XIX

On accuse l'amour d'être aveugle; hélas! il ne l'est pas encore assez! J'en appelle à toutes les personnes sincères avec elles-mêmes. Combien de fois n'ont-elles pas maudit l'amour trop clairvoyant qui leur laissait découvrir un sentiment d'égoïsme, une joie brutale dans les transports qu'elles faisaient naître. Pour séduire, on prend facilement les qualités, les goûts, jusqu'aux manières de l'objet aimé; mais cette hypocrisie commune à toutes les ambitions survit rarement au succès. Le bonheur rend à soi-même; aussi faut-il être vraiment aimable pour le paraître au comble de la félicité.

Malgré tous les enchantements de sa nouvelle situation, Ellénore ne tarda pas à s'apercevoir que l'amour de Frédérik était plus violent que tendre et que, tourmenté par une inquiétude dont elle ne devinait pas la cause, son humeur, tantôt sombre, tantôt gaie jusqu'à la folie, lui inspirait une sorte d'effroi qu'elle ne pouvait s'expliquer.

Frédérik passait une partie de ses journées à Londres. Ellénore consacrait ce temps aux soins de sa maison, à la lecture des ouvrages que préférait lord Rosmond.

La politique commençant dès lors à occuper tous les esprits, Ellénore en faisait une étude particulière pour être en état d'en causer avec son mari. Miss Harriette était seule admise chez ce jeune ménage, encore était-il défendu à Ellénore de lui rendre ses visites, bien qu'elle demeurât à un quart de mille de son cousin. Frédérik motivait cette défense sur la crainte de voir lady Rosmond rencontrer chez miss Harriette quelques membres de sa famille. Il était de la plus haute importance, disait-il, de ne pas leur laisser soupçonner son mariage, avant la mort d'un vieil oncle dont il attendait une immense fortune, à la condition d'épouser la femme qu'il lui destinait, et cet oncle ne manquerait pas de le déshériter s'il venait à savoir qu'au mépris de sa volonté, son neveu avait fait un mariage d'inclination.

Ellénore soumise au moindre désir de son mari vivait dans la réclusion sans se plaindre, heureuse de passer sa journée à attendre Frédérik et sa soirée près de lui. Mais Ellénore avait été vue quelquefois se promenant avec M. de Rosmond, elle était trop belle pour n'être point remarquée, même des paysans. Le bruit se répandit bientôt qu'un gentleman renfermait la plus jolie personne du monde dans ce petit cottage entouré d'accacias, et les châtelains des environs dirigèrent bientôt leurs promenades de ce côté.

Frédérik, instruit par Maurice de la quantité de chasseurs qui venaient se reposer tous les matins sous les fenêtres de milady, prit pour prétexte la mauvaise saison qui durait encore pour supplier Ellénore de ne pas sortir de son appartement, et de ne pas s'exposer au froid dans l'état où elle se trouvait. Elle allait être mère et les ordres impérieux de Frédérik lui paraissaient dictés par le plus tendre intérêt; d'ailleurs, il n'était pas de sacrifice qu'il ne lui fût doux de faire dans l'espoir de s'assurer le nouveau bonheur qui lui était promis.

Un soir, lord Rosmond revint de Londres dans une grande agitation qu'il s'efforçait en vain de dissimuler.

—Je ne savais pas, dit-il en entrant chez Ellénore d'un ton qui voulait paraître insouciant, que le comte Charles de Norbelle eût l'honneur d'être de vos amis.

—Je l'ai vu quelquefois chez la duchesse de Montévreux, répondit
Ellénore.

—Ah! rassemblez mieux vos souvenirs, reprit Frédérik avec ironie. Vous l'avez vu ailleurs aussi, du moins il s'en vante.

—Je l'ai revu à Douvres, il est vrai; il se trouvait à la porte de l'hôtel de Londres, au moment où j'allais le quitter et monter en voiture.

—Et cette rencontre vous a si peu frappée, que vous n'avez pas cru devoir m'en parler?

—C'est parce qu'elle m'a été désagréable, monsieur, et qu'elle pouvait vous inquiéter pour notre secret que je me suis décidée à ne vous en rien dire.

—Vous auriez dû exiger de lui la même discrétion.

—Je croyais n'avoir rien à redouter de son bavardage, ayant refusé de le recevoir chez ma soeur à Londres, où, poussée par ses questions, je lui dis que j'allais loger.

—Ah! vraiment, un homme de coeur ne se décourage pas pour si peu de chose. Un refus de ce genre, fait avec toute la grâce dont une jolie femme ne se départ jamais est juste ce qu'il faut pour redoubler le zèle d'un adorateur. Aussi votre refus a-t-il produit tout l'effet que vous en deviez attendre.

—Ah! Frédérik… est-ce bien vous qui me parlez ainsi!… vous!… me soupçonner!…

—Je sais bien que vous me prouverez que j'ai tort… c'est dans l'ordre; mais l'évidence est là pour me donner raison; tenez… lisez ceci.

A ces mots, Frédérik jeta un papier sur la table à ouvrage d'Ellénore. C'était un billet du comte Charles de Norbelle à milord Bor…; ce billet finissait ainsi:

«J'ai enfin découvert la retraite champêtre où ce rusé de Rosmond renferme la charmante Ellénore. La pauvre enfant n'a fait que changer de prison et de geôlier. Il serait bien temps que quelque chevalier s'armât pour sa délivrance. Ne le pensez-vous pas? Si j'avais pu me douter de ce qu'elle méditait, lorsque je l'ai rencontrée, l'an passé, à Douvres, je l'aurais ravie à son triste sort. Mais il est encore temps de la rendre à la société, et je vous propose de nous réunir pour accomplir cette bonne oeuvre.»

—Voilà une coalition assez glorieuse, je pense, et qui doit vous flatter, dit M. de Rosmond en s'efforçant de sourire.

—C'est sans doute une plaisanterie de M. de Norbelle, qui ne mérite pas l'humeur qu'elle vous donne, et lors même qu'il voudrait s'amuser de ce projet ridicule, vous savez s'il serait déconcerté.

—Non, ma foi, je n'en sais rien, j'en ai vu de plus spirituels que moi trompés à faire plaisir, quand ce ne serait que ce cher marquis de Croixville.

—Oh! mon Dieu! s'écria Ellénore, ai-je donc mérité cette injure? Et des larmes inondèrent son visage.

—Pardon, dit Frédérik, ému par l'accent douloureux d'Ellénore, je vous afflige, mais je vous l'ai dit, l'idée d'être trahi me trouble la raison, me rend barbare; ce mystère que vous m'avez fait de cette rencontre, la certitude que le comte de Norbelle se promène sans cesse aux environs de cette retraite, a dû m'inspirer des soupçons… j'ai pensé…

—Eh bien, quittons cette maison,… conduisez-moi là où vous me croirez à l'abri de le rencontrer, lui, ou tout autre, interrompit Ellénore, et vous verrez si j'hésite à vous suivre.

—Ah! vraiment, qu'importe le lieu où vous iriez l'attendre, ne serait-il pas toujours certain de le découvrir?… Pour peu qu'il vous suppose touchée des peines qu'il prend pour vous apercevoir, pensez-vous qu'il ne vous donne pas bientôt la preuve de son zèle à vous suivre? Non, ce n'est pas à nous qu'on en apprend dans ce genre d'escrime; tout dépend de la femme pour laquelle on entreprend tant de hauts faits; elle seule les encourage ou les déjoue; aussi n'ai-je pas la prétention de déconcerter les projets de M. de Norbelle. Je suis tout au contraire dans la ferme résolution de n'y apporter aucun obstacle.

—Frédérik… s'écria Ellénore, se peut-il que l'orgueil vous égare au point de me parler ainsi?… pour vous faire un droit de la situation où vous m'avez prise, des apparences qui m'accusaient, oubliez-vous que je suis arrivée pure dans cette chapelle, où vous m'avez donné votre nom? Pensez-vous que ce nom qui m'honore, ce nom qui va parer votre enfant, je veuille le souiller par une trahison? Ah! vous me connaissez trop pour m'en croire capable; vous savez trop bien que si je pouvais cesser de vous aimer, la fierté seule suffirait pour me conserver chaste; mais je vous aime; et ce qui m'afflige le plus dans l'insulte que vous me faites, c'est que vous n'en doutez pas.

Ces derniers mots d'Ellénore parurent jeter un grand trouble dans l'esprit de M. de Rosmond; il y répondit par des dénégations faibles, des assurances vagues, et toutes les tendres humilités d'un faux repentir. C'était un moyen infaillible d'amener la conciliation; mais ce raccommodement, gâté par une arrière-pensée d'un côté et une rancune invincible de l'autre, laissa dans le coeur d'Ellénore une impression douloureuse, dont son imagination fit un pressentiment.

En amour, le premier sentiment qu'on se cache est un anneau de rompu dans la chaîne; on la rattache en vain, la suture s'en voit toujours, et puis l'on sait qu'elle peut se rompre.

Le refus, fait par lord Rosmond de quitter la vallée de Ham… rendit Ellénore prisonnière, tant elle craignait de rencontrer le comte Charles ou quelqu'un de ses amis. Elle n'osait même pas s'approcher de la fenêtre; car plus elle vivait cachée, plus ces messieurs faisaient d'efforts pour l'apercevoir; se promenant sans cesse autour du cottage, questionnant les domestiques, ils avaient plus d'une fois tenté de les séduire à prix d'argent pour obtenir d'eux la permission de se promener un instant dans les serres du jardin; mais l'incorruptible Maurice donnait à ses camarades l'exemple d'une discrétion à toute épreuve; il éconduisait tout le monde, même les gens d'affaires. Miss Harriette, à qui les fréquentes promenades des jeunes seigneurs attirés par le plaisir de voir Ellénore, donnaient des espérances pour son propre compte, grondait souvent Maurice de tout ce qu'il faisait et disait pour empêcher ces charmants curieux de pénétrer dans le cottage. Mais il était trop bien payé de sa surveillance pour s'en relâcher un instant.

Un jour M. de Ham…, riche banquier de Londres, envoya un de ses premiers commis pour remettre à miss Ellénore Mansley, une lettre importante. Maurice lui répondit qu'elle n'y était point, et qu'il fallait attendre le retour de mylord. En vain, le commis affirma qu'il était dans le secret de la présence de miss Mansley dans le cottage, en vain répéta-t-il qu'il était très-essentiel qu'elle signât la procuration dont il était porteur, Maurice fut inflexible. Il fallut se résigner à attendre l'heure où lord Rosmond revenait pour dîner, ou pour souper, selon qu'il s'amusait plus ou moins à Londres.

Il arriva vers les six heures, et s'enferma aussitôt dans son cabinet avec le commis, en ordonnant à ses gens de ne point avertir milady de son retour; après avoir congédié l'homme d'affaires, Frédérik passa chez Ellénore, et lui dit.

—Je vous apporte une triste et bonne nouvelle… ce pauvre marquis de
Croixville!…

—Eh! mon Dieu… qu'avez-vous à m'apprendre?

—Calmez-vous, ma chère Ellénore, songez à l'état où vous êtes, et qu'il ne faut pas vous abandonner à de trop vives émotions.

—Vous m'effrayez… quel malheur lui est-il donc arrivé?…

—Vraiment, en vous voyant aussi tremblante, j'hésite à vous le dire.

—Parlez, Frédérik… je vous en supplie! quel malheur l'a frappé?…

—Eh bien!… c'est le dernier…

—Il est mort! s'écria Ellénore en pâlissant.

—Oui, mort subitement…

—Et en maudissant Ellénore! s'écria-t-elle en sanglotant.

—Je ne le pense pas, reprend Frédérik. Ses dispositions en votre faveur en doivent ôter l'idée. La preuve en est dans la lettre que m'écrit M. Bernardi, son notaire et le mien.

Et voyant qu'Ellénore est trop absorbée dans sa douleur pour prendre connaissance de cette lettre, Frédérik se met à la lire tout haut.

«Monsieur le marquis,

»On m'assure que vous seul savez dans quel endroit s'est retirée mademoiselle Ellénore Mansley, après avoir quitté le château de M. le marquis de Croixville. Si cela est, veuillez avoir la bonté de faire parvenir à cette demoiselle la nouvelle de la mort du marquis de Croixville, qui a succombé, la semaine dernière, à une attaque d'apoplexie. Faites savoir à ladite demoiselle qu'elle est propriétaire d'une somme de trois cent mille francs, déposée chez moi, il y a un an, en son nom, somme dont M. de Croixville avait déclaré être le simple gérant, et qui doit être remise à sa mort entre les mains de la demoiselle Mansley. Ci-joint une procuration en bonne forme pour toucher cette somme et la remettre à qui de droit.

»J'ai l'honneur d'être, monsieur, etc.

***.»

—C'est se conduire en bon gentilhomme, dit Frédérik; il ne pouvait s'abuser sur le tort qu'il vous avait fait; il a voulu le réparer en assurant votre indépendance. Cela lui fait honneur… Malgré tous ses travers, c'était un homme d'un grand mérite et qui sera regretté… Mais c'est aussi trop le pleurer, ajouta-t-il en essuyant les larmes d'Ellénore; allons! signez cette procuration, qu'il faut renvoyer sur-le-champ à M. Bernardi.

—Moi accepter ses bienfaits quand je l'ai peut-être affligé mortellement!…

—Ce n'est point un bienfait, reprit Frédérik d'un ton imposant, c'est une dette, et la plus sacrée de toutes celles que l'on puisse contracter. Celui qui vous avait perdue à votre insu ne devait-il pas vous mettre à l'abri de la dégradation qu'entraîne la misère? Devait-il exposer la fierté de votre caractère à fléchir devant la nécessité? Non, il a fait son devoir; il a conservé ses droits de père, tels que vous l'en aviez revêtu; il a doté sa fille, et vous ne pouvez vous soustraire à sa générosité sans offenser sa mémoire.

—Je ferai ce que vous déciderez, dit Ellénore…, mais souffrez mes regrets… Je l'aimais tant avant de savoir les noms odieux qu'on donnait à sa tendresse pour moi… à ses soins… si bons… si paternels. Ah! je le sens, aujourd'hui qu'il n'est plus… mon coeur lui conservait un attachement que sa perfidie n'avait pu détruire… Oui, il était plus malheureux que coupable, je le sens aux pleurs que sa mort me coûte…