VI
Dans son premier mouvement, Ellénore s'élance hors de sa chambre pour voler à la rencontre du marquis de Croixville, puis elle réfléchit que peut-être il n'est point seul, et que cette démarche pourrait les embarrasser tous deux. Elle rentre chez elle, et s'étonne de l'espèce de bonté qu'elle éprouve. C'est la première fois qu'elle réfléchit sur l'effet que sa présence au château du Val-Fleury peut produire. Mais cette impression pénible est bientôt dissipée par un message de M. de Croixville qui fait prier Ellénore de descendre dans le salon.
Avec plus d'expérience, elle aurait pu s'alarmer du feu qui brilla dans les yeux du marquis lorsqu'il l'aperçut, et de l'émotion qui faisait trembler sa main quand il prit la sienne pour la porter à ses lèvres; mais il avait cinquante ans, et, à cet âge, on paraît vénérable aux yeux d'une fille de quinze ans. Un séducteur? c'est toujours pour elle, dans les livres, comme dans le monde, un très-jeune homme, et tout ce qui a passé trente ans ne lui semble plus dangereux.
Cette illusion devait durer longtemps, car il entrait aussi dans les intérêts de M. de Croixville de la prolonger. Arrivé à la sagesse par l'excès de la folie, il gardait de son mieux le secret de sa vertu. Son amour pour Ellénore, réduit à l'adoration, l'entourait de soins, d'hommages sans jamais exiger de sacrifice. C'était un culte de tous les instants payé par un sourire; un sentiment exclusif que cette seule pensée alimentait:
—Elle n'aime encore personne plus que moi.
Après avoir épuisé tous les genres de plaisirs, celui d'aimer avec innocence, quoique le pis aller des libertins est peut-être plus vif qu'on ne le suppose; inspirer encore la confiance, l'abandon, après avoir si souvent abusé de l'une et de l'autre; se dire: voilà une créature charmante, déshonorée aux yeux du monde, et pour moi seul un ange de candeur et de pureté! Hors de cet asile l'objet du plus outrageant mépris; ici, la vierge adorée d'un temple rendu par elle au culte des vertus! N'est-ce pas un bonheur au-dessus de tous les plaisirs de la débauche? N'est-ce pas revenir au bien par la courbature du mal?
Il faut croire que cette situation bizarre avait un grand charme, car Ellénore m'a souvent répété que cette année passée dans une douce sécurité, seule ou dans la société d'un ami plein d'esprit et de grâce, était le plus riant souvenir de sa vie.
Il venait quelquefois du monde au château. Ces jours-là Ellénore ne quittait pas sa chambre, elle s'était imposé cette privation d'elle-même; sans l'expliquer, elle sentait que sa manière d'être avec M. de Croixville, quoique irréprochable, pouvait paraître étrange aux yeux des gens qui ne la connaissaient point, et elle préférait les éviter.
Cependant un jour qu'elle revenait avec lui et M. Champré, d'une promenade à cheval, ils furent rencontrés dans la grande avenue par plusieurs personnes qui se rendaient au château: c'étaient le marquis de Rosmond, le duc de Lauzun et le vicomte de Ségur, trois joyeux amis de M. de Croixville, habitués comme lui des petits soupers de M. le duc d'Orléans à Paris, et des soirées bachiques du prince de Galles à Londres.
Cette visite inattendue jeta le trouble dans l'esprit de M. de Croixville. La manière dont ces messieurs regardaient Ellénore, l'admiration qu'ils se communiquaient tout haut, enfin leurs sourires malins, lui firent craindre quelque réflexion inconvenante de leur part, et il se décida à leur présenter Ellénore, comme sa pupille, sa fille adoptive, et cela d'un ton si grave, d'un air si digne, qu'il n'y avait pas moyen de prendre cette démarche pour une plaisanterie. Ces messieurs saluèrent Ellénore le plus respectueusement qu'il leur fut possible, puis ils la virent à regret prendre le galop, suivie du vieil écuyer et de deux grooms, impatiente qu'elle était de rentrer chez elle.
—Par ma foi, celle-ci est ravissante, dit le duc de Lauzun, lorsqu'Ellénore fut loin d'eux; voyez un peu ce sournois de Croixville qui ne nous a jamais parlé de ce trésor.
—Vraiment, c'est pour le conserver, dit le vicomte de Ségur; de tous les procédés pour n'être pas… trompé, c'est encore le meilleur; car je suis certainement l'un de ses amis les plus dévoués, eh bien, s'il me donnait ce trésor à garder, je ne répondrais pas de moi.
—Sois tranquille, reprit le duc, on t'épargnera l'épreuve.
Et la conversation s'établit sur ce sujet d'une façon si gaie, que M. de Croixville tenta vainement de faire entendre la vérité; le marquis de Rosmond fut le seul qui se contenta de sourire, il se rappelait avoir vu Ellénore chez la duchesse de Montévreux, et plusieurs raisons lui faisaient croire qu'il était possible qu'elle fût aussi pure que le prétendait son tuteur, bien que celui-ci en parût vivement épris. Dans cette idée, M. de Rosmond prit le parti de M. de Croixville contre ses incrédules amis; et il fit l'éloge de la fierté d'Ellénore. Cette vertu assez rare chez les protégés, se faisait tellement remarquer chez elle qu'on ne pouvait la voir un instant sans en être frappé. Enfin il répéta le bien qu'il en avait entendu dire par des amis de la duchesse de Montévreux, et convertit presque les esprits par cette réflexion:
—Pourquoi ne trouverions-nous pas la vertu ici, quand nous voyons tous les jours le vice en si bonne compagnie!
—Soit, dit le vicomte de Ségur, mais puisque nous voilà d'accord sur la chasteté de la belle, ajouta-t-il en s'adressant au marquis de Croixville, il ne faut plus nous la cacher. Allons, sois bon châtelain, fais-nous dîner avec elle.
—Vous n'y pensez pas, mes amis, répondit le marquis; lui laisser entendre votre conversation érotique! autant vaudrait vous le livrer tout de suite, grand Dieu!
—Cela vaudrait mieux sans doute; mais comme cela te coûterait trop, nous voulons bien nous conformer à ton caprice, et je jure au nom de tous, que ta pupille sera traitée avec tous les égards que pourrait réclamer feue Lucrèce; oui, dût-elle se moquer de nous, elle sera l'objet de notre profond respect.
—Je le crois sans peine, reprit M. de Croixville, car c'est un sentiment qu'elle inspire généralement, et puisque vous me répondez de vous, je veux bien l'engager à faire les honneurs du château aujourd'hui; mais elle me refusera, j'en suis sûr, le monde lui déplaît; elle se retire chez elle chaque fois que j'en reçois; et je n'ai jamais eu la pensée de contraindre sa volonté.
—La contraindre! fi donc! il faut simplement lui démontrer qu'en se cachant ainsi à nos yeux, elle donne à son séjour ici un air de mystère qui prête aux conjectures, et qu'en se montrant tout bonnement comme la pupille du marquis de Croixville, elle a droit à tous les respects, par cela même qu'elle lui appartient.
—Voyez un peu, dit M. de Rosmond en montrant le duc, tout ce que la curiosité peut lui faire dire de raisonnable!
Cet entretien fit naître beaucoup de réflexions dans l'esprit de M. de Croixville, il savait ses bons amis capables des plus méchants tours pour lui ravir ce qu'ils appelaient son trésor; il connaissait aussi cette espèce d'honneur commun aux brigands et aux roués de cour, qui consiste à ne pas trahir la confiance d'un camarade, et il pensait qu'il valait mieux s'en fier à la loyauté du complice, que de s'exposer aux ruses de l'ami. En conséquence, il se rendit chez Ellénore; c'était la première fois qu'elle le recevait dans son appartement.
—Vous êtes bien aimable de quitter vos amis pour venir près de moi, dit-elle en allant vers lui. Madame Durand m'apprend que ces messieurs doivent passer plusieurs jours au château, et j'aurais été très-malheureuse de rester tout ce temps sans vous voir.
—C'est justement pour éviter cette privation plus cruelle pour moi que pour vous, que je viens vous prier de m'aider à recevoir mes amis, chère Ellénore; il savent ce que vous êtes pour moi, et ils s'étonneraient peut-être que la fille adoptive de M. de Croixville ne fît point les honneurs du château de son père. En disant ces mots, le visage du marquis peignait une émotion pénible.
—Quoi, mon ami (c'est le nom qu'Ellénore lui donnait), vous exigez…
—Je n'exige rien, mon enfant, reprit-il, et sans des considérations qui vous intéressent particulièrement, je n'insisterais pas sur cette demande; mais la vie monotone que vous menez ici, la réclusion que vous vous imposez quand nous ne sommes pas seuls, doivent finir par vous ennuyer; peut-être rêvez-vous déjà une autre existence? et c'est pour vous mettre à même de la choisir que je…
—Moi! penser à vous quitter! interrompit Ellénore; changer d'existence, quand par vos soins la mienne est si heureuse! Payer vos bienfaits, votre amitié par la plus sotte ingratitude! Ah! vous ne le pensez pas!
Et les yeux d'Ellénore se remplirent de larmes.
Alors, le nuage qui obscurcissait le front de M. de Croixville s'éclaircit; la joie la plus enivrante brilla dans ses yeux.
—Est-il bien vrai, s'écria-t-il en prenant la main d'Ellénore, mon bonheur pourrait vous suffire? Mais non, je ne dois pas accepter un si grand sacrifice; et le marquis, redoublant de générosité à mesure que son coeur se rassurait: j'hésite depuis longtemps, ajouta-t-il, à traiter ce sujet avec vous; mais puisque vous m'en fournissez l'occasion par un dévouement si noble, je veux au moins que vous sachiez que votre affection seule vous lie à moi; qu'en acceptant le titre de tuteur, j'ai dû en remplir les devoirs et que vous avez chez mon banquier trois cent mille francs pour le mari que vous choisirez.
—Je vous rends grâce de cette nouvelle preuve de bonté, dit Ellénore simplement; mais je n'en saurais profiter. Sans avoir une grande connaissance du monde, je sais qu'il sera toujours sévère pour moi, car le malheur m'a réduite à un éclat qu'il ne pardonne pas. Ma fuite de chez la duchesse de Montévreux ne peut être justifiée que par une accusation de ma part. Je n'aurai jamais ce tort envers celle que j'ai appelée pendant dix ans ma protectrice. Ainsi je vivrai sous le poids d'un mépris injuste, mais ce mépris, que mon orgueil peut seul braver, je ne le ferai partager à personne. Vous qui savez si je le mérite, vous serez mon appui, mon défenseur, l'unique affection de ma vie.
—Chère Ellénore, ma fille, s'écria le marquis en la serrant sur son coeur, oui, tu peux disposer de moi, de tout ce que je possède, rien ne saurait acquitter le bien que ces paroles me font. Blasé sur tout, fatigué de plaisirs, d'intrigues, d'ambition, je me trouvais seul au milieu de la foule. Tu viens de me créer un monde, un ciel où tu seras mon ange consolateur. Ah! béni soit le jour où je t'ai consacré ma vie!
Une telle exaltation dépassait un peu la portée des épanchements paternels; mais ces expressions passionnées n'étaient accompagnées d'aucune caresse, et comme elles ne faisaient naître aucun trouble, Ellénore y répondit par tous les témoignages d'une sainte reconnaissance.