XLV
Ellénore ne s'était pas trompée sur le projet de M. de Savernon. Le prince de P… eut beaucoup de peine à l'en détourner. Il alléguait la nécessité de chercher à sauver sa fortune et celle de toute sa famille des mains des républicains; mais le prince lui montra une liste des émigrés, nouvellement publiée à Paris. Il lui fit voir que ses noms et prénoms y étaient tracés en toutes lettres, qu'il y avait peine de mort pour tout émigré qui tenterait de rentrer en France, et qu'il fallait autant prendre un pistolet et se brûler la cervelle, que d'aller se livrer ainsi au couperet de la guillotine. Albert, convaincu de cette vérité, avait renoncé à son projet insensé.
Cependant, il devenait chaque jour plus difficile d'expliquer le retard que mettait madame Mansley à répondre à la proposition de M. Ham…, et on commençait à parler de M. de Savernon à propos des raisons qui empêchaient Ellénore de faire un aussi bon mariage.
Elle avait bien fait promettre à Albert d'aller se fixer à Édimbourg, à cette seule condition, elle s'était engagée à ne pas épouser M. Ham… Mais Albert trouvait sans cesse de nouveaux prétextes pour retarder son départ de Londres, et madame Mansley, perdant l'espoir de le voir tenir sa parole, consulta le prince de P… sur le parti qu'elle devait prendre.
—Vous aurez beau prier, menacer, répondit le prince, il vous promettra toujours d'obéir, et n'aura jamais la force de s'éloigner de vous. N'avait-il pas cent raisons de rester en Allemagne, auprès de la princesse? Eh! il n'a pu tenir au désir de vous rejoindre.
—Cependant j'attendais son départ pour instruire M. Ham… de ma résolution.
—C'était fort prudemment agir, car on ne sait pas ce que peut amener entre eux deux cet étrange refus. Mais, je vous le répète, Albert n'aura pas le courage de vous fuir.
—Pourtant il m'a juré de…
—Ah! vraiment! on viole des serments bien plus sacrés! et l'on n'a pas toujours la passion pour excuse. Que pouvez-vous attendre d'un insensé? Je l'ai vainement prêché à Bruxelles pour la même folie; je n'aurais pas plus de succès ici.
—C'est à moi de fuir encore! s'écrie madame Mansley en pleurant, je ne pourrai donc jamais goûter un instant de repos?
—Tant que vous serez jeune et jolie, ces malheurs-là vous poursuivront, ma pauvre amie; mais quel que soit le lieu de votre retraite, Albert le découvrira, il viendra vous y surprendre.
—Non, dit Ellénore avec une expression sinistre, je le choisirai tel, que j'y serai à l'abri de sa présence.
—Songez que vous devez quelque pitié à l'excès de sa passion.
—Ah! le ciel sait que si l'honneur me permettait d'y répondre, je ne le fuirais pas, mais puisqu'il existe entre nous un obstacle invincible il faut nous séparer. Aidez-moi à tenir cette sage résolution, cher prince; éclairez votre ami sur les chagrins, les nouvelles calomnies que doit m'attirer son amour. Démontrez-lui qu'il achève de me perdre; et peut-être, ému de pitié pour des maux si peu mérités, il craindra de les accroître, il me laissera chercher le repos dans l'absence.
Le prince de P…, désolé de voir Ellénore sans cesse réduite à fuir pour se soustraire à de nouveaux malheurs, la prie d'attendre avant de prendre un parti violent, qu'il ait tenté un nouvel effort sur Albert, pour le déterminer à accomplir sa promesse.
A peine le prince est-il sorti, qu'Ellénore s'empresse de s'ôter à elle-même tout moyen de faire échouer le projet qu'elle médite. Elle écrit au ci-devant abbé Sièyes pour réclamer sa protection, comme membre de la convention nationale, et pour le prier de lui adresser, poste restante, à Boulogne, un laisser-passer qui lui permette d'entrer en France et jusqu'à Paris.
Cette ressource de fuir, la seule qui fût à la possession d'Ellénore, on trouvera peut-être qu'elle y a trop souvent recours. Certes, dans un roman où l'on a le choix des moyens, on se garderait bien de revenir au même pour sauver son héroïne; mais, dans la vie réelle, les mêmes dangers ramènent les mêmes actions. D'ailleurs, la fuite est l'unique bouclier des femmes contre les attaques de l'amour, et celles qui ont un sincère désir d'échapper au déshonneur n'ont pas d'autre refuge.
Après une semaine d'attente, Ellénore vit arriver chez elle M. Ham… avec un billet tout ouvert, où se trouvait ce peu de mots:
«M. Ham… est prié de faire savoir à la citoyenne Mansley, que son laisser-passer l'attend à Boulogne, chez le maire de la ville.
—Expliquez-moi ce que veut dire ce billet sans signature, demande M.
Ham…; auriez-vous le dessein de rentrer en France?
—Je voulais le laisser ignorer, répond Ellénore, mais vous tromper m'est impossible.
—Quoi! lorsque la terreur est à son comble, lorsque chaque jour voit tomber la tête d'un de vos amis, vous allez vous offrir volontairement aux poignards des jacobins, et cela quand vous avez ici un asile où les bourreaux de la France ne peuvent vous atteindre… où l'on vous offre, sinon le bonheur, au moins le repos, où la protection la plus sainte vous est assurée.
—Ah! ma vie entière ne suffirait pas à m'acquitter de tant de bienfaits, s'écrie Ellénore, et je ne puis m'en rendre digne qu'en les refusant; mais telle est la fatalité attachée à mon sort, que je ne saurais accepter votre main, ni celle d'un autre; qu'il n'est aucun moyen de me soustraire à l'existence affreuse à laquelle la trahison me condamne. C'est un arrêt du ciel: tout injuste qu'il soit, il doit s'accomplir, mais si votre bonté généreuse ne peut rien contre mon malheur, j'attends tout d'elle pour le bonheur de mon fils. Oui, vous le protégerez, vous m'aiderez à en faire un homme honnête, distingué, et je vous devrai la seule consolation que je puisse goûter sur cette terre maudite. Jurez-moi de l'aimer, et de lui servir de guide…
—Hélas! il ne tenait qu'à vous que je ne fisse encore plus pour lui, dit M. Ham… avec l'accent d'une douleur profonde; mais je respecte votre volonté; peut-être le temps vous éclairera-t-il sur les vrais sentiments que vous inspirez, ajouta-t-il en faisant allusion à un autre amour; alors vous ferez la différence d'une exaltation passagère à un attachement constant, dévoué, et peut-être aussi votre coeur éprouvera-t-il le besoin de le récompenser. D'ici là disposez de moi comme si vous aviez daigné accepter ma fortune et ma vie. Ah! vous me devez bien cette compensation pour le chagrin que vous me faites.
Et M. Ham… détourna la tête, honteux de ne pouvoir surmonter l'émotion qui remplissait ses yeux de larmes.
Ellénore, touchée d'une résignation si noble, y répondit par tout ce que peut dicter l'amitié la plus tendre. Elle parla avec tant de chaleur à M. Ham… de sa résolution d'éviter la présence de M. de Savernon, pour faire taire les méchants bruits qui circulaient déjà sur Albert et sur elle, qu'elle amena presque M. Ham… à approuver son départ pour la France. Elle prétendit n'avoir rien à craindre des chefs terroristes, étant sous la protection du conventionnel qui avait le plus de crédit sur eux; et M. Ham…, sans s'avouer le sentiment qui le dominait, et qui le faisait préférer voir Ellénore exposée à la froide férocité de Robespierre, plutôt qu'à la brûlante séduction d'Albert, finit par lui promettre de favoriser de tous ses moyens le projet qu'elle avait de partir clandestinement avec le petit Frédérik et sa bonne.
—S'il m'arrive malheur, ajoute Ellénore, je vous lègue mon fils, et je mourrai dans la ferme assurance que vous lui servirez de père; me le promettez-vous?
—Je le jure sur l'honneur.
—Eh bien, je n'hésite plus, dit Ellénore en serrant la main de M.
Ham…; mais ce moment est peut-être le dernier qui nous rassemblera.
Ah! que je l'emploie du moins à vous répéter tout ce que la
reconnaissance la plus…
—Soyez heureuse, interrompit M. Ham…, que je devienne votre ami le plus cher, le seul auquel vous aurez jamais recours dans vos malheurs, le tuteur, le guide de votre enfant, et vous serez quitte envers moi.
Huit jours après cet entretien, Ellénore, partie secrètement de Londres sur un bâtiment américain, débarquait à Boulogne. A peine avait-elle le pied sur la rive que les gardes du port l'arrêtèrent et la conduisirent à la mairie avec le petit Frédérik et sa bonne.
Arrivée devant le maire, Ellénore réclama son laisser-passer; il l'avait, en effet, reçu la veille de la part d'un membre du comité de salut public. Le signalement porté dessus se trouvait parfaitement exact, et cette haute protection attira à madame Mansley de grands égards de la part du maire, et la bienveillance des gardes nationales et des sans-culottes qui l'avaient escortée jusqu'à la mairie. Son portefeuille n'en fut pas moins visité; mais comme il ne contenait qu'une traite sur le citoyen Perregaux, on le lui rendit aussitôt en apostillant son passe-port, et rien n'entrava plus sa marche jusqu'à Paris.
Là, son premier soin fut d'aller remercier M. Sièyes de la protection qu'elle lui devait.
—Que venez-vous faire ici? dit-il avec effroi; vous ignorez donc ce qui s'y passe?
—Non, répondit-elle, mais mourir ici ou ailleurs, peu m'importe. Je viens implorer votre appui et vos conseils pour obtenir la rentrée en France d'une famille qui ne peut vivre plus longtemps dans l'exil. Dites, que dois-je faire?
—Rien.
—Mais si vous saviez à quelle misérable existence elle est réduite.
—Cela vaut mieux que la mort.
—Quoi! il n'est donc plus d'espérance de voir finir cet affreux…
—Taisez-vous et attendez, reprit le conventionnel à voix basse, en regardant de tous côtés si quelque porte mal fermée ne l'exposait à être entendu de la chambre voisine. Ceci ne peut durer. Je vais vous donner une lettre de recommandation près d'une femme de mes amies dont les conseils vous seront utiles. D'abord elle vous servira de caution, dans le cas où l'on vous traiterait de suspecte. Puis, elle vous mettra en rapport avec quelques hommes en crédit auprès de nos autorités. Mais ne me citez pas, je vous en conjure. Excepté à madame Talma; ne dites à personne que vous me connaissez. J'ai le plus grand intérêt à me faire oublier en ce moment: et il faut tout celui que je vous porte pour m'avoir fait solliciter votre passe-port dans cet instant de troubles.
Ellénore, surprise de la terreur empreinte sur le visage et dans les discours de l'ex-abbé, lui promit d'agir avec toute la prudence et la discrétion possibles. Elle prit la lettre qu'il avait écrite en sa faveur à madame Talma.
Ellénore s'empressa de se présenter chez cette femme dont on vantait l'esprit, à qui ses idées libérales donnaient le droit de plaider vivement la cause des victimes de la Révolution et de leur rendre d'éminents services.
Madame Talma accueillit Ellénore avec sa grâce accoutumée; elle l'avait souvent entendu louer par le vicomte S…; elle savait par quels événements romanesques elle avait débuté dans la vie, et elle se félicita de pouvoir aider le sort à réparer ses injustices envers une si charmante personne.
Madame Mansley trouva la femme du célèbre tragédien dans cette jolie petite maison de la rue Chantereine, devenue depuis le palais de la gloire du plus grand capitaine de notre siècle. Tout dans cette jolie retraite trahissait les goûts simples et élégants de la maîtresse de la maison.
—C'est ici, lui dit Ellénore, que se réunissent tous les jours l'élite des gens supérieurs qu'a épargnés la faux de la Terreur; c'est ici qu'ils viennent rendre hommage au talent et à l'esprit.
—Vous leur faites ainsi qu'à moi trop d'honneur, répondit madame Talma; ils viennent tout bonnement s'amuser réciproquement de leur conversation spirituelle, et ils ne souffrent point que nulle querelle politique, nulle critique jalouse, trouble la paix, la gaieté qui règnent dans ce salon. Une seule fois il a été profané par la présence du plus féroce des jacobins: Marat, qui se croyait le droit d'entrer partout, là même où il était inconnu ayant appris que l'abbé Sièyes était chez moi, vint apporter un message au député; il ne resta que cinq minutes, après lesquelles un artiste, qui se trouvait là, mit la pelle au feu et brûla des parfums pour purifier l'air qu'avait souillé ce monstre. Sans Charlotte Corday, ajouta madame Talma, cette petite plaisanterie nous aurait envoyés tous à l'échafaud, mais le secret s'en est gardé avec la religion de la peur.
—Hélas! cette peur trop légitime doit paralyser jusqu'à votre obligeance, madame, reprit Ellénore, et c'est être plus qu'indiscrète que d'oser la réclamer en ce moment.
—Ne croyez pas cela; c'est me faire un vrai plaisir à moi et à ces farouches républicains que de leur donner une occasion de manquer à leurs grands principes. La plupart ne font les impitoyables que pour mieux cacher leur désir de réparer les maux qu'ils ont causés, et c'est à nous autres femmes qu'il appartient de leur prouver qu'en nous accordant tout ce que nous voulons, ils n'en restent pas moins incorruptibles.
L'expérience vint bientôt confirmer ce que madame Talma disait avec tant d'esprit et de raison.
Dès que la chute de Robespierre permit de tenter quelques démarches en faveur des émigrés, madame Talma intéressa si bien les citoyens Chénier, Garat, Daunou et autres au succès des pétitions qu'Ellénore confiait à leur crédit, que dans l'espace de six mois elle obtint la radiation de tous les membres de la famille de Savernon, et un peu plus tard la levée du séquestre qui faisait rentrer Albert et les siens en possession d'une partie de leurs biens.
On concevra sans peine qu'un semblable service dut enchaîner madame Mansley à madame Talma par tous les liens de la reconnaissance, et que l'amour de M. de Savernon s'augmenta encore de tout ce qu'il devait au dévouement d'Ellénore. Cet amour dont la constance allait triompher des plus courageuses résolutions, de la plus sincère résistance, ramena bientôt M. de Savernon à Paris.
Madame Talma voulut connaître cet homme pour lequel elle avait, disait-elle en riant, tant intrigué auprès des puissances républicaines. Ellénore le lui présenta; madame Talma le trouva beau, aimable, fort amoureux, et pourtant elle se dit que ces dons précieux ne suffisaient pas pour captiver l'âme forte et poétique de madame Mansley.
—Elle se laisse aimer, pensait-elle, entraînée par un sentiment généreux, elle a cru devoir s'immoler à ce qu'elle inspire. Elle s'imagine être récompensée par le bonheur qu'elle donné; pourvu que cette illusion dure autant que sa vie, pourvu qu'elle ne rencontre jamais celui qui la lui ferait perdre!
En ce moment, la porte du salon s'ouvrit, et l'on vit entrer le célèbre
Adolphe de Rheinfeld.
FIN DU PREMIER VOLUME.
___________________________________________________________________ Clichy.—Impr de Maurice Loignon et Cie, rue du Bac-d'Asnières, 12.