UNE DEMI-DOUZAINE DE TABLEAUX

« Certains hommes, lorsqu’ils deviennent riches, amassent des tableaux dans une galerie » : de leur vivant leurs amis les envient, mais à leur mort le marteau du commissaire-priseur disperse la collection dont l’authenticité est contestée.

Une façon bien meilleure de procéder, c’est d’étaler vos tableaux sur la terre entière et d’aller les contempler selon que la destinée vous le permet. Ainsi personne ne peut ni les voler ni les défigurer, et aucun revers de fortune ne peut vous acculer à une vente. Le soleil et la tempête chauffent et aèrent votre galerie gratuitement et, en dépit de tout ce qu’on a pu dire de sa crudité, la Nature n’est pas, à tout prendre, mauvais encadreur. L’idée qu’on ne vivra peut-être pas assez longtemps pour admirer certains trésors une deuxième fois apprend aux yeux à voir vite, tant que dure la lumière, et la possession d’une telle galerie fait naître en soi un très beau mépris pour les étalages dorés, les vagues barbouillages que l’on appelle tableaux.

Dans le Pacifique nord, à main droite lorsqu’on avance vers l’Ouest, se trouve suspendue une petite étude, sans valeur particulière comparée à quelques autres. La brume s’est abattue sur une étendue huileuse de mer délavée ; à travers la brume s’esquissent à peine les ailes de chauve-souris d’un vaisseau qui fait la pêche aux otaries. A l’avant-plan, bondissant, ou peu s’en faut, hors du cadre, une barque à rames, peinte dans les tons bleus et blancs les plus crus, arrive en surgissant par dessus la crête d’une houle. Un homme en jersey rouge-sang, chaussé de longues bottes et tout étincelant d’humidité, est debout à l’avant. Il tient en l’air le corps d’une otarie au ventre argenté, dont la peau ruisselle en gouttelettes d’eau comme autant d’adulaires. Or l’artiste qui saurait peindre cette brume argentée, ce reflet frétillant et huileux du bateau, les poignets rouge-saignant de l’homme, serait un véritable ouvrier.

Mais ma galerie ne court à présent aucun risque d’être copiée. J’ai fait, il y a trois ans, dans le lit pierreux d’un ruisseau, entre une rangée de trois cents petits dieux sculptés, couverts de lichen, et une bordure d’azalées flamboyantes, la rencontre d’un artiste qui était en train de jurer affreusement. Il avait cherché à peindre un de mes tableaux — tout simplement un grand rocher délabré par les eaux, et couronné de touffes de fleurs, avec, pour arrière-plan, une montagne encapuchonnée de neige. Naturellement, il n’avait pas réussi parce que la perspective faisant totalement défaut dans cet ensemble, il venait d’essayer d’en modifier les lignes pour que, dans son pays, elle y figurât tant soit peu. Mais nul ne peut faire tenir dans une chopine le contenu d’un litre. Les protestations élevées depuis que le monde est monde par tous les récipients contraints de trop recevoir ont réglé cette question-là depuis longtemps, et nous ont donné les théories de travail inventées par des instruments imparfaits en vue d’instruments imparfaits, qu’on appelle les Règles de l’Art.

Heureusement que ceux qui ont peint les tableaux de ma galerie sont nés avant que l’Humanité n’existât. Voilà pourquoi, loin d’être enfermés dans d’encombrants cadres dorés, ils sont disposés fort avantageusement entre des latitudes, des équinoxes, des moussons et autres choses analogues, de sorte que, même si l’on tient bien compte de la partialité qu’éprouve pour eux un propriétaire, on admettra qu’ils ne sont pas si mal après tout.

Là-bas, au sud où ne vont jamais les vaisseaux,

c’est-à-dire entre le talon de la Nouvelle Zélande et le Pôle Sud, il existe une marine qui montre un bateau à vapeur essayant de se rajuster au milieu de l’entre-deux des lames monstrueuses ; la lueur moite du jour mourant vient plus de l’eau que du ciel, et les vagues paraissent incolores à travers la bruine, seules deux ou trois crêtes blanches, côté du vent, émergent brusquement de la brume le long du flanc ruisselant du navire. Une lampe brûle dans la cabine de la barre, de sorte qu’une seule plaque de couleur jaune vient tomber sur les pistons peints en vert de la roue du gouvernail au moment où ils font tourner les chaînes. Une grosse vague a déferlé sur le pont. L’arrière du bateau se dresse dans une mousse d’écume soulevée par l’hélice qui sort de l’eau, et le pont, depuis la pompe jusqu’au gaillard d’avant, est submergé sous une nappe d’eau vert-gris, unie et lisse comme celle qui court au devant d’un moulin, sauf là où elle jaillit au-dessus du treuil et des mâts de charge.

En avant on ne voit rien que cette lueur blafarde ; à l’arrière le sillage interrompu s’en va fuyant loin sous le vent, véritable ficelle de cerf-volant coupée, qu’on aurait laissé tomber sur la mer. La seule trace de calme dans ce tumulte, c’est l’œil, fixe, et tel un bijou, d’un albatros qui avance tranquillement porté par le vent, indifférent et presque à portée de la main. C’est l’égoïsme monstrueux de cet œil qui crée le tableau. D’après toutes les règles de l’art, il devrait y avoir à l’arrière-plan un phare ou bien la jetée d’un port pour montrer que tout finira bien. Mais rien de pareil et peu importe à cet œil rouge que la chose qui se meut au-dessous de ses ailes immobiles survive ou succombe.

Le pendant de ce tableau se trouve suspendu dans l’Océan Indien et en dit long, mais n’en est pas plus mal pour cela. Ici vous avez une chaude lumière tropicale et un rivage revêtu de majestueux palmiers, qui se prolonge jusque dans une mer immobile, vaporeuse, fumante, polie jusqu’à étinceler de reflets bleus d’acier. Le long du rivage, cherchant comme la bête blessée cherche une tanière, se presse un bateau à vapeur chargé qui n’a jamais été construit pour faire de la vitesse. C’est pourquoi il laboure et arrache les vagues, les empile sous son avant, et n’arrive pourtant pas à les enfouir sous lui proprement. Des ballots, couleur claire, sont empilés autour des deux mâts, et ses ponts sont chargés et surchargés de passagers à la peau brune, depuis le gaillard d’arrière où ils gênent l’équipage jusqu’à l’avant où ils gênent le gouvernail.

La cheminée est peinte en bleu sur fond jaune, ce qui lui donne un air de fête n’allant pas très bien avec le pavillon noir — signe qu’il y a le choléra à bord — pendu à son grand mât. Il n’ose pas s’arrêter, il ne doit communiquer avec personne. La preuve, ce sont ces traînées d’eau de chaux qui coulent le long de ses flancs. Le voilà donc qui avance, frayant son chemin le long du rivage magnifique, lui, ses passagers grouillants, et la maladie qui en plein jour détruit et lui ronge le cœur.

Voici encore un tableau, le plus beau de ceux qui se trouvent dans toutes les salles orientales, avant d’en finir avec les eaux bleues de la mer. La plupart des nations de la terre sont en train de se disputer sous un large pan de toile blanche recouvrant un pont bondé de monde. Un bol en cuivre, très profond, plein de riz et d’oignons frits, et cause de la dispute, est renversé à l’avant-plan. Des Malais, des Lascars, des Hindous, des Chinois, toute la gamme des teintes raciales, depuis le safran jusqu’au noir de goudron, se débattent et se contorsionnent autour de cette pâture, tandis que leurs turbans et coiffures vermillon, cobalt, ambre et émeraude gisent à terre. Aplatis contre l’ocre jaune des pavois en fer à droite et à gauche, se trouvent des femmes et des enfants épouvantés, aux vêtements isabelle et turquoise, et à demi protégés par un amoncellement de literie renversée, de paillassons, de boîtes de laque rouge, de malles en bambou tressé où se mêlent des assiettes d’étain, des hukas en cuivre et en laiton, des pipes à opium en argent, des cartes à jouer chinoises, et assez d’accessoires pour affoler une demi-douzaine d’artistes. Au centre de cette foule d’hommes à moitié nus et furieux, le dos gras et nu d’un Birman, tatoué depuis la clavicule jusqu’au pagne de la ceinture de dessins contorsionnés, de diables rouges et bleus, attire d’abord l’œil. C’est un dos méchant. Au delà brille un kris malais ; un ara bleu au dos rouge et jaune enchaîné à une épontille étale ses ailes en face du soleil dans un paroxysme de terreur. Une demi-douzaine d’ananas rouge-or et de bananes qu’on a fait tomber de l’endroit où ils étaient suspendus pour mûrir gisent entre les pieds des combattants. Un des ananas a roulé jusqu’à la fourrure longue et brune d’un ours muselé. Son propriétaire, hindou à la barbe broussailleuse, se penche à genoux sur l’animal, sa mante rejetée en arrière découvrant un bras dur et brun, ses doigts prêts à défaire la boucle qui retient la muselière. Le coq du vaisseau, vêtu de blanc tacheté de sang, de la boucherie regarde ce qui se passe, et un chauffeur noir de Zanzibar ricane à travers les barreaux de la chambre de la machine, tandis qu’un rayon de soleil tombe en plein dans sa bouche rose. L’officier de service, homme aux favoris rouges, s’est agenouillé sur la passerelle pour regarder à travers le garde-fou, tandis qu’il fait passer de sa main gauche à sa main droite un long revolver mince et noir. La lumière fidèle du soleil qui met tout en place, prête à ses favoris et au duvet sur le dos de son poignet basané la couleur exacte du pot de cuivre, de la fourrure de l’ours, et des ananas foulés aux pieds. Pour compléter il y a la mer bleue au delà des bâches.

Trois années de travail acharné, sans compter les connaissances spéciales de toute une existence, seraient nécessaires pour copier — même pour copier — ce tableau-là. Monsieur un Tel, membre des Beaux-Arts, saurait sans aucun doute dessiner l’oiseau ; Monsieur un Tel (également membre de l’Académie) l’ours, et des centaines de messieurs la nature morte ; mais quel est l’homme qui saurait réunir l’ensemble et lui donner cette vie échevelée et bondissante de mouvement et de couleur ? Et y serait-il arrivé que quelque personne entre deux âges, venue de la province, qui n’aurait jamais vu un ananas sauf dans une assiette ni un kris sauf au musée de Kensington, viendrait raconter que ce tableau n’évoque en elle aucun souvenir et que par conséquent il ne vaut rien. Si cette galerie pouvait être léguée à la nation, il se pourrait qu’il y eut là un gain réel, mais la nation se plaindrait des courants d’air et du manque de chaises. Mais peu importe. Dans un autre monde nous verrons certains messieurs qui auront pour tâche de chatouiller le dos des porcs de Circé à travers toute l’éternité. En outre ils ne devront se servir que de leurs mains pour cette besogne.

Les salles japonaises, visitées et mises en ordre pour la deuxième fois, renferment plus de tableaux qu’on n’en pourrait décrire en un mois, mais la plupart d’entre eux sont petits et, la lumière toujours exceptée, se ramènent aux dimensions humaines. Cependant il en est un qui pourrait paraître difficile. C’était un cadeau inattendu, ramassé dans une ruelle de Tokio la nuit. La moitié de la ville se promenait, et les vêtements de tous les habitants étaient indigo, les ombres de même, tandis que la plupart des lanternes en papier étaient des taches rouge-sang. A la lumière de fumantes lampes à huile, les gens vendaient des fleurs et des arbustes, — diaboliques petits sapins nains, pêchers et pruniers arrêtés en pleine croissance, bouquets de glycine, taillés et élagués jusqu’à perdre toute ressemblance avec des plantes saines, grimaçant et se penchant hors de pots enduits d’un vernis vert. Dans le papillotement des flammes jaunes, ces invalides forcés et les visages jaunes qui émergeaient au-dessus d’eux vacillaient de-ci de-là fantastiquement mêlés ensemble. Lorsque la lumière s’arrêtait de trembler ils reprenaient leur fausse apparence de couleur verte jusqu’à ce qu’un souffle de vent chaud de la nuit parmi des lumières blafardes relançât une fois de plus toute la ligne dans une folle danse de diablotins, dont les ombres gambadaient sur les devants des maisons derrière eux.

A un coin de rue des hommes riches avaient rassemblé et laissé sans garde tout l’or, tous les diamants et tous les rubis de l’Orient, mais en s’approchant on s’apercevait que ce trésor n’était qu’un groupe de poissons d’or dans un bocal en verre : poissons jaunes, blancs et rouges, chacun possédant de trois à cinq queues en forme de fourches et des yeux très à fleur de tête.

Il y avait des écuelles de bois remplies de minuscules poissons vermeils où des petits enfants plongeaient leurs filets et leurs doigts, en poussant des cris pendant qu’ils pourchassaient quelque beauté particulière, tandis que les poissons effrayés battaient éperdument l’eau de leurs queues et soulevaient une multitude de petites perles. Les enfants portaient des lanternes affectant la forme de petits poissons rouges en papier, qui oscillaient à l’extrémité de minces lattes de bambous, et ces lueurs glissaient parmi la foule, pareilles à une constellation de minuscules étoiles qui se serait égarée. Lorsque les enfants se tenaient au bord d’un canal pour interpeller des amis invisibles qui se trouvaient en dessous dans des barques, ces lumières roses étaient symétriquement reflétées dans les eaux. Le rayonnement des mille petites lumières de la rue montait droit jusque dans les ténèbres au milieu du réseau des fils télégraphiques. Exactement à la lisière du miroitement indécis, sur une espèce de niche à pigeons, à quarante pieds au-dessus du sol, était assis un pompier japonais, enveloppé dans son manteau, montant la garde en cas d’incendie. Il ressemblait, et de façon désagréable, à quelque atrocité bulgare ou à quelque « déviation des lois de l’humanité » birmane, car il avait l’air figé et tout recroquevillé dans son perchoir. C’était là un superbe tableau et dont toutes les parties s’harmonisaient à merveille. Or, sans tenir compte de ces choses et d’autres encore, — qui toutes sans exception sont des merveilles et des miracles — la vaste généralité des gens se contente de rester dans des ateliers et, dans un jour qui n’est pas un jour, de fabriquer des études qu’on dénomme « spécimens de couleur », obtenues au moyen de pots et de bidons, de loques et de briques. Leur collection sans valeur coûte, en fin de compte, tout autant qu’un billet de première classe jusque dans des mondes nouveaux où les « proportions » sont données avec la lumière du soleil. Faire quelque chose parce que c’est, ou même pas, nouveau sur le marché, c’est commettre un péché, un péché qui entraîne avec lui son propre châtiment. Mais, malgré tout, il semble qu’il doit y avoir des choses à peindre dans ce bas monde, autres et supérieures à celles qui se trouvent, mettons, entre le cap Nord et Alger. Rien qu’eu égard au tableau, et ne tenant même pas compte du plaisir intense qu’on a à jouer la partie, peut-être cela vaudrait-il la peine de s’aventurer en dehors du cercle ordinaire des sujets et de voir… de voir ce qui arriverait. On a dit que lorsqu’un individu est capable de dessiner convenablement quelque chose, il peut s’attaquer à n’importe quoi. Au pis aller il ne pourra qu’échouer et il y a bien des choses au monde qui sont pires que l’insuccès. Parier, par exemple, lorsqu’on sait qu’on ne peut perdre, ou bien jouer avec des cartes truquées, est immoral et vous fait chasser des clubs. Au contraire, s’en tenir de propos délibéré à un seul travail bien défini où l’on est sûr de réussir et gagner de l’argent, passe pour être de la vertu, et vous ouvre les clubs. Il doit exister un moyen terme, comme il doit exister quelque part un célibataire sans situation ni réputation, ni autre vanité à perdre, qui désire ardemment connaître les possibilités de sa palette ici-bas. Celui-là fera ses malles et s’en ira bien au large, pour lutter avec des effets qu’il ne pourra jamais reproduire. Malgré tout son échec sera glorieux.

« LES CAPITAINES COURAGEUX »

Il y a loin de Yokohama à Montréal, et le rivage n’est pas attirant. Trois voyages sur cinq, le Pacifique Nord, trop grand pour rester complètement à ne rien faire, trop paresseux pour mettre en train une tempête, boude et fume comme une cheminée ; les voyageurs venant tout récemment des chaleurs du Japon s’étiolent dans le froid et une rosée visqueuse suinte des agrès. La grise monotonie de la mer ne rappelle en rien le chez-soi, étant encore neuve et pas accoutumée à la procession des quilles. Elle renferme un très petit nombre de tableaux et les meilleures d’entre ses histoires — celles qui se rapportent au braconnage de morses parmi les Kuriles et les mauvais quartiers russes — ne peuvent être livrées à la publicité. Il y a un homme à Yokohama qui dans une vie antérieure mettait le feu aux galions en compagnie de Drake. C’est un noble aventurier sur l’échelle la plus vaste, plein de ressources, — par instant sachant se tailler des royaumes, et sur les hautes mers un conquérant en même temps qu’un invétéré jouteur avec la Mort. Parce qu’il ne fait que fournir les peaux de phoques aux marchands en gros de son pays, la renommée de ses exploits, ses batailles brillantes, ses escapades plus brillantes encore, et sa très brillante stratégie seront perdues au milieu de schooners de soixante tonnes ou racontées seulement par des marins ivres auxquels personne ne prête créance. Or il est un grand Esprit assis sous les palmiers du Groupe des Navigateurs, à mille lieues de l’Équateur, qui, couronné de lauriers et de roses, assemble les perles de ces régions. Lorsqu’il aura fini avec ce qui se passe là-bas peut-être s’occupera-t-il des Mers Fumeuses et des Merveilleuses Aventures du Capitaine. — Et alors on aura une histoire qui vaudra la peine d’être écoutée.

Mais dès qu’on touche la terre ferme, la mer et tout ce qui se trouve sur elle paraissent irréels. Cinq minutes après que le voyageur a pris le train à Vancouver, la poésie de l’eau bleue cesse ; mais alors commence celle d’un genre différent — la vie du train qui finit par l’absorber comme la vie à bord. Quand on a roulé une semaine en wagon on peut se considérer comme faisant partie de la machine. On sait quand le train s’arrêtera pour prendre de l’eau, attendra pour recevoir des renseignements au sujet du viaduc qu’il aura à traverser, abandonnera le wagon restaurant, se glissera sur une voie de garage pour laisser passer le courrier destiné à l’Ouest, bramera à travers la nuit épaisse pour qu’on envoie une locomotive de remorque pour aider à gravir la rampe. Le renâclement, le cliquetis, et le gémissement des freins à air ont un sens pour lui, et il apprend à distinguer entre les bruits celui fait par une lampe mal ajustée, et celui que font désagréablement entendre les petites pierres sur un talus raide, le hoot toot !! qui fait se sauver de la voie les vaches errantes et le rugissement rauque de la locomotive lorsqu’elle franchit les signaux. En Angleterre le chemin de fer vint tard dans un pays tranquille entouré de toutes les terreurs de la loi et il est resté toujours depuis un peu en dehors de la vie quotidienne — un objet digne de respect. Dans ce pays-ci il s’en va les mains dans les poches, une paille à la bouche, sur les talons de la piste grossièrement tracée ou de la route de bûcheron, sorte d’impérieuse nécessité dépourvue de plate-forme ou de règlements, et que les gens malades et les jeunes enfants traitent avec une familiarité qui parfois se répercute sur le taux de la mortalité.

Il se trouva que dans notre train il y avait une fillette âgée de sept ans, qui honora de sa présence notre compartiment de fumeurs lorsque d’autres distractions manquaient, et c’est elle qui dit au conducteur : — Quand est-ce que nous changerons d’équipe ? Je voudrais bien cueillir des nénuphars — des jaunes — . Elle savait qu’une simple halte ne suffirait pas, mais qu’il lui faudrait l’arrêt régulier de quinze minutes, lorsqu’on enlevait du dernier wagon la boîte à outils peinte en rouge et qu’une équipe nouvelle montait dans le train. Le gros homme se pencha vers la petite Impudence : — Tu voudrais cueillir des nénuphars, eh ? Qu’est-ce que tu ferais si le train repartait et emmenait maman ? — Je prendrais le train suivant, répondit-elle, et je dirais au conducteur de m’envoyer à Brooklyn, c’est là que je demeure. — Mais supposons qu’il refuse ? — Il faudrait bien qu’il s’exécute, répondit la jeune Amérique. Je serais une enfant perdue.

Or, de la province d’Alberta à Brooklyn, E. U. A., il peut y avoir trois mille kilomètres. Une vaste étendue de cet espace date d’hier et se trouve parsemée de villes qui sont à toutes les phases imaginables de développement, depuis la ville n’ayant qu’un dépôt de locomotives ou deux longues huttes et un camp chinois quelque part dans les basses collines des Selkirks jusqu’à Winnipeg avec sa rue principale longue d’une lieue et ses journaux batailleurs. Actuellement il y a une épidémie de politique dans le Manitoba et l’on voit partout dans les villes des fanfares et des avis annonçant des réunions de comités. A cause de leur proximité avec les États-Unis elles ont attrapé par contagion l’habitude d’être mal embouchées, et multiples sont les accusations de brigue, de corruption et de mauvaise vie. Il est doux de découvrir une ville-enfant, qui n’a que trois hommes sachant imprimer, en train de lancer des jurons et des malédictions à travers les plaines illimitées comme si elle était un centre chrétien adulte.

Toutes les villes nouvelles ont leurs propres besoins à considérer et le premier de ceux-ci est une voie ferrée. Si la ville se trouve déjà sur une ligne, alors il en faut une nouvelle pour exploiter le pays plus à l’intérieur, mais ce qu’il faut, coûte que coûte, c’est une ligne. Pour l’obtenir elle vendrait son âme corrompue, pour s’indigner ensuite de ce que la voie ferrée devant laquelle elle s’était prosternée à plat ventre traverse maintenant l’endroit avec désinvolture et comme en pays conquis.

Chaque ville nouvelle se figure pouvoir devenir une Winnipeg, jusqu’au moment où l’attrait de la chose s’est un peu effacé, et le journal de l’endroit, laissant glisser les pattes d’arrière du Désespoir le long du mât de l’Orgueil, dit d’un air de défi : « Tout au moins un vétérinaire et une pharmacie ne seraient pas mal reçus dans notre ville ; en vérité cinq bâtiments nouveaux ont été érigés dans notre ville depuis le printemps. » De loin, rien de plus facile que de sourire de tout cela, mais il faut qu’il ait la tête solide celui qui sait garder son sang-froid lorsqu’une ville toute pareille à celle-ci — sorte d’aventurière — qui ne possède en tout que dix maisons, deux églises et une ligne de rails est prise de la folie des grandeurs. Le lecteur, en Angleterre, dira : « Fort bien, mais tout cela ce n’est que des mensonges. » Peut-être ; mais a-t-on menti lorsqu’il s’est agi de Denver, de Leadville, de Ballarat, de Broken Hill, de Portland, ou de Winnipeg, il y a vingt ans ; ou encore d’Adélaïde lorsque des lotissements ne trouvaient pas d’acquéreurs il y a moins d’une génération ? A-t-on menti au sujet de Vancouver, il y a dix ans, ou de Creede il n’y a pas vingt mois ? Guère, et c’est là ce qui fait que le passant prête l’oreille aux dires les plus fantastiques.

Tout est possible, surtout au milieu des Montagnes Rocheuses, où les minerais abondent dans les villes minières, les centres du pays à ranches, et les villes qui approvisionnent les régions agricoles. Il y a d’innombrables petits lacs dans les collines, enfouis dans les bois actuellement, qui avant vingt ans d’ici seront des rendez-vous d’été encombrés de monde. Vous autres en Angleterre vous ne vous faites aucune idée de ce que veut dire aux États-Unis « passer l’été », encore moins de l’argent qu’on dépense pendant les congés annuels. Les gens ont à peine commencé à découvrir l’endroit qui s’appelle les Sources Chaudes de Banff, à deux jours de voyage à l’ouest de Winnipeg. Sous peu on connaîtra une demi-douzaine d’endroits à moins d’une journée à cheval de Montréal, et c’est le long de cette voie-là que l’on gagnera de l’argent. A ce moment aussi on fera pousser du blé pour le marché anglais, à quatre cents kilomètres au nord des champs actuels à l’ouest, et la Colombie britannique, qui est peut-être le pays le plus beau au monde après la Nouvelle Zélande, possédera sa ligne à elle de bateaux de six mille tonnes qui ira jusqu’en Australie, et le spéculateur anglais ne gaspillera plus son argent sur des républiques sud-américaines instables, ni ne le donnera en otage aux États-Unis. Il le gardera dans sa famille ainsi que doit le faire un homme sage. Alors les villes qui aujourd’hui sont seules au milieu de la solitude, et dont certaines sont marquées sur la carte comme ports de Hudson Bay, deviendront de grandes villes parce que… mais c’est peine perdue que d’essayer de faire comprendre aux gens que réellement, nous possédons un Empire dont le Canada n’est qu’une seule partie, un Empire qui n’est pas borné par des statistiques d’élection au Nord et par des émeutes d’Eastbourne au Sud, un Empire qui n’a pas encore même été entamé.

Mais revenons-en aux villes nouvelles. Trois fois en une seule année la fortune est venue frapper à la porte d’un homme que je connais. Une fois à Seattle, lorsque cette ville n’était plus qu’une tache grisâtre après un incendie ; une fois à Tacoma, au temps où le tramway à vapeur déraillait deux fois par semaine ; et une fois à Spokane Falls. Mais dans le rugissement de la terre prise de la fièvre du développement rapide il ne l’entendit pas et elle s’en fut lui laissant seulement de la tendresse, presque de la faiblesse, pour toutes les villes nouvelles et le désir, heureusement limité par le manque d’argent, de perdre au jeu dans chacune d’elles. Parmi toutes les grandes émotions qu’offre la vie, il y en a peu qui puissent être comparées au tourbillon « boom » qui bat son plein. Et puis, malgré tout, c’est moral, parce que réellement vous méritez « vos bénéfices extravagants » par le labeur, la sueur et en veillant fort tard dans la nuit, en travaillant comme un forcené — ainsi que doivent faire tous les pionniers. Et songez donc à tout ce que cela renferme ! Ruée folle vers la nouvelle localité ; argent jeté comme autant de jetons pour tout juste se nourrir ; arrivée des wagons remplis d’où l’on projette au petit bonheur sur la plate-forme pas encore clouée toutes les matières premières d’une cité — hommes, bois de construction, bardeaux ; routes taillées à coups de hache et tracées au moyen de piquets à travers la face dénudée des solitudes ; unique lampe électrique de la ville dressée au milieu des cris et des exclamations, c’est-à-dire un arc non apprêté et grésillant au bout d’un mât de sapin non encore écorcé ; foule suante, bousculante, aux ventes de lotissement et qui hurle : « Donnez-le à la femme », cri qui arrête toutes les autres enchères lorsque la seule autre femme de l’endroit indique le prix qu’elle veut donner pour un lot ; bureaux de gérance de propriétés immobilières bondés ; les agents de ces bureaux eux-mêmes, romanciers à imagination prodigieuse, égarés là ; carte magnifique rose et bleue de la cité, suspendue dans l’estaminet avec toutes les voies ferrées de Portland à Portland se croisant dans son centre ; malédiction mal orthographiée contre ce « satané trou d’enfer » griffonnée sur le côté d’un fourgon égaré, par quelque individu qui a perdu son argent et s’en est allé ; conférences aux coins des rues des syndicats vieux de six heures établis par des hommes qui n’avaient pas encore vingt-cinq ans ; mépris, non voilé, pour la ville voisine également prise de la fièvre de développement et pour cela même absolument au-dessous de tout ; piétinement interminable des pieds pesants sur les trottoirs en bois, où parfois un étranger pris des affres de la conviction, se retourne vers un autre étranger, pour le saisir par les épaules et crier dans son oreille : — Seigneur Dieu ! n’est-ce pas superbe, n’est-ce pas merveilleux ? et enfin sommeil d’hommes complètement épuisés, trois par chambre dans l’hôtel qui n’est qu’une baraque où l’on lit sur une pancarte : « Repas, dix francs ; Rafraîchissements, 1 fr. 75 c. On ne blanchit pas. Le gérant ne répond de rien. » Est-ce que la simple liste de ces exposés vous laisse froid ? C’est possible ; mais c’est également possible de voir dans une nouvelle ville, au bout de trois jours, une douzaine au moins d’archevêques se disputant l’acquisition de lotissements avantageux comme jamais ils ne se seraient battus pour mitre ni pour crosse. Un « Boom » est contagieux comme l’est une panique dans un théâtre.

Au bout d’un certain temps tout se calme, et alors le charpentier, qui est aussi architecte, pourra appuyer ses bras nus sur le comptoir et les vendre au plus offrant, car les maisons poussent comme des champignons après la pluie. Les hommes qui ne construisent pas encouragent ceux qui construisent, parce que construire veut dire qu’on a confiance dans la ville, sa ville à soi ; à soi tout seul. Au diable toutes les autres villes quelles qu’elles soient ! Derrière la foule des hommes d’affaires le journal hebdomadaire de la ville agit comme un fouet sur un troupeau de bétail. On comble d’honneur, et toujours de la façon la plus extravagante, ceux qui sont vertueux — ceux qui font travailler, qui construisent des magasins, qui dépensent de l’argent ; on attaque avec sauvagerie et virulence les mauvais, c’est-à-dire celui qui « achète hors la ville », celui qui a l’intention de s’en aller, celui qui reste à ne rien faire ; le tout au moyen d’invites, d’encouragements en prose, en vers, en zincographie à l’adresse de tout ce monde extérieur qui préfère vivre dans des villes autres que la Nôtre.

Or l’éditeur, la plupart du temps, commence en mercenaire, et finit en patriote. Cela également est bien, bien humain. Quelques années plus tard, si la Providence est bonne, vient le revenu des placements judicieux. Peut-être la ville a-t-elle résisté à l’épreuve du « boom » et ce qui n’était que douve est maintenant de la brique de Milwaukee ou de la pierre de taille qui, bien que d’un dessin affreux, résistera aux intempéries. L’hôtel baraque est maintenant la Maison Une Telle, pouvant accommoder deux cents pensionnaires. Le gérant qui vous servait jadis en bras de chemise et était son propre commis d’hôtel, resplendit en drap fin, et vous oblige à lui rappeler votre première rencontre.

Des villas suburbaines ornent, plus ou moins, la plaine qui répugnait jadis à la fantaisie la plus libre (et la fantaisie était très libre dans les premiers temps). Des voitures traînées par des chevaux font entendre leurs clochettes là où le grand traîneau de la prairie s’embourbait en face du bar ; et maintenant il y a un chemin de fer de ceinture électrique qui paie des dividendes fabuleux. Alors, vous, qui vous sentez plus âgé que Mathusalem et deux fois plus important, vous sortez en ville et prenez un air de protection envers les choses en général, tandis que le gérant vous apprend la fortune colossale que vous auriez faite si vous étiez resté « fidèle à la ville ».

Ou bien le « boom » a fait fiasco et la ville elle-même est morte — morte comme le cadavre d’un jeune homme que l’on étend au matin sur la couche mortuaire. Le succès n’a pas justifié le succès. De dix mille habitants il n’en reste pas trois cents, et ceux-là vivent dans des huttes dans les faubourgs des rues en briques. L’hôtel avec ses appartements moisis n’est qu’une vaste tombe ; les cheminées des factoreries sont froides ; les villas n’ont pas de vitres, et l’herbe pousse au milieu des chaussées, narguant les annonces prétentieuses dans les boutiques vides. Il n’y a rien à faire sinon attraper des truites dans les cours d’eau que les égouts de la ville devaient contaminer. Une truite de deux livres est là à s’éventer à l’ombre du conduit souterrain principal où les aunes ont poussé peu à peu jusqu’à toucher le mur de la ville ; vous payez et, plus ou moins, vous faites votre choix.

Lorsqu’un homme a vu ces choses et quelques autres qui accompagnent un « boom » il peut dire qu’il a vécu et « parlé avec ses ennemis à la porte. » Il a entendu raconter à nouveau les Mille et une Nuits et il sait le sens intime de ce conte qui, au dire de certaines petites personnes, n’existe plus. En cela elles mentent effrontément, car Cortès n’est pas mort ni Drake, et quant à Sir Philip Sidney, il meurt tous les trois mois, si du moins vous savez où regarder. Les aventuriers et les « Capitaines courageux » du temps jadis ont seulement modifié un peu leur accoutrement, et changé leur métier pour être mieux en accord avec le monde dans lequel ils se meuvent. Clive revint du pays de Lobengula il y a quelques mois et affirma qu’il y existait un empire, mais ne rencontra cependant que très peu qui voulurent le croire. C’est dans une hutte de tôle ondulée, à Johannesburg, il y a dix ans, que Hastings étudia une carte de l’Afrique du Sud. Depuis lors il a considérablement modifié cette carte à l’avantage de l’Empire, mais le cœur de l’empire s’entiche d’urnes électorales et de mesquins mensonges. L’illustre Don Quichotte demeure aujourd’hui sur la côte nord de l’Australie où il a trouvé le trésor d’un galion espagnol coulé. De temps à autre il tue des nègres qui se cachent sous son lit pour le tuer, lui, à coups de lance. Le jeune Hawkins, avec un Boscawen plus jeune encore, qui lui servait de second à bord, faisait, jusqu’à l’année dernière, la chasse aux vaisseaux pirates autour de Tajurrah ; maintenant ils l’ont envoyé sur la côte de Zanzibar pour qu’il devienne, à force d’être grillé, amiral, et le vaillant Sandoval tient la « République » mexicaine à la gorge depuis au moins quatorze années. Les autres, importants personnages tous, qui n’ont guère peur des responsabilités, vendent des chevaux, ouvrent des chemins, boivent le sang gris, construisent des chemins de fer au delà des limites des bois, traversent à la nage des rivières, font sauter des souches d’arbres, créent des villes là où il n’y en avait pas, dans les cinq parties du monde. Seulement, les gens ne vous croient pas quand vous le leur racontez. Ils ont tout sous la main et sont beaucoup trop bien nourris. De sorte qu’ils disent de la réalité la plus terre à terre : « C’est du romantisme. Comme c’est intéressant » et de la réalité usée et rebattue : « Voilà du pur romantisme. » Ce n’est que le siècle à venir qui, passant en revue ses héros, reconnaîtra les nôtres.

En attendant, cette terre — nous en tenons une bonne tranche jusqu’à présent, — est remplie de choses étonnantes, de miracles, de mystères, de merveilles, et, faute de mieux, il est bon de circuler, de les voir toutes et d’en entendre parler.