XXVI

—Ce n'est pas vrai, s'écria l'aubergiste; je vous en réponds, citoyen municipal, elle n'est pas suspecte, j'ai vu son passe-port avant de l'envoyer à la mairie: c'est une excellente patriote anglaise.

—Ah! il est bon là, avec sa patriote anglaise, dit en riant l'agent municipal. Allons, ouvre cette porte, ou ces gaillards-là t'en éviteront la peine, ajouta-t-il en montrant le piquet de garde nationale qui l'assistait.

L'aubergiste ouvrit, et le salon se remplit aussitôt de la foule des brailleurs en carmagnole qui suivaient d'ordinaire les autorités républicaines dans leurs expéditions révolutionnaires. A cet aspect effrayant, lady Caroline resta interdite.

Ellénore qui s'apprêtait à sortir du salon, rentra d'un air calme, décidée à partager les dangers qui menaçaient sa rivale, plutôt que de lui laisser soupçonner un instant qu'elle s'en réjouissait.

—Que vas-tu faire à Paris, citoyenne d'Albion? car dès cette époque le peuple et ses agens tutoyaient tout le monde, usage que la Convention érigea en loi peu de temps après.

—Que vas-tu faire? demanda l'agent qui portait la parole avec une importance comique.

—Oui, répéta un choeur de voix rauques, que vas-tu faire à Paris?

—Belle demande, dit en ricanant un citoyen coiffé d'un bonnet à poil, elle y va faire les commissions de ses bons amis Pitt et Cobourg.

—Ah! c'est là pourquoi t'as passé la Manche, ma grosse mère, interrompit le plaisant de la troupe. Fallait pas te déranger pour ça. Il y a bien assez à Paris de ces coquins d'insulaires qui font de la contrebande à nos dépens, qui soudoient nos ennemis. Il n'y a pas besoin que les femelles s'en mêlent. Ah! tu viens ici tout doucettement conspirer contre la République? Qu'on l'arrête!…

—Avant de rien précipiter, reprit l'agent municipal, sachons ce qui en est; procédons légalement. Donne-nous tes papiers, citoyenne!

—Mes papiers, répéta lady Caroline d'une voix tremblante, mais je n'avais… que mon… passe-port… et je l'ai confié à l'aubergiste pour le faire… viser…; on ne l'a pas encore rendu…

—Le voilà, s'écria le maître d'hôtel en accourant tout essoufflé; le voilà! Je viens de le chercher à la mairie, il est en règle, et l'on ne saurait vous inquiéter, milady.

—Ah! tu crois ça, toi, dit l'orateur; tu crois que les passe-ports disent tous les projets, les intrigues des voyageurs, n'est-ce pas; tu crois qu'on va trouver là, écrit au bas de la pancarte. «Une telle, aristocrate émigrée, se rendant à Paris pour renverser la constitution, ramener la tyrannie et livrer la France aux Autrichiens;» Ah! tu es bon enfant! toi…

—Ce passe-port est barbouillé d'anglais à n'y rien comprendre, dit le municipal, en cherchant à deviner les mots qu'il ne pouvait traduire: «Femme de haut et puissant seigneur le marquis de Rosmond.» Qu'est-ce que cela veut dire? ton mari n'est donc pas un mylord, demanda le municipal en se retournant du côté de lady Caroline?

—Si, monsieur, il est pair de France et pair d'Angleterre.

—Ah! la bonne farce, dit l'agent en riant aux éclats, c'est un lord moitié fil, moitié coton. On n'en voit pas souvent comme ça.

—C'est vrai, reprit lady Caroline, pâle de frayeur; mais la famille de lord Rosmond est d'origine française, lui-même est né à Paris…

—Pourquoi, s'il a l'honneur d'être Français, reprit le municipal, porte-t-il un titre étranger? C'est un aristocrate…

Et tous de crier:

—C'est un aristocrate!

—Lui, l'ami du duc!… du citoyen Égalité! c'est un whig, c'est un vrai patriote… N'est-ce pas, madame? dit la pauvre lady en s'adressant à Ellénore, et oubliant tout ce qui venait de se passer entre elles pour invoquer un témoignage en faveur de lord Rosmond.

—J'affirme que lord Rosmond est depuis longtemps l'ami du ci-devant duc d'Orléans, dit Ellénore d'un ton ferme, et que son voyage à Paris n'avait d'autre but que d'aller recueillir l'héritage de sa mère, morte il y a peu de mois, dans une province de France.

—Ah! tu le connais aussi, toi, citoyenne; eh bien, tu vas nous dire où il est; mais d'abord, continua l'agent, il faut savoir à qui l'on parle; ton nom? tes qualités?…

—Tenez, citoyen, tout cela est dit là dedans, interrompit l'aubergiste en présentant au municipal le passe-port d'Ellénore.

—Imbécile, tu me donnes toujours le même. Est-ce que tu perds la tête?

—Non, citoyen, je sais bien ce que je fais. Ce passe-port-ci est celui de la petite dame. C'est sans doute une parente de l'autre, puisqu'elles ont le même nom.

—Passe pour le même nom, reprit le municipal; mais pour le même mari, c'est un peu trop fort.

—Le même mari, répéta le plaisant: ah! le petit scélérat, il lui en faut de toutes les espèces, des sultanes et des psychés.

—Je ne me trompe pas, ce sont bien les mêmes titres, les mêmes prénoms, et l'un de ces deux passe-ports est faux.

—Pardi! c'est celui de la grosse milady, s'écrièrent plusieurs voix. Voyez-la, comme elle tremble! Elle sent bien que son compte est bon… A la lanterne! la faussaire! A la lanterne!

Et plusieurs des criards s'avançaient pour s'emparer de lady Caroline, qui, mourante de peur, ne trouvait pas un mot à dire pour sa défense.

—Arrêtez, s'écria Ellénore, en se précipitant devant lady Caroline comme pour lui servir de bouclier contre la fureur des jacobins qui la menaçaient, arrêtez, cette femme n'est point coupable, son passe-port est vrai; les signatures en font foi, j'en jure sur tout ce qu'il y a de plus sacré au monde; elle ne conspire pas. Ce qu'elle vous a dit est la vérité même, épargnez-la; sinon vous commettrez un crime.

Intimidés par l'audacieux dévouement d'Ellénore, les plus animés hésitent; ils subissent involontairement l'effet que produit d'ordinaire une action généreuse, même sur ceux qui en seraient les moins capables. Ils éprouvent cette sorte d'étonnement admiratif qui sauva mademoiselle de Sombreuil.

Et puis Ellénore est si belle en ce moment! L'idée de risquer sa vie, pour sauver la femme qui lui ravit à jamais son bonheur, l'enflamme, la divinise à ses propres yeux; la fièvre d'une noble vengeance brille dans ses regards. Son attitude est fière, dédaigneuse, tout en elle révèle une exaltation sublime; un mépris de la mort qui désarme souvent les hommes les plus féroces. On l'écoute, on l'admire… on la croit… et pourtant ce qu'elle affirme est impossible à prouver.

—Sacrebleu, dit l'orateur du groupe de mutins, v'là une gaillarde qui a du toupet. Ça m'a l'air d'une brave femme, citoyens, laissons-la s'expliquer.

—Oui, qu'elle s'explique, dit le municipal en reparaissant à la place que la frayeur lui avait fait céder aux mutins, et s'apprêtant à poursuivre son interrogatoire. Si le passe-port de cette femme est bon, ajoute-t-il en s'adressant à Ellénore, si elle est bien réellement la femme de ce lord Rosmond comme ce papier l'affirme, qui êtes-vous?… toi… (puis se reprenant), oui, qui es-tu?

—Je suis madame de Rosmond, ainsi que mon passe-port le constate, répond lady Caroline.

—Mais ton Rosmond à toi… quel est-il?…

La réponse d'Ellénore allait décider du sort de deux personnes. L'accusation de bigamie, fondée ou non, allait faire arrêter lord Frédérik et lady Caroline. Ellénore hésite. La vérité, qu'elle n'a jamais trahie, s'offre à elle, mais sanglante, une double sentence à la main. Elle la repousse. Les patriotes s'impatientent, murmurent, et répètent d'un ton menaçant:

—Allons, parle! Ton Rosmond, quel est-il?

—Le cousin germain de l'autre, répond-elle d'une voix assurée; né comme lui, la même année, dans la même ville.

—Tiens! ce hasard! dit le plaisant de la troupe; on n'en voit comme ça que dans les comédies. Elle croit que nous sommes à la Gaieté. C'est pour sauver sa bonne amie qu'elle invente cette histoire.

—Tout de même, c'est possible, dit l'agent. Il faut s'assurer du fait.

—Eh bien, gardez-moi en prison, reprit Ellénore, jusqu'à ce que vos doutes soient éclaircis, mais laissez cette femme libre.

—Ce sera tout le contraire, citoyenne, dit le municipal en souriant. Celle-ci restera en surveillance ici, jusqu'au moment où elle se fera réclamer par une autorité compétente. Quant à toi, tu es Française, comme on voit bien à ton parler, tu peux continuer ta route, mais à la condition de nous instruire de ce que tu vas faire à Paris, de l'hôtel où tu comptes descendre, et du nom du député qui peut te servir de caution.

—S'il faut subir tant de vexations pour voyager en France, dans ce pays où l'on se bat pour la liberté, j'aime mieux retourner à Londres, dit Ellénore, espérant que sa résistance lui attirera un malheur qui fera diversion à celui qui la tuait.

—Sais-tu bien, qu'avec ces manières-là, tu te feras coffrer, ma petite? dit le municipal, espérant intimider Ellénore, et ne comprenant rien à la manière dont elle semblait défier son autorité; mais nous avons assez de mauvaises têtes ici, tu peux retourner d'où tu viens; je vais apostiller ton passe-port pour qu'on te laisse te rembarquer à Calais.

—C'est ça, crièrent les autres, qu'elle retourne à son bifteck; mais pas avant d'avoir laissé visiter ses papiers.

—C'est juste, dit l'un, et si l'on trouve dans sa malle quelque lettre suspecte… elle verra…

—Ce soin me regarde, dit le municipal d'un ton impérieux; allez, mes amis, fiez-vous à moi… Je vais me rendre avec mon adjoint dans l'appartement de la citoyenne. Tu nous y conduiras, ajouta-t-il en s'adressant à l'aubergiste, et vous pouvez être sûrs que j'accomplirai mon devoir… Mais qui donc fait tant de bruit?

—J'entrerai, vous dis-je, criait à tue-tête un homme qui voulait se faire jour à travers le groupe de sans-culottes qui bouchait la porte. J'entrerai, mille bombes! il faut que je lui parle.

—A qui?

—A ma maîtresse.

—Va-t'en au diable!

—J'ai quelque chose d'important à…

—L'autorité est là; on ne la dérange pas… Ah! tu pousses… tu veux entrer de force… Attends, attends… nous allons te…

—Pas de violences, mes amis, pas de violence! cria le municipal, c'est sans doute moi qu'on demande, le maire ne peut se passer de moi… Laissez entrer cet homme… liberté pour tous…

—Oui, liberté pour tous! répétèrent les patriotes.

—Que veux-tu, mon garçon?

—Je veux remettre cette lettre à la femme de mon maître, à lady
Rosmond, que voilà, dit le domestique en montrant lady Caroline.

A ces mots, Ellénore tombe anéantie sur un siége qui se trouvait là, en prononçant d'une voix défaillante le nom de Maurice.