III
La terre du Val-Fleury, appartenant au marquis de Croixville offrait la preuve de la supériorité de la magnificence sur le luxe. Elle contenait deux châteaux: l'un sur l'ancien modèle de nos fiefs féodaux; l'autre sur celui des plus élégants châteaux de l'Angleterre. Chacun des invités choisissait de ces deux habitations celle qu'il préférait. Là ils étaient servis à l'anglaise ou à la française, selon que les allées du parc étaient dessinées par le Nôtre, ou par Bérenger. Le matin, le principal serviteur passait dans tous les appartements, et disait:
Monsieur ou madame, votre intention est-elle de dîner à table ou chez vous?
Si l'on répondait:—Chez moi, il demandait:—Combien serez-vous de personnes? Dès qu'on le lui avait fait connaître, il disait:—Cela suffit, et il se retirait silencieusement.
A l'heure indiquée on voyait arriver un dîner exquis; et sauf plus de recherche qu'à sa propre table, on pouvait s'y croire chez soi et y jouir de tous les agréments d'une société intime et indépendante; cet usage fondé par le beau-père de M. de Croixville a été longtemps conservé par son fils. Immédiatement après le dîner, le chef de l'équipage de chasse se trouvait dans le premier salon, pour dire:
—Ces Messieurs veulent-ils chasser?
Et si une seule personne en témoignait l'intention, un moment après, on entendait les chiens aboyer et les chevaux piaffer; il en était de même pour la chasse à tir.
Quatre valets de chambre musiciens, dirigés par un artiste de l'Opéra, donnaient chaque soir un petit concert, qu'on était libre de fuir ou d'écouter.
Après le souper commençaient les parties de jeu; le châtelain, sans s'en mêler, faisait les appoints à la fin de chaque partie. C'était un valet de chambre caissier qui payait ou recevait à la volonté des joueurs.
Le vieux château français renfermait une immense bibliothèque dont les volumes étaient à la disposition des invités, à la seule condition d'inscrire leur nom à la place du livre qu'ils prenaient. Enfin jamais on n'a porté si loin la liberté hospitalière; mais ce qui doit plus surprendre encore, c'est la religion des convenances qui empêchait d'en abuser; le même jeune seigneur, criblé de dettes, à bout de mensonges pour extorquer de l'argent à un oncle, à un père ou à un tuteur, aurait rougi de ne pas remettre dans les vingt-quatre heures au sac de louis ouvert sur la cheminée, tout l'or qu'il y avait pris, et c'était à qui s'amuserait le plus spirituellement pour payer le président et son gendre de tous leurs frais. Comment le jeune et beau châtelain qui se connaissait si bien en plaisirs, n'aurait-il pas été le héros des plus jolies femmes de la cour.
A toutes les qualités d'un bon gentilhomme, M. de Croixville joignait tous les défauts d'un homme à la mode. Sa naissance, son rang, lui permettaient de certaines liaisons qu'un simple courtisan n'aurait osé former; car dans ce temps de préjugés, les mésalliances se toléraient en raison de la distance qui existait entre l'ami et ses compagnons de débauche, ou entre l'amant protecteur et sa maîtresse bourgeoise. L'amitié du régent pour l'abbé Dubois et l'amour de Louis XV pour madame du Barry, semblaient avoir érigé cet usage en principe.