XLIV

Tout se réunissait pour affermir Ellénore dans la résolution qu'elle avait prise, et qui lui semblait irrévocable; pourtant elle passa la nuit entière à chercher comment elle pourrait refuser la main de M. Ham…, sans mériter d'être blâmée par ses amis, et plus tard par son fils.

Ce ne fut qu'après une longue hésitation qu'elle se mit à écrire cette réponse si désirée, qui allait la lier éternellement à un ami, et la fixer en Angleterre. Bien que la France fût désertée alors par tous ceux qui pouvaient la fuir, l'idée de ne plus y revenir était insupportable à Ellénore; elle prévoyait la chute prochaine de l'atroce gouvernement qui terrifiait alors ce beau pays, et l'espoir de finir ses jours dans la retraite, quoique au milieu de Paris, était une douce pensée qu'elle n'abandonnait pas sans de vifs regrets.

—Mais à quoi bon ajouter à ses peines, se dit-elle, en relatant ainsi l'un après l'autre les sacrifices que le devoir m'impose! l'intérêt de mon fils commande, obéissons.

Alors elle commença sa lettre à M. Ham…; elle avait déjà écrit tout ce que sa franchise et sa reconnaissance lui dictaient; elle cherchait encore les mots les plus propres à adoucir l'aveu qu'elle se croyait obligée de lui faire, lorsqu'elle entendit un grand bruit dans son antichambre.

—On ne peut entrer, criait Germain, madame a défendu sa porte.

Et d'autres voix se mêlant aux cris de Germain, on ne distinguait plus aucun mot; enfin la porte s'ébranle, le domestique fait de vains efforts pour empêcher qu'on ne l'ouvre, il est repoussé par une main vigoureuse jusqu'à l'autre bout de l'antichambre, et madame Mansley voit entrer le comte de Savernon.

La pâleur est sur son front, le délire dans ses yeux; tremblant à la fois de crainte et de colère, il paraît dans tout le désordre d'un homme au désespoir.

A son aspect Ellénore reste interdite, elle n'a pas même la force de s'indigner contre l'audacieux qui viole ainsi son asile, tant l'apparition d'Albert dans ce moment décisif lui semble un obstacle envoyé par Dieu même, pour rompre le lien qu'elle va former.

M. de Savernon, en la voyant ainsi muette d'étonnement et respirant à peine, sent tout à coup s'apaiser la fureur qui l'avait porté à cet acte de violence, il tombe aux genoux d'Ellénore, et la regardant à travers ses larmes:

—Ah! dites que ce n'est pas vrai, s'écria-t-il; dites que jamais un autre… et la douleur l'empêchant de continuer, il cache sa tête entre ses mains, comme honteux de ne pouvoir surmonter son émotion.

—Il le faut… répond Ellénore, d'une voix à peine articulée, et sans faire parade d'un ressentiment qu'elle n'éprouvait pas. Car en pénétrant chez elle contre sa volonté, elle savait qu'Albert obéissait à un sentiment vrai, passionné; et que le traiter avec dédain ou avec courroux, c'était risquer de le porter au délire.

—Non, rien ne peut vous y contraindre… dit-il avec véhémence, à moins que l'amour ne vous…

—L'amour? interrompit Ellénore; je ne peux plus en avoir pour personne.

—S'il est vrai, pourquoi vous marier? pourquoi sacrifier votre liberté? pourquoi me mettre au désespoir?… Savez-vous jusqu'où la crainte de vous voir à un autre peut porter ma rage, le sais-je moi-même!… Depuis que le prince m'a parlé de ce mariage, je n'ai plus ma tête; je sens que je mourrai avant qu'il ne s'accomplisse: oui… je ne reculerai devant aucun tort, aucun malheur, aucun crime pour l'empêcher…

—Est-il possible! s'écria Ellénore, rendue au courage par la menace; vous que je croyais noble, généreux, sensible; vous que j'aurais imploré dans mes peines, comme un appui, un ami consolateur; vous ne pensez qu'à mettre le comble à tous les maux qui m'accablent. Ma position dans le monde m'expose à d'injustes mépris, vous ne voulez pas que j'en sorte: l'amour le plus pur m'a perdue aux yeux du public, vous voulez qu'un amour coupable justifie les humiliations dont on m'abreuve, vous voulez m'enlever ma propre estime… Ah! vous êtes le plus cruel de tous mes ennemis…

—Je ne veux rien que votre pitié, Ellénore! Ah! ne me refusez pas! Songez que dans l'état où me plonge l'idée de ce mariage, vous seule pouvez diriger mes actions; que l'accent de votre voix est le seul qui parvienne à mon coeur; que vous êtes ma folie, ma raison, et que vous seule porterez le remords de ce que je puis tenter dans l'excès de ma douleur.

—Oh! mon Dieu! que faire? disait Ellénore vivement émue; quels conseils dois-je écouter?…

—Ceux de votre coeur. Il est impossible qu'il ne soit pas touché de mon supplice, qu'il ne soit pas effrayé de ma démence. Ah! par grâce, épargnez-nous à tous trois des malheurs irréparables.

—Mais par quels moyens? J'ai donné ma parole au prince, j'ai juré sur la tête de mon fils de me sacrifier à son bonheur… Je me suis enchaînée… je ne saurais…

—Ah! dites un mot, hésitez seulement; et cent obstacles vont naître contre ce fatal projet; des événements imprévus vont vous relever de vos serments, il n'est rien que je ne puisse tenter pour vous affranchir.

—Gardez-vous-en bien, interrompit Ellénore indignée; si l'on peut soupçonner que vous êtes la cause de cette rupture, si vous osez provoquer M. Ham… je ne vous revois de ma vie.

—Ah! vous l'aimez! s'écrie Albert anéanti. Je n'ai plus d'espoir…

—Cette lettre vous apprendra si je cédais à d'autre sentiment qu'à l'amour maternel. En l'écrivant j'étais loin de vous attendre; lisez, ajouta Ellénore en présentant à M. de Savernon la lettre commencée où elle exprimait à M. Ham… le regret qu'elle éprouvait de ne pouvoir répondre à son amour que par l'amitié.

A peine Albert a-t-il jeté les yeux sur ce papier que, rendu à la vie par l'espérance, il jure de se soumettre à tout ce qu'exigera Ellénore, pourvu qu'elle ne le condamne pas à la voir au pouvoir d'un autre. Il lui peint avec une éloquence si persuasive le désir féroce qui s'empare de lui à cette seule idée, son impuissance à combattre les affreux projets que lui dictent le désespoir, la vengeance, qu'effrayée des malheurs qui doivent en résulter, Ellénore promet d'ajourner sa réponse à M. Ham…

Pour prix de cette concession, elle exige que M. de Savernon ne reste pas à Londres; sinon, elle s'en éloignera elle-même, et Albert aura de plus à se reprocher de l'avoir privée de la présence et des consolations de ses amis.

—Qu'exigez-vous, grand Dieu! s'écria-t-il, vous ignorez donc ce que le besoin de vous voir peut me faire faire? J'ai été ingrat, impitoyable pour celle dont l'amour sans bornes aurait dû m'enchaîner. Je me suis fait un droit de l'abandonner en lui avouant sans pitié l'amour qui me dévore, cet amour si différent de la pâle reconnaissance qui m'attachait à elle. Enfin le besoin de vous revoir m'a rendu méchant, barbare; j'ai tout bravé pour n'être qu'à vous, pour vivre de l'air que vous respirez et vous m'ordonnez de partir!

—Elle a bien raison! dit le prince en entrant; j'avais prévu que la folie d'Albert l'amènerait ici, et j'arrive pour vous soutenir dans la résolution que vous avez prise et qu'il veut vous faire abandonner, ajouta le prince en s'adressant à Ellénore. J'ai beaucoup d'amitié pour lui, je le crois très-sincère dans son sentiment pour vous; mais il n'est pas libre…

—Les lois nouvelles vont rompre tous mes liens, interrompit Albert.

—Votre fils a besoin d'un protecteur, madame.

—Je jure de lui servir de père jusqu'au moment où il me sera permis de l'adopter…

—Ce moment n'arrivera pas, reprit le prince d'un ton impérieux, car vous savez, Albert, que le caractère et les principes de madame de Savernon ne lui permettront jamais de consentir à un divorce, et je vous connais trop pour vous croire capable de calomnier sa réputation de sainte, en l'accusant devant un tribunal. D'ailleurs exilés, chacun de votre côté, ayant tous vos biens sous le séquestre, vous ne pouvez réclamer aucune autorité française sans vous exposer à porter tous deux votre tête sur l'échafaud. Soumettez-vous donc, comme nous tous, à votre cruel sort; et n'entraînez pas dans votre malheur cette chère Ellénore à qui le ciel doit tant de réparations. N'empêchez pas l'honnête homme qui a su découvrir ce qu'elle mérite à travers les infâmes calomnies dont on l'accable, de la rendre à la société, aux douceurs de la famille, à la considération qui lui est due. Songez que l'honneur vous défend de l'arracher à une existence que vous ne pouvez lui donner, et que c'est vous mettre au niveau de celui qui l'a indignement trompée pour satisfaire sa passion que de la contraindre à un aussi grand sacrifice.

—C'est juste… dit Albert d'une voix étouffée… que suis-je… en comparaison… de son repos… de tous les biens qu'on lui offre… Qu'importe que je succombe… à mon…

Et les larmes l'empêchèrent d'achever.

Ellénore, plus touchée de l'accablement où elle voit Albert qu'elle ne l'avait été de l'éclat de son désespoir, s'empresse de demander au prince quelques jours encore avant de faire parvenir sa réponse à M. Ham…

—Il ne saurait s'étonner de me voir longtemps réfléchir avant de prendre une décision aussi importante, ajouta-t-elle, et je croirais manquer à l'honneur, à la délicatesse, en ne méditant pas avec conscience sur tous les devoirs que ce grand acte m'impose.

—A quoi bon ces délais, ces prétextes?… C'est sa peine qui vous afflige, dit le prince en montrant Albert… En sera-t-elle moins vive dans quelques jours; lorsque l'habitude de vous revoir, de vous entendre, lui ôtera le peu de raison qui lui reste? Non, il faut trancher net les difficultés que rien ne peut aplanir. Je vais de ce pas chez Ham…, lui dire que vous consentez à l'épouser.

En cet instant, il sortit une exclamation si déchirante du sein d'Albert, qu'Ellénore en tressaillit.

—Ah! je vous en conjure, dit-elle au prince d'un ton suppliant, ne me liez par aucune parole irrévocable!

—Quelle misérable considération peut vous faire hésiter?

—Je ne sais,… mais je crains de ne pouvoir faire le bonheur de M. Ham… Sa générosité envers moi exige que je lui consacre non-seulement toutes mes actions, mais encore toutes mes pensées…

—Eh bien, qui vous en empêche? n'êtes-vous pas touchée de son amour, de ce qu'il lui fait faire pour vous et pour votre fils?

—Ah! je ne l'oublierai de ma vie. Mais plus je lui dois, plus je serais coupable de ne pas le rendre heureux.

—Quel étrange scrupule! N'avez-vous pas tous les dons qu'on recherche dans une femme? N'avez-vous pas cette loyauté de caractère qui doit faire la sécurité de celui qui vous aime? Enfin, n'avez-vous pas le coeur libre?…

—En vérité… je n'en sais rien, répond Ellénore, tremblante et confuse.

A ces mots, Albert se précipite aux pieds d'Ellénore, il les couvre de baisers; puis, se relevant aussitôt, les yeux brillants de larmes de joie:

—Je sais à quoi ce mot divin m'engage, s'écrie-t-il… Adieu, je pars l'âme pénétrée de reconnaissance. Vous ne me reverrez qu'affranchi de tous liens, que digne enfin de posséder Ellénore.

Puis Albert sortit sans vouloir écouter la voix qui le rappelait.

—Arrêtez-le, criait Ellénore, il va se perdre, il va rentrer en France… pour y faire prononcer son divorce… et l'échafaud est là qui l'attend.

—Rassurez-vous, répondit le prince en jetant sur Ellénore un regard de pitié, on ne veut plus mourir quand on se croit aimé!

Et il la laissa en proie à une agitation dont elle avait peine à s'expliquer la cause. Était-ce la pitié, était-ce un sentiment plus tendre qui l'avait émue à l'aspect du désespoir d'Albert? Voilà ce que, dans la bonne foi de son âme, elle ne put résoudre.