XVII
A travers les plus tendres reproches sur l'imprudence d'Ellénore, Frédérik ne put dissimuler sa joie de la voir tout risquer pour le suivre. En amour, les preuves de dévouement ne se paient jamais trop cher, lors même que l'objet aimé en est la victime. C'est une des férocités de ce beau sentiment.
Ellénore était si heureuse, un avenir si doux venait de remplacer l'idée d'un avenir si déplorable, qu'elle ne fut pas longtemps à recouvrer ses forces. Mais comme une situation fausse entraîne toujours à sa suite des inconvénients graves et quelquefois périlleux, elle eut à surmonter des difficultés qu'elle n'avait pas prévues et qui la jetèrent dans un grand trouble.
D'abord en débarquant le soir à Douvres, Maurice courut aussitôt vers le meilleur hôtel de la ville avec l'ordre d'y retenir un logement pour lord et lady Rosmond. On sait que dans les moeurs anglaises, quelle que soit l'étendue de leur appartement, nobles ou bourgeois, pauvres ou riches, le mari et la femme n'habitent jamais nuitamment que la même chambre.
En arrivant à l'auberge, Ellénore, à peine remise de ses souffrances et des fatigues de la journée, aurait dû se mettre au lit; mais cette pudeur secrète qui avertit les femmes les plus aveugles sur un danger qu'elles ignorent lui fit résister aux instances très-raisonnables de Frédérik, et elle s'étendit sur un canapé, en prétendant qu'elle était aussi bien que dans son lit. On servit à souper; Frédérick en fit les honneurs avec une grâce, une vivacité qui décelaient sa joie. Il ne cessait de remercier le ciel du bonheur d'être là, seul près d'Ellénore, à l'abri des persécutions, des obstacles qu'ils auraient eut à braver en France; loin des importuns, des envieux et des gendarmes; enfin il était tout à son amour, et cet amour, il en parlait avec tant d'éloquence, et de passion, qu'un tel délire pouvaient être contagieux.
En voyant dans les yeux d'Ellénore le reflet du feu qui l'animait, et ce trouble divin que fait naître dans une jeune âme les premiers transports qu'elle inspire, Frédérik ne doute point de son triomphe. Mais avare des moments enchanteurs qui le précèdent, il veut les prolonger le plus possible. Cette délicatesse peut-être calculée augmente la confiance d'Ellénore: elle s'abandonne au plaisir d'avouer son amour à celui qui sera bientôt son époux. Elle revient sur chacun des mouvements de son coeur qui auraient dû le rassurer sur la crainte de n'être pas aimé. Elle lui rappelle ces émotions involontaires qui couvraient son front d'une rougeur subite, et trahissaient à chaque instant le secret de son coeur; enfin elle tomba dans ce charmant bavardage de l'amour où l'on s'apprend ce qu'on sait, où l'on se répète, sans craindre d'ennuyer, où tous les récits sont intéressants, les pensées ingénieuses, les mots éloquents parce qu'ils disent: Je vous aime.
Mais entendre de pareils aveux sans en perdre la raison était un effort plus qu'humain; Frédérik, ivre d'espérance et d'amour, se jette aux pieds d'Ellénore. Ce n'est pas un amant qui veut la séduire, dit-il, c'est un époux qui réclame ses droits… Ellénore, frappée tout à coup d'une vive terreur, le repousse en s'écriant:
—Oh! mon Dieu!… lui aussi me trompait!… Il ne veut que mon déshonneur!… Et des larmes abondantes couvrent le visage d'Ellénore. Mais, reprenant aussitôt courage, elle déclare à M. de Rosmond qu'il n'est pas de puissance au monde qui puisse la faire survivre à sa honte.
—Votre estime est le seul bien qui me reste, ajoute-t-elle avec toute l'énergie de son caractère. Je vous jure de l'emporter au tombeau. Si trompée par vos serments, livrée à vous sans autre défense que mon désespoir, vous abusez de ma confiance, voilà qui me préservera de toute offense, voilà qui saura me soustraire à votre lâcheté.
En parlant ainsi, Ellénore menaçait de se frapper d'un poignard, de cette arme dont elle s'était emparée en quittant le château de M. de Croixville.
A cette vue, Frédérik, tremblant, ne pense plus qu'à rendre Ellénore à sa première sécurité, car il la connaissait assez pour être certain de la vérité de sa menace. Mais il lui promet en vain toute la soumission qu'elle a droit d'exiger. Il ne peut obtenir d'elle de continuer ensemble leur voyage.
—Partez cette nuit même, partez à l'instant, dit-elle, allez choisir la retraite où vous voulez que nous allions cacher notre bonheur. Et quand vous aurez tout disposé pour notre union, vous m'enverrez Maurice, et je courrai vous rejoindre. D'ici là, ne nous voyons pas.
Frédérik tenta de nouveau de changer quelque chose à cette sévère résolution; il prodigua les serments pour l'avenir, les reproches, les regrets de s'être laissé entraîner un instant par l'excès de son amour. Il demanda pardon, les larmes aux yeux; tout fut inutile. Ellénore resta d'autant plus immuable dans sa volonté, qu'elle était fondée sur un sentiment d'honneur, et qu'un instinct secret l'avertissait qu'en le trahissant elle perdrait son empire.
Après avoir épuisé tous les moyens de persuasion sans pouvoir jamais obtenir d'Ellénore que ces mots:
—Cet amour qui est ma vie… l'échanger contre votre mépris?… non, jamais… plutôt mourir.
Et cela dit avec le ton calme et absolu qui persuade, parce qu'il est l'accent de la vérité; Frédérik, convaincu de l'impossibilité de réussir auprès d'Ellénore par l'attrait seul de la séduction, se résigna à suivre le plan tracé par elle. Pressé d'atteindre à son but, il sonna Maurice, lui commanda de faire atteler des chevaux à sa voiture, et une heure après ils étaient tous deux sur la route de Londres.
Pendant le peu de jours qui s'écoulèrent entre le départ de Frédérik et le retour de Maurice à Douvres, Ellénore se sentit accablée d'une tristesse invincible. L'espérance du bonheur prochain qui l'attendait, l'idée de revoir bientôt Frédérik, de lui appartenir sans crainte, sans remords, ces rayons d'une félicité divine étaient assombris par une foule de nuages que l'esprit d'Ellénore s'efforçait en vain de chasser. Le souvenir de la terreur que lui avait causé l'amour de Frédérik, la défiance qui était résultée de cette scène presque tragique, livraient son coeur à des pressentiments douloureux. Le reproche des sacrifices qu'elle acceptait de Frédérik empoisonnait le plaisir de lui voir tout immoler à leur amour: elle s'accusait d'intérêt personnel. Livrée à la réflexion par l'absence, elle raisonnait sa situation, et cette lueur de raison suffit pour lui montrer l'avenir sous des couleurs funèbres.
Une lettre de lord Rosmond vint dissiper ces tristes pensées; il mandait à Ellénore que tout secondait ses voeux: un joli cottage sur les bords de la Tamise était prêt à la recevoir. Un vénérable ecclésiastique était prêt à les bénir. Les actes étaient dressés chez le notaire du lieu; enfin, rien ne s'opposait plus à ce que lady Rosmond vînt mettre le comble au bonheur de son mari.
Tout en lisant et relisant cette lettre, qui lui prouvait avec quelle impatience elle était attendue, Ellénore se disposait à aller rejoindre sur-le-champ Frédérik; Maurice venait de l'avertir que tout était prêt, qu'elle pouvait descendre. Elle traversait le vestibule de l'hôtel pour gagner le perron, au bas duquel sa voiture de poste l'attendait, lorsqu'elle entendit une voix s'écrier:
—Eh! mais je ne me trompe pas!… C'est bien elle! Comment se fait-il que j'aie le bonheur de vous rencontrer ici?
—Je vais… à Londres… rejoindre ma soeur…, dit Ellénore au jeune comte Charles de Norbelle, avec l'embarras et la gaucherie d'une personne qui n'est point habituée à mentir.
—Et Croixville, qu'en avez-vous fait? Comment a-t-il pu se décider à vous laisser voyager ainsi seule? Je ne reconnais pas là sa prudence.
—Il est resté à Paris.
—Tant mieux, il vous surveillera moins, et l'on pourra vous voir. Où loge votre soeur à Londres?…
—Ma soeur… ne reçoit… absolument personne, monsieur le comte, reprit Ellénore en rougissant.
—Ah! je comprends; ce jaloux de Croixville veut vous confiner à Londres comme au Val-Fleury; mais ce n'est pas si facile. Pour rester inconnue, il ne faut pas être si jolie. Ah! malgré tous ses soins et votre docilité à lui obéir, je saurai bientôt…
—Les postillons s'impatientent, madame, interrompit Maurice, et comme les étrangers sont en plus grand nombre que les chevaux de poste, il ne faut pas laisser prendre les nôtres.
—Ah! te voilà, Maurice, dit le comte de Norbelle, ton maître est donc ici?
—Non, monsieur.
—Où est-il?
—A Paris, il m'envoie à Londres porter des papiers à sa famille, et je profite de la permission que madame veut bien me donner de monter sur le siége de sa voiture. Allons, allons, mademoiselle Rosalie, ajouta Maurice en se tournant vers la femme de chambre, ne perdons pas de temps.
A ces mots, Ellénore profita de l'attention que le comte de Norbelle portait à Maurice pour s'élancer dans la voiture, et les chevaux partirent précipitamment, laissant le jeune comte Charles préoccupé d'une foule de suppositions plus outrageantes les unes que les autres sur les vrais motifs qui attiraient Ellénore en Angleterre.