IV
Veuillez, un moment, considérer ici le district inconnu de Kot-Kumharsen. Coupé dans toute sa longueur par l’Indus, il se trouvait situé sous la chaîne des montagnes de Khusru — rempart de terre inutile et de pierre écroulée. Il avait soixante-dix milles de long sur cinquante de large, nourrissait une population d’un peu moins de deux cent mille âmes, et payait jusqu’à concurrence de quarante mille livres d’impôts par an sur une étendue dont la plus grande moitié n’était qu’un désert véritable et sans espoir. Les cultivateurs n’étaient pas gens faciles ; les mineurs qui extrayaient le sel, l’étaient moins encore ; et les éleveurs de bétail, les moins faciles de tous. Un poste de police tout là haut à droite, et un minuscule fort de terre tout là haut à gauche, empêchaient la contrebande du sel et l’enlèvement du bétail dans la mesure où l’influence des agents du service civil ne pouvait rien faire ; et tout au fond à droite, sous le poste de police, se trouvait Jumala, le quartier général du district — piteux assemblage de granges blanchies au lait de chaux, louées au titre facétieux de maisons, exhalant la fièvre de frontière, laissant filtrer la pluie, et véritables rôtissoires en été.
C’était vers ce lieu que Grish Chunder Dé faisait route, pour y prendre officiellement la charge du district. Mais la nouvelle de sa venue l’avait précédé. Les Bengalis étaient aussi rares que les caniches parmi les simples habitants de la frontière, lesquels s’ouvraient réciproquement la tête à l’aide de leurs longues bêches, et honoraient impartialement les autels hindous et les autels mahométans. Ils affluèrent pour le voir, le désignant du doigt, et le comparant diversement à une vache pleine ou à un cheval fourbu, selon que suggérait leur étendue limitée de métaphore. Ils se moquèrent de sa garde policière, et voulurent savoir combien de temps les gros Sikhs allaient conduire les singes bengalis. Ils demandèrent s’il s’était fait accompagner de ses femmes, et lui conseillèrent sans ambage de ne point toucher aux leurs. Et comme si ce n’était assez, une vieille sorcière toute ridée lui cria du bord de la route, en faisant, à son passage, claquer ses misérables seins : « J’en ai allaité six, qui auraient pu en manger six mille de ton espèce. Le gouvernement les a tués à coups de fusil, et il a fait de cela un roi ! » Sur quoi un raccommodeur de charrues, à l’ossature énorme, turbanné de bleu, cria : « Ne perds pas espoir, ma mère ! Il se peut encore qu’il aille prendre la route de ceux que tu as perdus. » Et les enfants, ces brunes petites vesses-de-loup, regardèrent d’un œil curieux. C’était généralement une bonne affaire pour les enfants, que de s’égarer dans la tente d’Orde Sahib, où il suffisait de les désirer pour obtenir les gros pence ainsi que les histoires les plus authentiques, des histoires comme celles dont leurs mères elles-mêmes ne connaissaient que la première moitié. Non ! Ce gros homme noir ne pourrait jamais leur raconter comment Pir Prith avait arraché les dents œillères à dix démons, comment il se faisait que les grosses pierres se trouvaient toutes en rang au sommet des montagnes de Khusru, et ce qui arrivait si vous criiez par la barrière du village au loup gris, le soir : « Badl Khas est mort ! » En attendant, Grish Chunder Dé parlait avec autant de précipitation que d’abondance à Tallantire, — à la façon de ceux qui sont « plus anglais que les Anglais », — d’Oxford et du « pays », à l’aide d’un curieux fatras de savoir puisé dans les livres et ayant trait aux « bump-suppers », « cricket-matches », « hunting-runs », et autres sports impies de l’étranger. — Il nous faut prendre en main ces gaillards-là, dit-il une fois ou deux d’un air d’inquiétude ; prenez-les bien en main, et menez-les la bride haute. Nul profit, vous savez, à vous montrer mou dans l’administration de votre district.
Et, un instant plus tard, Tallantire entendit Debendra Nath Dé, qui fraternellement avait suivi la fortune de son parent et comptait, en sa qualité d’avocat, sur l’ombre de sa protection, murmurer en bengali :
— Mieux vaut poisson sec à Dacca qu’épées nues à Delhi. Mon frère, ces gens sont des démons, comme disait notre mère. Et il va vous falloir être toujours à cheval !
Ce soir-là, il y eut audience publique en une petite ville échouée à trente milles de Jumala, et le nouveau commissaire-délégué, en réponse aux compliments des fonctionnaires indigènes subalternes, y prononça un discours. Ce fut un discours mûrement réfléchi, qui n’eût point sans doute été sans valeur, si la troisième phrase n’en eût débuté par ces trois innocents mots : « Hamara hookum hai — c’est mon ordre. » Alors s’éleva, du fond de la grande tente où se trouvaient assis quelques propriétaires de la frontière, un rire qui grandit et où se mêlait le mépris, et le visage chétif et affilé de Debendra Nath Dé pâlit, et Grish Chunder, se tournant vers Tallantire, affirma :
— C’est vous, vous qui avez organisé cela.
Sur quoi le bruit des sabots d’un cheval retentit au dehors, et voici qu’entra Curbar, l’inspecteur de police du district, couvert de sueur et de poussière. Il y avait dix-sept mortelles années que l’État l’avait jeté dans un coin de la province, pour y réprimer la fraude du sel et y attendre une promotion qui n’arrivait jamais. Il avait oublié la façon de tenir propre son uniforme blanc, avait vissé des éperons rouillés dans des souliers vernis, et se couvrait indifféremment la tête d’un casque ou d’un turban. Aigri, vieilli, usé par la chaleur et le froid, il attendait d’avoir droit à la retraite suffisante qui l’empêcherait de crever de faim.
— Tallantire, dit-il, sans daigner faire attention à Grish Chunder Dé, venez un instant dehors. J’ai à vous parler !
Ils se retirèrent.
— Voici, continua Curbar. Les Khusru Kheyl ont surpris et abîmé une demi-douzaine de coolies sur le remblai du nouveau canal de Ferris, tué deux hommes et emporté une femme. Je ne vous aurais pas ennuyé de cette histoire — Ferris est à leur poursuite, ainsi que Hugonin, mon adjoint, avec dix hommes de police montée. Mais ce n’est qu’un commencement, j’imagine. Leurs feux s’allument sur les hauteurs d’Hassan Ardeb, et, si nous n’y mettons quelque hâte, notre frontière va flamber tout du long. Ils vont sûrement razzier les quatre villages Khusru de notre côté de la ligne ; voilà des années qu’il n’y a entre eux que de sales malentendus ; et vous savez que le Mullah Aveugle ne cesse de prêcher une guerre sainte depuis qu’Orde n’est plus. Quelle est votre opinion ?
— Dame ! fit Tallantire, d’un ton pensif. Ils n’ont pas perdu de temps. Pour moi, il me semble que je n’ai qu’à galoper au fort Ziar, et y prendre ce que je pourrai d’hommes afin de placer des piquets dans les villages de la plaine, s’il n’est pas trop tard. C’est Tommy Dodd qui commande le fort Ziar, je crois. Nous pouvons compter sur Ferris et Hugonin pour donner une leçon à ces bandits du canal, et… Non, nous ne pouvons pas faire garder ostensiblement le trésor par le chef de la police. Pour vous, retournez au canal. Je vais télégraphier à Bullows de s’en venir à Jumala avec une forte garde de police s’asseoir sur la caisse. Non pas qu’ils y toucheraient, mais cela fait bien dans le tableau.
— J’… j’… j’insiste pour savoir ce dont il s’agit, fit la voix du commissaire-délégué, lequel, au bout de quelques instants, avait suivi les deux interlocuteurs.
— Oh ! dit Curbar, qui, faisant partie de la police, ne pouvait comprendre que quinze années d’éducation dussent, en principe, faire d’un Bengali un fils de la Grande Bretagne. On s’est battu sur la frontière, et il y a des tas de gens tués. On va se battre encore, et il y aura encore des tas de gens tués.
— Pourquoi ?
— Parce que les quelques millions d’habitants qui grouillent dans ce district ne sont pas précisément vos amis, et croient que sous votre bénigne autorité ils vont pouvoir se payer du bon temps. M’est avis que vous feriez bien de prendre vos dispositions. Je n’agis, vous le savez, que suivant vos ordres. Que conseillez-vous ?
— Je… je vous prends tous à témoin que je n’ai pas encore assumé la charge du district, balbutia le nouveau commissaire-délégué, non plus à la façon des « Anglais plus anglais ».
— Ah ! je le croyais. Eh bien, comme je le disais, Tallantire, votre plan est le bon. Exécutez-le. Voulez-vous une escorte ?
— Non, rien qu’un cheval convenable. Mais, dites-moi, pour ce qui est de télégraphier au quartier général ?
— J’imagine, à la couleur de ses joues, que votre officier supérieur va expédier avant la fin de la soirée quelques télégrammes qui ne seront pas dans une musette. Qu’on le laisse faire, et la moitié des troupes de la province va nous arriver pour voir ce qu’il y a. Allons, filez, et prenez garde à vous — les Khusru Kheyl décousent de bas en haut, rappelez-le-vous. Hé, là ! Mir Khan, donne à Tallantire Sahib le meilleur des chevaux, et dis à cinq hommes d’accompagner à cheval le commissaire-délégué sahib bahadour[32] jusqu’à Jumala. Il y a de la presse.
[32] Bahadour est un titre additionnel (et ici moqueur) à celui de sahib.
Il y en avait ; et ce n’était pas en se cramponnant à la bride d’un homme de la police et en lui demandant le chemin le plus court, tout à fait le plus court, pour retourner à Jumala, que Debendra Nath Dé activait les choses. Or, l’originalité est fatale au Bengali. Debendra Nath eût dû rester avec son frère, lequel suivit jusqu’à Jumala la ligne du chemin de fer sans s’en écarter, en rendant grâce à des dieux totalement inconnus à la plus catholique des universités, de n’avoir point encore assumé la charge du district, et de pouvoir, en outre — heureuse ressource d’une race fertile ! — tomber malade.
Et je suis désolé de dire que lorsqu’il atteignit le but de sa course, deux policiers indigènes, non dépourvus d’un certain esprit de facétie vulgaire, et qui venaient de conférer ensemble tout en pilant du poivre sur leurs selles, arrangèrent une petite mise en scène pour le distraire. Cela consista d’abord à entrer l’un après l’autre dans sa chambre afin de lui donner de sinistres détails de guerre, lui montrer le grossissement de tribus diaboliques et altérées de sang, et l’incendie des villes. Ce fut presque aussi drôle, dirent ces chenapans, que de galoper aux côtés de Curbar après les fuyards afghans. Chacune de ces histoires tint celui qui les écoutait, à l’œuvre une demi-heure durant sur des télégrammes que le sac de Delhi eût à peine justifiés. A tout pouvoir capable de disposer d’une baïonnette ou de mettre en lieu sûr un homme mort de peur, Grish Chunder Dé adressa un appel télégraphique. Il était seul, ses collaborateurs avaient fui, et c’était pure vérité qu’il n’avait pas encore pris la charge du district. Les télégrammes eussent-ils été expédiés, qu’il eût pu se passer beaucoup de choses ; mais, comme le seul télégraphiste de Jumala était allé se coucher, et que le chef de gare, après un coup d’œil à ce formidable tas de papiers, découvrit que les règlements de chemin de fer interdisaient la transmission des messages impériaux, les agents de police Ram Singh et Nihal Singh ne virent rien à faire d’autre que de rouler le tout en forme d’oreiller, et très confortablement s’endormirent dessus.
Tallantire enfonça ses éperons dans le ventre d’un fougueux étalon pie, aux yeux bleu faïence, et se mit en devoir de franchir les quarante milles de chevauchée qui le séparaient du fort Ziar. Connaissant son district comme sa poche, il ne perdit pas de temps à chercher les raccourcis, et piqua droit à travers le riche pâturage jusqu’au gué où Orde était mort et avait été enterré. Le sol poudreux étouffait le bruit des sabots de son cheval, la lune projetait devant lui son ombre, comme un lutin inquiet, et le lourd serein le trempait jusqu’aux os. L’un après l’autre il dépassa le coteau, la broussaille dont il sentait la brosse sous le ventre du cheval, la route non empierrée où le feuillage en mèche de fouet des tamaris lui flagellait le front ; puis ce furent les surfaces illimitées de plaine fourrée de graminées et mouchetée de bétail assoupi, et encore le désert et encore le coteau ; et maintenant, l’étalon pie peinait dans le sable épais du gué de l’Indus. Tallantire n’eut conscience d’aucune pensée distincte jusqu’au moment où le nez du bac indolent atterrit sur la rive opposée, et où son cheval fit un écart à la vue de la pierre blanche qui recouvrait la tombe d’Orde. Alors il se découvrit, et cria de façon à se faire entendre du mort : « Ils remuent, mon vieux ! Souhaite-moi de la chance. » Dès le premier frisson de l’aurore il frappait à l’aide d’un étrier à la porte du fort Ziar, où cinquante sabres de ce régiment déguenillé, les Beshaklis du Bélouchistan, étaient censés garder les intérêts de Sa Majesté le long de quelques centaines de milles de frontière. Le fort en question se trouvait commandé par un sous-lieutenant, lequel, issu de l’ancienne famille des Derouletts, répondait, cela va sans dire, au nom de Tommy Dodd[33]. Tallantire le trouva affublé d’un vêtement de peau de mouton, secoué de fièvre comme un tremble, et en train d’essayer de lire l’état des indisponibles de l’infirmier indigène.
[33] C’est une coutume, plus ou moins bizarre, en Angleterre, d’affubler les gens de sobriquets, et particulièrement de changer le nom des personnes qui portent un nom connu. On retrouve cette coutume dans nos villages de Bretagne, où il est difficile de trouver l’habitant sous son véritable nom. (N. D. T.)
— Comment, vous voilà, à votre tour ! dit-il. Ma foi, nous sommes tous malades, ici, et je ne crois pas être en mesure de mettre trente hommes à cheval ; mais nous ne de… de… demandons pas mieux. Écoutez, quel effet cela vous fait-il, d’un piège ou d’un mensonge ?
Il jeta à Tallantire un bout de papier sur lequel on avait laborieusement écrit en gurmukhi ratatiné : « Nous ne pouvons retenir les jeunes chevaux. Ils prendront leur pâture après le coucher de la lune dans les quatre villages de frontière situés à la sortie de la passe de Jagai la nuit prochaine. » Puis, en anglais, d’une écriture courante : « Your sincere friend[34]. »
[34] Votre bien dévoué.
— Bon zigue ! fit Tallantire. Cela, c’est l’œuvre de Khoda Dad Khan, je vois. C’est la seule bribe d’anglais qu’il ait jamais pu se fourrer dans la tête, et il en est prodigieusement fier. Il travaille contre le Mullah Aveugle dans un intérêt personnel, le jeune traître !
— Je ne connais rien à la politique des Khusru Kheyl, mais, si vous êtes satisfait, je le suis. On a lancé cela par-dessus la porte, la nuit dernière ; et j’ai pensé que nous pourrions peut-être nous secouer un peu et voir ce qui en était. Oh ! nous y sommes de notre fièvre, ici, il n’y a pas d’erreur ! S’agit-il, selon vous, d’une grosse affaire ?
Tallantire lui expliqua le cas brièvement, pendant que Tommy Dodd tour à tour sifflait et tremblait la fièvre. Ce jour-là, il le consacra à la stratégie et à rendre le courage aux invalides, jusqu’à ce qu’on eût sous la main, à la tombée du jour, quarante-deux cavaliers, exténués, minés et le poil en désordre, que Tommy Dodd contempla avec orgueil, et auxquels il s’adressa en ces termes :
— Mes garçons ! Si vous mourez, vous irez en enfer. Donc, arrangez-vous pour rester en vie. Mais, si vous allez en enfer, cet endroit-là ne saurait être plus chaud que cet endroit-ci, et l’on ne nous dit pas que là-bas nous devions souffrir de la fièvre. En conséquence, n’ayez pas peur de mourir. Maintenant, foutez-moi le camp !
Sur quoi ils se prirent à rire, et s’en allèrent.