XLIII
—Va voir ta mère, dit le prince de P… au petit Frédérik qu'il rencontra au bas de l'escalier, au moment où il venait de laisser Ellénore tout à sa rêverie, va, ta présence et tes caresses feront plus que toute mon éloquence.
Et l'enfant, croyant que sa mère avait quelque chose à lui donner, s'empressa d'aller vers elle.
—Il le faut, pensa Ellénore en le voyant entrer. Que sont mes scrupules, mes voeux pour le repos et l'indépendance, en comparaison du bonheur de cet enfant! Que de justes reproches il serait en droit de m'adresser un jour en le privant d'un guide, d'un appui, s'il se voyait l'objet des dédains, des plaisanteries offensantes de ses camarades de collége, et plus tard, rejeté d'un monde où le malheur de sa naissance est puni comme un crime. Le prince a raison, il ne m'est pas permis d'hésiter à sortir mon fils d'une position honteuse et périlleuse pour conserver une liberté inutile. Qu'importe le plus ou moins d'ennuis attachés à mon existence! n'a-t-elle pas été pour jamais flétrie le jour où la calomnie, la trahison m'ont livrée aux injustes mépris des gens du monde? Puisqu'il n'est plus de bonheur pour moi, que j'assure au moins le tien, ajouta-t-elle en serrant Frédérik contre son coeur.
Cette résolution si louable, Ellénore s'étonna d'éprouver tant de peine à l'accomplir; mais la femme qui a le plus à se plaindre de l'amour ne renonce pas sans regret à la chance d'en souffrir encore. La passion est la vie de certaines âmes: on dirait que Dieu ne les jette sur cette terre de douleurs que pour aimer et pleurer.
Les attentions du prince de Galles pour Ellénore, le soin qu'il prenait de lui envoyer chaque jour les plus belles fleurs des serres royales, les fruits les plus rares, et tout cela sans qu'elle pût les refuser, car le colonel de Saint-Léger les offrait toujours en son nom, toutes ces preuves d'une coquetterie qui prenait les apparences d'un sentiment discret, inspiraient une sorte de crainte à Ellénore, qui ajoutait une raison de plus à toutes celles qu'elle avait déjà de se mettre sous la protection d'un mari.
Cependant Ellénore délibéra encore quelques jours avant de répondre irrévocablement à la proposition de M. Ham… C'était, disait-elle, pour lui laisser à lui-même tout le temps d'y réfléchir, et de la rétracter si les inconvénients attachés à cet excès de dévouement se révélaient à lui en dépit de son amour. Mais en croyant céder à un sentiment généreux, elle obéissait simplement à cette répulsion invincible qu'éprouve toute femme à se donner par raison.
—J'exige de vous une réponse par écrit, avait dit le prince de P… à Ellénore, autrement l'ami Ham… croirait que je prends sur moi de vous engager près de lui plus que vous ne voulez l'être; il est essentiel qu'il sache par vous-même les motifs qui vous déterminent à accepter sa main, et la sorte d'affection que vous lui apporterez en retour d'un attachement sans borne. Il n'a pas l'ambition d'être adoré, je le sais, mais l'homme le plus modeste s'attend souvent à plus qu'on ne lui accorde, et il ne faut pas le laisser dans des illusions que la vie conjugale saurait bientôt détruire. Je vois de grands élémens de bonheur dans cette union, justement parce qu'il n'y a d'amour que d'un côté, et que la sagesse sera de l'autre.
—J'écrirai ma réponse demain matin, dit Ellénore avec résignation; vous aurez ma lettre avant l'heure où vous devez aller dîner chez M. Ham…
En ce moment arrivèrent le petit nombre de personnes qui se réunissaient pour prendre le thé chaque soir chez madame Mansley; il fallut soutenir une conversation moitié sérieuse, moitié frivole, et entièrement étrangère aux idées qui occupaient son esprit.
La présence de M. Ham…, et l'anxiété peinte dans ses yeux, dans son agitation muette, rappelaient seules à Ellénore l'importance de sa situation. Un simple mot d'elle pouvait changer l'inquiétude douloureuse en joie délirante. Mais ce mot, elle ne pouvait obtenir de sa bouche de l'articuler. Un regard presque tendre aurait produit le même effet, mais elle ne pouvait se résoudre à lever les yeux sur celui à qui elle allait consacrer le reste de sa vie. Son coeur loyal se refusait à ces ruses innocentes qui consistent à donner plus d'espérances qu'on n'en peut réaliser.
La contrainte qu'éprouvaient Ellénore et M. Ham… aurait jeté beaucoup de froid sur la conversation, si le prince de P… ne l'avait soutenue par un enjouement qui ne lui était pas ordinaire depuis que les événements l'avaient forcé à s'expatrier. Impatienté de voir Ellénore prendre si peu de pitié du malaise de M. Ham…, de paraître se plaire à prolonger une pénible incertitude, le prince disait en riant une foule de choses aventurées, dans l'idée que cette gaieté sans sujet apparent prouverait à M. Ham… qu'il n'avait pas à redouter une réponse contraire à ses voeux, car la politesse seule aurait suffi pour empêcher le prince de se montrer si joyeux de lui apporter une mauvaise nouvelle.
—Pour être de si bonne humeur, cher prince, dit M. Lally de Tollendal, il faut que vous ayez appris la délivrance de quelques-uns de nos pauvres amis, ne nous en gardez pas le secret, je vous en conjure.
—Hélas! depuis la nouvelle de la sortie de Paris de la maréchale d'Aubeterre et de l'évasion miraculeuse de M. d'Herville, je n'en ai reçu que de fort inquiétantes, répondit le prince. Vous savez qu'après s'être sauvé de la prison de l'Abbaye, déguisé en mendiant, il a passé plusieurs nuits à Paris, caché dans des chantiers, frémissant à chaque voie de bois qu'on y venait chercher et qu'enfin, à la faveur d'un certificat de plusieurs années de services comme postillon chez un Anglais, il est parvenu à passer la frontière. Quand madame de Baleroy, sa belle-mère, l'a vu arriver, elle a pensé mourir de joie. J'apprends aussi que le vicomte de Ch… quitte les belles forêts de l'Amérique pour venir partager nos malheurs; cela est digne de son noble caractère. Dès qu'il sera ici je vous le ferai connaître, et vous m'en remercierez, car c'est un jeune homme un peu rêveur, mais d'un esprit à la fois profond et brillant. Si jamais il lui prend fantaisie d'écrire, je crois qu'il obtiendra de grand succès. Sans compter qu'avec tout cela il a les plus beaux yeux du monde.
»Quant aux lettres de nos malheureux officiers, ajouta le prince de P…, elles ne sont pas consolantes. Le chevalier de Beausire nous écrit «qu'en partant d'En…, avec le duc de Bourbon, il avait 12 livres pour tout argent, qu'il était resté deux mois avec la même chemise, se mettant au lit pour la faire laver quand elle était trop sale. Il ajoute que la misère est au comble dans notre armée, les malades n'y ont pas de quoi se faire soigner, et la mauvaise nourriture donne la dyssenterie aux officiers comme aux soldats.»
»Certes, ce ne sont pas de semblables nouvelles qui me mettent en bonne humeur, continua le prince, mais plus on souffre du malheur de ses amis, plus on se réjouit de la félicité de celui que le ciel favorise, et j'ai dans ce moment l'espoir de voir un homme auquel je porte un grand intérêt, atteindre au sort le plus heureux.
Ces derniers mots furent accompagnés d'un air si fin, que tout le monde les comprit. Les regards se portèrent sur M. Ham…, dont l'amour était peu dissimulé, aussi chacun en observait-il les progrès. L'embarras qu'il éprouva de l'indiscrétion bienveillante du prince changea aussitôt les soupçons en certitude.
—Quoi! vraiment? dit le chevalier de Pa… en fixant ses yeux malins sur Ellénore. Eh bien, j'en serais charmé.
Mais elle, sans lui répondre, sonna pour faire servir le thé; c'était une manière de prouver que ce sujet d'entretien l'importunait; il n'en fut plus question.
Cependant, chacun garda l'idée que la confidence du prince avait dû faire naître. Le chevalier de Pa… en causait tout bas avec M. de Lally dans un coin du salon pendant qu'Ellénore prenait le thé avec les autres personnes qui se trouvaient là, lorsqu'on annonça lord Bor… et le colonel Saint-Léger.
Ces derniers arrivés, après avoir satisfait aux politesses dues à la maîtresse de la maison, voulurent savoir ce qui animait si vivement la conversation du chevalier et de son ami; comme ils n'en faisaient pas mystère, le colonel s'écria:
—Un mariage!… En êtes-vous bien sûrs?
—Autant qu'on peut l'être de ce qu'on voit, dit le chevalier; à en croire le prince P…, les parties intéressées sont d'accord, il n'y a plus que la bénédiction à recevoir.
—La mienne leur manquera toujours, reprit le colonel; condamner une si jolie personne à la chaîne conjugale, à la tyrannie jalouse d'un mari; avec tant d'esprit, d'élévation dans le caractère, la réduire à l'état de bonne femme de ménage, ah! cela crie vengeance, et il se trouvera, je l'espère, quelque bon génie qui l'arrachera à cette horrible destinée.
En parlant ainsi, le colonel se rapprocha de madame Mansley, espérant deviner à quelques mots d'elle ce qu'il devait penser du mariage que le chevalier disait si prochain; mais l'attitude sévère que conservait Ellénore avec M. de Saint-Léger ne l'encourageait pas à lui parler d'événements aussi intimes; et d'ailleurs, le désir d'éviter toute allusion, toute plaisanterie sur un acte dont l'importance la terrifiait, lui avait fait placer la conversation sur un autre sujet.
Cependant le colonel ne veut pas rester dans l'incertitude sur un fait qui ne le surprendrait pas seul. Il s'approche du prince de P…, et se décide à le questionner franchement à propos du futur mariage de madame Mansley.
—Qui vous a donné cette nouvelle? demanda la prince.
—C'est le chevalier de Pa…, il m'a dit la tenir de vous.
—C'est une plaisanterie de sa part, reprend le prince, qui croit plus sage de ne point faire connaître ce mariage au prince de Galles avant qu'il ne soit accompli. Le chevalier aura interprété tout de travers un mot que j'ai dit au hasard, ajoute-t-il; et voilà comme on fait des histoires à plaisir!
—Entre nous, j'avais peine à croire à tant d'aveuglement des deux parts, reprit le colonel en souriant. Elle est trop belle, et lui trop raisonnable pour faire chacun une si grande folie.
Le prince laissa le colonel dans cette assurance, et se retira de bonne heure en disant à voix basse à Ellénore:
—N'oubliez pas la lettre que j'attends demain.