CHAPITRE XV.
LA FIN.
L'ordre des Clairisses, dans lequel les deux soeurs avaient voulu faire leur noviciat, est la plus sévère de toutes les congrégations religieuses. Les nonnes, astreintes à une claustration absolue, ne se nourrissent que d'aliments maigres et cuits à l'eau, marchent pieds nus, et rivalisent presque de rigueur avec les trappistes.
Annetje et surtout Agathe, qui s'accusaient de leur amour pour leur beau-père comme d'un crime, se jetèrent avec la frénésie du désespoir dans les excentricités les plus violentes de cette vie d'expiation et de pénitence. Il fallut que l'abbesse modérât leur zèle fiévreux; il les entraînait au delà des bornes d'une règle qui pourtant dépassait presque les forces humaines.
Agathe marchait en avant dans cette voie, et sa soeur la suivait avec sa tendresse habituelle.
Naturellement, on devait craindre que des privations de toutes natures, les veilles, l'absence de distraction, des aliments grossiers et les rigueurs de la mortification n'achevassent d'altérer la santé déjà si frêle des deux jeunes filles. Loin de là, ces enfants, privées des soins et de la sollicitude de tous les instants dont les entouraient leur mère et chacun de ceux qui les approchaient, trouvèrent la force nécessaire pour ne point succomber sous le fardeau de cette nouvelle existence.
Une année entière s'écoula sans qu'elles reçussent une seule visite de leur mère et de leur famille, sans qu'une lettre leur parvînt, sans qu'un mot leur fût envoyé de tous les êtres aimés qu'elles avaient laissés à Anvers.
La règle le voulait ainsi.
Après cette année d'épreuves elles furent admises au noviciat.
L'abbesse les fit appeler près d'elle et les regarda quelque temps en silence, tandis que les deux soeurs, suivant la règle, se tenaient debout devant elle, les bras croisés sur la poitrine et la tête inclinée.
—Mes filles, leur dit enfin la vieille religieuse de sa voix lente, froide et sévère, l'année prescrite par notre règle vient de s'écouler pour vous. Persistez-vous à demander le voile de novice dans notre sainte maison?
Les jeunes filles s'inclinèrent profondément et dirent d'une voix ferme:
—Oui, ma mère, nous le requérons de votre bonté comme une grâce.
—Êtes-vous convaincues de la réalité de votre vocation?
—Oui, ma mère!
—La croyez-vous dépouillée de tout motif terrestre et humain? Ne me trompez pas, ne vous trompez pas vous-mêmes!
Elles gardèrent le silence.
—Je vous ai observées depuis votre entrée au couvent: il y a dans votre ardeur à la pénitence quelque chose de mystérieux! Comme votre mère spirituelle et votre supérieure, j'aurais le droit d'exiger de vous une confession complète et sans restriction: mais vous ne faites point encore partie l'ordre auquel j'appartiens; vous ne portez encore ni le voile blanc de novice, ni le voile noir de profès; je ne puis ni ne veux vous interroger à ce sujet! Vous pouvez encore rentrer dans le monde, et je n'ai que faire en ce cas de votre secret.
Agathe entr'ouvrit les lèvres pour parler, l'abbesse l'arrêta sévèrement:
—Silence! dit-elle; si j'avais voulu vous entendre, je vous aurais interrogée. Ecoutez mes ordres:
Avant de laisser prendre le voile de novice à une postulante, il est d'usage que celle-ci aille adresser ses adieux à sa famille, pour laquelle elle va mourir spirituellement, puisque désormais elle ne verra plus les personnes qui la composent, pas même sa mère! Tout entière au Seigneur, elle brise les liens terrestres, et peut à peine garder le souvenir de ceux qui furent ses proches par le sang. Vous allez quitter vos vêtements de postulantes et reprendre les habits mondains que vous avez quittés, il y a un an, quand vous avez été reçues dans cette maison. Vous partirez ensuite pour Anvers où vous passerez une semaine au milieu de votre famille. Si, pendant ce séjour, vous sentez dans votre coeur un regret, un seul, n'hésitez point! Pas de fausse honte! Songez qu'il y va de votre vie entière. Si, au contraire, au milieu du monde, de ses plaisirs et de ses attachements, votre âme aspire au cloître, si la pénitence, la solitude et la prière vous paraissent le souverain bonheur, alors venez à moi et au Seigneur, mes filles! Nos bras vous sont ouverts, et nos soeurs et moi nous élèverons avec joie vers le ciel un magnificat d'amour et de reconnaissance. Nous bénirons le bon Pasteur qui amène deux brebis de plus au troupeau de ses indignes servantes.
Annetje et Agathe s'agenouillèrent devant la supérieure, qui leur donna sa bénédiction, et qui les congédia par un geste silencieux.
Deux soeurs les attendaient à la porte de la cellule de l'abbesse, et les conduisirent dans une pièce voisine où elles les aidèrent à quitter leurs habits religieux et à revêtir les vêtements avec lesquels elles étaient arrivées au couvent.
Quand cette toilette fut terminée, un sourire éclaira le visage d'Annetje, une larme roula dans les yeux d'Agathe.
Arrivées au parloir, elles y trouvèrent leur confesseur, que l'abbesse avait fait prévenir. Le vieillard, à la vue des jeunes filles, ne put réprimer son attendrissement:
—Je n'ai point voulu prévenir votre mère, dit-il quand il se sentit un peu remis de son émotion; j'ai pensé qu'il valait mieux lui laisser la joie complète de la surprise d'une visite aussi peu attendue et aussi ardemment désirée. Cruelles enfants! Vous ne savez pas la tristesse que votre départ a laissé derrière vous!
Elles montèrent dans la voiture, la même qui les avait amenées autrefois, et les deux vigoureux chevaux qui formaient l'attelage se mirent en marche avec une vitesse qui, pour secouer un peu les jeunes voyageuses, ne leur en était pas moins agréable.
Annetje prit la main de sa soeur, et se penchant à son oreille, tandis que le prêtre, suivant son habitude, récitait sa bréviaire:
—Ma soeur! lui dit-elle d'une voix tremblante; ma soeur, ton coeur bat-il comme le mien? Oh! j'ai peur que le courage me manque en revoyant ma mère et mon pauvre vieux grand-père!
—Tais-toi! tais-toi! Repousse ces fatales pensées! murmura Agathe. Comme toi, l'Ange rebelle me les suggère, mais prie Dieu de me donner la force de les vaincre.
Au moment où la voiture s'était éloignée du couvent, le ciel était bleu, et le soleil jetait quelques rayons joyeux sur la campagne dépouillée par l'hiver.
Après une heure de route, des nuages sombres s'amoncelèrent dans les airs; le soleil disparut, tout prit un aspect froid et sinistre. Puis on vit peu à peu quelques flocons de neige voltiger çà et là et saupoudrer la route de leur poussière blanche et glacée. Tantôt le vent balayait cette poussière et l'emportait au loin; tantôt il la rapportait en tourbillons qu'il soulevait d'une manière à la fois folle et menaçante sur le passage de la voiture. Après quoi la poussière blanche resta immobile sur le pavé, le vent cessa, les nuages s'abaissèrent, et la neige vomie de leur sein tomba avec une telle abondance, que bientôt elle couvrit la route d'une couche épaisse dans laquelle s'étouffait le bruit des roues de la voiture. Il fallut même que les voyageurs cherchassent un abri et demandassent l'hospitalité dans une ferme qui se trouva sur leur chemin. Le cocher ne pouvait plus conduire ses chevaux aveuglés, comme lui, par la neige.
Deux heures s'écoulèrent avant que la voiture pût quitter son asile. La neige avait cessé de tomber, mais les roues tournaient péniblement dans le lit de glace amoncelé sur le sol.
Il était nuit close qu'il restait encore plus d'un tiers du voyage à terminer.
Enveloppées dans un même manteau prêté par le fermier chez qui elles s'étaient réfugiées, les deux soeurs se tenaient pressées silencieusement l'une contre l'autre. Tout à coup, Annetje serra la main de sa soeur. Elle venait d'apercevoir, au loin, briller les lumières qui annonçaient la ville d'Anvers. Impuissante à maîtriser ses émotions, Agathe laissa sortir de sa poitrine un cri d'impatience et de joie, tandis qu'Annetje, les yeux pleins de larmes, laissait aller sa tête sur l'épaule de sa soeur.
Enfin la voiture franchit les portes de la ville et commença à traverser les rues sans produire de bruit, car il était tombé au moins autant de neige à Anvers que dans la campagne. A peine entendait-on grincer les roues qui ne tournaient que lentement!
Les voyageurs étaient arrivés devant la porte du pavillon habité par Simon, et il fallait qu'il fissent encore un grand détour pour atteindre la porte principale de la maison.
—Mon père, dit Agathe au vieux prêtre, nous pouvons entrer par ce pavillon chez notre mère. Ne vous exposez point à de nouvelles fatigues en nous menant plus loin, daignez recevoir l'expression de notre reconnaissance pour toute la fatigue que vous a causée ce pénible voyage.
Le moine, qui se mourait de froid et qui n'en pouvait plus de lassitude, étendit la main sur le front des deux novices inclinées devant lui, et celles-ci, le coeur palpitant, s'élancèrent de la voiture avec une légèreté pleine de joie et de trouble.
Ce fut Annetje qui souleva le marteau de la porte. Comme on tardait un peu à venir, Agathe impatiente renouvela deux fois cet appel.
A la fin, la vieille Juive arriva tout essoufflée.
—Que le Ciel soit béni! dit-elle. Votre arrivée va causer à vos parents autant de surprise que de joie! Je cours prévenir dame van Maast.
—Non! Aziza, non! interrompit Agathe, puisqu'on ne nous attend point, laissez-nous le plaisir de causer à nos parents la joie d'une surprise.
Et repoussant la lumière que leur présentait la vieille femme, elles se prirent par la main et parcoururent, dans l'obscurité, cette habitation dont elles connaissaient jusqu'aux moindres détours.
Au moment de leur arrivée dans le jardin, la lune se dégagea un instant des nuages qui la couvraient, et jeta un pâle et furtif rayon sur la maison, qui semblait enveloppée d'un suaire. Aucun bruit ne se faisait entendre. Aucun mouvement ne troublait le silence profond de la nuit. Tout à coup, la lune et sa lueur disparurent, et les jeunes filles, au milieu d'une épaisse obscurité, se hâtèrent de traverser le jardin et de gagner le corps principal du logis.
A peine en avaient-elles franchi le seuil, que la voix de Toporoo arriva jusqu'à elles et les fit tressaillir. L'enfant du Mexique chantait, ou plutôt murmurait, comme d'habitude, un air mélancolique et monotone.
Agathe arrêta Annetje. Toutes les deux écoutèrent la chanson de Toporoo: c'était une mélodie qu'elles n'avaient jamais entendue. Voici ce qu'il disait:
Riez, riez, faites-nous un de vos beaux sourires!
Ils coûtent assez de larmes pour que vous n'en soyez pas avares.
Riez, riez, faites-nous un de vos beaux sourires!
Le bonheur que vous nous donnez est payé!
Oui, il est payé par le désespoir!
Riez, riez, faites-nous de vos beaux sourires!
Il y a dans le ciel un ange qui pleure:
Un ange qui se sent troublé jusqu'aux pieds de Dieu;
Un ange qui échangerait les félicités célestes
Pour entendre votre voix bégayer des mots inconnus,
Pour obtenir de vous une seule de vos caresses,
Pour recevoir un des regards d'amour que vous donnez,
Que vous donnez à celle qui vous tient dans ses bras!
Riez, riez, vos sourires coûtent assez cher!
Insoucieux et tout entiers aux joies de la vie,
Vous ne savez pas que le malheur,
Oui, que l'exil et le malheur
Sont déjà votre ouvrage fatal!
Puisse le sort détourner de vous l'expiation,
La juste expiation des malheurs que vous avez causés!
Riez, riez, faites-nous de vos beaux sourires!
Ils coûtent assez de pleurs, pour que vous n'en soyez point avares!
—Ma soeur, dit Annetje, je n'ose plus avancer! Je ne sais pourquoi cette chanson de Toporoo me glace d'épouvante! A qui s'adresse-t-elle donc?
Tout à coup, Toporoo, avec la finesse d'ouïe qui caractérise les hommes de sa race, entendit la voix de la jeune fille, et changeant le rhythme et les paroles de sa chanson:
Avez-vous du courage? Il vous en faut!
Demandez à la jeune fille au visage d'or,
Elle qui pleure dans le Ciel et qui, chaque nuit,
Se penche sur moi, pour me dire
Qu'elle est malheureuse et qu'elle souffre!
Avez-vous du courage? Il vous en faut!
Le courage vient du Ciel,
Et cependant la fille au visage d'or,
Sent son courage prêt à lui manquer dans le ciel!
Comme toutes les fois que les deux soeurs éprouvaient une vive émotion, Agathe prit la main de sa soeur, et serra convulsivement cette main tremblante; elle entraîna Annetje jusqu'à une porte vitrée, recouverte d'un léger rideau qui séparait du parloir la chambre de leur mère.
De là, elles pouvaient voir sans être vues, et elles plongèrent avidement leurs regards dans cette chambre, éclairée à la fois et par la clarté de la lampe et par les reflets qui s'échappaient de l'immense cheminée où brûlait un tronc d'arbre presque tout entier.
Leur mère se tenait assise près du foyer dans un grand fauteuil et contemplait avec amour un enfant qui commençait à s'endormir sur son sein. En face de leur mère, le vieux mynheer Borrekens berçait sur ses genoux un autre enfant du même âge, et qui présentait avec celui que tenait dame Thrée une ressemblance aussi merveilleuse et aussi complète que celle d'Annetje et d'Agathe.
Debout, le coude appuyé sur l'un des buffets de chêne qui meublaient l'appartement, Simon van Maast contemplait cette charmante scène, le sourire sur les lèvres et le bonheur dans les yeux. Les ineffables joies de la paternité lui avaient presque rendu toute la beauté de sa jeunesse: jamais les jeunes filles n'avaient remarqué dans ses traits l'expression radieuse qu'elles y voyaient resplendir. Il suivait avec ivresse les moindres mouvements des deux jeunes enfants, et de temps en temps il échangeait un regard de félicité avec Thrée, qui lui montrait en souriant l'enfant qu'elle tenait sur ses bras et celui qui se jouait sur les genoux de mynheer Borrekens.
Tandis que les deux novices, le coeur douloureusement serré, la poitrine palpitante, les yeux brûlants et les mains convulsivement enlacées, regardaient cette scène si remplie de douleur pour elles, un incident frivole en apparence vint mettre le comble à leur désespoir.
Lorsque leur mère déposa avec les plus tendres précautions, dans le berceau, l'enfant qui venait de s'endormir, aussitôt maître Bob s'élança sur le berceau et s'y plaça dans son attitude favorite de sphinx.
En même temps, le gros chien Drinck, la couleuvre Psylla enlacée autour de son cou, se leva paresseusement de la chaude place qu'il occupait devant le foyer, pour venir s'asseoir en face de l'autre enfant et mendier de lui un regard et une caresse.
Toporoo, accroupi dans un coin de la chambre, murmurait à voix basse l'une de ses chansons pour endormir l'enfant déposé dans le berceau, et baissait la voix à mesure qu'il voyait Thrée ralentir les mouvements du berceau qu'elle balançait doucement; non sans soulever de temps en temps les rideaux; non sans se pencher avec tendresse sur le trésor qu'elle venait d'y renfermer. Quand elle fut bien assurée qu'il dormait profondément, elle alla, sur la pointe des pieds, s'agenouiller devant l'autre enfant que tenait mynheer Borrekens, et lui tendit les bras en bégayant des mots tendres et confus.
Annetje, qui sentait ses forces l'abandonner, s'appuya sur sa soeur, qui pouvait à peine elle-même se soutenir. Malgré les efforts d'Agathe, elle poussa un gémissement sourd et tomba évanouie sur les dalles de marbre du parloir.
A ce bruit, Simon s'élança et trouva les deux soeurs défaillantes au seuil de la chambre. Il les prit dans ses bras, les déposa près du foyer, et, secondé par dame Thrée, il s'efforça par les soins les plus tendres de les rappeler à la vie.
Annetje reprit connaissance la première, et fondit en larmes lorsqu'elle se trouva, en rouvrant les yeux, dans les bras de sa mère.
Quand, à son tour, Agathe entr'ouvrit la paupière, Annetje passa le bras autour du cou de sa mère, et toutes les trois, confondues dans la même étreinte, elles mêlèrent leurs larmes et leurs caresses.
—Vous revoir! vous revoir après tant d'absence! murmurait Annetje; ma mère, ma bonne mère!
—Ah! le courage me manquera pour vous quitter encore une fois! s'écria
Agathe.
—Et moi! moi? n'y a-t-il pas une caresse, pas une parole pour moi? demanda le vieux Borrekens, qui, après avoir déposé dans les bras de Toporoo l'enfant qu'il tenait sur ses genoux, se hâtait de courir à ses petites-filles.
—O grand-père! grand-père! dirent-elles en couvrant de baisers ses cheveux blancs; grand-père, ne venez pas nous ôter le courage dont nous avons besoin!
—Non! non! reprit-il: écoutez la voix de votre coeur! Dieu ne peut exiger de votre jeunesse le sacrifice qu'un sentiment irréfléchi vous a entraînées à vouloir lui faire. Restez dans le sein de votre famille! Ne nous quittons plus!
—Ne nous quittons plus! répéta dame Thrée. Cruelles enfants, vous ne savez pas les larmes que vous m'avez coûtées!
Les deux soeurs se sentirent presque vaincues, et elles entourèrent de nouvelles étreintes plus convulsives et plus passionnées encore, leur aïeul et leur mère.
Tout à coup, un léger cri s'échappa du berceau où dormait l'un des enfants. Aussitôt, par un mouvement instinctif, dame Thrée se dégagea brusquement d'entre les bras de ses filles et courut au berceau. Mynheer Borrekens l'y suivit, Simon l'imita, et le gros chien Drinck les devança.
Ce n'était rien: l'enfant avait poussé un cri dans son sommeil et ne s'était même pas tout à fait éveillé.
Quand Thrée revint près de ses filles, celles-ci avaient repris leur pâleur et elles s'étaient adossées contre les ornements en chêne de la haute cheminée.
Elles ressemblaient ainsi à des fantômes plutôt qu'à des créatures humaines.
Dame Thrée baissa les yeux et mynheer Borrekens cacha son visage dans ses mains.
Il se fit alors un profond silence qui dura quelques minutes. Personne ne se sentait le courage de le rompre.
A la fin, Agathe rassembla toutes ses forces et s'agenouillant devant sa mère, tandis que sa soeur l'imitait instinctivement:
Ma mère et mon grand père, dit-elle, béni soit le Très Haut! bénie soit la bonté divine qui nous permet, à ma soeur et à moi, de nous consacrer au culte du Seigneur sans remords et sans la pensée que nous laissons derrière nous, dans notre famille, les regrets et l'isolement. Dieu, en nous appelant à lui, nous a remplacées près de vous, et vous a donné ces deux autres jumeaux qui font aujourd'hui votre joie et qui seront l'appui et l'orgueil de votre vieillesse.
Vous le voyez, le doigt divin se montre ici: dans huit jours nous retournerons dans notre cloître; nous y prononcerons les voeux éternels qui doivent à jamais nous séparer du monde et rompre tous nos liens charnels.
Et cependant, ajouta-t-elle avec une émotion qui faillit étouffer sa voix, et pourtant nos pensées, n'est-ce pas? ma soeur, nous ramèneront bien souvent vers vous! Ce sera pour demander à Dieu de vous combler de ses bénédictions; vous, ma mère, vous, mon cher aïeul, et vous aussi, Simon, vous qui avez apporté le bonheur à ma mère!
Elles se relevèrent, et se tenant par la main, elles déposèrent un baiser sur chacune des joues des deux enfants, puis elles se retirèrent dans leur petite chambre d'autrefois.
Là, elles se prosternèrent devant l'image de la Sainte Vierge à la place où elles avaient tant de fois prié dans leur enfance.
—Seigneur, dirent-elles, recevez-nous dans vos bras; il n'y a plus de place pour les deux orphelines dans leur propre famille! Vous êtes seul notre Père! Nous n'avons plus de mère que la Vierge divine! Seigneur, venez à notre aide et soyez notre soutien! Seigneur, donnez-nous la force et le courage!
Elles passèrent ainsi la nuit en prière.
Les huit jours d'épreuve imposés par la règle des Clairisses s'écoulèrent pour elles au milieu de douleurs sans nom et de tous les instants.
Elles ne trouvèrent de force et de résignation que dans la prière et dans la compatissante sympathie de Toporoo, qui savait si bien comprendre des douleurs inconnues même à leur mère.
Cette triste semaine écoulée, Agathe et Annetje repartirent pour Malines et pour le couvent des Clairisses, où elles prononcèrent les voeux qui les enchaînaient à jamais!…
Le couvent des Clairisses de Malines, comme la plupart des autres maisons religieuses des Pays-Bas, devint, en 1793, l'objet de déplorables profanations. On chassa violemment les pieuses filles qui l'habitaient, et on les rejeta dans le monde, auquel elles avaient renoncé pour toujours. Leur cloître, cette sainte et antique maison, si longtemps consacrée au Seigneur, passa de main en main, de brocanteur en brocanteur, et tour à tour, se transforma en caserne, en magasin à fourrage, en usine et en dépôt de fumiers. Elle finit par disparaître tout à fait lors des travaux immenses que nécessita rétablissement des chemins de fer, dont Malines forme le point central.
C'est à cette dernière époque de la décadence du couvent qu'un pieux antiquaire belge, dans les veines duquel coulent les dernières gouttes du sang de Rubens, fut assez heureux pour recueillir, parmi les ruines et les déblais de la nef abattue, une des pierres tumulaires, en marbre bleuâtre, qui pavaient le choeur.
Une inscription en langue latine, gravée sur cette pierre, apprend que la dalle funèbre a recouvert, pendant un siècle, la dépouille mortelle de deux clairisses, soeurs jumelles, et décédées le même jour et à la même heure, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans.
Ces Clairisses, dont les noms de religion étaient Johanna et Margarita, portaient autrefois, dans le monde, les noms d'Annetje et d'Agathe Borrekens.
Au bas de la pierre, on lisait distinctement ces mots en flamand:
LE BONHEUR N'EST POINT SUR LA TERRE.
Voilà tout ce qu'il reste des personnages de cette histoire, à l'exception toutefois de Rubens, qui a laissé tant de monuments glorieux de son génie.
Toutefois, la tradition a conservé le souvenir des destinées obscures de ces personnages et l'a transmis de génération en génération, jusqu'à celui qui vient de vous les raconter.
Hélas! ne faut-il point, aujourd'hui, se hâter de recueillir ces récits naïfs et ces douces légendes de la tradition? Chaque jour les idées positives ne viennent-elles pas les effacer, comme le laboureur qui arrache les fleurs pour semer des moissons?
La Belgique n'est plus qu'un vaste chemin de fer, qu'un marché immense, qu'une usine gigantesque! Elle a des artistes et des poètes; mais au milieu du tourbillon de ses affaires, du mouvement dévorant de son admirable industrie, et des mugissements de ses locomotives sans nombre et sans repos, elle n'a point le temps de se pencher vers eux, ne fût-ce qu'une minute, pour les écouter, sourire à leurs vers et laisser tomber sur leur front une feuille de sa couronne!
D'ailleurs, où se trouve donc aujourd'hui, en Europe, une place pour les poètes? une oreille attentive pour entendre leurs chants? Partout les révolutions surgissent et s'entrechoquent; partout leurs cris formidables éclatent et étouffent la douce mélodie de l'art! Partout, ainsi que le voulait Platon dans sa République, elles bannissent les poètes.
Qu'Homère renaisse aujourd'hui, il court grand risque de mendier comme aux temps héroïques; mais, hélas! nous doutons fort qu'il puisse trouver quelque part l'hospitalité, que du moins, alors, il rencontrait parfois!