IV
M. de Croixville, à l'exemple d'un grand seigneur trop populaire en ses amours, se reposait souvent des petits soupers de Mousseaux et des parties de chasse du Raincy, en venant faire sa cour à la reine et en parlant d'amour à la duchesse de Montévreux. Lorsque le marquis, connu par son goût pour les succès faciles, affichait une de ces passions respectueuses qui font ordinairement la gloire des femmes coquettes, il était sûr de la voir accueillie avec reconnaissance; pourtant cet amour était devenu, à l'époque dont nous parlons, un tribut tout d'admiration, qui n'attirait ni dangers, ni remords; les apparences avaient beau compromettre, n'importe, la femme la plus sage bravait la médisance pour captiver le coeur de M. de Croixville, et nulle n'hésitait, pour ainsi dire, à se perdre, en sûreté, pour lui.
Madame de Montévreux était déjà depuis près d'un an l'objet des soins empressés de M. de Croixville, lorsqu'elle s'aperçut de son admiration pour Ellénore qui touchait à sa quinzième année, de la préoccupation qui le dominait tant qu'elle était présente, et de la rêverie où il tombait dès qu'elle quittait le salon, à l'heure où les invités arrivaient; car il n'était pas d'usage alors de rencontrer de jeunes personnes dans le monde, on ne les y menait que peu de mois avant leur mariage, et il fallait être dans l'intimité des maîtres de la maison pour connaître leurs enfants.
C'était au moment consacré à leur coiffure que les femmes recevaient les hommes privilégiés; la présence obligée du coiffeur, celle d'une ou deux femmes de chambre ôtaient à ces visites du matin toute apparence de tête-à-tête et de rendez-vous. On y parlait des plaisirs de la veille, de ceux qu'on se promettait le soir, et l'adorateur le plus dévoué y venait apprendre d'un caprice bienveillant, ou sévère, la joie ou l'ennui de sa journée.
Ellénore assistait ordinairement à la toilette de madame de Montévreux. L'indépendance de son esprit, la manière piquante dont elle raisonnait ou déraisonnait sur les aventures qu'elle était loin de comprendre, amusaient à tel point la duchesse et ses amis, que les visites se prolongeaient souvent par le seul attrait de voir et d'entendre causer la charmante Ellénore.
Ce qui surprenait particulièrement en elle, c'était la véhémence de ses opinions politiques ou littéraires, sa profonde connaissance des sujets sérieux sur lesquels elle répondait, et l'éloquence qu'elle mettait dans la discussion. Cette application d'un esprit si jeune concentré sur des intérêts si graves, prouvait assez le goût d'Ellénore pour l'étude, et la nature forte de son caractère; il y avait dans sa prédilection pour la littérature anglaise, moins d'amour national que d'admiration pour de grand penseurs: nourrie de la lecture de leurs ouvrages, elle y avait puisé les principes d'une philosophie politique, dont on a fait depuis de sanglantes parodies. Sans connaître toute l'infériorité de sa position chez la duchesse de Montévreux, la fierté d'Ellénore accueillait avec avidité tout ce qui tendait à prouver la supériorité du mérite sur les supériorités de convention. L'instinct des protégés leur fait si vite deviner l'appui qui leur manque! ils se sentent de si bonne heure les sujets du caprice, que leur âme inquiète cherche un refuge chez tous les apôtres de l'indépendance.
Habituée à voir sa protectrice applaudir à ses moindres succès, quel fut l'étonnement d'Ellénore en s'apercevant de l'air sombre qui se peignait tout à coup sur les traits de madame de Montévreux, et de cette expression malveillante qui s'augmentait à chacun des éloges que M. de Croixville faisait des grâces de la jeunesse, de l'audacieuse inexpérience d'Ellénore! Celle-ci pensa d'abord qu'elle avait dit, sans s'en douter, quelque chose d'inconvenant; cette idée la rendit confuse, et la fit balbutier en répondant aux tendres flatteries que lui adressait le marquis. Ce trouble fut interprété par madame de Montévreux comme l'effet d'un sentiment qu'Ellénore pouvait ignorer tout en l'éprouvant, mais que la prudence d'une rivale devait empêcher de se développer.
A dater de ce moment, les manières de la duchesse avec Ellénore devinrent moins affectueuses; elle cessa de s'amuser à la parer, à lui choisir elle-même la robe ou le chapeau qui devait l'embellir; elle ne la fit plus monter avec elle dans sa calèche, lorsqu'elle allait se promener au Cours-la-Reine, et elle prit soin de lui donner un maître de dessin dont la leçon avait toujours lieu à l'heure où arrivait le coiffeur.
Pour le malheur d'Ellénore, M. de Croixville avait remarqué son absence, il s'en était plaint à la duchesse; ce reproche maladroit en avait amené de plus vifs et d'aussi bien fondés, et la pauvre enfant, cause innocente de fréquentes scènes de jalousie entre la duchesse et le marquis, s'épuisait en conjectures pour deviner ce qui lui avait fait perdre si subitement les bonnes grâces de sa protectrice.
Enfin, succombant au chagrin de se voir traitée si sévèrement, Ellénore se décide à demander à madame de Montévreux ce qui peut lui attirer ce cruel changement. Les larmes qui baignent son visage en faisant cette question, attendrissent un instant la duchesse; elle répond, en souriant, qu'elle ne sait pas de quel changement Ellénore veut parler, qu'elle n'a rien à lui reprocher, mais que ses manières avec elle devaient nécessairement se ressentir de la différence qu'on mettait entre un enfant et une jeune fille. Madame de Montévreux ajouta encore plusieurs raisons qui avaient pour but de rassurer Ellénore sur l'affection qu'elle lui portait; mais il y avait une contrainte visible dans les expressions amicales de la duchesse, le mot de protection revenait si souvent dans ses phrases arrangées que loin d'en avoir le coeur soulagé, Ellénore sortit de cet entretien plus affligée qu'elle ne l'était; car elle n'espérait plus rien d'une explication.
La bonté dédaigneuse de la duchesse venait de lui révéler cruellement sa condition près d'elle. Toutes ses illusions filiales venaient de s'évanouir, et l'état d'humiliation où la plongeait cette découverte abattit son courage. Elle tomba dans un de ces accès de désespoir qu'on dirait insensés, s'ils n'étaient trop souvent expliqués par de justes pressentiments. Madame de Montévreux ne lui avait adressé que des paroles amicales. Elle n'aurait pu se plaindre d'elle sans paraître ingrate; et cependant Ellénore, sentant son coeur oppressé, s'empressa de sortir pour lui cacher ses larmes.
La crainte d'être questionnée sur la cause de ses pleurs la détermina à descendre dans le jardin pour se livrer sans contrainte à sa tristesse. Assise sur le banc d'une petite allée sombre, elle méditait douloureusement sur le sort qui l'attendait dans ce brillant séjour lorsqu'elle aperçut M. de Croixville à l'autre bout de l'allée. Il s'était arrêté, et la regardait d'un air où la pitié semblait redoubler un vif intérêt.
Ellénore essuie aussitôt ses larmes, se lève et s'efforce de sourire en saluant M. de Croixville, puis elle se dispose à rentrer, mais il l'arrête, et s'excusant de son indiscrétion:
—Pardon, dit-il, vous pleuriez, je n'ai pas le droit de vous questionner; mais l'intérêt que vous inspirez à tout ce qui vous connaît, ne permet pas de vous savoir du chagrin sans s'inquiéter de ce qui le cause; à votre âge on s'afflige pour si peu! je suis certain que si j'étais assez heureux pour mériter votre confiance, je vous prouverais bientôt que vous avez tort de pleurer.
—Cela ne serait pas difficile, répondit Ellénore, car je ne sais vraiment pas d'où me vient cet accès de tristesse.
Ces mots, dits avec une légèreté affectée, n'abusèrent point M. de
Croixville.
—Ainsi, vous ne voulez pas m'avouer ce qui vous fait de la peine, dit-il, eh bien, je le devinerai, et vous ne retirerez d'autre profit de votre défiance que d'avoir offensé un ami, oui, un ami: ce mot vous étonne, vous êtes bien assez jolie, assez aimable pour qu'on soit votre adorateur. Mais mon ambition ne va pas jusque-là; de plus jeunes que moi vous adresseront assez d'hommages passionnés, moi je ne prétends qu'à votre amitié, et à la confiance que vous ne sauriez me refuser, puisque mon attachement pour les maîtres de cette maison m'a mis depuis longtemps dans la confidence de tout ce qui vous regarde. Je ne sais ce qu'on a fait pour vous; mais je sais aussi à combien de respects, de soins vous avez droit, et pour vous donner l'exemple de la confiance je vous dirai que, depuis quelque temps, il me semble voir moins d'affection dans la manière dont on vous traite.
—Ah! monsieur, vous vous trompez, dit Ellénore en détournant la tête pour ne pas laisser voir ses yeux qui se remplissaient de larmes.
—Non, je ne me trompe pas, et votre empressement à justifier ceux qui vous… affligent, dit M. de Croixville, après avoir hésité sur le choix d'une expression qu'il voulait adoucir, votre absence de l'appartement de madame de Montévreux, où je ne vous ai pas rencontrée depuis quinze jours, ce soin qu'on prend de ne plus vous mettre d'aucune de nos promenades, tout cela cache un motif blâmable. Vous n'avez pu vous attirer, par aucun tort, ce changement de conduite à votre égard; il est impardonnable, et malgré votre générosité à le nier, il frappe tout le monde; je respecte trop la noblesse de votre caractère pour insister sur une confidence qui lui coûterait; mais comme on ne peut prévoir les effets de cette malveillance que rien n'autorise, je tiens seulement à vous dire que si elle augmentait d'une manière intolérable, vous avez un ami qui saurait bien vous y soustraire, et cela sans que vous ayez à rougir de sa protection; car en offrant un asile à la fille du brave colonel Mansley, croyez bien que je n'oublierai jamais ce que son honneur eût exigé du mien.
En finissant ces mots, M. de Croixville serra la main d'Ellénore, comme il eût serré celle d'un ami, en s'engageant à lui par une promesse solennelle, et il la quitta sans attendre sa réponse. Il venait d'apercevoir la robe blanche de madame de Montévreux à travers les lilas qui bordaient l'allée. Par un de ces premiers mouvements où la crainte l'emporte sur la prudence, il fit signe à Ellénore de remonter par une allée tournante afin d'éviter la rencontre de la duchesse; mais la fierté d'Ellénore, et plus encore la conscience de sa conduite innocente, ne lui permirent pas de céder à l'avis que lui donnait M. de Croixville: éviter les regards de sa protectrice, c'était se donner un air coupable, et forte du courage qu'elle avait mis à la défendre contre les accusations de son ami, Ellénore passa près d'elle en la saluant respectueusement, et courut se renfermer dans sa chambre pour se livrer à toutes les réflexions que l'offre de M. de Croixville devait faire naître dans une âme orgueilleuse et vivement blessée.