V

L'idée de se savoir un appui contre la malveillance de madame de Montévreux rendit Ellénore plus calme, elle se promit de supporter avec plus de patience ce qu'elle appelait l'humeur capricieuse de sa bienfaitrice; et elle retourna chez la duchesse aux heures où elle avait l'habitude de s'y rendre.

D'abord elle fut frappée de la familiarité hautaine avec laquelle la duchesse lui parlait devant M. de Croixville, l'appelant à chaque minute pour lui demander son métier à broder, ses soies, son cordonnet, et laissant dix fois tomber son mouchoir pour le faire ramasser par Ellénore; puis, quand vint le coiffeur, la duchesse le renvoya en disant:

—Je ne sortirai point aujourd'hui, j'ai mal à la tête, une longue coiffure me fatiguerait; Ellénore arrangera mes cheveux, et me mettra ma baigneuse[2].

[Note 2: Sorte de bonnet négligé, qui était à la mode en ce temps.]

Enchantée d'être choisie pour soigner sa protectrice, et pour épargner quelque secousse à sa tête malade, Ellénore se met à la coiffer de son mieux, en touchant à peine de ses jolis doigts les cheveux qu'elle boucle.

—C'est bien, dit la duchesse. Maintenant, allez trouver mademoiselle
Adeline; je ne m'habillerai que dans une heure.

Ellénore, pensant qu'on la chargeait d'un ordre pour mademoiselle Adeline, sortit sans faire attention au ton qui avait accompagné les derniers mots de la duchesse.

Quand le mal passe la mesure, il est plus long à comprendre.

—Comme vous la traitez! dit M. de Croixville, quand il fut seul avec la duchesse.

—Je la remets à sa place, répondit-elle, et de la façon la plus douce; car j'entends qu'elle soit mieux traitée qu'aucune des femmes de ma maison. Mais il est temps de reprendre avec elle les manières convenables à son état.

Alors, se faisant le reproche d'avoir laissé prendre à Ellénore de fausses idées sur sa véritable condition, madame de Montévreux fit entendre clairement qu'elle allait lui faire prendre rang parmi ses femmes de chambre, avec le privilége d'être la mieux payée et la mieux logée.

—Oubliez-vous, dit le marquis, que le père de cette jeune fille était l'un des meilleurs officiers qu'ait jamais commandés le duc de Montévreux et que s'il était ici, il ne permettrait pas qu'on traitât ainsi l'enfant du brave Mansley?

—Mais qui vous parle de la maltraiter? reprit la duchesse en haussant les épaules. Ne sera-t-elle pas cent fois mieux chez moi, qu'elle serait chez personne! Je ne puis la surveiller, ni la doter, comme si elle était ma fille, et c'est lui rendre service que de la former au travail. Avec ses dispositions aux manières indépendantes il est bon de lui rappeler qu'elle ne possède rien et n'a droit à rien.

—Qu'à votre protection, madame, car la pauvre enfant ne l'a pas sollicitée; et en l'offrant à sa famille, vous avez pris l'engagement de la lui conserver toute votre vie: que deviendra-t-elle si vous la lui retirez? Sa beauté, son esprit, l'éducation que vous lui avez donnée seront autant de motifs pour conspirer sa perte.

—Sa beauté, son esprit, répéta la duchesse avec amertume, seront beaucoup moins en danger dans mon cabinet de toilette, et mieux gardés par mes femmes que dans mon salon.

—Mais à quoi bon lui avoir donné tous les talents d'une jeune personne comme il faut, si elle doit vivre avec vos femmes de chambre?

—Sans doute, il aurait mieux valu ne lui montrer qu'à coudre, mais il est encore temps de réparer ce tort, et de l'empêcher surtout de se laisser corrompre par les flatteries ridicules dont on enivre déjà son amour-propre. On veut lui persuader qu'elle a tout ce qui lui manque; eh bien, il est de mon devoir de l'éclairer et de la réduire à la seule condition qui lui en convienne.

On devine sans peine tout ce que tenta M. de Croixville, pour détourner la duchesse d'une résolution dont il redoutait les suites; mais chaque mot de sa part aigrissait encore plus l'humeur jalouse de madame de Montévreux et son désir d'humilier sa rivale; enfin, ne pouvant rien gagner sur son esprit, M. de Croixville la quitta fort en colère et en la rendant responsable de tout ce qui pourrait arriver. Malgré ces menaces, la duchesse continua à se faire servir par Ellénore.

Ce manége dura près de quinze jours, sans qu'Ellénore y vit autre chose qu'une fantaisie de malade; elle redoublait ses soins pour sa protectrice, en se félicitant de les lui voir préférer à tous les autres. Mais cette illusion ne pouvait se prolonger, car la duchesse de Montévreux voulait, avant tout, l'humiliation d'Ellénore.

Hélas! rien ne s'y opposait. La mort du commandant Mansley et de sa femme livrait leur pauvre enfant à l'autorité, au caprice de celle qui s'était dite sa bienfaitrice, et l'absence du duc de Montévreux la privait du seul appui qu'elle eût trouvé contre la fureur jalouse de la duchesse.

Un jour, en traversant les antichambres de l'hôtel de Montévreux, M. de Croixville entendit sangloter et rire aux éclats; ces bruits différents venaient de la salle de bain d'un côté, et de l'office de l'autre; les domestiques riaient de ce rire éclatant dont les envieux se servent pour humilier leurs supérieurs; ils mettaient un couvert de plus à leur table en disant:

—C'était bien la peine d'être si fière, de faire si bien la dame, pour finir par dîner avec nous.

Le marquis n'en entendit pas davantage, il courut vers la salle de bains; il y trouva Ellénore fondant en larmes et se désolant de l'absence du duc de Montévreux qui était encore à Londres.

—Ah! s'écria-t-elle, s'il était ici il ne souffrirait pas qu'on traitât aussi indignement la fille de son camarade d'armes, mais je mourrai plutôt de faim que de m'asseoir à la table de ses gens. Non, j'irai travailler, j'irai demander l'aumône s'il le faut, mais je ne resterai pas plus longtemps dans une maison où l'on veut…

—Suivez-moi, interrompit M. de Croixville en s'emparant du bras d'Ellénore; suivez-moi, c'est au nom de votre père que je vous l'ordonne. Je vous jure sur l'honneur de vous mettre en sûreté contre la puissance qui veut vous tyranniser, vous flétrir, et de vous entourer de tout le respect que votre naissance et votre caractère méritent.

—Ah! monsieur, je n'ai plus d'espoir qu'en vous, dit Ellénore en suffoquant de larmes, menez-moi dans un couvent; là je serai la servante; là je supporterai toutes les humiliations qui honorent; mais vivre dans ce monde odieux, y souffrir l'insolence, la protection trompeuse, l'insulte, le mépris; non il vaut mieux mourir.

En parlant ainsi, le regard d'Ellénore prenait une expression farouche, le désespoir seul l'animait.

M. de Croixville frémit en devinant la pensée d'Ellénore, et il l'entraîna dans sa voiture avant qu'elle eût le temps de s'apercevoir de sa démarche, tant elle était préoccupée de l'idée de mettre fin à une existence qu'elle pressentait devoir être trop malheureuse.

—Chez madame Gerbourg, dit le marquis à son valet de pied, et peu de temps après la voiture s'arrêta devant la porte d'une jolie maison dans la rue de Verneuil; le marquis monta d'abord, puis il redescendit accompagné d'une femme âgée et d'un air fort respectable; elle engagea Ellénore à la suivre chez elle, et là l'ayant fait asseoir:

—M. le marquis vient, dit-elle, de m'apprendre mademoiselle, le motif qui vous fait chercher un asile chez moi; avant de nous rendre au Val-Fleury, je vous l'offre de bon coeur, tout en regrettant que mon appartement ne soit pas plus agréable, mais c'est un pied-à-terre que j'habite rarement. Le soin de régir les biens de M. le marquis obligeant mon mari et moi à passer presque toute l'année au château du Val-Fleury.

Alors M. de Croixville recommanda Ellénore à madame Gerbourg dans les termes les plus respectueux pour sa jeune protégée; il dit qu'ayant un petit voyage à faire, ils ne les reverrait toutes deux qu'au Val-Fleury, et les pria de hâter leur départ pour éviter quelque scène de la part de la duchesse de Montévreux, qui serait capable d'un acte de violence si elle découvrait la demeure d'Ellénore.

—Calmez-vous, mon enfant, ajouta-t-il d'un ton paternel en prenant la main d'Ellénore, et croyez que vous êtes encore ici chez l'ami de votre père.

A ces mots il sortit et laissa Ellénore dans l'état d'une personne qui croit rêver, tant elle avait peu réfléchi sur cette démarche qui allait disposer du reste de sa vie.

Madame Gerbourg était la meilleure et la plus crédule des femmes. Le marquis de Croixville lui avait affirmé que la protection qu'il accordait à Ellénore était toute paternelle, elle savait qu'il s'était toujours conduit en bon père envers ses deux filles, qu'il leur avait fait faire à toutes deux de brillants mariages, et elle ne doutait pas de la pureté de ses sentiments pour Ellénore; il lui avait dit la vérité en lui affirmant qu'elle méritait le respect et l'intérêt le plus vif, pourquoi se serait-elle méfiée de la complaisance qu'il exigeait d'elle?

Sans être aussi crédule, Ellénore était trop innocente pour concevoir aucun soupçon alarmant; cependant, lorsqu'elle se vit seule, livrée aux soins d'une personne étrangère, sa tristesse redoubla.

—Que vais-je devenir, pensa-t-elle? Quels seront mes moyens d'existence? Me faudra-t-il retomber encore dans le malheur d'une protection sans cesse reprochée?… Ah! maudite soit cette éducation fastueuse qui ne m'a rien appris d'utile; je ne sais pas même assez bien coudre pour vivre de mon travail.

Alors elle questionnait madame Gerbourg sur les moyens d'apprendre à travailler, afin de n'être bientôt plus à charge à personne.

—Ah! mademoiselle, c'est un projet très-louable, sans doute, répondit madame Gerbourg, mais il est bien difficile à exécuter quand on n'a pas été dressée dès son enfance à ce genre de travail. Si vous saviez le peu que gagne par jour une pauvre brodeuse! Vrai, cela fait pitié. Coudre dix heures de suite sans être sûre de son pain! Mais vous n'en êtes pas là, grâce au ciel M. le marquis, en vous servant de père, sait bien à quoi il s'engage; il ne souffrira pas que la fille d'un brave officier travaille pour vivre; il vous fera un sort dont vous n'aurez point à rougir. Si vous saviez que de familles il fait exister dans les environs de sa terre. Allez, quand vous aurez entendu toutes les bénédictions que lui donnent tous les habitants du village au Val-Fleury, vous ne serez plus inquiète. Vous saurez que tous ceux qu'il protége sont heureux.

Tout cela était dit de bonne foi, car M. Gerbourg était depuis deux ans seulement régisseur de M. de Croixville, et ni lui ni sa femme n'avaient été témoins des plaisirs bruyants dont avait retenti naguère le château confié à leurs soins.

Lorsqu'Ellénore arriva au Val-Fleury, l'aspect de ces bois admirables, de ces prés, agit agréablement sur son imagination, il lui sembla impossible de ne pas se plaire dans une si belle retraite. Le maître n'y était pas encore; mais on s'apercevait aux soins empressés de tous les serviteurs pour Ellénore, qu'il avait donné ses ordres pour qu'elle fût reçue avec les égards les plus respectueux. Un joli appartement dans un corps de logis opposé à celui où logeait M. de Croixville, fut montré à Ellénore comme lui étant destiné; mademoiselle Durand, l'ancienne femme de charge du château, habitait une des chambres de cet appartement; près de là, couchait mademoiselle Augustine, femme de chambre vouée au service d'Ellénore, et madame Gerbourg logeait dans l'étage supérieur.

Se voir traiter avec tant de déférence, se voir la reine d'un séjour si beau, d'une si riante solitude, après avoir souffert l'humiliation, après avoir craint l'abandon, c'était un plaisir au-dessus de la raison d'une enfant de quinze ans. Ellénore en fut ravie, et elle se méfia d'autant moins de son enchantement, que la vanité n'y entrait pour rien, car il n'y avait pas là de gens devant qui elle aurait pu se vanter de son bonheur. C'était une joie causée par la belle nature, par tout ce que l'art peut y ajouter d'agréable, c'était une joie douce et solitaire: celle là paraît toujours pure.

Ellénore avait trouvé dans son appartement une bibliothèque composée des meilleurs livres anglais et français. On savait que la lecture était son occupation favorite. Un ancien écuyer, chargé du haras de M. de Croixville, s'offrit à Ellénore pour lui apprendre à monter à cheval; c'était lui qui avait dressé les plus beaux chevaux du marquis; il choisit celui dont l'allure lui donnait le plus de sécurité pour servir au début d'Ellénore dans cet art difficile. Son intrépidité, son adresse naturelle la mirent bientôt en état de rivaliser avec son maître. Dans le ravissement des progrès rapides de son élève, le bon M. Champré s'écriait:

—Voilà qui me fera honneur auprès de M. le marquis, lui qui aime tant à voir une femme manier un cheval! c'est que mademoiselle galope à faire envie aux meilleurs cavaliers.

Et l'amour-propre d'Ellénore redoubla son audace.

Un matin qu'elle revenait un peu fatiguée de sa leçon équestre, elle trouva dans son antichambre un homme qui l'attendait; c'était un élégant tailleur de Paris qui venait lui prendre mesure pour lui faire un habit de cheval à la mode anglaise; il avait apporté dans la voiture que M. de Croixville avait mise à sa disposition, une malle et des cartons contenant un trousseau de jeune personne et deux jolis chapeaux de paille; voici la lettre qui accompagnait cet envoi:

«J'ai vu à son retour le duc de Montévreux; il était si courroucé de votre départ, que je ne lui en ai pas dit la véritable cause, autrement la duchesse recevrait d'amers reproches. Soyez assez généreuse, ma chère Ellénore, pour la lui laisser ignorer. Il m'a remis une assez modique somme provenant de la succession de votre père; j'en ai employé une partie à l'emplette du petit trousseau que je vous envoie; le reste, placé chez M. Bernardi mon banquier, pourra suffire à votre entretien.

»J'espère aller bientôt vous rejoindre, et vous renouveler l'assurance de mon respectueux attachement et de ma tendresse paternelle.

»Le Marquis de CROIXVILLE.»

Ce billet si peu romanesque, et qui pouvait braver l'indiscrétion du porteur, causa un vif plaisir à Ellénore; plus de chaleur dans les expressions, plus de galanterie dans la forme, l'auraient sans doute effrayée. Ce billet affermit sa confiance, et elle se mit à aimer M. de Croixville de toute l'affection due à un père.

Avec quel plaisir d'enfant elle admira chaque pièce de ce trousseau, dont la simplicité cachait toute la recherche du luxe; comme elle s'amusa à essayer les chapeaux qui lui donnaient l'air d'une gravure anglaise. Ceux qu'elle portait habituellement n'étaient pas moins jolis, il est vrai, mais il lui semblait que ceux-là l'embellissaient davantage. Dans un roman, l'innocence de l'héroïne n'aurait pas manqué de deviner que tant de soins pour la rassurer recélaient quelque intention coupable; mais dans la parfaite ignorance d'Ellénore, elle crut avoir changé de protecteur, et ne soupçonna point qu'on pût médire des bienfaits de M. de Croixville, plus que de ceux du duc de Montévreux.

Trois semaines s'étaient déjà écoulées, lorsqu'elle remarqua un redoublement d'activité dans tous les serviteurs du château; on couvrait d'orangers les marches du perron, on râtissait les allées, on remplaçait les tentures des salons, on remplissait de fleurs les vases des consoles, on ouvrait toutes les grilles; chacun des valets avait revêtu sa grande livrée; enfin tout annonçait l'arrivée du maître. En effet, un courrier parut bientôt, et peu de temps après un carrosse à six chevaux, entouré d'une foule de paysans, franchit les deux grandes cours et vint s'arrêter devant le péristyle du château anglais.