les autres?»

Rosine rentrait d’une course. Clerambault la prit à témoin, il lui raconta confusément la scène pénible qui venait de se passer, et la pria de s’asseoir auprès de sa table, pour qu’il lui donnât lecture de l’article. Sans prendre le temps d’enlever ses gants et son chapeau, Rosine s’assit près de son père, l’écouta sagement, gentiment, et quand il eut fini, elle alla l’embrasser, et dit:

—Oui, c’est beau!... Mais, papa, pourquoi as-tu fait cela?

Clerambault fut démonté:

—Comment? Comment?... Pourquoi je l’ai fait?... Est-ce que ce n’est pas juste?

—Je ne sais pas... Oui, je crois... Cela doit être juste, puisque tu le dis... Mais peut-être que ce n’était pas nécessaire de l’écrire...

—Pas nécessaire? Si c’est juste, c’est nécessaire.

—Puisque cela fait crier!

—Mais ce n’est pas une raison!

—A quoi bon faire crier?

—Voyons, ma petite fille, ce que j’ai écrit, tu le penses aussi?

—Oui, papa, je crois...

—Voyons, voyons, «tu crois»?... Tu détestes la guerre, comme moi, tu voudrais la voir finie; tout ce que j’ai dit là, je te l’ai dit, à toi; et tu pensais comme moi...

—Oui, papa.

—Alors, tu l’approuves?

—Oui, papa.

Elle avait passé ses bras autour de son cou:

—Mais il n’y a pas besoin de tout écrire...

Clerambault, attristé, essaya d’expliquer ce qui lui semblait évident, Rosine écoutait, répondait tranquillement; et la seule évidence fut qu’elle ne comprenait pas. Pour finir, elle embrassa encore son père, et dit:

—Moi, je t’ai dit ce que je crois. Mais tu sais mieux que moi. Ce n’est pas à moi de juger...

Elle rentra dans sa chambre, en souriant à son père; et elle ne se doutait pas qu’elle venait de lui retirer son meilleur appui.


L’attaque injurieuse ne resta pas isolée. Une fois le grelot attaché, il ne cessa plus de tinter. Mais dans le tumulte général, son bruit se fût perdu, sans l’acharnement d’une voix, qui groupa contre Clerambault tout le chœur des malignités diffuses.

C’était celle d’un de ses plus anciens amis, l’écrivain Octave Bertin. Ils avaient été camarades au lycée Henri IV. Le petit Parisien Bertin, fin, élégant, précoce, avait accueilli les avances gauches et enthousiastes de ce grand garçon qui arrivait de sa province, aussi dégingandé de corps que d’esprit, les bras, les jambes qui n’en finissaient pas dans des vêtements trop courts, un mélange de candeur, d’ignorance naïve, de mauvais goût, d’emphase, et de sève débordante, de saillies originales, d’images saisissantes. Rien n’avait échappé aux yeux malins et précis du jeune Bertin, ni les ridicules ni les richesses intérieures de Clerambault. Tout compte fait, il l’avait agréé pour intime. L’admiration que lui témoignait Clerambault n’avait pas été sans influence sur sa décision. Pendant plusieurs années, ils partagèrent la surabondance bavarde de leurs pensées juvéniles. Tous deux rêvaient d’être artistes, se lisaient leurs essais, s’escrimaient en d’interminables discussions. Bertin avait toujours le dernier mot,—comme il primait en tout. Clerambault ne songeait pas à lui contester sa supériorité; il l’eût beaucoup plutôt imposée à coups de poing à qui l’aurait niée. Il admirait bouche bée la virtuosité de pensée et de style de ce brillant garçon, qui récoltait en se jouant tous les succès universitaires et que ses maîtres voyaient d’avance appelé aux plus hautes destinées,—ils voulaient dire: officielles et académiques. Bertin l’entendait bien ainsi. Il était pressé de réussir, et pensait que le fruit de la gloire est meilleur, quand on le mange avec des dents de vingt ans. Il n’était pas sorti de l’École qu’il trouvait moyen de publier dans une grande revue parisienne une série d’Essais, qui lui valurent une immédiate notoriété. Sans même prendre haleine, il produisit coup sur coup un roman à la d’Annunzio, une comédie à la Rostand, un livre sur l’Amour, un autre sur la Réforme de la Constitution, une enquête sur le Modernisme, une monographie de Sarah Bernhardt, enfin des «Dialogues des vivants», dont la verve sarcastique et sagement dosée lui procura la chronique parisienne dans un des premiers journaux du boulevard. Après quoi, entré dans le journalisme, il y resta. Il était un des ornements du Tout-Paris des lettres, quand le nom de Clerambault était encore inconnu. Clerambault, lentement, prenait possession de son monde intérieur; il avait assez à faire de lutter contre lui-même, pour ne pas consacrer beaucoup de temps à la conquête du public. Aussi, ses premiers livres, péniblement édités, ne dépassèrent pas un cercle de dix lecteurs. Il faut rendre cette justice à Bertin qu’il était des dix, et qu’il savait apprécier le talent de Clerambault. Il le disait même, à l’occasion; et tant que Clerambault ne fut pas connu, il se donna le luxe de le défendre,—non sans ajouter aux éloges quelques conseils amicaux et protecteurs, que Clerambault ne suivait pas toujours, mais que toujours il écoutait avec le même respect affectueux.

Et puis, Clerambault fut connu. Et puis, ce fut la gloire. Bertin, bien étonné, content sincèrement du succès de l’ami, un peu vexé tout de même, laissait entendre qu’il le trouvait exagéré et que le meilleur Clerambault était le Clerambault inconnu,—celui d’avant la renommée. Il entreprenait parfois de le démontrer à Clerambault, qui ne disait ni oui ni non, car il n’en savait rien, et ne s’en occupait guère: il avait toujours une nouvelle œuvre en tête.—Les deux vieux camarades étaient restés en excellents termes; mais ils avaient laissé leurs relations peu à peu s’espacer.

La guerre avait fait de Bertin un furieux cocardier. Autrefois, au lycée, il scandalisait le provincial Clerambault par son irrespect effronté pour toutes les valeurs, politiques ou sociales: patrie, morale, religion. Dans ses œuvres littéraires, il avait continué de promener son anarchisme, mais sous une forme sceptique, mondaine et lassée, qui répondait au goût de sa riche clientèle. Avec cette clientèle et tous les fournisseurs, ses confrères de la presse et des théâtres du boulevard, ces petits-neveux de Parny et de Crébillon junior, il s’érigea soudain en Brutus, immolant ses fils. Son excuse d’ailleurs était qu’il n’en avait pas. Mais peut-être le regrettait-il.

Clerambault n’avait rien à lui reprocher; aussi n’y songeait-il point. Mais il songeait encore moins que son vieux camarade l’amoraliste se ferait contre lui le procureur de la Patrie outragée. Était-ce seulement de la Patrie? La furieuse diatribe que Bertin déversa sur Clerambault décelait, semblait-il, un ressentiment personnel, que Clerambault ne s’expliquait pas. Dans le désarroi des esprits, il eût été compréhensible que Bertin fût choqué par la pensée de Clerambault et s’en expliquât avec lui, librement, seul à seul.—Mais, sans le prévenir, il débutait par une exécution publique. En première page de son journal, il l’empoignait, avec une violence inouïe. Il n’attaquait pas seulement ses idées, mais son caractère. De la crise de conscience tragique de Clerambault, il faisait un accès de mégalomanie littéraire, dont était responsable un succès disproportionné. On eût dit qu’il cherchât les termes les plus blessants pour l’amour-propre de Clerambault. Il terminait sur un ton de supériorité outrageante, en le sommant de rétracter ses erreurs.

La virulence de l’article et la notoriété du chroniqueur firent du «cas Clerambault» un événement parisien. Il occupa la presse pendant près d’une semaine, ce qui était beaucoup pour ces cervelles d’oiseaux. Presque aucun ne chercha à lire les pages de Clerambault. Cela n’était plus nécessaire: Bertin les avait lues. La confrérie n’a pas l’habitude de refaire un travail superflu. Il ne s’agissait pas de lire. Il s’agissait de juger. Une curieuse «Union Sacrée» s’effectua sur le dos de Clerambault. Cléricaux, jacobins, s’entendirent pour l’exécuter. Du jour au lendemain, sans transition, l’homme hier admiré fut traîné dans la boue. Le poète national devint un ennemi public. Tous les Myrmidons de la presse y allèrent de leur invective héroïque. La plupart étalaient, avec leur mauvaise foi constitutive, une invraisemblable ignorance. Bien peu connaissaient les œuvres de Clerambault, c’est à peine s’ils savaient son nom et le titre d’un de ses volumes: cela ne les gênait pas plus pour le dénigrer maintenant que cela ne les avait gênés pour le célébrer naguère, quand la mode était pour lui. Maintenant, ils trouvaient dans tout ce qu’il avait écrit des traces de «bochisme». Leurs citations étaient, d’ailleurs, régulièrement inexactes. Un d’eux, dans la fougue de son réquisitoire, gratifia Clerambault de l’ouvrage d’un autre, qui, blêmissant de peur, protesta aussitôt avec indignation, en se désolidarisant de son dangereux confrère. Des amis, inquiets de leur intimité avec Clerambault, n’attendirent pas qu’on la leur rappelât: ils prirent les devants; ils lui adressèrent des «Lettres ouvertes», que les journaux publièrent en bonne place. Les uns, comme Bertin, joignaient à leur blâme public une adjuration emphatique de faire son mea culpa. D’autres, sans recourir même à ces ménagements, se séparaient de lui en termes amers et outrageants. Tant d’animosité bouleversa Clerambault. Elle ne pouvait être causée par ses seuls articles; il fallait qu’elle couvât déjà dans le cœur de ces hommes. Quoi!... Tant de haine cachée!... Qu’avait-il pu leur faire?... L’artiste qui a du succès ne se doute pas que, parmi les sourires de l’escorte, plus d’un cache les dents qui guettent l’heure de mordre.

Clerambault s’efforçait de dissimuler à sa femme les outrages des journaux. Ainsi qu’un collégien qui escamote ses mauvaises notes, il guettait l’heure du courrier pour faire disparaître les feuilles malfaisantes. Mais leur venin finit par infecter l’air même qu’on respirait. Mᵐᵉ Clerambault et Rosine eurent à subir, de leurs relations mondaines, des allusions blessantes, de menus affronts, des avanies. Avec l’instinct de justice qui caractérise la bête humaine, et spécialement femelle, on les rendait responsables des pensées de Clerambault, qu’elles connaissaient à peine et qu’elles n’approuvaient pas. (Ceux qui les incriminaient ne les connaissaient pas davantage.) Les plus polis usaient de réticences; ils évitaient ostensiblement de demander des nouvelles, de prononcer le nom de Clerambault... «Ne parlez pas de corde dans la maison d’un pendu!...» Ce silence calculé était plus injurieux qu’un blâme. On eût dit que Clerambault avait commis une escroquerie, ou bien un attentat à la pudeur. Mᵐᵉ Clerambault revenait, ulcérée. Rosine affectait de ne pas s’en soucier; mais Clerambault voyait qu’elle souffrait. Une amie, rencontrée dans la rue, passait sur le trottoir opposé et détournait la tête, pour ne pas les saluer. Rosine fut exclue d’un Comité de bienfaisance, où elle travaillait assidûment depuis plusieurs années.

Dans cette réprobation patriotique, les femmes se distinguaient par leur acharnement. L’appel de Clerambault au rapprochement et au pardon ne trouvait pas d’adversaires plus enragés.—Il en a été de même partout. La tyrannie de l’opinion publique, cette machine d’oppression, fabriquée par l’État moderne et plus despotique que lui, n’a pas eu, en temps de guerre, d’instruments plus féroces que certaines femmes. Bertrand Russell cite le cas d’un pauvre garçon, conducteur de tramway, marié, père de famille, réformé par l’armée, qui se suicida de désespoir, à la suite des insultes dont le poursuivaient les femmes du Middlesex. Dans tous les pays, des centaines de malheureux ont été, comme lui, traqués, affolés, livrés à la tuerie, par ces Bacchantes de la guerre... N’en soyons pas surpris! Il faut, pour n’avoir pas prévu cette frénésie, être de ceux qui, tel jusqu’alors Clerambault, vivent sur des opinions admises et des idéalisations de tout repos. En dépit des efforts de la femme afin de ressembler à l’idéal mensonger imaginé par l’homme pour sa satisfaction et sa tranquillité, la femme, même étiolée, émondée, ratissée, comme l’est celle d’aujourd’hui, est bien plus près que l’homme de la terre sauvage. Elle est à la source des instincts et plus richement pourvue en forces, qui ne sont ni morales ni immorales, mais animales toutes pures. Si l’amour est sa fonction principale, ce n’est pas l’amour sublimé par la raison, c’est l’amour à l’état brut, aveugle et délirant, où se mêlent égoïsme et sacrifice, également inconscients et tous deux au service des buts obscurs de l’espèce. Tous les enjolivements tendres et fleuris, dont le couple s’efforce de voiler ces forces qui l’effraient, sont un treillis de lianes au-dessus d’un torrent. Leur objet est de tromper. L’homme ne supporterait pas la vie, si son âme chétive voyait en face les grandes forces qui l’emportent. Son ingénieuse lâcheté s’évertue à les adapter mentalement à sa faiblesse: il ment avec l’amour, il ment avec la haine, il ment avec la femme, il ment avec la Patrie, il ment avec ses Dieux; il a si peur que la réalité apparue ne le fasse tomber en convulsions qu’il lui a substitué les fades chromos de son idéalisme.

La guerre faisait crouler le fragile rempart. Clerambault voyait tomber la robe de féline politesse dont s’habille la civilisation; et la bête cruelle apparaissait.

Les plus tolérants étaient, parmi les anciens amis de Clerambault, ceux qui tenaient au monde politique: députés, ministres d’hier ou de demain; habitués à manier le troupeau humain, ils savaient ce qu’il vaut! Les hardiesses de Clerambault leur semblaient bien naïves. Ils en pensaient vingt fois plus; mais ils trouvaient sot de le dire, dangereux de l’écrire, et plus dangereux encore d’y répondre: car ce que l’on attaque, on le fait connaître; et ce que l’on condamne, on consacre son importance. Aussi, leur avis eût-il été, sagement, de faire le silence sur ces écrits malencontreux, qu’eût négligés, d’elle-même, la conscience publique, somnolente et fourbue. Ç’a été, pendant la guerre, le mot d’ordre généralement observé en Allemagne, où les pouvoirs publics étouffaient sous les fleurs les écrivains révoltés, quand ils ne pouvaient pas sans bruit les étrangler. Mais l’esprit politique de la démocratie française est plus franc et plus borné. Elle ne connaît pas le silence. Bien loin de cacher ses haines, elle monte sur des tréteaux pour les expectorer. La Liberté française est comme celle de Rude: gueule ouverte, elle braille. Qui ne pense pas comme elle, aussitôt est un traître; il se trouve toujours quelque bas journaliste, pour dire de quel prix fut achetée cette voix libre; et vingt énergumènes ameuteront contre elle la fureur des badauds. Une fois la musique en train, rien à faire qu’à attendre que la violence s’épuise par son excès. En attendant, gare à la casse! Les prudents se mettent à l’abri, ou hurlent avec les loups.

Le directeur du journal, qui s’honorait de publier, depuis plusieurs années, des poésies de Clerambault, lui fit dire à l’oreille qu’il trouvait tout ce vacarme ridicule, qu’il n’y avait pas dans son cas de quoi fouetter un chat, mais qu’à son grand regret, il se voyait obligé, pour ses abonnés, de l’éreinter... Oh! avec toutes les formes!... Sans rancune, n’est-ce pas?...—En effet, rien de brutal: on se borna à le rendre ridicule.

Et jusqu’à Perrotin—(piteuse espèce humaine!) qui, dans une interview, ironisa brillamment Clerambault, fit rire à ses dépens, et pensait en cachette demeurer son ami!

Dans sa propre maison, Clerambault ne trouvait plus d’appui. Sa vieille compagne, qui depuis trente ans ne pensait que par lui, répétant ses pensées avant même de les comprendre, s’effrayait, s’indignait de ses paroles nouvelles, lui reprochait âprement le scandale soulevé, le tort fait à son nom, au nom de la famille, au souvenir du fils mort, à la sainte vengeance, à la patrie. Quant à Rosine, elle l’aimait toujours; mais elle ne comprenait plus. Une femme a rarement les exigences de l’esprit; elle n’a que celles du cœur. Il lui suffisait que son père ne s’associât point aux paroles de haine, qu’il restât pitoyable et bon. Elle ne désirait point qu’il traduisît ses sentiments en théories, ni surtout qu’il les proclamât. Elle avait le bon sens affectueux et pratique de celle qui sauve son cœur et s’accommode du reste. Elle ne comprenait pas cet inflexible besoin de logique, qui pousse l’homme à dévider les conséquences extrêmes de sa foi. Elle ne comprenait pas. Son heure était passée, l’heure où elle avait reçu et rempli, sans le savoir, la mission de relever maternellement son père, faible, incertain, brisé, de l’abriter sous son aile, de sauver sa conscience, de lui rendre le flambeau qu’il avait laissé tomber. Maintenant qu’il l’avait repris, son rôle, à elle, était accompli. Elle était redevenue la «petite fille», aimante, effacée, qui regarde les grands actes du monde avec des yeux un peu indifférents, et dans le fond de son âme, comme la phosphorescence de l’heure surnaturelle qu’elle a vécue, qu’elle couve religieusement, et qu’elle ne comprend plus.


A peu près dans le même temps, Clerambault reçut la visite d’un jeune permissionnaire, ami de la famille. Ingénieur, fils d’ingénieur, Daniel Favre, dont la vive intelligence n’était pas bornée par son métier, s’était depuis longtemps épris de Clerambault: les puissantes envolées de la science moderne ont singulièrement rapproché son domaine de celui de la poésie; elle est devenue elle-même le plus grand des poèmes. Daniel était un lecteur enthousiaste de Clerambault; ils avaient échangé d’affectueuses lettres; et le jeune homme, dont la famille était en relations avec les Clerambault, venait souvent chez eux, peut-être pas uniquement pour la satisfaction d’y rencontrer le poète. Les visites de cet aimable garçon, âgé d’une trentaine d’années, grand, bien découplé, aux traits forts, au sourire timide, avec des yeux très clairs dans un visage hâlé, étaient bien accueillies; et Clerambault n’était pas seul à y trouver plaisir. Il eût été facile à Daniel de se faire affecter à un service de l’arrière, dans une usine métallurgique; mais il avait demandé à ne pas quitter son poste périlleux, au front; il y avait rapidement conquis le grade de lieutenant. Il profita de sa permission pour venir voir Clerambault.

Celui-ci était seul. Sa femme et sa fille étaient sorties. Il reçut avec joie le jeune ami. Mais Daniel paraissait gêné; et après avoir répondu tant bien que mal aux questions de Clerambault, il aborda brusquement le sujet qui lui tenait à cœur. Il dit qu’il avait entendu parler, au front, des articles de Clerambault; et il était troublé. On disait... on prétendait... Enfin, on était sévère... Il savait que c’était injuste. Mais il venait—(et il saisit la main de Clerambault avec une chaleureuse timidité)—il venait le supplier de ne pas se séparer de ceux qui l’aimaient. Il lui rappela la piété qu’inspirait le poète qui avait célébré la terre française et la grandeur intime de la race... «Restez, restez avec nous, à cette heure d’épreuves!»

—Jamais je n’ai été davantage avec vous, répondit Clerambault. Et il demanda:

—Cher ami, vous dites qu’on attaquait ce que j’ai écrit. Vous-même, qu’en pensez-vous?

—Je ne l’ai pas lu, dit Daniel. Je n’ai pas voulu le lire. J’ai craint d’être attristé dans mon affection pour vous, ou troublé dans l’accomplissement de mon devoir.

—Vous n’avez pas beaucoup de confiance en vous, pour craindre de voir ébranler vos convictions par la lecture de quelques lignes!

—Je suis sûr de mes convictions, fit Daniel, un peu piqué; mais il est certains sujets qu’il est préférable de ne pas discuter.

—Voilà, dit Clerambault, une parole que je n’attendais pas d’un homme de science! Est-ce que la vérité a rien à perdre à être discutée?

—La vérité, non. Mais l’amour. L’amour de la patrie.

—Mon cher Daniel, vous êtes plus téméraire que moi. Je n’oppose pas la vérité à l’amour de la patrie. Je tâche de les mettre d’accord.

Daniel trancha:

—On ne discute pas la patrie.

—C’est donc, dit Clerambault, un article de foi?

—Je ne crois pas aux religions, protesta Daniel. Je ne crois à aucune. C’est justement pour cela. Que resterait-il sur terre, s’il n’y avait la patrie?

—Je pense qu’il y a sur terre beaucoup de belles et bonnes choses. La patrie en est une. Je l’aime, moi aussi. Je ne discute pas l’amour, mais la façon d’aimer.

—Il n’y en a qu’une, dit Daniel.

—Et c’est?

—Obéir.

—L’amour aux yeux fermés. Oui, le symbole antique. Je voudrais les lui ouvrir.

—Non, laissez-nous, laissez-nous! La tâche est déjà assez dure. Ne venez pas nous la rendre encore plus cruelle!

En quelques phrases sobres, hachées, frémissantes, Daniel évoqua les images terribles des semaines qu’il venait de vivre dans la tranchée, le dégoût et l’horreur de ce qu’il avait souffert, vu souffrir, fait souffrir.

—Mais, mon cher garçon, dit Clerambault, puisque vous voyez cette ignominie, pourquoi ne pas l’empêcher?

—Parce que c’est impossible.

—Pour le savoir, il faudrait d’abord essayer.

—La loi de la nature est la lutte des êtres. Détruire ou être détruit. C’est ainsi, c’est ainsi.

—Et cela ne changera jamais?

—Non, dit Daniel, avec un accent de douleur obstinée. C’est la loi.

Il est des hommes de science, à qui la science cache si bien la réalité qu’elle enserre, qu’ils ne voient plus sous le filet la réalité qui s’échappe. Ils embrassent tout le champ que la science a découvert, mais jugeraient impossible et même ridicule de l’élargir au delà des limites qu’une fois la raison a tracées. Ils ne croient à un progrès qu’enchaîné à l’intérieur de l’enceinte. Clerambault connaissait trop bien le sourire goguenard, avec lequel des savants éminents, sortis des écoles officielles, écartent, sans autre examen, les suggestions des inventeurs. Une certaine forme de la science s’allie parfaitement à la docilité. Du moins, Daniel n’apportait à la sienne aucune ironie: c’était plutôt l’expression d’une tristesse stoïque et butée. Il ne manquait point de hardiesse d’esprit. Mais dans les choses abstraites. Mis en face de la vie, il était un mélange—ou, plus exactement, une succession—de timidité et de raideur, de modestie qui doute et de dureté de conviction. Un homme,—comme beaucoup d’hommes,—complexe, contradictoire, fait de pièces et de morceaux. Seulement, chez un intellectuel, surtout chez un homme de science, les pièces se juxtaposent, et l’on voit les sutures.

—Cependant, dit Clerambault, achevant tout haut les réflexions qu’il venait de faire en silence, les données de la science elle-même se transforment. Les conceptions de la chimie, de la physique, subissent depuis vingt ans une crise de renouvellement, qui les bouleverse en les fécondant. Et les prétendues lois qui régissent la société humaine, ou plutôt le brigandage chronique des nations, ne pourraient être changées! N’y a-t-il point place dans votre esprit pour l’espoir d’un avenir plus haut?

—Nous ne pourrions pas combattre, dit Daniel, si nous n’avions l’espoir d’établir un ordre plus juste et plus humain. Beaucoup de mes compagnons espèrent par cette guerre mettre fin à la guerre. Je n’ai pas confiance, et je n’en demande pas tant. Mais je sais avec certitude que notre France est en danger, et que si elle était vaincue, sa défaite serait celle de l’humanité.

—La défaite de chaque peuple est celle de l’humanité, car tous sont nécessaires. L’union de tous les peuples serait la seule vraie victoire. Toute autre ruine les vainqueurs autant que les vaincus. Chaque jour de cette guerre qui se prolonge fait couler le sang précieux de la France, et elle risque d’en rester épuisée pour jamais.

Daniel arrêta ces paroles, d’un geste irrité et douloureux. Oui, il le savait, il le savait... Qui le savait mieux que lui, que la France mourait, chaque jour, de son effort héroïque, que l’élite de la jeunesse, la force, l’intelligence, la sève vitale de la race s’en allait par torrents, et avec elle la richesse, le travail, le crédit du peuple de France!... La France, saignée aux quatre membres, suivait la route par où passa l’Espagne d’il y a quatre siècles,—la route qui conduit aux déserts de l’Escurial... Mais qu’on ne lui parlât pas de la possibilité d’une paix qui mît fin au supplice, avant l’écrasement total de l’adversaire! Il n’était pas permis de répondre aux avances que faisait alors l’Allemagne,—même pour les discuter. Il n’était même pas permis d’en parler. Et, comme les politiciens, les généraux, les journalistes, et les millions de pauvres bêtes qui répètent à tue-tête la leçon qu’on leur souffle, Daniel criait: «Jusqu’au dernier!»

Clerambault regardait avec une affectueuse pitié ce brave garçon timide et héroïque, qui s’effarait à l’idée de discuter les dogmes dont il était victime. Son esprit scientifique n’avait-il pas une révolte devant le non-sens de ce jeu sanglant, dont la mort pour la France comme pour l’Allemagne—et peut-être plus que pour l’Allemagne—était l’enjeu?

Si! il se révoltait, mais il se raidissait pour ne pas se l’avouer. Daniel adjura de nouveau Clerambault... «Oui, ses pensées étaient peut-être justes, vraies... mais, pas maintenant! Elles ne sont pas opportunes... Dans vingt ou cinquante ans!... Laissez-nous d’abord accomplir notre tâche, vaincre, fonder la liberté du monde, la fraternité des hommes, par la victoire de la France!»

Ah! le pauvre Daniel! Ne prévoit-il donc pas, dans le meilleur des cas, les excès dont se souillera fatalement cette victoire, et que ce sera au tour du vaincu de reprendre la volonté maniaque de revanche et de juste victoire? Chaque nation veut la fin des guerres, par sa propre victoire. Et de victoire en victoire, l’humanité s’écroule dans la défaite.

Daniel se leva, pour prendre congé. Serrant les mains de Clerambault, il lui rappela avec émotion ses poèmes d’autrefois où, redisant la parole héroïque de Beethoven, Clerambault exaltait la souffrance féconde... «Durch Leiden Freude...»

—«Hélas! Hélas! Comme ils comprennent!... Nous chantons la souffrance, pour nous en délivrer. Mais eux, ils s’en éprennent! Et voici que notre chant de délivrance devient pour les autres hommes un chant d’oppression...»

Clerambault ne répondit pas. Il aimait ce cher garçon. Ces pauvres gens qui se sacrifient savent bien qu’ils n’ont rien à gagner à la guerre. Et plus on leur demande de sacrifices, plus ils croient. Bénis soient-ils!... Mais si du moins ils voulaient bien ne pas sacrifier avec eux l’humanité entière!...


Clerambault reconduisait Daniel jusqu’à la porte de l’appartement, lorsque Rosine entra. Elle eut, en voyant le visiteur, un mouvement de surprise ravie. Le visage de Daniel s’éclaira aussi; et Clerambault remarqua l’animation joyeuse des deux jeunes gens. Rosine invita Daniel à revenir sur ses pas, pour reprendre l’entretien. Daniel fit mine de rentrer, hésita, refusa de se rasseoir, et, prenant une expression contrainte, il allégua un vague prétexte qui l’obligeait à partir. Clerambault, lisant dans le cœur de sa fille, insista amicalement pour qu’il revînt du moins une fois avant la fin de sa permission. Daniel, gêné, dit non, d’abord, puis oui, sans prendre d’engagement ferme, et finalement, pressé par Clerambault, il fixa un jour, et prit congé, d’une façon un peu froide. Clerambault rentra dans son cabinet et s’assit. Rosine restait debout, immobile, absorbée, l’air peiné. Clerambault lui sourit. Elle vint l’embrasser.

Le jour fixé passa, Daniel ne revint pas. On l’attendit encore le lendemain et le surlendemain. Il était reparti pour le front.—A l’instigation de Clerambault, sa femme alla, peu après, avec Rosine, faire visite aux parents de Daniel. Elles furent reçues avec une froideur glaciale, presque blessante. Mᵐᵉ Clerambault revint en déclarant qu’elle ne reverrait plus de sa vie ces malotrus. Rosine avait grand’peine à ne pas montrer ses larmes.

Dans la semaine qui suivit, arriva une lettre de Daniel à Clerambault. Un peu honteux de son attitude et de celle de ses parents, il cherchait moins à l’excuser qu’à l’expliquer. Il faisait une allusion discrète à l’espoir qu’il avait conçu de devenir, un jour, plus proche de Clerambault que par les liens de l’admiration, du respect, de l’amitié. Mais il ajoutait que Clerambault était venu jeter le trouble dans ses rêves d’avenir par le rôle regrettable qu’il avait cru devoir prendre dans le drame où se jouait la vie de la patrie, et par le retentissement que sa voix avait eu. Ses paroles, sans doute mal comprises, mais à coup sûr imprudentes, avaient revêtu un caractère sacrilège qui soulevait l’opinion. Parmi les officiers du front, comme chez ses amis à l’arrière, l’indignation était unanime. Ses parents, qui connaissaient le rêve de bonheur qu’il avait formé, y mettaient leur veto. Et quelle que fût sa peine, il ne se croyait pas le droit de passer outre à des scrupules, qui avaient leur source dans une piété profonde envers la patrie blessée. L’opinion ne pourrait concevoir qu’un officier qui avait l’honneur d’offrir son sang pour la France songeât à une union qu’on eût interprétée comme une adhésion à des principes funestes. Elle aurait tort, sans doute. Mais il faut compter toujours avec l’opinion. L’opinion d’un peuple, même excessive et injuste en apparence, est respectable; et c’était l’erreur de Clerambault de l’avoir voulu braver.—Daniel pressait Clerambault de reconnaître cette erreur et de la désavouer, d’effacer par de nouveaux articles l’impression déplorable produite par les premiers. Il lui en faisait un devoir—un devoir envers la patrie—un devoir envers lui-même—et (il laissait entendre) un devoir envers celle qui leur était à tous deux si chère.—Sa lettre se terminait par diverses autres considérations, où revenait deux ou trois fois encore le nom de l’opinion. Elle finissait par prendre la place de la raison et même de la conscience.

Clerambault songea en souriant à la scène de Spitteler, où le roi Epiméthée, l’homme à la ferme conscience, quand l’heure est venue de l’exposer à l’épreuve, ne peut plus mettre la main dessus, la voit qui décampe, la poursuit, et, pour la rattraper, se jetant à plat ventre, la cherche sous son lit. Et Clerambault pensa qu’on pouvait être un héros devant le feu de l’ennemi, et un tout petit garçon devant l’opinion de ses compatriotes.

Il montra la lettre à Rosine. Si partial que soit l’amour, elle fut blessée dans son cœur de la violence que son ami voulait faire aux convictions de son père. Elle pensa que Daniel ne l’aimait pas assez. Et elle dit qu’elle ne l’aimait pas assez, pour accepter de pareilles exigences: quand bien même Clerambault serait disposé à céder, elle ne le permettrait pas; car ce serait injuste.

Sur quoi, embrassant son père, elle affecta bravement de rire et d’oublier sa cruelle déconvenue. Mais on n’oublie pas le bonheur entrevu, tant qu’il reste la plus faible chance de le retrouver. Elle y pensa toujours; et même, après quelque temps, Clerambault sentit qu’elle s’éloignait de lui. Qui a l’abnégation de se sacrifier a rarement celle de n’en pas garder rancune aux êtres pour qui il se sacrifie. Rosine, malgré elle, en voulait à son père de son bonheur perdu.


Un phénomène bizarre se produisait dans l’esprit de Clerambault. Il était atterré, et, en même temps, affermi. Il souffrait d’avoir parlé, et il sentait qu’il allait de nouveau parler. Il ne s’appartenait plus. Son écrit le tenait, son écrit l’obligeait; à peine sa pensée était-elle publiée qu’il était lié par elle. L’œuvre jaillie du cœur rejaillit sur le cœur. Elle est née à une heure d’exaltation de l’esprit; cette heure, elle la prolonge et la reproduit dans l’esprit qui, sans elle, retomberait épuisé. Elle est le jet de lumière qui vient des profondeurs; elle est le meilleur de soi, et le plus éternel; elle entraîne le reste de la bête. L’homme, bon gré mal gré, marche, appuyé sur ses œuvres et remorqué par elles; elles vivent en dehors de lui, elles lui rendent sa vigueur perdue, lui rappellent son devoir, le guident et lui commandent. Clerambault voulait se taire. Et il réitéra.

Il n’en menait pas large.—«Tu trembles, carcasse, car tu sais où je vais te traîner», disait Turenne à son corps, avant la bataille.—La carcasse de Clerambault ne faisait pas plus fière mine. Pour être beaucoup plus humble, la bataille où il la menait, n’en était que plus rude: car il s’y trouvait seul et sans armée. Le spectacle qu’il s’offrait à lui-même, en cette veillée d’armes, était humiliant. Il se voyait à nu, dans sa médiocrité,—un pauvre homme timide de nature, un peu lâche, ayant besoin des autres, de leur affection, de leur approbation; il lui était affreusement pénible de rompre avec eux ses liens, d’aller tête baissée au-devant de leur haine... Serait-il assez fort pour résister?—Et les doutes, dispersés, revenaient à l’assaut. Qui le forçait à parler? Qui l’entendrait? A quoi cela servirait-il? N’avait-il pas l’exemple des plus sages qui se taisaient?

Et cependant, son cerveau résolu continuait de lui dicter ce qu’il devait écrire; et sa main l’écrivait, sans atténuer un mot. Il était comme deux hommes: l’un prostré, qui avait peur et criait: «Je ne veux pas aller me battre!»—l’autre qui, dédaigneux de convaincre le lâche, le traînait par le collet, et disait: «Tu iras!»

Ce serait toutefois lui faire trop d’honneur que penser qu’il agissait ainsi, par courage. Il agissait ainsi parce qu’il ne pouvait pas autrement. Quand même il eût voulu s’arrêter, il lui fallait marcher, parler... «C’est ta mission». Il ne comprenait pas, il se demandait pourquoi c’était lui justement qui avait été choisi, lui, poète de tendresse, fait pour une vie calme, sans lutte, sans sacrifices, tandis que d’autres hommes, vigoureux, aguerris, taillés pour le combat, ayant l’âme d’athlètes, restaient inemployés.—«Inutile de discuter. Obéis. C’est ainsi.»

La dualité même de sa nature le contraignait, une fois que s’imposait la plus forte des deux âmes, à se remettre à elle, tout entier. Un homme plus normal n’eût pas manqué de fondre les deux natures, ou bien de les combiner, de trouver un compromis qui satisfît ensemble les exigences de l’une et la prudence de l’autre. Mais chez un Clerambault, c’est tout l’un ou tout l’autre. Que la route lui plût ou non, une fois qu’elle était choisie il la suivait tout droit. Et, pour les mêmes raisons qui lui avaient naguère fait croire absolument à ce que tout le monde autour de lui croyait, il devait se montrer sans aucun ménagement, dès qu’il eut commencé de voir les mensonges qui l’abusaient. Ceux qui en étaient moins dupes ne les eussent pas démasqués.

Ainsi, le téméraire malgré lui engagea, comme Œdipe, la lutte avec le sphinx de la Patrie, qui l’attendait au carrefour.


L’attaque de Bertin attira sur Clerambault l’attention de quelques hommes politiques d’Extrême-Gauche, qui ne savaient trop comment concilier leur opposition au gouvernement (leur raison d’être) avec l’Union Sacrée, consentie contre l’invasion ennemie. Ils reproduisirent les deux premiers articles de Clerambault dans un de ces journaux socialistes, dont la pensée d’alors clapotait dans les contradictions. On y combattait la guerre, en votant les crédits. D’éloquentes affirmations internationales y coudoyaient le prône de ministres qui faisaient une politique nationaliste. Dans ce jeu de bascule, les pages de Clerambault, d’un lyrisme vague, où l’attaque était mesurée, et où la critique de l’idée de patrie s’enveloppait de piété, eussent gardé le caractère anodin d’une protestation platonique, si la censure n’en avait rongé les phrases, avec une ténacité de termite. La trace de ses dents désignait aux regards ce que la distraction générale eût laissé échapper. C’est ainsi que, dans l’article «A Celle qu’on a aimée», après avoir conservé le mot Patrie quand il paraissait, pour la première fois, accolé à une invocation d’amour, elle l’échoppait dans le reste du morceau, où il était l’objet d’appréciations moins flatteuses. Sa niaiserie ne voyait pas que le mot, gauchement recouvert par l’éteignoir, n’en luisait que mieux dans l’esprit du lecteur. Ainsi, elle contribua à donner quelque importance à un écrit qui en avait fort peu. Il faut ajouter qu’à cette heure de passivité universelle, la moindre parole de libre humanité prenait une ampleur extraordinaire, surtout quand elle portait un nom réputé. Le «Pardon demandé aux Morts», plus encore que l’autre article, était ou pouvait être, par son douloureux accent, contagieux à la masse des cœurs simples, que la guerre déchirait. Aux premiers indices qu’il en eut, le pouvoir, jusqu’alors indifférent, tâcha de couper court à la publicité. Assez avisé pour ne pas signaler Clerambault par une mesure de rigueur, il sut agir sur le journal, par les intelligences qu’il s’était ménagées dans la place. Une opposition contre l’écrivain se manifesta, au sein du journal même. Ils n’allaient pas, naturellement, lui reprocher l’internationalisme de sa pensée! Ils le traitèrent de sensiblerie bourgeoise.

Clerambault vint leur fournir des arguments, en apportant un troisième article, où son aversion de toute violence semblait incidemment condamner la Révolution comme la guerre. Les poètes sont toujours de mauvais politiques.

C’était une réplique indignée à l’«Appel aux Morts», que ululait Barrès, chouette grelottante, perchée sur un cyprès de cimetière.