XVIII
Au milieu d'une grande prairie, bordée par la Tamise, s'élevait une de ces petites maisons en briques avec des volets verts, que les Anglais appellent cottage. Celui-là était entouré de fleurs, d'arbustes odorants qui bravaient les brises d'automne. Une simple haie séparait le petit jardin de la campagne et de la route. C'était un de ces endroits où le voyageur dit en passant:
—Comme on doit être heureux ici!
Ellénore admirait ce site charmant, cette élégante retraite, en se disant: «Je voudrais que ce fût là,» lorsque la voiture s'arrêta justement à la porte grillée, de la jolie petite maison rouge.
Si Frédérik s'était trouvé là pour la recevoir, la joie d'Ellénore eût été complète; mais un domestique anglais vint dire que mylord ayant été obligé de se rendre à Londres pour affaires, sa seigneurie l'avait chargé de recevoir milady et de la conduire dans l'appartement qui lui était destiné.
L'intérieur de ce cottage était en parfaite harmonie avec son extérieur élégant et simple. Au rez-de-chaussée, un joli parloir, dont les meubles étaient couverts en toile de l'Inde fort à la mode à cette époque; de l'autre côté, une salle à manger et un petit appartement; au premier étage, deux chambres à coucher avec deux cabinets de travail et de toilette; plus haut, les logements des domestiques; voilà de quoi se composait cette modeste habitation, qui réalisait tous les voeux d'Ellénore.
La chambre de milady, ainsi que Georges la nommait, rassemblait tout ce qui pouvait être nécessaire et agréable à la femme la plus recherchée. Des vases, des coupes remplis de fleurs, donnaient un air de fête à ce petit appartement. Sur un canapé, qui séparait les deux fenêtres, on voyait une robe de taffetas blanc garnie de dentelles, un bouquet d'oeillets blancs mêlé de jasmin; sur la cheminée se trouvait une boîte en forme d'écrin, recouverte en maroquin rouge, sur laquelle on avait imprimé en or les armes de la famille de Rosmond.
A la vue de cet écrin, Ellénore éprouva un sentiment pénible.
—Je n'accepte sa main, pensa-t-elle, qu'à la condition de vivre près de lui, non-seulement sans éclat, sans rien ajouter à ses dépenses habituelles, mais avec la ferme résolution de mettre dans sa maison plus d'ordre et plus d'économie. N'est-ce pas la seule dot que je lui apporte? et il voudrait s'appauvrir encore en me comblant de dons fastueux! Non, je ne le souffrirai pas.
En se parlant ainsi, Ellénore saisit l'écrin dans l'intention de le porter dans le cabinet de Frédérik. Elle s'étonne de le trouver si léger, la crainte qu'on eût dérobé les bijoux qu'il devait contenir le lui fait ouvrir; et son coeur bat de joie en apercevant à la place des riches chatons de brillants que renferment ordinairement un écrin, la parure virginale d'une jeune mariée; un rameau de fleurs d'oranger.
A côté de ce bouquet, il y avait une lettre conçue en peu de mots, dans laquelle Frédérik disait à Ellénore qu'il viendrait la pendre le soir même à onze heures pour la conduire à la chapelle de Ham…, où le prêtre et les témoins les précéderaient tous deux. «C'est là, ajoutait-il, que le ciel recevra nos serments; c'est là où j'acquerrai le droit de vous consacrer ma vie!» Et en post scriptum: «Je serai accompagné de la respectable miss Harriette Rosmond, la seule de mes parentes à qui je pouvais me confier.»
Ce n'était plus un songe, ce bonheur qu'Ellénore n'eût osé désirer, il allait s'accomplir… Cette vie qu'elle rêvait, cette vie douce et pure, fruit de l'amour chaste allait être la sienne… Tant de félicité lui semblait impossible; elle éprouvait cette sorte d'effroi qu'inspire un bonheur trop parfait. Quelque chose nous avertit qu'il n'est pas de ce monde et que, plus il nous approche des cieux, plus sera cruel le retour sur la terre.
Avec quelle innocente coquetterie Ellénore revêtit cette jolie robe blanche, choisie, commandée par Frédérik sur un modèle dérobé furtivement par mademoiselle Rosalie, et confié à son maître. Combien Ellénore était charmée de se trouver belle. «Je lui plairai ainsi,» pensait-elle; et, fière de cette idée, elle se mirait avec complaisance; elle s'abandonnait à cette présomption délirante qui ne dure qu'un instant, celui qui précède l'abdication. Une fois soumises aux lois d'un amant ou d'un mari, les femmes deviennent si humbles!
Lorsqu'Ellénore fut habillée, et que sa femme de chambre l'eut quittée, elle attacha elle-même le rameau de fleurs d'oranger sur ses beaux cheveux blonds; puis voulant cacher cette parure virginale aux yeux des gens de la maison qui la croyaient déjà mariée, elle jeta sur sa coiffure un voile de dentelle noire, et cacha sa jolie taille sous une pelisse de même couleur. Ce ne fut pas sans éprouver une impression pénible qu'elle couvrit de ce deuil sa robe nuptiale; mais les convenances l'ordonnaient, et elle fit taire ses idées superstitieuses.
Dans quel trouble divin Ellénore passa cette heure d'attente!… Comme son coeur battait au moindre bruit… Oppressée par l'espoir comme on l'est par la crainte, sa respiration s'arrêtait tout à coup; alors elle se créait une inquiétude pour ne pas succomber à sa joie.
—Si je l'attendais en vain, se disait-elle… Si, retenu par sa famille, il se voyait contraint à m'abandonner… si quelque obstacle imprévu s'opposait à notre union…
Et des larmes venaient attrister ce visage tout à l'heure si radieux; et puis souriant de son malheur imaginaire, Ellénore revenait à toutes les émotions, à tous les enchantements de l'espérance. Assise près d'une fenêtre ouverte, elle ne s'aperçoit point du froid de la nuit; l'aboiement d'un chien, le vol d'un oiseau nocturne la font tressaillir. Son oreille, à force de guetter le bruit d'une voiture, croit l'entendre; mais bientôt le calme parfait d'une nuit à la campagne détruit son illusion, son tremblement s'apaise. Elle se promet de ne plus écouter pour ne plus s'agiter vainement; mais le moyen de penser à autre chose qu'au roulement de cette voiture, n'est-ce pas le signal qui doit lui annoncer tous les biens de la vie?
Enfin, un bourdonnement se fait entendre; il augmente, et, plus de doute, une berline s'arrête à la porte, M. de Rosmond en descend précipitamment pour venir chercher Ellénore; il la trouve tellement émue qu'elle a peine à se soutenir; il la presse sur son coeur et l'entraîne vers le perron; il la soutient pour monter en voiture et la présente à sa vieille cousine, en réclamant toutes ses bontés pour elle. Ellénore voudrait lui adresser quelques compliments, mais un trouble invincible l'empêche de parler, une palpitation violente la suffoque,… ses yeux se ferment malgré elle… Miss Harriette, qui la voit immobile, s'écrie avec emphase:
—Elle se trouve mal… pauvre petite… je le crois bien, vraiment! une telle solennité!… on succomberait à moins; et en parlant ainsi elle sortait de sa poche trois flacons de différents sels qu'elle s'obstinait à faire respirer à Ellénore, malgré que celle-ci ranimée par le grand air, lui dit qu'elle était parfaitement remise de son émotion; mais une chose aussi simple ne pouvait entrer dans l'esprit de miss Harriette Rosmond, il lui fallait de l'extraordinaire, du merveilleux, surtout.
C'était une de ces vieilles filles romanesques, assez communes en Angleterre; un composé du caractère de la Bélise, de Molière, et de la Tante Aurore, de l'Opéra-Comique, se croyant toujours adorée, et toujours trahie par la raison que la moindre politesse de la part d'un jeune homme lui paraissait une déclaration d'amour; qu'elle bâtissait sur cet échafaudage un palais enchanté; qu'elle s'y logeait auprès de son idéal, y recevait en imagination tous les serments dont les amants passionnés sont prodigues, et, qu'enfin, emportée par son exaltation, elle allait ordinairement jusqu'à lui faire offrir de sanctifier leur amour mutuel par les saints noeuds du mariage.
Alors l'innocent héros de ce roman, surpris d'une proposition qu'il n'avait point provoquée, l'éludait le plus poliment possible; mais tous ses soins à dissimuler ce que son refus avait de désobligeant ne faisaient que redoubler le ressentiment de la vieille miss. Elle criait à la trahison, et prenait des airs de victime qui amusaient d'autant plus ses amis qu'ils savaient la consolation près du désespoir. Trente ans de cet exercice de coeur ne l'avaient point courbaturée, et lorsque miss Harriette Rosmond ne trouvait pas dans ses propres aventures l'emploi de sa sensibilité, elle la reportait sur les êtres dont le caractère et la situation romanesques lui promettaient le plaisir de prendre part à des secrets importants et à des événements étranges.
Frédérik connaissant le faible de sa cousine, et étant certain de la flatter en lui offrant de protéger une jeune personne, belle, honnête, calomniée et abandonnée, c'est-à-dire dans toutes les conditions exigées pour être l'héroïne d'un roman, il n'avait pas hésité à confier à miss Harriette son amour pour Ellénore, et à lui dire comment, n'ayant pu vaincre sa vertu, il s'était décidé à braver les préjugés de sa famille en l'épousant secrètement.
—Je n'ai pas craint d'être blâmé de ma noble cousine, avait-il ajouté d'un ton solennel; elle sait trop ce que vaut un amour véritable pour s'étonner de m'y voir tout sacrifier.
Ensuite, traçant la peinture de la vie mystérieuse et champêtre qu'il allait mener dans son cottage près de sa bien-aimée, il transporta en idée la vieille miss dans le paradis qu'elle avait si souvent rêvé, et il obtint sans peine d'elle de venir présider au bonheur qu'elle n'avait pu atteindre.
Ellénore se félicita d'être patronnée dans la grande solennité qui allait s'accomplir par une femme d'un âge respectable, et attachée à la famille du marquis de Rosmond. Encouragée par cette présence, elle s'offrit avec plus d'assurance aux regards des témoins qui l'attendaient dans la sacristie attenant à la chapelle de Ham…; là on lui fit signer son nom sur deux registres; Frédérik en fit autant, puis ils vinrent s'agenouiller tous deux devant l'autel, et le prêtre catholique commença la cérémonie; elle se passa dans le recueillement convenable et s'acheva au grand regret de miss Harriette Rosmond, sans le moindre événement dont on pût tirer quelque présage. Seulement, après avoir présenté les témoins à ces dames, les leur avoir nommés, lord Rosmond ayant ordonné de faire avancer la voiture de milady, le cocher ne se trouva point. Imaginant que ses maîtres resteraient longtemps dans la chapelle, il était allé boire à la taverne du village. Ce contre-temps parut contrarier Frédérik outre mesure. Il dépêcha Maurice pour arracher, par tous les moyens possibles, le cocher aux délices du porter, et se livra, en le revoyant, à une si vive colère contre ce malheureux, qu'Ellénore en fut effrayée. Elle s'étonna de ne pas trouver Frédérik plus indulgent dans sa félicité, et s'affligea de voir un tel excès de violence flétrir les joies du plus beau moment de sa vie; il faut si peu de chose pour gâter un bonheur!